PREMIÈRE SÉRIE
PAR
EMILE G. RACOVITZA Sons-Directeur du Laboratoire Arago (Banyuls-sur-Mer).
AVANT-PEOPOS
Avant d'énumérer les espèces d'Isopodes terrestres que j'étudie dans cette première série quelques explications me semblent nécessaires.
J'ai choisi l'étude des Isopodes, comme part de collaboration dans l'ensemble des travaux qui doivent paraître sous le nom de Biospéologica, pour deux raisons.
D'abord, parce que ce groupe, qui a des représentants dans les principaux domaines bionomiques, m'a semblé devoir fournir matière à de fructueuses études de Biogéographie, science qui m'intéresse particulièrement. Je suis de plus en plus convaincu que cette première raison est bonne.
Ensuite, parce que je croyais que les Isopodes terrestres,
(1) Voir pour BiotpéolQgioft I à m oe» Arohhret, Tome VI.
ABCH. DB ZOOL. BZP IT OÊN. — 4* 6ÙUE. — T. VII. — (iv). 12
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qui forment la grande majorité des Isopodes cavernicoles, étaient faciles à déterminer et bien connus. Les Oniscidés ont été, en effet, étudiés, et même revisés, par un très petit nombre de spécialistes consciencieux et experts (comme Budde-Lund, Dollfus, Verhoeff), prémisses éminamment favorables pour en déduire la conclusion que leur taxonomie doit être claire, facile et exempte des extraordinaires confusions synonymiques qui caractérisent la systématique de si nombreux groupes terrestres. Je me suis pourtant bien vite rendu compte que cette seconde raison était mauvaise.
Je me hâte de constater que la responsabilité n'en incombe nullement aux spécialistes mentionnés plus liant. La plupart de leurs descriptions sont des modèles de clarté, de précision et de conscience. Il faut chercher ailleurs les causes de ma déception.
Très nombreux sont les Isopodes terrestres non encore décrits ; les récoltes relativement peu abondantes que j'ai faites m'ont pourtant fourni beaucoup de formes nouvelles. H est certain que nous ne connaissons actuellement qu'une faible partie de ces Crustacés ; le nombre de leur espèces doit être considérable. Donc, au lieu de me borner à déterminer des formes connues, j'ai dû décrire des formes nouvelles.
A cette première cause de difficultés, il faut ajouter une seconde qui est la plus importante. Les spécialistes qui se sont occupé d'Isopodes terrestres n'ont presque jamais publié de figures et toutes leurs diagnoses sont différentielles. On comprend donc quelles difficultés soulève cette manière de procéder dans un groupe dans lequel il reste tant de formes nouvelles à découvrir et dans lequel l'aspect extérieur des différentes espèces est si semblable !
Et que dire encore de ces diagnoses qui sont basées, pour les espèces d'un même genre, tantôt sur un caractère, tantôt sur un autre, sans qu'on puisse savoir si le caractère non mentionné manque réellement ou si on a négligé de le citer !
Les diagnoses différentielles peuvent servir, à la rigueur, à identifier les espèces en vue desquelles elles ont été établies.
ISÔPODËS TËtlRÈS'rtlËS U1
tnais dès qu'on a affaire à des formes nouvelles les difficultés^ souvent inextricables, commencent. Il arrive souvent, en effet, que les espèces inédites ne peuvent être définies que par dés caractères qui ne figurent pas du tout dans ces diagnoses incomplètes ; il faut alors, pour s'y reconnaître, recommencer chaque fois l'étude de tout le genre, si on a les maté, riaux nécessaires, ce qui n'arrive pas souvent, ou bien créer à tout hasard des espèces suspectes, à affinités douteuses.
H faut, par conséquent, pour qu'une description spécifique puisse servir dans tous les cas, qu'elle soit complète et accompagnée de figures représentant au moins tous les caractères principaux. Comme chez les Isopodes les caractères sont le plus souvent peu manifestes, il faut nécessairement que les figures soient établies à la chambre claire.
H va sans dire qu'il sera utile d'extraire, de temps en temps, de ces diagnoses complètes des diagnoses différentielles et de les présenter pour les divers groupes sous la forme la plus pratique, celle des tableaux dichotomiques.
