V. — Fréquence de la myase en Abysâinie
Les cas de niyase sont fréquents sur les bestiaux en Abyssinie, et les voyageurs ont malheureusement trop souvent l'occasion de voir les plaies produites chez les animaux domestiques par les fatigues du voyage ou la dent des animaux féroces (Hyène, Léopard) se remplir en peu de joui*s de larves de Diptères. La Mouche qui pond ainsi dans les plaies sera déterminée ultérieuremeqt. Elle mesure de 10 à 15™™ ; la têle est d'un blanc argenté à la partie antérieure et porte deux gros yeux rouge brique ; le thorax et l'abdomen sont d'un vert métallique ; les pattes et les ailes sont noires et identiques à celles des Mouches domestiques. Les œufs sont pondus par paquets dans les plaies récentes ou anciennes. Les larves éclosent en i\ heures et, au bout de 6 u 8 jours, peuvent se transformer en nymphes. Ces dernières donnent naissance aux Mouches adultes en 7 à 8 jours. Ce Diptère n'est qu'un parasite lacullalif : ù l'état normal, il se développe sur la viande conservée à l'ombre dans un endroit humide, mais surtout dans les matières fécales qu'il fait disparaître avec une grande rapidité; c'est lui seul qui est chargé de cet im[)ortant service de voirie dans la ville de Harrar. .
Une fois que les larves se sont développées dans une plaie, elles font des ravages assez considérables, à Taide des crocs acérés qui garnissent leur bouche: eles se creusent, dans le tissu cellulaire sous-cutané et même dans les muscles, des trajets sinueux qui compromettent singulièrement la cicatrisation et la régénération des tissus altérés. Tous les voyageurs en Abyssinie ont pu constater ces lésions.
L'Homme est plus rarement atteint que les animaux, mais l'infection par des larves de Mouches de plaies laissées à l'air libre est une complication assez fréquente. Je n'ai pas encore eu l'occasion d'observer de^ faits de ce genre, mais j'ai eu communication de plusieurs cas. Le premier est celui du D' Chabaneix, qui eut l'occasion de soigner un jeune Abyssin dont le cuir chevelu était criblé de tunnels dans lesquels les larves pullulaient ; la porte d'entrée avait été une simple érosion traumatique, non soignée, des téguments ; l'extirpation des larves et quelques lava-
ges antiseptiques suffirent pour enrayer le mal. Le second cas a été observé par le D' Vitalien; il dut pratiquer l'amputation du bras chez un indigène qui avait eu Tavant-bras littéralement dévoré par des larves identiques à celles que Ton trouve dans les plaies des animaux.
Les larves recueillies dans les plaies s'élèvent très facilement dans de petites bottes métalliques garnies d'un chiffon ou de ouate humide. J*ai entendu parler, par plusieurs Abyssins et Somalis absolument dignes de foi, de Vers qui vivaient dans les plaies de l'Homme. Il est donc certain que ce genre de myase est assez fréquent en Abyssinie ; selon toute vraisemblance, la Mouche qui attaque l'Homme est celle-là même qui attaque aussi les animaux domestiques.
Le traitement est extrêmement simple : un lavage au perman* ganate de potasse au deux-millième ou au sublimé suffit pour tuer les larves. — Harrar, 8 mai 1901.
VI. — Quelques mots sur la biologie des Culicides dans le pays des Somalis et en Abyssinie.
Tous les renseignements sur la biologie des Culicides pouvant être, dans l'avenir, d'une certaine utilité pour la prophylaxie du paludisme et de la filariose, nous allons résumer dans ces quelques lignes nos observations sur les animaux étudiés au cours de la Mission du Bourg de Bozas.
Il existe aux environs de Harrar trois espèces de CuUx et une seule d'Anophèles (1). Les animaux adultes et les larves des uns et des autres semblent identiques à ceux que l'on rencontrée Djibouti et dans le pays somali, qù ils sont d'ailleurs peu abondants, sauf à Gueldessa où l'eau se trouve toujours en abondance. A l'état adulte, ces animaux craignent beaucoup la chaleur et meurent rapidement quand on les conserve dans des récipients secs; c'est pour cette raison qu'ils piquent tous exclusivement après le coucher du soleil. Leurs mœurs ont donc changé avec le climat ; on sait, en effet, que dans les parties septentrionales de la France les Moustiques piquent toute la journée ; j'ai été bien souvent piqué en plein jour
{i). Anophèles contaliifLôw,
par de8 Culex et des Anopheks dans la forêt de Chantilly. Dans les espèces étudiées, les femelles seules piquent et s'attaquent aussi bien à THomme qu'aux animaux. Les mâles sont très fréquents près des habitations, mais ils ne se gorgent jamais de sang.
