MOUSTIQUES DES VILLES
Certaines villes ont le triste privilège d'être littéralement envahies par les Moustiques, au point d'être inhabitables. Pausanias raconte que les habitants de quelques cités grecques furent contraints de s'enfuir devant ce fléau et de transporter ailleurs leurs pénates : les habitants de Mionté, riche cité ionienne, . durent se réfugiera Mileto; ceux de Pergame, en Asie Mineure, durent également abandonner cette ville. Sans remonter si haut dans l'histoire, on peut citer à l'heure actuelle un grand nombre de villes dont la population souflre horriblement des Moustiques. Tel est le cas pour toutes les villes de la zone tropicale et, sans sortir d'Europe, pour un nombre considérable de villes du Midi. En Italie, par exemple, Venise, Mantoue, Livourne, I ise, Lucques, Brindisi, Bari, Barletta, Chioggia, etc., méritent une mention spéciale; il en est de même pour Messine, Catane et une foule d'autres localités.
Nous parlons ici de villes que les Moustiques envahissent dans leur totalité çt où ils sévissent avec plus ou moin^ de ra^e pen*
LES MOUSTIQUES DE PARIS ÇAl
dant la plus grande partie de l'année. Dans dès climats plus tempérés, à Paris par exemple, le fléau est beaucoup moins redoutable ; il n'exerce ses méfaits que dans certaines parties de la ville, dans certaines rues ou même dans certaines maisons; les gens auxquels les Moustiques s*attaquent en sont fort incommodés sans doute, mais il ne s'agit pas ici d'une de ces calamités publiques dont il vient d'être parlé. Nous allons rechercher :tout à l'heure quelles sont les causes de cette localisation particulière des Insectes et comment on peut arrêter leur pullùlation.
Mais d'abord une première question se pose : Quelles espèces de Moustiques trouve-t-on dans les villes? A Paris même, je n'ai jamais trouvé que Culex pipiens, malgré des recherches réitérées et bien que dans la banlieue parisienne on puisse rencontrer quelques autres espèces. Laveran (1) et Polaillon (2) ont fait la même observation. Des renseignements de source très diverse nous apprennent d'ailleurs que Culex pipiens est par excellence le Moustique des villes et que, le plus souvent même, il y est le seul représentant de ce groupe d'Insectes désagréables. A Venise, il est le seul qu'on rencontre, d'après C. Paluello (3); il en est de même à Bonifacio, à Ajaccio, à Avignon, etc. Ailleurs, on trouve Culex domesticus, espèce que j'ai pu récolter eu quantité considérable dans des habitations, à Séville en avril et à Cannes en octobre. A Aberdeen, on rencontre en même temps C^dex pipiens et CiUex annulatus. A Pise, et dans certains quartiers de Messine, de Catane, etc.» Culex pipiens existe seul, ou du moins est de beaucoup l'espèce prédominante.
Voilà quelques années, un hôtel de Londres, fréquenté surtout par les Américains, fut délaissé par sa clientèle : il était envahi par des Moustiques que l'on crut amenés d'Amérique par les voyageurs; mais un examen plus attentif des circonstances démontra que ces Insectes provenaient tout simplement d'une citerne non couverte (4).
Cet exemple nous démontre quelles sont les conditions habi-
(1) A. Laveran, Paludisme et Moustiques. Janus, V, p. S6B, 1900.
(2) H. Polaillon, Contribution à l'histoire naturelle et médicale des Mou^li" ques, Ttièse de Paris, 1901.
(3) até par B. Geussi, Studi di uno zoologo sulla malaria. Roma, 1900; cf. p. 37, en uote.
(4) Eiusyclopédie hritannique, II, p. 866.
tuelles de la pullulation des Moustiques. Ce n'est pas le long des rivières ou des fleuves qui traversent les villes qu'ils se développent de préférence; Teau agitée sans cesse par la navigation ne saurait convenir aux larves et aux nymphes. On les voit apparaître plutôt dans les quartiei*s où se trouvent des jardins, des usines et telles conditions, d'ailleurs très diverses, qui rendent Teau stagnante.
