RÉCEPTION DU PRINCE
» Ils le conduisirent jusqu'à la porte du faulxbourg, où » ils firent une deuxième salve qui fut trouvée si bonne, » que Monseigneur, s'eslant retiré sur le théâtre, les voulut » voir passer l'ung après l'aultre, en quoy il prit ung siu- » gulier plaisir, ce dont il donnoit signe certain par la con- » tenance qu'il faisoict.
» A peine les dictes compagnies furent-elles passées, w qu'elles se trouvèrent talonnées des quatre Ordres man-
» diants des seize paroisses, des deux abbayes monacalles » et d'ung collège de chanoines, desquels Sainct-Ursin » estoict, ceux de Sainct-Estienne étant à l'église attendant » Monseigneur et ceux de la Saincte-Ghapelle, de fondation » royalle; suivant que la coustume est que ceux de Sainct- » Ursin fassent la première harangue pour tout le clergé, » comme il faict la procession continuant avec psalmes en » grande humilité et dévotion, se sépara de son Ordre » maistre Antoine Couvreux, licencié en droict canon, et » plus ancien chanoine de la dicte église qui, estant monté » sur le théâtre accompagné de quelques autres chanoines, « ayant faict en toute humilité la révérence à mon dict » seigneur, luy, et au nom de tout le clergé, la submis- « mission d'ycelui dans ces parolles :
DISCOURS DE MAISTRE ANTOINE COUVREUX, PLUS ANCIEN CHANOINE DE SAINCT-URSIN
» Monseigneur, nous avons des commandements de Dieu, » tant par le vieil que nouveau Testament, de porter hon- » neur, remerciements et obéissance aulx Roys et princes, » de par luy institués pour régir, goubverner et faire venir » son peuple en la cognoissance de son sainct nom et » observance de ses saincts commandements. Ce qui nous » exhorteroit, comme sainct Pierre et sainct Paul en leurs » épistres.
» De sainct Pierre : Toute humaine créature doibt estre » subjecte au Roy et aux ducs de par luy envoyés, comme » estant tenus de rendre compte de leurs subjects devant » Dieu. Il a pieu, Monseigneur, à ceste bonté divine, avoir » pourveu ceste ville de Bourges, pays et duché de Berry,
» (J'ung duc et prince, fils et frère de Roy, d'une jDer-
» sonne très-noble, très-magnanime, d'une race de Roys
y> si vaillants, si puissants, si saincts, si dévots, por-
» tant le nom de très-chrestien, faisant vivre leur peuple
» dans l'obéyssance de l'Église catholique, apostolique et
» romaine. Il vous plaira. Monseigneur, prendre et recep-
» voir la fidélité et obéyssance du clergé de la ville de
» Bourges pour vos très-fidelles sujets, loyaulx serviteurs
» et orateurs, faire main levée, garder ou defîendre en
» leurs privilléges, franchises et libertés, pour mieux vac-
» quer aux prières et oraisons qu'ils sont tenus de faire,
» tant de jour que de nuict, selon leur vocation, afin qu'il
» leur plaise. Monseigneur, nous faire la grâce de vivre
» soubs une obéyssance en paix spirituelle et temporelle, et
» à vous donner heureuse et longue vie. »
RÉPONSE DE l'ÉVÊQUE DE MANTES, CHANCELIER
» Cette harangue parachevée et la réponse faicle par le » dict seigneur, avec signification de sa bonne affection » qu'il portoit à l'Église, à l'union et repos d'ycelle, qui » fut encore plus amplement déclarée par Monseigneur » l'évesque de Mantes, chancelier et chef de son Conseil, » homme de grande saincteté et érudition, suivit l'Univer- » site de la dicte Ville, à pied, avec bon nombre de docteurs » de chacune des Facultés d'ycelle, à scavoir : théologie, » droict canon, droict civil, médecine et arts, qui, chapes » de robbes et chaperons d'escarlate, selon leur institution, » accompagnoient messire Jehan Mercier, l'ung de leurs )' collègues, docteur en droict civil et recteur, pour ceste » heure, de la dicte Université, qui, habillé d'habits recto-
100 ARCm\^S DE LA VILLE DE BOURGES
» raux, ayant les dix bedeaux de l'Université devant luy » avec leurs masses, monta sur le théâtre, et, après avoir » donné signe de son humilité par humbles révérences, » voir mesme protestations à mon dict seigneur, s'exprima » en ces mots :
DISCOURS DE JEHAN MERCIER, RECTEUR DE l'uNIVERSITÉ
« Monseigneur, sy le pays de Berry a occasion de louer
» el remercier Dieu de la grâce qu'il luy a faicte de vous
» avoir pour Duc et qu'il doibt estimer à grand bien et
» honneur d'estre une pauvre ville qui paravant affligée
» reçoit ung indicile soulagement, nous en avons plus de
)' raison que pas ung.
