SIGNIFICATION GENETIQUE DES MUSCLES EXTENSEURS DES DOIGTS
PAR
{Avec une flanche').
L’anatomiste qui a fréquemment disséqué les mêmes parties du corps humain, ou qui est versé dans les écrits concernant les anomalies et les variétés organiques, pourrait facilement arriver à croire que les règles de la somatologie ne sont guère plus certaines que les règles grammaticales, dont les exceptions ont souvent mis à la torture nos jeunes intelligences.
C’est surtout le traité des os , des articulations et des muscles qui est riche en anomalies et en variétés. De leur nature , toutes méritent l’attention de l’anatomiste , à raison de la valeur qu’elles peuvent avoir pour l’étude comparative et génétique de la structure du corps humain; beaucoup d’entre elles ont d’ailleurs une importance propre, au point de vue de la physiologie et de la médecine pratique.
On sait que des muscles tout à fait exceptionnels peuvent se rencontrer aux membres supérieurs ; et nombreuses sont en outre les modifications que présentent les muscles ordinaires , quant à leur nombre, leur mode d’union avec d’autres parties, la multiplicité des tendons dans lesquels ils se divisent etc. Beaucoup de ces variétés musculaires sont encore, pour le moment, des faits isolés, en apparence de simples curiosités, et comme telles connues seulement des anatomistes de profession et perdues dans les registres des laboratoires anatomiques. D’autres , au contraire , ont déjà pu être rattachées à nos connaissances zootomiques et ontogénétiques , ou même utilisées dans les considérations phylogénétiques.
C’est à cette dernière catégorie que me paraît se rapporter une particularité qu’on observe quelquefois chez le muscle extenseur propre de l’index, ou muscle indicateur.
A l’état regardé comme normal , ce muscle appartient , comme on le sait, au groupe de muscles dont les fibres, à la face dorsale de l’avant-bras , croisent obliquement l’axe de l’avantbras. Il s’insère alors , à côté du long extenseur du pouce , avec lequel il se confond à l’origine, à la face du cubitus qui est tournée vers le radius ainsi qu’au ligament interosseux ; après s’être entièrement isolé, il donne naissance à un tendon, qui traverse avec le muscle extenseur commun des doigts une même coulisse du ligament dorsal du carpe et s’étend ensuite à côté du tendon indicateur de ce muscle extenseur commun.
D’après ce qui vient d’être dit, le muscle en question, après son origine, n’a donc plus rien de commun avec le long extenseur du pouce. Aussi, dans les cas ordinaires, n’aperçoit-on au dos de la main, dans le premier espace interrosseux , si large et si extensible par le déplacement de l’os métacarpien du pouce, aucune trace de liaison entre les tendons de l’index et du pouce.
Or, la particularité que je me propose de faire connaître consiste essentiellement en ceci, que parfois on constate une connexion entre le tendon du' long extenseur du pouce et celui de Archives Néerlandaises, T. XIY. 21
l’extenseur propre de l’index, dans le premier espace interrosseux, ci-dessus mentionné.
J’ai été conduit à cette découverte par un accident qui attira forcément toute mon attention sur ma propre main droite. Dans l’hiver de 1875 — 1876, l’espace interrosseux entre le pouce et l’index de cette main, de même que tout le dos de la main et le bras entier, eut beaucoup à souffrir, à la suite d’infection cadavérique, d’un phlegmon sous-fascial, accompagné de phlébite , de lymphangite , d’abcès profonds , etc. Dans ce premier espace interrosseux, toutefois, il n’y eut pas de suppuration, comme c’était le cas ailleurs.
Après plusieurs semaines d’immobilité, le moment vint où je pus de nouveau essayer quelques mouvements passifs et actifs avec ma main et mon bras extrêmement amaigris. Pour l’articulation carpienne, également très maltraitée par le pus qui l’avait baignée et par la longue immobilité à laquelle elle avait été condamnée , ces tentatives ne réussirent pas ; mais elles furent couronnées de succès en ce qui concerne les mouvements de pronation et de supination de la main , ainsi que les mouvements des doigts. En faisant mouvoir le pouce, je vis alors, à travers la peau très amincie de la face dorsale du premier espace interrosseux, se dessiner des bandes ou des cordons qu’auparavant je n’avais jamais remarqués en cet endroit. A la main gauche , qui était aussi très maigre, rien de pareil ne s’observait, ni à la vue, ni au toucher.