Les environs de Harrar présentent un sol propice au développement des AnopheUê. Sur le sommet des blocs granitiques, qui donnent un aspect si caractéristique à cette région, se trouvent des vasques naturelles renfermant une eau très pure, dans laquelle les larves se développent avec une grande rapidité, grâce à la chaleur du milieu ambiant. On trouve des larves d'Anophèles en des points éloignés des rivières et situés à une certaine élévation ; cependant le séjour en un pareil endroit n'est pas trop à redouter pour l'Homme, si l'endroit est aride, car les Insectes éclos émigrent vers les régions boisées les plus proches, en général vers les arbres qui se trouvent toujours au bord des rivières. La possession abyssine de Harrar, bien qu'élevée de 1800 mètres, est donc loin d'être à Tabri des Anophèles.
Le développement des Culicides, dans ces milliers de récipients granitiques étanches qui couvrent la région, est d^ailleurs une réserve et, par conséquent, une menace permanente pour les régions tributaires des plateaux abyssins. Une averse un peu forte balaye les récipients et entraîne au loin les larves. Peut-être est-ce là, en partie tout au moins, la cause des épidémies de paludisme qui se déclarent dans des régions habituellement peu éprouvées, à la suite d'une série d'averses ayant déplacé le lieu de puUulation des Moustiques. Une connaissance bien précise de toutes les régions avoisinantes et une statistique pathologique précise, qui n'existent malheureusement pas, seraient nécessaires pour établir tous ces faits sur des données bien fermes^
En tous cas, la rencontrée Harrar de V Anophèles cosuUis, comme à Djibouti et à Mordali (centre du pays Issa), laisse à penser qu'il est la cause probable du paludisme dans toute la vallée de l'Erer. qui s'étend jusqu'à l'Ogaden.
L'extension géographique des Culicides abyssins doit d'ailleurs être très considérable, car un grand nombre de fleuves partent du pays, répandant partout, à la suite des crues, les larves qui se développent dans les cours d'eau. A Gueldessa, la coïncidence d'une recrudescence des fièvres et des crues est bien manifeste.
larves de Culicides {Culex et Anophèles) vivent en bonne intelligence dans les mêmes flaques d'eau. Les larves de CiUex se voient bien facilement ; elles sont toujours disséminées à la surface de l'eau et plongent quand on fait vibrer le sol. Les larves d*Anopheles sont beaucoup plus difficiles à voir ; leur immobilité relative fait qu'elles subissent, comme tous les corps flottants, l'action de la capillarité et se trouvent toujours sur les bords de la flaque d'eau, cachées entre les brindilles d'herbe ou les débris végétaux. Pour les mettre en évidence, il faut inspecter soigneusement les bords et, en frappant avec une baguette, on peut les voir s'enfuir rapidement à la surface de l'eau, avec leurs mouvements de reptation bien connus. Le séjour des larves d'Anophèles sur les bords des mares en fait une proie beaucoup plus facile que celles des Culex pour les voraces larves aquatiques. J'ai constaté en particulier ici deux sortes de larves qui s'en nourrissent : Tune est celle d'une espèce de Dyticide, l'autre est probablement celle d'une espèce de Gyrin. J'ai eu une récolte d'environ 300 larves d'AnopAefes dévorée en deux jours par trois larves de Dyticide mesurant environ 15°>°>. Les larves de Libellule, qui en général s'acquittent de la même besogne, sont peu abondantes dans la région. — Harrar, 10 mai 1901.
Vil. — Observations sur le paludisme en Ethiopie.
Pendant le séjour d'un mois que la Mission a fait à Harrar, j'ai et} l'occasion de faire des recherches sur le paludisme et en particulier sur l'étiologie de cette maladie dans cette possession abyssine. Je me suis ellorcé de suivre le programme que mon maître, M. le professeur R. Blanchard, a exposé d'une façon si complète dans une communication récente à l'Académie de médecine (1). J'ai donc recherché, en divers points très fiévreux des environs de Harrar, d'une part s'il existait des Hématozoaires identiques à ceux de l'Homme chez les animaux sauvages ou domestiques vivant dans ces régions et, d'autre part, quels étaient les animaux transmettant le paludisme. Je donne ci-dessous le résultat de mes recherches sur le sang examiné à l'état frais, en préparations colorées, ainsi que sur la rate et la moelle osseuse.
(1) R. Blanchard, InstrucUoos à l'usage des médecins, des naturalistes et des ▼oyagears. Bulletin de l'Àcad. de méd., XLIV, p. 6-58, 1900.
Le Chameau (16 exemplaires), le Bœul (3), le Mouton (2), l'Ane (3), le Singe(3), la Hyène tachetée (1), le Chacal à manteau (2), le Rat palmiste (7), VHeterocepbalus glaber(8) (1), le Daman de grande espèce (4), le Daman de petite espèce (8), les Chauves-Souris de 2 espèces (5), le Rat (5), enfin un petit Carnassier voisin de la Belette (3), ne présentent pas de parasites du sang. Le Rat seul, 2 exemplaires sur 5, m'a présenté des Trypanosomes semblant identiques à ceux que Ton observe fréquemment en France. La coloration du sang frais, à Taide du bleu de méthylène dissous dans la solution physiologique, donne des résultats vraiment satisfaisants.
