INJECTÉE A LA GRENOUILLE
Par M. J.-E. ABEL0U8
(Travail du laboratoire de physiologie de la Faculté de médecine de Toulouse).
En 1882, Bocci publia dans VArcbivio per le Scienze medicbe un travail sur i*action paralysante de Turine humaine injectée aux grenouilles et conclut que cette action était comparable à celle du curare. La dose nécessaire et la toxicité étaient variables suivant l'individu, Tâge et le sexe. L*urine ne paralysait pas le cœur sanguin, mais paralysait les cœurs lymphatiques; la sensibilité ne paraissait que peu atteinte ; Tirritabilité propre du muscle était intacte. Seule l'excitabilité des nerfs moteurs était supprimée. L'anémie d'un membre postérieur, empêchant l'apport des substances toxiques aux terminaisons des nerfs dans les muscles, empêchait aussi la paralysie do ce membre. Comme on voit, c'est bien là le tableau de l'intoxication curarique.
J'ai voulu étudier de près cette question et voir si, comme le dit Bocci, le parallélisme est complet entre l'action du curare et l'action paralysante de l'urine humaine.
J'ai d'abord injecté de l'urine en nature, recueillie vers le milieu de la journée, à des grenouilles d'un poids moyen de 45 grammes. J'ai toujours employé l'urine du même individu (homme de 31 ans du poids de 58 kilogr.). Si la dose d'urine injectée est faible, 2 à 3 centimètres cubes, il ne se produit que des troubles parésiques légers et passagers. Avec l'urine que j'ai étudiée il fallait au mmimum 4 centimètres cubes pour produire dans un délai assez rapide des effets paralysants. Comme Bocci, j'ai constaté que les troubles produits consistaient essentiellement en une parésie progressive,
allant jusqu'à la paralysie complète avec conservation de la sensibilité et des réflexes. Dans le stade de paralysie, Texcitation du sciatique môme avec des courants faradiques non supportables à la langue, ne donnait plus lieu qu*à de faibles secousses du gastrocnémien ou même à de simples contractions fibrillaires. En répétant à plusieurs reprises (3 ou 4 fois) les excitations, j'ai constaté qu'il fallait rapprocher de plus en plus la bobine induite et que finalement, même avec le courant maximum, on n'obtenait plus aucun mouvement.
L'excitation directe des muscles en revanche donnait lieu à des contractions même avec des courants bien plus faibles, mais j'ai constaté aussi que l'irritabilité propre du muscle n'était plus normale, qu'elle était manifestement diminuée et qu'elle décroissait rapidement. Enfin ce qui caractérise, selon moi, l'action paralysante de l'urine, c'est qu'elle détermine un épuisement rapide de l'appareil névromusculaire, épuisement qui se traduit par une très faible résistance à la fatigue. Si on excite l'animal de façon à provoquer des mouvements réactionnels, il se fatigue très vite et devient bientôt incapable de réagir. Si l'on n'est qu'à une période peu avancée de l'intoxication, les effets de la fatigue diminuent et disparaissent peu à peu. Vers la fin, au contraire, la paralysie devient complète et définitive.
Au moment où la grenouille est complètement paralysée, le cœur bat encore, mais ses mouvements sont affaiblis et ralentis et finalement il s'arrête au bout de quelque temps. Bien avant, les coeurs lymphatiques sont paralysés.
Tous ces phénomènes ont une marche beaucoup plus rapide quand on injecte l'urine dans une veine et la dose toxique nécessaire est beaucoup plus faible, ce qui tient évidemment à une rapidité plus grande dans l'absorption et la diffusion du poison.
Voulant étudier avec plus de détails ces phénomènes et opérer avec un Hquide toujours le même, j'ai étudié non plus l'action de l'urine globale, mais des substances de l'urine solubles et insolubles dans l'alcool; pratiquant ainsi cette dichotomisation qu'indique le professeur Bouchard dans ses magistrales études de la toxicité urinaire.
J'ai fait évaporer à siccité, à une température de 50*, 400 centimètres cubes d'urine normale. Le résidu de l'évaporation a été épuisé par de l'alcool à 95**. L'extrait alcoolique évaporé à siccité a été repris par 40 centimètres cubes d'eau et la solution exactement neutralisée. Le résidu insoluble dans l'alcool, desséché, a été repris aussi par 40 centimètres cubes d'eau et la solution neutralisée.
Ces deux extraits étaient assez fortement colorés et l'extrait alcoo-
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Ji(|ue présentait une odeur urineuse manifeste dont étfiit dépourvu l'extrait des matières insolubles dans l'alcool.
L'injection de ces deux extraits m'a montré que leur toxicité à chacun d'eux était inférieure à celle de l'urine globale, toutes choses égales d'ailleurs. Il ne m'a pas fallu moins en effet de 3 centimètres <5ubes d'extrait alcoolique représentant 30 centimètres cubes d'urine normale pour paralyser les grenouilles; quant à l'extrait des matières insolubles dans l'alcool une dose double au moins a été nécessaire.
