CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES
Depuis Rayer qui, le premier, Ta signalée (1), on désigne en France, sous les noms de langue noire pileuse^ langue noire villeuse. nigritie linguale^ mélafiotrichie linguale^ hyperkératose mélanique linguaie, glos$ophytie mélanique, en Angleterre et en Allemagne, sous ceux de black longue et de schwarze Haarzunge^ une a&ection de la langue ordinairement bénigne, fréquemment tenace, à peine décrite dans les traités de Pathologie, peu observée parce qu'elle échappe le plus souvent à Texamen et dans bien des cas même, parce qu'elle est ignorée des sujets qui en sont atteints en raison du peu d'incommodité qu'elle provoque habituellement.
Caractérisée par la présence, en avant du V lingual, d'un enduit brun plus ou moins foncé, occupant symétriquement les deux côtés de la langue et ayant l'aspect d'une touffe de gazon ou mieux encore (( d'un champ de blé dont les épis, mouillés et renversés par une pluie d'orage, se réunissent en touSes épaisses, couchées et entrecroisées en divers sens » (2), cette affection, dont les symptômes et l'évolution sont aujourd'hui assez bien connus, est encore complètement à étudier quant à ses causes et à son mode de production.
Consistant essentiellement dans une hypertrophie des papilles de la langue, elle semble se développer indifféremment à tout âge et dans tous les états de santé : « on l'a observée chez des nourrissons, des adultes, des vieillards » (3), chez des gens bien
(1) Rater, Traité théorique et pratique des mal€tdien de la peau, III, 1835.
(2) M. Ratnauo, Société médicale des hôpitaux^ 25 février 1869.
(3) M. Boulât, De la langue pileuse. Le Concours médical, 16 Juillet 1896.
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portants ou chez des personnes atteintes d*afIections quelconques. Cependant, on l'a signalée plus particulièrement chez des sujets présentant des troubles chroniques de Tappareil digestif ou une acidité prononcée du mucus buccal et il se pourrait que ce soit de ce dernier côté qu'il faille chercher pour établir d'une façon définitive l'étiologie de cette singulière maladie.
Sa pathogénie n'est pas mieux connue et « les diflérentes opinions qu'on a émises sur sa nature, peuvent se ranger en quatre classes : •
» lo II y a dépôt de granulations pigmentaires dans l'épithélium lingual ;
f) 2o La coloration est due à l'action de substances étrangères introduites dans la bouche;
» S^ Il s'agit d'une aOection parasitaire ;
» 4^ On a affaire à un trouble de nutrition des papilles ». (H. WaHerand) (1).
Les deux premières hypothèses ne sont plus soutenables à Theure actuelle.
D'un côté, en efiet, les recherches histologiques dont cette affection a été l'objet, ont démontré Tabsence complète de granulations pigmentaires dans les éléments des papilles hypertrophiées. D'un autre côté, quelques observations ont été recueillies chez des gens soumis exclusivement au régime lacté; et en outre, il a été vu que la teinte ce ces néoformations villeuses résiste aux divers réactifs qui, habituellement, attaquent les matières colorantes des aliments usuels.
Du reste, ces deux théories ne résolvaient qu'une partie du problème et la moins importante, la coloration des productions piliformes, sans éclaircir en rien la cause de leur formation.
La théorie trophique par contre, montre bien la nature de cet accroissement exagéré des papilles filiformes et le pourquoi de leur coloration.
Soutenue d'abord par Gûbler (2), puis par Schech (3), finnois (4),
(1) H. Wallerand, Contribution à l'étude de l'étiologie et de la pathogénie de la langue noire pileuse. Thèse de Paris, 1890.
(2) GOblir, Article Bouche da Dictionnaire de Dechambre, 1869.
(3) ScBEGH, Munchenertnedie, Woehenschrift, 1887.
(4) LANffois, Annales des maladies de l'oreille et du larynx, 1888.
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Dinkler(l), etc., reprise par Wallerand, dans sa thèse (1890) et basée sur Thistologie, elle range la Langue pileuse parmi les hyperkeratoses. a Tandis qu'à l'état normal les cellules épithéliales des papilles tombent et se renouvellent incessamment, avant d'avoir subi le processus de kératinisation, dans l'état pathologique en question, elles deviennent cornées, restent adhérentes les unes aux autres, comme le font celles des ongles, des verrues ou des poils » et (( revêtent une teinte foncée pouvant aller jusqu'au noir, ainsi qu'il arrive fréquemment dans les vieilles cellules cornées et qu'on le voit dans les comédons et dans certains cas d'ichthyose.» (M. Boulay).
Complétée par les recherches de Unna (2) sur les productions cornées épidermiques et par celles de Brosin (3) effectuées sur un cas de Langue pileuse, la théorie de Gûbler, exacte au point de vue anatomo pathologique, indique bien la nature des lésions, mais ne les explique pas. Elle démontre que les villosités de la Nigritie linguale sont simplement constituées par les cellules épithéliales des papilles linguales troublées dans leur nutrition, hypertrophiées, kératinisées, adhérentes les unes aux autres et accumulées; que la coloration de ces productions hypertrophiques est uniquement sous la dépendance de l'âge des cellules cornées et mortes qui les composent; mais ne fait pas connaître comment ces cellules sont gênées dans leur évolution, ni quelle est la cause qui modifie ainsi leur vitalité et leur manière d'être.
Aussi, n'a t- elle pu « l'emporter dans l'esprit de la majorité des auteurs » sur la théorie par<isitaire^ imaginée par Raynaud en 1875, à propos d'une nouvelle observation de langue noire présentée par Ferréol (4) à la Société médicale des Hôpitaux, « et qui est encore aujourd'hui la théorie en faveur, bien qu'elle ne soit qu'en partie justifiée, puisqu'elle ne repose que sur des probabilités et des analogies. » (M. Boulay).