Au commencement, je ne savais absolument que penser de ces apparences. Etaient-ce des cordons de tissu connectif restés épaissis après leur violente inflammation, ou des veines oblitérées et changées en cordons par l’effet de la phlébite?
Ces suppositions , et bien d’autres encore , se présentèrent successivement à mon esprit. Finalement, toutefois, je dus bien reconnaître que les bandes en question étaient en rapport avec le tendon du muscle indicateur.
Le lecteur pourra se faire une idée de ce dont il s’agit à l’aide de la planche jointe à ce Mémoire , planche qui rend exactement
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l’état des bandes tendineuses anomales de ma main , bien qu’elle ait été faite d’après une main morte et disséquée , dont je parlerai plus loin.
Au niveau de l’apophyse styloïde du radius, là où il existe déjà un assez grand intervalle entre le tendon ordinaire de l’index et celui de l’extenseur du pouce, et où dans les cas habituels on peut sentir les tendons des extenseurs radiaux de la main, et même les voir si la main est maigre, à ce niveau, dis-je, on voit, tout près du tendon extenseur de l’index, une bande surnuméraire , qui plus loin descend à peu près diagonalement entre les tendons du pouce et du doigt, pour se diviser ensuite en deux branches. La branche extérieure , celle qui est dirigée vers le pouce , se porte alors , en divergeant davantage , vers le tendon du long extenseur du pouce , avec lequel elle se confond un peu au-dessous de l’articulation métacarpo-phalangienne. Cette bande tendineuse est forte et épaisse ; par la flexion du pouce , et surtout par l’abduction de l’os métacarpien du pouce, elle se tend fortement, ce qui donne naissance, entre elle et le tendon du long extenseur du pouce, à une seconde „tabatière anatomique” , plus petite que l’ordinaire. Lors de l’extension du pouce, et du mouvement adducteur-extenseur (actif) de l’os du métacarpe, la bande éprouve un déplacement et une tension notables. La seconde bande, après la bifurcation susdite, se porte vers les tendons extenseurs de l’index, les côtoie quelque temps sous un anglé aigu , puis s’unit avec eux au niveau de l’articulation métacarpophalangienne. Lors de l’extension du doigt indicateur, on voit, à la face dorsale du poignet très amaigri (par l’ankylose) , se dessiner nettement la direction des muscles extenseurs des doigts , et, dans son prolongement, la bande qui vient d’être décrite. Au milieu de l’espace entre le pouce et l’index, toutefois, cette bande est alors , par la tension simultanée de l’autre bande (celle qui se porte au pouce) , déplacée non seulement dans la direction de la traction musculaire, mais aussi en dehors (vers le pouce).
Ainsi que je l’ai dit plus haut, avant l’état de maladie de la main je n’avais jamais rien remarqué de ces bandes tendineuses
W. KOSTER. SUR LA SiaNIFICATION GÉNÉTIQUE
anomales. Il n’est guère douteux, pourtant, qu’elles existassent déjà , mais beaucoup moins développées et se dérobant à la vue.
Cette interprétation était déjà suffisamment justifiée par l’extrême invraisemblance de la seule alternative qui reste , à savoir , celle d’une néo-formation accidentelle sous l’influence de l’état morbide ; mais elle prit un caractère de certitude lorsque , à la suite de longues recherches sur tous les cadavres qui me passèrent par les mains après que j’eus repris mes occupations , je réussis enfin à trouver une disposition exactement semblable des tendons du pouce et du doigt indicateur. En travaillant sur un bras que par hasard je n’avais pas examiné moi-même au point de vue qui me préoccupait, un de mes élèves, par la dissection des muscles extenseurs des doigts , avait obtenu la préparation d’après laquelle a été faite la planche ci-dessus citée. La main provenait d’un jeune homme; l’appareil musculaire du bras et de la main ne présentait du reste rien de particulier. J’ignore si l’anomalie existait aussi à l’autre main du même cadavre, attendu que cette main avait déjà servi à la préparation des parties profondes, lorsque j’eus l’occasion de la voir. On retrouve sur la planche, exactement telles que je les ai décrites, les bandes tendineuses anomales qui, chez moi, s’observent à travers la peau de la main. L’étude spéciale de la préparation montre ce qui suit.