Expériences.
A. — Injection de S centimètres cubes de ï extrait alcoolique de 400 grammes d'urine à 1 h. 40 m.
Quelques instants après, myosis léger, puis mydriase considérable.
A 2 heures, torpeur légère; respiration ralentie; persistance des réflexes.
A 2 h. 20 m., parésie manifeste après quelques mouvements réaciionnels; mais les réflexes sont encore énergiques. La pupille est un peu moins dilatée. Le rythme respiratoire est ralenti.
A 3 h. 10 m., parésie. Excitabilité réflexe normale. Extension brusque de la patte sous Tinfluence d'une excitation légère. L*animal ne ramène ses pattes qu'avec difficulté.
A 5 heures, secousses fibrillaires quand on excite Tanimal. Respiration supprimée. L*attouchement de Tœil détermine la fermeture des paupières. Paralysie à peu près complète.
On excite le sciatique (3 éléments Lacombe, chariot de Ranvier) : à 10 centimètres, rien; à 5 centimètres, quelques secousses fibrillaires.
On rapproche la bobine à 1 centimètre, on n'obtient plus rien.
On excite directement les muscles : à 5 centimètres, faibles contractions; à 0, contractions assez énergiques, mais qui s'affaiblissent rapidement, si on continue les excitations.
Le cœur bat encore, quoique lentement ; les cœurs lymphatiques sont immobiles.
B. — Même expérience sur une grenouille dont la patte droite a été liée au-dessous du nerf. Au bout de deux heures, paralysie à peu pi*ès complète. Le membre anémié réagit seul aux excitations. L'excitation du nerf, même par un courant très fort, est inefficace sur la patte libi*e dont les muscles excités directement réagissent encore. Du côté opposé, excitabilité très grande du nerf et des muscles.
En résumé, l'extrait alcoolique d'urine donne lieu aux mêmes effets paralysants que l'urine totale.
G. Injection des extraits de matières insolubles dans FalcooL — On injecte 3 centimètres cubes à une grenouille de même poids. Ce n'est que le lendemain qu'on trouve la grenouille paralysée; le cœur est arrêté, mais se contracte par les excitations mécaniques. L'excitabilité des nerfs et des muscles est normale.
Injections d'extraits d'urine privée de potasse. — Je me suis demandé si la diminution de Tirritabilité propre du muscle ne tenait pas à ]a présence dans l'extrait alcoolique d*urine d'une certaine quantité do sels de potassium. Aussi me suis-je débarrassé de ces sels en traitant au préalable Turine concentrée par de l'acide tartrique en excès et en neutralisant Texcès d'acide tartrique par du carbonate de chaux en poudre, suivant le procédé employé par Charria et Roger {Soc, de bioL^ 1881).. Or j'ai constaté les mômes effets que précédemment à la suite de l'injection d'extrait alcoolique d'urine privée de potasse.
D. 40 centimètres cubes d'extrait alcoolique correspondant à 400 centimètres cubes d*urine dépotassée. — Injection de 3 centimètres cubes. Au bout d'une heure et demie, pas de paralysie, simple parésie. La suppression de la potasse semble avoir diminué la toxicité. On injecte 1 centimètre cube de plus. Une heure après, paralysie à peu près complète. Le réflexe de l'œil persiste ; la respiration est suspendue.
On excite le sciatique : à 12 centimètres, légère secousse du gastrocnémien. Si on répète l'excitation, plus rien.
A 10 centimètres, légère secousse; on recommence, plus rien. On renforce l'excitation progressivement et enfin on arrive au 0, sans que la moindre réaction se produise.
On excite directement le muscle. A 5 centimètres, contraction. On recommence, la réaction diminue d'énergie ; à 2 centimètres, on obtient des réactions manifestes, mais qui s'affaiblissent rapidement. Le cœur bat encore, mais assez faiblement.
E. — On fait la même expérience, mais en liant au préalable une patte au-dessous du nerf. La patte anémiée garde seule son excitabilité névromusculaire.
F. — On injecte 4 centimètres cubes d'extrait des matières insolubles dans l'alcool à 2 heures. (L'urine a été au préalable privée de potasse) .
A 6 heures, pas de paralysie.
Le lendemain à 10 heures, la grenouille est vivante, mais un peu affaiblie.
Le lendemain à 10 h. 40 m., paralysie. Le cœur bat encore, quoique faiblement. L'excitation de la moelle détermine une extension tétanique des pattes postérieures. L'excitabilité du sciatique est conservée.