» xNous, qui faisant une petite partie de la Ville, avons
» été abandonnés en temps troublé, sans pouvoir continuer
» aysément à exercer l'exercice honneste aussi bien que
» pauvre et sans pouvoir bonnement entretenir, ce pourquoy
» establir vos ancestres ont tant travaillé, je confesse que
» ce mal nous a été commun avec les autres de nostre pro-
» fession, mais peut estre plus grave qu'à pas ung des
» autres, pour n'avoir, despuis nos premières institutions,
» enduré aulcun changement, car quand est de Testât com-
» mung des Universités, ce royaulme ayant esté d'autre
» foys renommé pour la rare érudition des docteurs qui,
» espars en divers lieux, attiroientà soy la meilleure partye
» de la noblesse estrangère tant d'Italie, que d'Espagne,
» Angleterre, Escosse, Poullogne, Allemaignc, le destin,
y jalloux de son avancement et anvieux de sa grandeur, a
» tellement renversé tout, qu'à grand peine, que de dix ou
» douze collèges de nom s'en pourroict-il compter quatre
» OU cinq dignes d'estrc estimés pour tels, et encore
» se voit-il bien peu de professeurs faisant lecture ordi-
» naire. Gela nous donne occasion, Monseigneur, de congra-
» tuler l'accroissement de vostre appanayge, y estant eschu
» pour comble des honneurs, dont Dieu est leur auteur.
» Vous veulent bienheureux, deux des plus fameuses
» escholles qui soient pour le présent en la France, dont
» ceste y qui vous saulue de par moy en toute humilité est
» accomplye de tout ce quy peut estre requis pour la reli-
» gion, dévotion, justice, salut et discipline des hommes. Il
» me déplaict fort. Monseigneur, de vous en faire tel récit,
» quoyque véritable, pour le peu de témoignage que nous
» en pourront rendre à présent, laissant à la singularité de
» votre aspect à juger au peu de nombre que nous sommes
* Testât auquel ce corps, qui faisoit anciennement, comme
» il faict encore, renommer tout le pays, a esté réduict par
» les guerres ennemies des bonnes licences et des bonnes
» mœurs.
» Toutesfois nous sommes contraints vous réentretenir
» du passé, dont ne voulons estre crus à notre simple pa-
» rolle; ainsi désirons plus particulièrement rétablir ces
» faicts et dedans et dehors la France, quelque part que
» l'on faict profession de droict et justice. La nécessité que
» nous avons de votre faveur et bienveillance pour estre
» remis et entretenus en anciennes libertés, privilléges et
» franchises que vos devanciers Roys de France nous ont
» libéralement octroyés et que seules, pouvant entretenir
» les sources tant mesprisées, au grand désavantayge de
» nos -fondateurs, de votre bon vouloir et affection nous y
» oblige. Nous avons ferme espérance d'estre escoutés. Her-
» cule, auquel les Romains vouoient jadys ung temple com-
» mung avec les Muses, avoit les vertus héroïques du roy » François, vostre ayeul, qui a tant aymé les sciences, qu'il » a honoré les Universités et n'avoit pas d'autre tiltre plus » grand que d'estre surnommé père des bonnes lettres, » comme de vérité qui a chassé la barbarie de la France et » ouvert les trésors des langues eslrangères, non encore » cogneues. Cette espérance est non vaine, comme nous » cuidons; nous tenons. Monseigneur, à vous donner signe » certain de l'esjouyssance que nous avons de la paix esta- » blie en France par vostre moyen, ayde pour laquelle » Auguste Octavien, second empereur, est recommandé par » son histoire; sa vertu c'est d'avoir premièrement estably » la paix en sa respublique, en quoy il a esté plus habile » que Jules Cœsar, qui avoictparavant subjugué la moictyé » du monde et estably la monarchie à Romme.