Le muscle indicateur naît de la manière ordinaire , et le tendon du muscle traverse aussi , avec celui de l’extenseur commun des doigts , la même gaine du ligament dorsal du carpe. Mais ensuite se produit la bifurcation, d’où résultent une bande se rendant au long extenseur du pouce et une autre rejoignant le tendon primitif, lequel se confond, de la manière habituelle, avec le tendon que le muscle extenseur commun envoie au doigt indicateur. Ce doigt reçoit donc trois tendons.
La connexion ainsi établie entre l’extenseur du pouce et celui de l’indicateur offrait, avant qu’on eût isolé les bandes, plutôt le caractère d’une expansion aponévrotique , caractère qu’au reste on peut encore constater aujourd’hui, sur la prépa-
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ration ^). Le liaison entre ces tendons a donc beaucoup d’analogie avec les liaisons aponévrotiques ordinaires qui existent toujours entre les tendons du muscle extenseur commun aux quatre doigts. Mais, entre le tendon du pouce et celui du doigt indicateur, manque précisément , dans les cas ordinaires , toute connexion. — La connexion est le plus faiblement accusée entre le doigt indicateur et le doigt du milieu , le mieux développée entres les trois autres doigts: ainsi, plus les doigts sont indépendants et libres dans leurs mouvements^ plus leurs tendons sont isolés. Ce fait a une importance capitale pour l’appréciation ultérieure de la particularité anatomique dont il s’agit ici.
A ma connaissance, la connexion entre les tendons extenseurs du pouce et de l’index n’a pas encore été décrite. Sans doute , les recherches les plus persévérantes ne sauraient donner
') Depuis que ce mémoire a été écrit, j’ai rencontré encore un autre cas oîi la connexion entre l’extenseur de l’index et l’extenseur du pouce était fortement accusée. C’était sur le cadavre d’un homme de cinquante ans, à squelette et système musculaire bien développés. Cette fois, je pus moi-même faire la préparation tout entière. Entre le long extenseur du pouce et le tendon extenseur de l’index, était tendue une lame aponévrolique, à faisceaux fibreux transversaux et plus ou moins, courbés en arc de cercle. Cette lame aponévrotique se rattachait tant au tendon indicateur de l’extenseur commun qu’au tendon ordinaire du muscle indicateur, situé au côté cubital du premier; par son intermédiaire, ces deux tendons étaient donc unis entre eux et avec le tendon du pouce. Mais, en outre, on voyait sur cette lame aponévrotique, précisément dans la direction des bandes tendineuses représentées dans la figure du cas précédent et si fortement développées sur ma propre main, des faisceaux de fibres plus épais et plus longs, qui se tendaient fortement aussi quand on exerçait une traction sur les muscles extenseurs. En suivant la lame aponévrotique sous le ligament dorsal du carpe, on la voyait, le long du tendon du pouce, se confondre avec lui sans limites bien marquées; mais, de l’autre côté, elle traversait avec les tendons extenseurs de l’index la gaine de ceux-ci, et se terminait en un tendon bien distinct et bien 'développé , constituant un second tendon au muscle indicateur.
A l’autre main s’observait la même disposition, mais à un degré beaucoup plus faible. Le mieux accusées étaient les bandes qui se rendaient au côté cubital du tendon du pouce ; le reste de la lame aponévrotique était extrêmement miûçe,
la certitude qu’on a consulté tous les écrits concernant les anomalies musculaires, et il ne serait donc pas impossible que le fait eût été consigné quelque part. Néanmoins, si l’on considère ce que Meckel, dans son ouvrage si riche en détails, et Henle, dans son grand traité d’anatomie, rapportent au sujet des anomalies du muscle indicateur, il est permis de croire que celle dont il s’agit ici n’était pas encore connue.
Voici ce que dit Meckel ^):
„A la main, il n’est pas rare de trouver ou bien le tendon du muscle indicateur fendu en deux languettes, dont l’une se rend au doigt du milieu ; ou bien un tout petit extenseur propre du doigt médian, qui vient ordinairement de l’extrémité inférieure du radius ; cette dernière anomalie est remarquable à cause de l’analogie avec ce qui existe chez les singes, et, en général, à cause de la multiplication des muscles extenseurs au pied antérieur des mammifères”.