G. — On injecte à une grenouille 4 centimètres cubes d'extrait alcoolique de la môme urine privée de potasse. On a traité cet extrait par du permanganate de potassium (5 p. 1000). 1 centimètre cube de cette solution pour 4 centimètres cubes d'extrait. La grenouille a parfaitement résisté et est encore vivante sans avoir présenté de paralysie ^
il*ai fait trois fois la même expérience avec le même résultat. 11 semble donc que la toxicité de l'extrait alcoolique d'urine est supprimée par l'addition d'une substance énergiquement oxydante, telle que le per-
* L'animal est mopt le jour même où le mémoire a été envoyé à la rédactipn des Archives; sa survie a été de quatre jours.
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J.-E. ABBL0U8.
manganate de potassium. C'est un fait à rapprocher de ceux analogues que j*ai observés en étudiant la toxicité de l'extrait alcoolique de muscles fatigués.
Dans une dernière série d'expériences j'ai étudié les effets des injections d'extraits alcooliques non seulement privés de potasse, mais encore décolorés par le noir animal. Dans cette série d'expériences j'ai noté une diminution de la toxicité à la suite du traitement par le noir animal.
H. Injection d extrait alcoolique (3^) décoloré par le noir animal à 10 h. 30 m.
A 10 h. 40 m., pas de troubles encore.
Tracé n* 1 (6 élémenls Callaud).
A 10 h. 45 m., après quelques mouvements réactionnels, la grenouille se fatigue vite.
A 11 h. 30 m., parésie marquée.
Al h. 50 m., la grenouille est remise. On lui injecte à nouveau 8 centimètres cubes d'extrait.
. A 2 h. 45 m., parésie manifeste. Réflexes conservés. La flexion des, membres paraît impossible.
Tracé n* 2 (3 éléments Lacbmbe, bobine induite à 7 cent.) a, secousse musculaire; b^ signal; c, diapason (100 V. D. par seconde).
A 3 heures, on prend un tracé de la fatigue (voy. %. 1). La courbe obtenue est très courte. Pendant le cours de l'expérience le réflexe cornéen est aboli ; il reparaît après quelques secondes de repos. Au boot de cinq minutes on reprend un tracé. Inexcitabilité complète du sciatique;'
On excite directement le muscle d'abord à 10 centimètres, puis à 5, puis à 0 ; on constate que le muscle s'épuise très rapidement. Â la fin de l'expérience, le cœur bat encore, quoique faiblement.
Sur une autre grenouille, j'ai voulu mesurer le temps perdu de la secousse musculaire après injection du même extrait, mais non décoloré. Le nerf sciatique était excité par un choc d'induction. Le courant était fourni par trois éléments Lacombe et un chariot de Ranvier, la bobine induite était à 6 centimètres.
La figure  (tracé 2) donne le temps perdu immédiatement après Tinjection ; la figure B, le temps perdu une heure après l'injection. Comme on voit, le retard a augmenté, mais pas très considérablement en somme.
Enfin, j'ai voulu comparer les effets d'une faible dose de curare (0«',001) à ceux de l'injection de l'extrait alcoolique d'urine.
Les difl'éi'cnces portent essentiellement sur deux points :
1*» La paralysie curarique est beaucoup plus rapide, Tinexcitabilité du nerf absolue ;
2** L'irritabilité propre du muscle est beaucoup mieux conservée après injection de curare. Le tracé de la fatigue du gastrocnémien d'une grenouille curarisée le montre nettement.
Les tracés du tétanos musculaire par excitation directe pris sur une grenouille curarisée et sur une grenouille paralysée par l'extrait alcoolique d'urine montrent aussi des différences manifestes, ainsi qu'en témoigne la figure 3, pris après un tracé de fatigue.
De plus, le muscle de la grenouille paralysée par l'extrait d'urine ne donne une secousse qu'au choc de rupture, tandis que le muscle de la grenouille curarisée répond à la clôture et à la rupture.
Conclusions.
1° L'urine humaine injectée en nature ou l'extrait alcoolique de
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l'urine produisent chez ta grenouille des troubles paralytiques qui affectent le type d'une paralysie périphérique.
L'excitabilité du nerf moteur est abolie» rirritabilité propre du muscle persiste, mais notablement affaiblie;
2^ L'extrait des matières insolubles dans Talcool n'a pas les mêmes effets toxiques que l'extrait alcoolique;
3* La suppression de la potasse et la décoloration par te noir animal ne suppriment pas la toxicité, mais la diminuent seulement ;
4* En revanche, l'addition de permanganate de potassium la diminue;
5* Le temps perdu de la secousse musculaire à la suite de l'injection d'extrait alcoolique d'urine est augmenté;
6* La résistance à la fatigue est considérablement diminuée. C'est là, selon moi, le caraclère essentiel de l'action de l'urine sur la grenouille;
7** Les effets du curare ne sont pas absolument comparables. Avec le curare, l'irritabilité musculaire reste intacte; avec l'urine, elle est notablement diminuée ;
8® Les mouvements du cœur persistent dans l'intoxication curarique légère. Ils sont supprimés dans les dernières périodes de l'intoxication par l'urine.