Jusqu'alors, en effet, personne n'a pu, malgré des recherches répétées, mettre en évidence, isoler, cultiver, soit un microbe, soit un champignon, susceptible de déterminer expérimentale-
fi) DiNKLBR, ArcMv fur path, Anat. und Pkys., CXVIII, 1889.
(2| Unna, Monattiefte fiir prakt. DermaioL, IV, no 9, 18^.
{3) Brosin, Ueber die schwarze Haanange. Dermatol. Studien, Ueft 7, 1888.
(4) FiRRÉoL, Société tnédicale des hôpitaux, 25 Juin 18TJ.
ment la Lau^ue noire. Successivement, un grand nombre de bactériologistes, Laborde, Malassez, Ch. Rayer, Dessois, Boulay, etc., s'y sont essayés, mais aucun d'eux n'a obtenu de résultat positif. Ces dernières années encore (( Sendziak, Ciaglinski et Hevelke à Varsovie, Shmiegelov à Copenhague, ont réussi à isoler et à cultiver, dans divers cas de Langue noire, des champignons du genre hypijomicète (Iducùr niger, Trichosporium chartaceum, Homodendron cladosporiaides) dont les cultures sont plus ou moins brunes ou foncées, mais ces auteurs n'ont pas fait la preuve de l'action pathogène de ces champignons. » (Boulay).
Quoique probante, en raison des données actuelles de la pathologie générale, l'hypothèse de Raynaud n'est donc pas sans soulever quelques objections dont les principales résident, non seulement dans le manque de preuves de l'action* pathogène des microbes ou des Champignons isolés et cultivés, dans l'inconstance ou la variabilité des éléments parasitaires observés, mais encore dans ce fait qu'aucune des cultures obtenues n'a présenté de caractère chromogèile.
Or, ces objections, plus subjectives que réelles, sont loin d'avoir la portée que certains y attachent.
D'une part, en effet, les résultats négatifs fournis par les essais de reproduction expérimentale de la Langue pileuse, soit à l'aide des microbes ou des champignons successivement isolés de ses
lésions, soit même directement avec celles-ci, n'ont pas une valeur absolue : en premier lieu, le véritable parasite peut n'avoir pas encore été isolé; ou bien, pour être transplanté avec succès sur une muqueuse autre que celle dont il provient, il peut exiger, à l'exemple de celui du Muguet, certaines conditions encore indéterminées, telles que la présence de sucre dans le mucus buccal ou une certaine acidité de la bouche.
D'autre part, l'inconstance d'une môme forme parasitaire, dans les lésions de la nigritie linguale, autour de ses villosités jiatho gnomomiques, semble être le résultat d'observations incomplètes, superficielles ou effectuées à certains moments défavorables. Si, en effet, on analyse attentivement les cas signalés, dans la plupart d'entre eux on trouve mentionnée la présence, autour et à la base des papilles hypertrophiées, de corps ronds ou ovoïdes, disposés en amas ou en ligne, réfringents, de 4 à 5 p. de diamètre, que
Archives de Parasitologie, IV, n« 2, 1901. 18
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quelques-uns considèrent comme des spores d*un Champignon spécifique, alors que d'autres les regardent comme des Cocci(i). Or, ces spores (?) que Raynaud a le premier signalées, mais que personne n'a encore isolées, ni cultivées, dont la présence est cependant si fréquente, peut être même régulière, quelles sontelles et quel est leur rôle? Il serait à coup sûr intéressant de le savoir.
Quant à la dernière objection, qu'aucune des cultures obtenues n'a présenté de caractère chromogène, elle tombe d'elle-même. Tout d'abord, il n'est pas obligatoire qu'un agent pathogène repro duise, dans les milieux artificiels où on l'entretient, une coloration semblable à celle des lésions qu'il produit in corpore pour qu'il soit considéré comme la cause déterminante de ces lésions. En outre, cette objection a ici d'autant moins de valeur, qu'il est démontré que la pigmentation des papilles linguales hypertrophiées, susceptible, du reste, de varier dans de larges limites, est en rapport direct avec l'âge des lésions, avec l'ancienneté des cellules épithéliales kératinisées qui les constituent et sous la dépendance unique de ce fait.
N'ayant donc, somme toute, contre elle qu'une opposition de pure forme, on s'explique que la théorie parasitaire possède la faveur du public médical, faveur peut-être non fondée, mais très compréhensible, puisque, seule cette théorie est susceptible de donner le pourquoi, la raison d'être du trouble nutritif sous l'action duquel les cellules épithéliales des papilles linguales se modifient, s'hypertrophient, se kératinisent et constituent la Langue pileuse.
Aussi, est-ce dans le sens de cette hypothèse que j'ai dirigé les recherches que j'ai entreprises sur le cas suivant, observé fortuitement, chez un vieillard de 84 ans, par le Docteur P. Lambry, de Courtenay, à l'obligeance duquel je dois la note ci-dessous.
(1) Raynaud, Loco citato, 1869. — Saveau, De la langue noire. Thèse de Parifi, 1886. — Lancbreaux, Société médicale des hôpitaux, 8 décembre 1876. — Dsssois, De la langue noire. Thèse de Paris, 1878. — Schech, Traité des Maladies de la bouche, 1885. — Bogher, Cari, fiospitals Tidetide (Journal of laryngnlogy, n" 5, 1887). — Brosin, Loco citato, 1888. — Lannois, Loco citato, 1888. - Boulât, Observation de 1889, citée par Wallerand, Thèse de Paris, 1890. — Dinckler, Loco citato, 1889. — Wallerand, Loco citato, 1890.