Henle s’exprime au sujet des variétés du muscle indicateur de la manière suivante^):
„I1 manque entièrement, ou bien est remplacé par un muscle court du dos de la main , qui naît du ligament propre du carpe ou de la base du troisième os métacarpien. D’autres fois il est à deux ventres reliés par un long tendon intermédiaire, le ventre inférieur étant situé au dos de la main. Fréquemment on trouve des degrés divers de scission et de multiplication : le muscle simple envoie deux tendons au second doigt, ou un au second et un au troisième , ou deux au second et un au troisième doigt. Lorsqu’il y a deux ventres musculaires, le second, le plus profond, donne un tendon au troisième doigt, ou même trois tendons, du deuxième au quatrième doigt.”
On voit que , dans toutes ces modifications , il n’est pas question d’une connexion entre les tendons du pouce et du doigt
*) Eandhuch der 'patliologischen Anatomie, von Johann Friedrich Meckel, t. II, sect. I, p. 30.
D Bandbuch 'der systemMischen Anatomie des Menschen, von Dr. J. Henle, Muskellehre, p. 213.
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indicateur. Il semblerait qu’une particularité anatomique, si prononcée dans ma propre main et dans la main représentée par la planche , devrait se rencontrer , au moins à un degré moindre , plus souvent que cela ne paraît être le cas. L’idée qui s’offre naturellement, c’est que ces degrés inférieurs ont passé jusqu’ici inaperçus et ont été enlevés par l’opérateur dans la mise à nu de l’état ordinaire. Telle était aussi mon opinion au commencement; mais, depuis lors, j’ai examiné avec attention à ce point de vue environ trente cadavres , sans réussir à trouver une trace de connexion; le cas représenté par la planche est le seul que j’aie rencontré. Si l’attention n’est pas spécialement éveillée , il arrivera ordinairement qu’en détachant entre les os métacarpiens du pouce et de l’index le fascia lateralis , le scalpel enlèvera en même temps les bandelettes de connexion qui pourraient s’y trouver.
On pourrait encore demander si j’ai bien le droit de regarder l’anomalie figurée et les bandes perceptibles sous la peau de ma main droite comme se rapportant à la même transformation spéciale du muscle indicateur en plusieurs tendons. La préparation figurée a été décrite ci-dessus, et j’ai fait voir que c’est bien le muscle indicateur qui s’y trouve en jeu. Quant à ma main, la dissection seule pourrait donner la certitude que l’état y est précisément le même. En effet, l’une des anomalies mentionnées par Meckel pourrait produire les mêmes apparences. A la suite du. passage ci-dessus cité, Meckel dit: „ J’ai aussi trouvé plus d’une fois un troisième extenseur du pouce, tout à fait distinct.” En supposant que le tendon de ce muscle soit situé à la place qu’occupe chez moi la bande tendineuse allant au pouce, et qu’une branche s’en détache pour se rendre au doigt indicateur, on verrait exactement ce qui se voit maintenant. — Quoi qu’il en soit , l’anomalie du muscle indicateur se rencontre , comme le prouve le cas ici figuré ; et , — fût-il vrai qu’à ma main l’indicateur soit normal et qu’il y ait par contre un troisième extenseur du pouce , envoyant une bande de connexion à l’extenseur de l’index, la signification du fait n’en serait pas changée. Car , ce qui me paraît résulter des particularités anthropotomiques
que je viens de communiquer, c’est la connexion originelle des tendons des muscles extenseurs du pouce et du doigt indicateur^ connexion qui aujourd'hui ne se montre plus que par atavisme^ çà et là et sous différentes formes.
Lorsque, pour expliquer la production des anomalies et des variétés dans la structure du corps humain , on ne veut avoir recours ni aux puérilités de l’anthropomorphisme, ni aux obscurités du supranaturalisme , il ne reste plus que la théorie darwinienne , la théorie phylogénétique. Des influences accidentelles , au sens restreint du mot , et qui n’intéressent qu’un individu déterminé , peuvent bien donner naissance à des particularités de structure ou de forme; et r„état pathologique”, si difficile qu’il soit à distinguer nettement et en général des „ anomalies individuelles” et des modiflcations phylogénétiques, ne doit pas non plus être perdu de vue. Mais des variétés de muscles et de tendons , telles que celles dont il s’agit ici, ne peuvent évidemment s’expliquer que par révolution embryonnaire; et la manière dont les choses se passent ne devient un peu compréhensible que par la voie phylogénétique, par l’hypothèse que tous les animaux vertébrés descendent des mêmes ancêtres , que par conséquent les mammifères aussi ont entre eux des liens de parenté, qu’enfln l’homme et les singes, entre lesquels la parenté est le plus étroite, qui se ressemblent le plus par la forme et la structure, possèdent, à l’état embryonnaire , les germes , les rudiments des mêmes parties. Les modifications dans le mode de développement, qui produisent les espèces actuellement existantes, déterminent alors les différences relativement petites de la structure des mammifères, différences quç la théorie de l’évolution cherche à expliquer en s’appuyant sur l’anatomie comparée et sur la considération des conditions d’existence physiologiques (hérédité, usage des parties , nourriture , climat , sociabilité , influences intellectuelles et morales).
