PROSPECTUS
Le principal but de mon voyage en Sicile ayant été de me livrera une étude rigoureuse et à des recherches approfondies sur l’architecture antique de cette île célèbre, j’ai eu la satisfaction de voir le succès répondre à mes efforts. Préparé d’avance au travail que je m'étais proposé, j'en réalisai l’exécution dans le courant des années 1823 et 1824. Des permissions spéciales m’autorisaient à explorer tous les lieux et à y faire des fouilles ; j’ctais accompagné de M. Zanth mon élève et mon ami, et d'un autre architecte, M. Stier, que j’avais amené de Rome à mes frais; nous étions munis des instrumens nécessaires. 11 nous fut facile de nous convaincre, pendant toute la durée de nos travaux, combien les ouvrages publiés sur la Sicile ancienne étaient incomplets, incorrects, et surtout peu propres à donner une juste idée de ses monumens.
Sans parler des œuvres du P. Pancrazi, de Pigonati de Saint-Non, de Houel et des autres auteurs du dernier siècle, l’insuffisance et l’imperfection des documens sont surtout remarquables dans l’ouvrage anglais intitulé Magna Gracia , publié à Cambridge, en 1807. Les vues, plans, coupes et élévations, les monumens restaurés, et jusqu’aux moindres détails d’architecture, tout y porte l'empreinte de l’inexactitude ; défaut d’autant plus fâcheux , que le premier mérite de ces sortes d'ouvrages est d’être vrais, puisque les erreurs qu'ils contiennent se propagent dans les écrits des savans et dans les travaux des artistes. Outre le manque de vérité dans la représentation des monumens, ce recueil en omet un plus grand nombre.
Tels sont, parmi les ruines de Sélinunte, les trois temples de l’Acropolis, les métopes sculptées et plusieurs autres fragmens de sculpture coloriée, que l’on doit aux intéressantes recherches de MM. Harris et Angel. Un autre temple que nous découvrîmes dans les mêmes lieux, les théâtres, odéons, et amphithéâtres de Catane, de Syracuse, de Tyndaris et de Taormine, les tombeaux et autres monumens de cette dernière cité, les beaux restes de l’ancienne Acré, une construction eyclopéenne de Céphalœdis, la chapelle de Phalaris,le temple de Jupi ter-Olympien, et enfin, les fragmens d’architecture recueillis dans les fouilles que j'ai fait faire moi-même, tout cet ensemble de matériaux manque dans l’ouvrage anglais , dans tous les ouvrages publiés jusqu’à ce jour, et même dans celui que M. Angel vient de publier à Londres, et qui traite particulièrement des métopes sculptées de Sélinunte.
C’est donc avec confiance que je puis annoncer mon travail comme entièrement inédit, comme intéressant et utile pour les architectes, comme indispensable à tous ceux qui s’occupent des arts en général , de l’histoire de l'architecture en Sicile et de l'histoire spéciale de l’antiquité.
Mon ouvrage, conçu d’après le système de celui de Stuart et Revett, et des Antiquités inédites de l’Attique, sera complété par des planches coloriées et des vues perspectives de plusieurs monumens restaurés.
Le Recueil se composera de 180 planches. Son ensemble offrira,
Une carte de la Sicile;
Les plans topographiques de plusieurs villes antiques ;
Un choix des plus belles médailles ;
Les vues des ruines les plus remarquables, terminées au burin;
I^es plans, dans leur état actuel et restauré, de quatorze temples, six théâtres, deux amphithéâtres, deux odéons, de plusieurs tombeaux et autres monumens ;
Les coupes et élévations, gravées au trait, de chacun de ces monumens, dans son état actuel.
Les restaurations, au trait, de ces mêmes monumens;
Plusieurs de ces restaurations coloriées, et quelques-unes en perspective;
Les détails d’architecture, avec l’indication du système de construction des édifices, et parmi ces détails, outre les différens exemples de l’ordre dorique grec, plusieurs exemples des ordres ionique et corinthien ;
Enfin les métopes sculptées des temples de Sélinunte, les figures colossales de l’intérieur du temple de Jupiter-Olympien, les restes des sculptures des frontons de ce temple, et plusieurs autres fragmens trouvés à Agrigente, Taormine, Syracuse, Catane et Acré; ces dernières planches ombrées et coloriées.
Si ce recueil présente déjà un grand intérêt par la diversité des monumens qu’il doit contenir, la variété de la disposition parmi les édifices d’une destination semblable devient également intéressante et instructive.
Depuis la simple tombe creusée dans le sol, é vidée dans le roc et sculptée sur sa surface, jusqu’aux tombeaux élevés près des villes somptueuses et aux sarcophages ornés de riches sculptures, tous les monumens funéraires offrent une grande diversité par leur importance respective, leur forme ou leur caractère.
Les théâtres présentent des exemples de tous les temps , ainsi que de toutes les grandeurs. Dans ceux de Ségeste, d’Acré, de Tindaris, dans l’immense hémicycle de Syracuse, on retrouvera les types primitifs et consacrés du théâtre grec; dans les majestueux débris de celui de Taormine, la magnificence romaine unie à la splendeur des descendans de la Grèce; dans le théâtre de Catane , une construction toute romaine.
Les temples , non moins variés par la grandeur, la forme et les ordres d’architecture, comprendront presque tous les genres de ces monumens dont parle Vitruve, et plusieurs d’une distribution entièrement différente.
Parmi ces temples, celui de Jupiter, à Agrigente, est un des plus grands de l’antiquité: plu§ spécialement connu par la description que Diodore de Sicile en a laissée, il a de tout temps occupé les archéologues et les artistes; mais leurs recherches n’ont pu donner beu qu’à des conjectures plus ou moins hasardées sur sa forme originaire.