» Constautin-le-Grand, après Octavien et longtemps » après, gaigna encore plus grand tiltre d'honneur, pour » avoir remis non-seulement la respublique, mais aussy » l'Eglise. Comme véritablement il est fort ditTicille de con- » tenir ung peuple en religion une, en obéyssance et fidé- » lité qu'il doibt à son prince. Hais entre paix et paix y a » différence. Les ungs la font après estre lassés de la guerre » ou après estre affoyblis, de façon que le vaincqueur ne » diffère beaucoup du vaincu, comme il nous est advenu » cy-devant, estant morts en nos guerres civilles les plus » grands chefs tant d'une part que de l'aultre, qui a » causé que nous soyons tombés au vice que Plutarque » reproche aux Macédoniens, d'avoir termes de paix et » de guerre comme d'une monoy, pour nous en servir » selon qu'il est bien mieux à propos, non pour le deb- » voir, mais pour la raison, ayant tousjours un mot de
» paix en la bouche, retenant néant moingts une volonté
» contraire, ce que Platon escript avoir esté faict en la res-
» publique des Crettes.
» Si nous avons une paix dissemblable, c'est à vous que
» la France en est tenue, qui l'avez si bien traictée avec
» l'assistance de l'Esprit-Sainct de Dieu, qui vous a tous-
» jours accompagné, moyennant la fermeté de la religion
» que vous embrassez.
» Que jamais nostre prosbilé ne scaura rien de malheurs
» passés en nostre respublique, toutes inimitiés estant
» estainctes et assoupies. C'est beaucoup que revenir d'un
» camp chargés de despouilles, souillés du sang de son
» ennemy vaincu et terrassé; c'est beaucoup que de traîner
» après soy ung nombre de guidons et d'armes de son adver-
» saire mis en routte; c'est beaucoup que d'entrer dans
» une ville accompaigné de prisonniers et esclaves de
» guerre : ce sont les moyens par lesquels les anciens,
» Grecs et Romains, c'est-à-dire barbares, au respect de
» notre nation, ont obtenu leur nom et pris place avec les
» dieux. Mais si l'intention de toute guerre menée avec
» équité se pose dignement et est recogneue n'estre faicte
y> que pour vivre en paix, dorment en repos ceux qui ont
» faict tant de cognoistre, car les dangers qu'ils ont en-
» courus pour la respublique ne permestra que pour leur
» souhaitter chascun soupir! Dorment donc en repos et
» rendent leur nom immortel par ces manœuvres obliques
» comme ils pourront. Et vous. Monseigneur, qui, sans
» souiller vos mains au sang de personne, avez restably la
» paix bannye de ce royaulme, vivez bien heureux et vivez
» si longuement que Testât des affaires le requiert, que vos
» bons subjets le souhaitent, que nous le désirons de plus
» grande aflcclion que pas ung, pour en recepvoir les pre-
» miers fruictz, les choses estant remises de sorte que nous
» remercions Dieu de nous avoir faict tomber entre les
» mains d'un prince tant favorable, et vous, par ce moyen,
» puissiez-vous user de nous, au proffit, contentement et
» soulagement du publicq, comme de ceux qui sacrifient à
» votre service leur travail et leurs vies, sans que ny le
» temps, ny la faveur (.l'ayder les en puisse distraire
» jamais. »
RKPONSE DU PRINCE A l'uMVERSITÉ
« Mon dict seigneur ayant faict response que sa volonté » estoict d'entretenir l'Univei-sité et la favoriser en tout » ce qui luy seroict possible, comme faict aussy le sei- » gneur de Mantes, qui, par une grande oraison, remonstra » la nécessité d'icelle, le dict recteur descendit du théâtre » pour reprendre son rang immédiatement après l'Esglise. »