Sans vouloir affirmer que la doctrine de la descendance soit
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ou puisse être prouvée par cela seul qu’elle explique la remarquable analogie qui existe dans l’organisation des formes vertébrées, en les faisant dériver de formes inférieures au moyen de modifications naturelles des parties constituantes , on doit pourtant être frappé de ce que , en présence de faits morphologiques nouveaux ou exceptionnels , on peut , sans crainte de déception , procéder et raisonner comme si la doctrine de la descendance était une théorie parfaitement fondée.
Pour l’anatomiste, la théorie de l’évolution est en tout cas le seul principe heuristique qui puisse lui fournir une explication soit des analogies et des différences dans l’organisme des animaux , soit des anomalies et des variétés — la plupart de véritables théromorphies — dans l’organisme humain. Dans le cas qui nous occupe , pour ne pas remonter trop haut , nous nous abstiendrons de rechercher dans quelles conditions se rencontrent pour la première fois des orteils ou des doigts, ainsi que les matériaux de leurs muscles extenseurs. Pour l’explication génétique, en premier lieu de la connexion entre le tendon extenseur du pouce et celui de l’index, et en second lieu de l’existence d’un double système d’extenseurs des doigts (les extenseurs parallèles à l’axe de l’avant-bras et les extenseurs obliques du doigt indicateur et du pouce), nous demandons seulement si, partout ou des doigts ont pris naissance, on rencontre les msmes formes fondamentales^ et si les théromorphies de Vhomme trouvent ainsi leur explication. — Si tel est le cas , on peut essayer de découvrir dans les particularités physiologiques de l’espèce animale les raisons pour lesquelles les mêmes matériaux se sont développés sous des formes diverses , mais déterminées (variables seulement, cà et là, entre les limites de la communauté d’origine).
A la première question , on peut faire , après quelques recherches, une réponse très satisfaisante. La musculature des membres antérieurs des animaux, notamment chez les singes et surtout chez les anthropoïdes , a toujours été un objet d’intérêt et d’étude pour les anatomistes.
Dans le grand traité de zoologie de M. ïïarting (tome II, 2e sect. , Morphologie des animaux vertébrés , p. 277) , on lit : „Le long extenseur du pouce ne se trouve, comme muscle extenseur propre du pouce, que chez l’homme et les singes”. Dans la superbe monographie de Straus-Durckheim , au contraire , on trouve décrit chez le chat ’): „Le long extenseur du pouce, très grêle, placé avec le muscle indicateur dans une gaine aponévrotique commune , et situé le long de la face externe du cubitus , auquel il se fixe par des fibres charnues , dans le tiers supérieur de cet os, depuis le milieu de la grande cavité sigmoïde, et par conséquent beaucoup plus haut que dans l’homme”.
Cuvier^) non plus ne paraît pas admettre un extenseur propre du pouce chez le chat et la plupart des carnassiers, mais il le reconnaît pourtant encore à d’autres animaux qu’aux singes et à l’homme : Il dit : „ Après les singes , le pouce n’a plus d’extenseur propre que dans l’ours, le phoque, les marsupiaux et les rongeurs à clavicule; encore est-il déjà réuni supérieurement à celui de l’index.”
Gratiolet, Tardent défenseur de la différence spécifique entre les singes anthropoïdes et l’homme, différence qui d’après lui apparaît aussi, claire comme le jour, dans la dissection des muscles de la main, donne la description suivante des muscles fléchisseurs du pouce (les antagonistes de l’extenseur propre du pouce, dont nous nous occupons): „L’anatomie révèle des différences profondes et réellement typiques entre l’homme et les singes les plus élevés. Chez les singes le pouce est fléchi par une division oblique du tendon commun des autres doigts. Il est donc entraîné dans les mouvements communs de flexion et n’a aucune liberté.