M. Cockerell fut le premier qui obtint un commencement de résultat, et son intéressante restauration donne l’idée la moins incomplète de cet édifice.
Plus heureux que mes devanciers , riche du produit de mes nombreuses fouilles, en possession de matériaux abondans, appuyé sur des documens pour la plupart irrécusables, j’ai pu retracer dans ma restauration, avec des élémens plus précis, cette construction immense, qui égalait dans sa hauteur la colonne trajane, et dont les colonnes étaient d’un diamètre plus fort que celui de ce monument, déjà si colossal à nos yeux.
A Sélinunte où les temples sont surtout curieux par la diversité et l’originalité des plans, celui que 1 on croit avoir été aussi consacré à Jupiter est un édifice d’une grandeur remarquable. Octostyle, hypètre, pseudodyptère, périptère, il présente une disposition toute particulière dans son pronaos. Entouré de cinquante-quatre colonnes entièrement isolées, de plus de dix pieds de diamètre, ce temple, presque aussi vaste que celui d’Agrigente, est certainement une des plus belles productions de ce genre dont la connaissance soit parvenue jusqu’à nous.
Parmi les ruines de ce monument, comme dans toutes celles de la même ville, il existe de nombreux fragmens de sculpture et d’architecture, peints de différentes couleurs ou couverts de stucs coloriés. Les traces de ce système que nous avons retrouvées à Agrigente, à Syracuse, a Acré, à Catane , réunies au témoignage des monumens d’Athènes , d’Egine et de Phygalie, ne laisseront plus de doutes sur l’usage adopté par les anciens, de colorier leur sculpture et leur architecture, de rehausser par la couleur et les ornemens peints, non-seulement l’intérieur de leurs temples, mais encore les murs extérieurs de la cella, les colonnes, les architraves, les métopes , les corniches, les frontons et jusqu’aux tuiles des toits.
Ces faits bien avérés , et beaucoup d’autres découvertes sur les emmarcheraens, la couverture, le système de bâtir et celui des différens genres de sculpture employés dans la construction et la décoration des monumens, jetteront une nouvelle lumière sur le génie des anciens, par rapport à l’architecture et à tous les arts qui en dépendent.
Si parmi ces découvertes, l’application de la peinture sur les productions üe l’art plastique et de l’architecture paraît contraire aux idées généralement accréditées jusqu’ici contre 1 adoption de ce système chez les Grecs , il n’en est pas moins constant aujourd’hui que ce système a été admis par eux et par tous les peuples dont l’architecture nous est connue; ce système est d’ailleurs tellement en harmonie avec la richesse de la nature , qu’il aurait fallu peut-être s’étonner davantage de n’en avoir pas trouvé l’application sur les monumens de la Sicile.
Lorsqu’on a visité l’antique Trinacne , qu’on a vécu dans le pays, qu’on a pu admirer le ciel de cette terre fortunée; quand on a vu le soleil répandre sa clarté matinale sur toute la surface de X Ile-Verte, et l’envelopper de ses derniers rayons comme d’un réseau d’or; quand on a observé les brillantes couleurs qui nuancent, en Sicile, le laurier, le palmier, l’aloès , le myrte, l’oranger, en un mot, tout ce que le sol produit au sein du désert comme au milieu du champ cultivé, on demeure convaincu que l’artiste devait puiser ses inspirations dans les beautés qui l’entouraient, se mettre eu rapport avec elles, et enrichir l’œuvre de l’art de tout l’éclat de la nature.
Les temples de la Sicile, conçus et exécutés d’après ces principes, devaient offrir cette élégante et majestueuse beauté, qui fut le poétique apanage des divinités de la Grèce. Bâtis comme pour l’éternité, leurs ruines commandent encore le respect. Depuis des milliers d’années, délaissées ou ravagées parles hommes, ébranlées par les tremblemens de terre, des colonnes de cinquante pieds de haut s’élèvent encore au milieu des débris qui les environnent; dénuées de leurs couronnemens , ne supportant plus, ni le triglyphe , ni la métope, ni le fronton, elles paraissent autant de cippes funéraires, qui rappellent la grandeur passée de leurs fondateurs.
L’ouvrage sur l’architecture antique de la Sicile comprenant les monumens de la plus haute antiquité jusqu’à la décadence de l’art, et l’ouvrage sur l’architecture moderne de la Sicile (1) offrant les édifices construits depuis la renaissance jusqu’à nos jours, ces deux Recueils réunis formeront le tableau complet de l’histoire de cet art, dans un des pays les plus célèbres de l’antiquité.
Dans tout mon voyage, mes efforts ont été constamment secondés par ceux de MM. Zanth et Stier , et je dois à leur talent, à leur zèle, à leur amitié, d’avoir conduit à fin une entreprise que nous n’avons pu exécuter sans de grands périls, des dangers éminenset d’innombrables fatigues. Quant à la mise au net des dessins , dont je n’ai cessé de m’occuper depuis mon retour, M. Zanth seul a partagé ce travail avec moi.
La gravure des planches est confiée à nos plus habiles artistes; j’en dirige moi-même l’exécution, et j’ai lieu de croire que le résultat en sera satisfaisant.
Ayant ainsi rassemblé tous les moyens qui étaient à ma disposition , n’ayant épargné ni soins ni sacrifices pour perfectionner mon travail , je puis assurer qu’il fera connaître avec une précision consciencieuse, tous les monumens intéressans de l’architecture antique de la Sicile, et j’ose espérer qu’il justifiera l’attente du public.
J. HITTORFF.
(1) Ce dernier ouvrage, qui se composera de dix-huit livraisons, et dont les sept premières sont déjà publiées , continuera de paraître sans interruption, concurremment avec celui qui est l’objet de ce prospectus.