Le Conseil d'hygiène de la Seine a été saisi déjà, à plusieurs reprises, de plaintes relatives à l'invasion de ces Insectes dans certains quartiers de Paris. C'était naguère la rue Saint-Sébastien (Folie Méricourt) qui avait à en souffrir; en juillet 1898, les plaintes émanaient du passage Saulnier; en août 1900, elles provenaient de la rue des Pyrénées. Voici maintenant que, par Torgane de notre collègue M. Debove. les habitants de la rue de La Boêtie se plaignent h leur tour. On pourrait citer encore les maisons avoisinant le parc Monceau et le jardin du Luxembourg comme particulièrement éprouvées. Je pourrais dire aussi qu'un de nos collègues, dont la maison est adossée à une caserne de la Garde Républicaine, est tourmenté pendant une grande partie de l'année par ces visiteurs désagréables. Enfin, ces jours derniers, particulièrement pendant les nuits du 20 au 26 juillet, nous avons eu nous-mêmes à en souffrir, ma famille et moi; en ce qui nous concerne, c'est la première fois que pareil fait se produit. A quoi y)eut bien tenir celle apparition rare ou cette permanence des Moustiques, suivant les quartiers de la ville? Notre collègue M. J. Cbatin, chargé à deux reprises, par le Conseil d'hygiène de la Seine, de faire une enquête à ce sujet, a parfaitement reconnu que l'introduction de marchandises venant des pays étrangers n'avait rien à voir ici, et que les causes étaient purement locales. Les pièces d'eau dormante, les tonneaux d'arrosage, les citernes, les puisards, les réservoirs d'usine, les égouts à écoulement lent ou nul, l'eau arrêtée dans les chéneaux des toitures, voilà les milieux divers dans lesquels se développent les Moustiques.
. On croit assez généralement que ces Insectes envahissent les maisons par des tuyaux descendant à l'égout, mais les faits contredisent cette opinion. En effet, les Moustiques, si tant est qu'ils puissent remonter de l'égout jusque dans les tuyaux, sont inca-
pables de franchir le siphon que ceux-ci portent à leur origine ; d'ailleurs, la chute incessante des eaux-vannes aurait bientôt fait de les balayer. Avant l'application du tout-à-l'égout, il en était tout autrement : les fosses fixes étaient souvent choisies par les Moustiques pour y effectuer leur ponte ; les Insectes nouvellement éclos remontaient par les (uyaux de déchai^ge et envahissaient ainsi les habitations, d'autant plus facilement qu'à cette époque encore toute récente l'usage des tuyaux à siphon était loin d'être généralisé. Nous connaissons le cas de personnes qui, pendant des aunées, ont souffert de cruels tourments de la part des Cousins et qui ont vu ce fléau disparaître comme par enchantement à la suite de l'installation du tout-à-régout.
On aura peut-être peine à croire que les Moustiques puissent effectivement se développer en nombre appréciable dans les bassins de nos jardins publics, dans les pièces d'eaux minuscules qui ornent les jardins étriqués de nos habitations, dans les tonneaux d'arrosage, dans les citernes, les seaux et autres collections d'eau plus minimes encore. Il en est pourtant bien ainsi. Une femelle de Culex pond jusqu'à trois cents œufs et, si la saison est favorable, jusqu'à six et huit générations peuvent se succéder dans le cours d'une même année. J*ai indiqué ailleurs le nombre formidable d'Insectes qui peuvent prendre ainsi naissance (I).
On a compté les œufs, larves et nymphes qui se trouvaient dans un simple tonneau d'eau de pluie ; on a obtenu des chiffres très élevés : 17.259 une première fois et 19.110 une seconde fois (2). Douterat-on maintenant de l'extrême inconvénient que présentent les eaux stagnantes?