1) Anatomie descriptive et comparative du Chat, type des mammifères en général, et des carnivores en particulier, tome second, p. 366. Avec atlas.
2) Leçons d'anatomie comparée, seconde édition corrigée et augmentée, tome premier, p. 459.
“) Comptes rendus des séances de l'Académie des sciences, 1864, t. 59 , p. 322.
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Chez aucun d’eux il n’y a la moindre trace de ce grand muscle indépendant qui meut le pouce dans l’homme.
Loin de se perfectionner , ce doigt si caractéristique de la main humaine semble chez les plus élevés de tous ces singes, les orangs, tendre à un anéantissement complet. Ces singes n’ont donc rien dans l’organisation de leur main qui indique un passage aux formes humaines, et j’insiste à ce sujet, dans mon Mémoire * *), sur les différences profondes que révèle l’étude des mouvements dans des mains formées pour des accommodations d’ordre absolument distinct.”
Pourtant, dans les „Leçons” de Cuvier, publiées tant d’années auparavant, on pouvait déjà lire (/. c. , p. 451): „11 n’y a déjà plus , même dans les singes , de fléchisseur propre du pouce ; mais le fléchisseur jprofondy a ordinairement un ventre radial qui le remplace. Ce dernier muscle est composé de plusieurs ventres ; il en reçoit souvent un ou deux de la tubérosité interne de l’humérus et un du fléchisseur sublime, et il se partage en autant de tendons qu’il y a de doigts.” — Pour le mouvement libre du pouce , un fléchisseur propre n’est d’ailleurs nullement nécessaire , comme peuvent le prouver le doigt annulaire et le doigt indicateur de l’homme, qui doivent aussi se contenter d’une partie du fléchisseur et de l’extenseur communs, surtout le doigt indicateur , dans le cas assez fréquent où l’extenseur propre manque. Et — si Gratiolet n’en exige pas moins pour le pouce un fléchisseur propre, en vue de son mouvement indépendant — il y a dans les muscles courts du pouce (qui chez l’homme forment ce qu’on appelle le thénar) de quoi le satisfaire complètement. Dans les figures jointes au travail conscienceux et détaillé de Th. L. W. Bischofî sur les muscles des mains des singes^), et dans celles de Gratiolet lui-même, ces muscles fléchisseurs du pouce montrent un développement plutôt supérieur qu’inférieur à celui
‘) Paru dans les Nouv. Archives du Muséum d'hist. natur., 1866.
*) Abhandlungen der maihem.-physik. Classe der K. Bayerischen Akad. d. Wissensch.y t. X, München, 1870.
qu’ils ont chez l’homme; et dans les „Leçons” déjà citées de Cuvier , on lit , à la page 452 : „le court fléchisseur du pouce naît de presque toute la face inférieure des os du carpe, et se termine à la première phalange.”
BischolF, dans le grand Mémoire qui vient d’être cité, déclare que le long extenseur (propre) du pouce existe chez tous les singes; et Cuvier nous a déjà appris que beaucoup de mammifères inférieurs le possèdent également. Par contre, Bischoff mentionne aussi, d’accord avec Grratiolet , que le du pouce manque dans le Gorille, le Chimpanzé, les Gibbons; etc. et n’existe qu’à l’état rudimentaire chez le Pithecia hirsuta. Au sujet du fléchisseur profond commun des doigts chez les anthropoïdes ci-dessus nommés en premier lieu , Bischoff dit {l. c, , p. 214): „ qu’il remplace, par un mince tendon qu’il envoie au pouce , le long fléchisseur du pouce , lequel manque dans tous les singes” (Pithecia fait toutefois exception, d’après les indications données par l’auteur lui-même dans le résumé subséquent)*
Ce qu’il y a , dans le court aperçu qui vient d’être donné des muscles des doigts des mammifères, de plus intéressant pour les partisans de la différence spécifique entre l’homme et le singe, c’est le développement défectueux du long fléchisseur propre du pouce. S’il entrait dans mon plan d’examiner à fond la question tout entière , nous arriverions sans aucun doute à ce résultat , que le long fléchisseur du pouce est un signe tout aussi illusoire de la spécifité humaine que le muscle opposant du pouce, dans lequel, il y a quelques années, plusieurs anatomistes avaient cru voir une des différences les plus importantes entre le singe et l’homme.