Ce sont ces considérations qui m'ont guidé dans la rédaction du présent mémoire. Je me suis efforcé, en outre, d'énumérer les caractères dans le même ordre et de décrire les mêmes organes à la même place et avec les mêmes mots. J'ai évité aussi, dans la mesure du possible, l'emploi des expressions : long, court, grand, petit, etc., ainsi que les mesures absolues ; j'ai remplacé ces données, qui ne signifient rien dans la plupart des cas, par des rapports proportionnels.
On ne manquera pas de m'objecter que ma manière de procéder offre des inconvénients.
n faut beaucoup de travail, et beaucoup de temps, pour décrire et figurer complètement une espèce. Un naturaliste qui s'astreint à semblable besogne ne pourait publier qu'un nombre d'espèces infiniment moindre que celui qui pratique la méthode rapide, généralement en usage. Je ne considère par cette éventualité comme un inconvénient. Au contraire ! Ce serait un avantage inappréciable pour la taxonomie, et pour les auteurs
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eux-mêmes, car il me semble qu'il est plus honorable d'être le père heureux d'un petit nombre d'espèces bien établies, que le prolifique progéniteur de rejetons mal conformés et parus avant terme, destinés le plus souvent à finir leur malfaisante existence dans un vengeur tableau synonymique ou à errer éternellement dans le domaine chaotique et nébuleux des Incerte sedis.
Un autre inconvénient pourait paraître plus réel. Pour décrire complètement un Isopode il faut le disséquer, donc le détruire en tant qu'échantillon. Si la nouvelle espèce n'est représentée que par un seul exemplaire il n'y aura donc plus de « type » de cette espèce, perspective terrible pour certains taxonomistes !
J'avoue, dussè-je me mettre à dos toute la « muséologie », que je ne vois pas grand inconvénient dans la disparition du type en question, et même je me suis demandé souvent s'il n'y avait pas avantage.
Je ne comprends d'abord pas qu'il y ait intérêt à garder en collection des matériaux qui ne i>euvent être suffisamment étudiés sous prétexte que ce sont des échantillons uniques. S'hypnotiser devant de vagues cadavres flottant dans les liquides douteux des bocaux de musée, et ne pas oser y toucher parce que ce sont des « types » m'a toujours paru un étrange contresens. Une espèce n'est intéressante que si elle est connue, et plus elle est connue et plus elle devient intéressante, car plus il est possible de tirer de ses caractères des comparaisons et des généralisations fructueuses. Or, conserver jalousement un échantillon parce qu'il offre des chances d'être intéressant si on pouvait l'étudier, mais déclarer en même temps qu'on ne pourra jamais l'étudier, donc le rendre intéressant, c'est certes pêcher contre le bon sens et la logique. Une collection de « types » uniques semblables n'a aucune utilité scientifique et ne peut réjouir que les âmes candides des collectionneurs de timbres -poste ou de plats à barbe.
Je n'ai donc pas hésité à disséquer mes types uniques pour pouvoir les décrire de mon mieux, et j'ai commis cette « icono-
olastie mtiséologique » d'un cœur léger, convamcu d'avoir rendu plus de service à la zoologie que si j'avais déposé lesdits types intacts dans un musée.
Il me semble aussi qu'on ne peut faire reposer la taxonomie sur la conservation des «types », car il suffirait d'une catastrophe anéantissant un musée pour rendre impossible toute détermination. D'ailleurs, i>oint n'est besoin d'imaginer des catastrophes.
A ma connaissance, dans certains musées, et non des moindres, l'anéantissement des « types » s'opère, par le simple effet des négligences bureaucratiques, avec une rapidité et une précision que ne pourraient réaliser beaucoup de cataclysmes.
D'autre part un travail de détermination deviendrait synonyme de voyage autour du monde et ne pourrait être entrepris que par des naturalistes milliardaires ; et l'on sait que cette espèce est fort rare parmi les zoologistes !
Les « types » ne peuvent donc être qu'un adjuvant en taxonomie ; cette science ne peut être établie que sur les descriptions et figurations publiées et accessibles à tout le monde.