J'ai examiné en outre le sang de nombreux Oiseaux. Les Hématozoaires abondent surtout chez certains Passereaux, chez les Tourterelles et les Ibis à cou noir; les Pilaires du sang sont, en particulier, très nombreuses. Le temps m'a malheureusement manqué pour établir le mode de transmission des Hématozoaires des Oiseaux, mais j'espère sous peu envoyer le résultat de mes expériences à ce sujet. Malgré les faibles chiffres de la statistique que j'ai présentée dans cette note, je crois pouvoir en conclure que l'Homme seul a le triste privilège de contracter le paludisme dans les régions malsaines.
Le problème relatif a Tétiologie du paludisme offrait en Âbyssinie un intérêt tout particulier. Il existe dans tout le pays, surtout dans les endroits sablonneux, une espèce d'Argas qui est accusée de donner, quelques jours après la piqûre, une fièvre intermittente intense. Plusieurs Missionnaires m'ont affirmé que ta fièvre occasionnée par cet Acarien se déclarait 8 ou 10 jours après la piqûre. Les gens que j'ai examinés à Gueldessa, Où l'Argas est très commun, présentaient tous les signes du paludisme chronique. Je me mis donc à étudier cet animal au point de vue anatomique et expérimental. Je n'ai trouvé, ni dans les glandes salivaires ni sur la paroi du tube digestif, qu'il est d'ailleurs assez difRcile d'isoler, aucun des éléments caractéristiques des Hématozoaires du paludisme. Je me fis alors piquer par une série de 7 Argas, je pris ma température régulièrement pendant environ douze jours, saiIs constater aucune fièvre. Les Hommes de notre escorte m'ayant affirmé qu'il en fallait un plus çrand nombre, je
(1) Rongeur vivant dans la terre à la façon des' Taupes.
me fis piquer par une nouvelle série de 36 exemplaires qui se gorgèrent de sang, sans plus de résultats. Je fis alors piquer un malade atteint de fièvre tierce par une vingtaine d'Argas ; au bout de trois jours, les parasites avaient été détruits dans le tube digestif de TAcarien ; je ne réussis pas davantage à m'inoculer la fièvre, en me faisant piquer par six de ces derniers exemplaires. Je me vois donc obligé d'admettre que TArgas en question, qui sera déterminé plus tard, ne mérite pas la mauvaise réputation qui lui est faite en Abyssinie et dans les pays Gallas.
Le véritable agent qui transmet le paludisme est, ici comme partout ailleurs, V Anophèles. Huit Somalis de l'escorte étant tombés malades de paludisme, en peu de jours je me rendis au point où campaient ces bommes. Mes recherches dans la soirée furent vaines : je ne vis pas un seul Moustique et, la nuit, je n'en entendis aucun bourdonner à mes oreilles, d'ailleurs bien protégées par une moustiquaire de tête. Le matin seulement, je trouvai sous la toile de tente un Anopheks costalis femelle gorgé de sang, facile à reconnaître. Ce Culicide était identique à ceux de Djibouti et semblable à ceux qui éclosent des larves que l'on recueille dans les flaques d'eau de l'Errer et de ses affluents. Le campement si malsain où se trouvaient ces hommes est relativement sec, boisé de Mimosas épineux, à deux kilomètres d'une petite rivière et dans un endroit assez élevé ; malheureusement le substratum granitique permet à l'eau de s'accumuler dans des trous de rochers où pullulent des larves d'Anophèles et de Culex.
Le seul exemplaire recueilli ne présentait ni sporozoltes ni kystes et ne contenait d'ailleurs que du sang de Chameau, facile à reconnaître à ses globules elliptiques non nucléés.
Aux environs de cet endroit malsain, se trouvaient deux petits villages, l'un habité par des Gallas, l'autre par des Somalis de rOgaden. Ces gens vivent misérablement et oDrent une proie facile au paludisme. J'ai assisté à un accès violent, tout à fait net, chez une vielle femme Somalie ; j'ai même recueilli dans ces villages des renseignements intéressants. Les indigènes savent distinguer les Culex des Anophèles, d'après le bruit qu'ils font en volant ; les Culex bourdonnent longtemps avant de piquer ; les Anophèles, au contraire, piquent rapidement et silencieusement. J'ai appris que, dans ces villages, les Moustiques silencieux étaient très abondants.
Archives de Parasitologie, IV, n» 4, 1901. 38
Comme le seul Anophèles rencontré dans les régions est VA. costalis, identique à celui que nous avons découvert aux environs de Djibouti avec les D'» Chabaneix et BouQard, il est certain que c'est lui qui donne les diverses formes que le paludisme revêt dans ces régions. — Harrar, 1»' juin 1901.