Mais cet aperçu ne devait servir qu’à donner une base à mes vues sur les extenseurs des doigts. En supposant, chez jes observateurs originaux, une dose sufiSsante d’idées préconçues, il n’est pas difficile de mettre de l’ordre dans le chaos apparent. Je me bornerai à deux remarques. En premier lieu, il est évident, tant chez Bischoff que chez Gratiolet, qu’ils partent tout à fait arbitrairement de la notion d’un fléchisseur
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propre et indépendant du pouce , fondée sur un examen superficiel de l’état des muscles dans l’homme. Si l’on élargissait le point de vue, on reconnaîtrait qife ce qu’ils trouvent dans les singes et les mammifères inférieurs se laisse beaucoup mieux concilier avec l’existence du long fléchisseur de l’homme par la voie de la phylogénèse, qu’avec l’idée d’une disposition ne s’observant que chez l’homme et expressément créée pour ses besoins *). En second lieu , si même , se tenant à la lettre , on veut regarder comme exactes les vues morphologiques en question , l’idée préconçue ne s’y découvre pas moins quand nous voyons leurs partisans , Gratiolet surtout , confondre tout à coup le domaine de la morphologie avec celui de la physiologie. „ L’anatomie révèle des différences profondes et réellement typiques entre l’homme et les singes les plus élevés” , dit-il. Je pense que cela même est inexact ; mais écoutons maintenant la conclusion qu’il tire de cette prémisse : „le pouce est donc entraîné dans les mouvements communs de flexion et n’a aucune liberté” ! Et plus loin : „ j’insiste sur les différences profondes que révèle l’étude des mouvements dans les mains formées pour des accommodations d’ordre absolument distinct”. Or il ne s’agit ici que de la main morte du Chimpanzé, et je ne crois pas que quelqu’un puisse indiquer , d’une manière précise et complète, — non pas ce qu’un Chimpanzé ou un Gibbon fait avec sa main , mais ce qu’il 'pourrait en faire , en dépit de son organisation un peu différente de celle .de la main humaine. J’ai déjà noté, en passant, qu’il n’est nullement permis de déduire les mouvements des particularités que présentent les muscles, surtout lorsqu’on ne tient aucun compte d’une portion importante du système musculaire. Sans contredit, le grand développement du long fléchisseur du pouce et son insertion à la phalange extrême de ce doigt sont, chez l’homme, en rapport avec les
*) Ce qui surtout cadre très mal avec les idées de Gratiolet , c’est la connexion qu’on observe de temps en temps , chez l’homme , entre le tendon du fléchisseur propre et soi-disant tout à fait libre du pouce et le tendon indicateur du fléchisseur profond (une véritable ^analogie simienne”). (Henle, Muskellehre,^. 196).
mouvements énergiques et d’usages très variés de l’article terminal du pouce. Sans contredit aussi , la modification de ce muscle et des autres, chez les singes, est en harmonie avec le développement intellectuel et la manière de vivre de ces animaux. La théorie de l’évolution progressive des formes inférieures en formes supérieures n’aurait pas pris naissance si la main et les autres parties du corps offraient exactement la même structure chez l’homme et les animaux. Mais qui a scruté ce qu’un Chimpanzé parviendrait à faire de ses doigts et de son pouce, si son intelligence, ses besoins et ses aspirations pouvaient jamais le conduire à essayer d’égaler l’homme? Je ne parle pas des modifications morphologiques que sa main pourrait alors encore éprouver; mais, telle qu’elle est constituée actuellement, cette main pourrait bien se montrer très peu inférieure à la main humaine; certainement elle donne déjà aujourd’hui, et donnerait de plus en plus, un démenti formel à l’assertion de Gratiolet, d’un „pouce entraîné dans les mouvements communs et sans aucune liberté.”
Des vues inexactes tout à fait analogues se rencontrent aussi dans le grand travail d’Aeby sur les muscles du bras et de la main chez les mammifères et chez l’homme ^).
„De tous les animaux” , dit-il (p. 63) , „l’homme est le seul dont la main se prête à un mouvement isolé du petit doigt et du doigt indicateur , circonstance qui en fait un instrument infiniment plus parfait que la main du singe. Il sufiit de rappeler l’aptitude à laquelle le doigt indicateur est redevable de son nom”. Comme si l’homme, sans muscle indicateur propre, ne pourrait rien désigner de son index ! Et comment M. Aeby sait-il ce que l’homme pourrait faire avec une main de singe, de quoi l’index et le petit doigt seraient alors capables? Mais le pouce aussi est, dans ses mouvements (quoique M. Aeby n’aurait dû considérer les muscles qu’au point de vue morphologique) , spécifique-
') Zeitschrift fiir t'Zissenschaftliche Zoologie von v. Siebold nnd Kôlliker , t. X, p, M.