La a typomanie » qui sévit de plus en plus en systématique peut même devenir un danger. Supposez qu'un naturaliste ou se disant tel, peu consciencieux ou peu expert dans son métier, ramasse des bêtes quelconques, les affuble d'une étiquette, les dépose dans un musée et en publie de ces descriptions qui ressemblent plus à des gageures qu'à des diagnoses. J'émets là une hypothèse qui, hélas ! eât fort légitime. Ensuite, un autre natu. raliste, cette fois habile et consciencieux, ne pouvant reconnaître les animaux mal décrits par le premier, les redécrit fort bien sous des noms nouveaux.
Arrive un troisième naturaliste, de l'école des « typomanes d, qui place les noms nouveaux de l'homme consciencieux en synonymie sous prétexte qu'il a pu comparer les espèces décrites avec les « types » du premier.
Que cette histoire ne vous paraisse pas seulement possible ; des cas plus ou moins analogues se sont déjà produits, et malheu-
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reusement il est visible que parmi les taxonomistes on tend actuellement à accepter nne semblable procédure.
Si c'est à cela que doit aboutir la conservation des « types » je n'hésite pas à dire qu'elle sera nuisible au progrès de la science et plus encore à la moralité des scientifiques. Ce serait la prime offerte aux mauvais travaux scientifiques et aux mauvais naturalistes. Ces conséquences désastreuses de la conservation des « types » imposent à tout zoologiste le devoir de ne pas se désintéresser de cette question ; il importe d'enrayer l'abusive extension de la «typomanie», et il faut tâcher de conserver aux a tyx>es » le rôle modeste et subordonné qu'ils doivent avoir en taxonomie.
Quelques mots encore sur la nomenclature employée dans mes descriptions.
Comme tous mes devanciers, j'en ai adopté une i)articulière, qui n'est en totalité celle d'aucun autre, qui ne me satisfait pas complètement et que je considère comme provisoire.
La nomenclature des organes et appendices varie si notablement chez les divers auteurs, parce que, à mon avis, on a eu le tort de la faire dériver des vues théoriques sur la morphologie des Isopodes. Or actuellement encore, on n'est pas d'accord sur l'homologie de tous les appendices et sur leur valeur morphologique; il y a presque autant d'avis que d'auteurs sur ces questions, et j'ai comme les autres une opinion plus ou moins personnelle sur la manière de concevoir les Crustacés en général et l'Isopode en particulier.
Il est donc préférable d'établir une nomenclature empirique, c'est-à-dire de donner les mêmes noms aux appendices manifestement homologues, mais de désigner par des noms spéciaux les organes à homologies douteuses. Cela serait certainement préférable à la confusion qui règne actuellement, et une semblable nomenclature aurait la chance d'être adoptée par tout le monde. Les théoriciens ne seraient pas empêchés pour cela de jongler à leur aise avec les appendices en question ; ils pourraient même créer des nomen clatures théoriques spéciales^
la confusion des noms a moins d'importance dans les discussions théoriques que dans la systématique.
J'ai donc choisi, en dehors de toute idée théorique, les noms les plus généralement adoptés et j'ai employé quelques abréviations qui se comprennent d'elles-mêmes. I^éanmoins, les voici expliquées :
Péréionite pour somite ou segment du péréion ; pléonite poux somite du pléon.
Pour établir les rapports proportionnels entre deux appendices, ou deux articles d'appendices, j'ai toujours pris le plus petit comme unité de mesure. Voici comment il faut lire les formules de proportionnalité :
I = 1/3 n > ni = 3/4 IV = 2V, par exemple, signifie :
L'article I est aussi long que le tiers de la longueur de l'article II. L'article II est aussi long ou un peu plus long que l'article HE. L'article m est aussi long que les trois quarts de la longueur de l'article IV. L'article IV est aussi long que deux fois la longueur de l'article V ; en d'autres termes, il est deux fois plus long que l'article V. ^ ..
Les transformations des écailles de la carapace des Isopodes examinés m'ont montré bien des points intéressants qui seront décrits dans un mémoire histologique en préparation. Je n'en ai mentionné que celles qui sont utilisables en systématique.
ÉNUMÉEATION DES ESPÈCES