DES MUSCLES EXTENSEURS DES DOIGTS
ment humain: „Chez l’homme seulement il a été pourvu à une extension propre de chacune des deux phalanges du pouce, ce qui sans doute n’est pas sans influence dans la mécanique des mouvements de la main” (même page). Non certes, dirons-nous volontiers. Aucun partisan de la théorie de l’évolution n’a d’ailleurs prétendu que le pouce de l’homme et celui des singes se ressemblassent de tout point ; mais est-il sûr qu’un Chimpanzé , dans les circonstances appropriées , ne montrerait pas „une extension propre de chacune des deux phalanges du pouce” ?
Avec la main la plus parfaite , avec le développement le plus complet du muscle fléchisseur propre du pouce , un idiot ne peut ni tracer une lettre , ni fabriquer un filet de pêche. Une personne intelligente, née sans bras, devient calligraphe ou peintre 'en se servant de ses pieds, ou exécute à leur aide des travaux de broderie qui sembleraient être le privilège des mains de femme les plus délicates.
En 'résumé, pour la saine appréciation des descriptions et des considérations anatomiques citées, il faut tenir compte de ceci.
1°. Gratiolet néglige entièrement, et Bischoff perd trop de vue, le fait que la „portion radiale” du fléchisseur profond des doigts des singes (déjà si bien décrit par Cuvier^)) est précisément , ou peut devenir , le fléchisseur long du pouce de l’homme.
2°. Lorsqu’on étudie les muscles sous le rapport anatomique et morphogénétique, on doit rester sur ce terrain, et ne pas se
‘) l. c., p. 451: „I1 ny a déjà plus même dans les singes de fléchisseur propre du pouce; mais le fléchisseur profond a ordinairement un ventre radial qui le remplace. Ce dernier muscle est composé de plusieurs ventres”. — Il serait facile de montrer, si cette démonstration était ici à sa place, que le raisonnement de Cuvier doit être retourné! — Le long fléchisseur du pouce, comme muscle propre et indépendant, est une notion d’anatomie humaine plus ancienne que la connaissance des faits de la zootomie. Quand on prend l’homme pour point de départ, les singes semblent ne pas avoir de long fléchisseur propre du pouce; mais il est plus exact de dire que le muscle de l’homme est une portion du muscle fléchisseur profond des singes, plus développée et devenue plus indépendante.
laisser influencer dans ses conclusions par les mouvements qu’on attribue à ces muscles. A un point de vue plus large, au contraire, les mouvements réellement exécutés par un organe ser- . virent peut-être à expliquer les détails morphologiques ,
Après ces remarques sur le système musculaire des doigts en général, je crois, revenant aux muscles indicateur et extenseur long du pouce , pouvoir établir cette proposition : les mêmes formes fondamentales se retrouvent chez tous les mammifères qui possèdent des doigts. — L’aperçu général, qui nécessairement devait mentionner aussi le système des muscles fléchisseurs, a en outre déjà conduit partiellement au but que je m’étais proposé : montrer que la connexion entre les tendons des deux muscles en question doit être regardée commue une théromorphie.
L’observation nous apprend que déjà dans les mammifères inférieurs, à développement imparfait du système des orteils et des doigts, existent les éléments de deux espèces d’extenseurs des doigts. Toujours on rencontre , à côté de l’extenseur commun (c’est-à-dire , du muscle qui chez l’homme descend en ligne droite et étend les quatre doigts) , un grand nombre d’autres faisceaux , unis . à l’origine avec l’extenseur commun et se terminant très diversément , suivant l’organisation des membres antérieurs. Même chez le cheval, certainement très mal partagé sous le rapport des doigts, outre un extenseur commun des doigts, on en distingue un autre, auquel les hippotomistes donnent le nom d’extenseur latéral. Chez les carnassiers, on voit nettement accusé
*) Pour éclaircir une confusion apparente dans ce que j’ai rapporté des opinions de divers auteurs, je dois faire remarquer que M. Harting a évidemment voulu dire que le long fléchisseur du pouee (non l’extenseur) ne se trouve que chez l’homme. Il est d’ailleurs facile de comprendre que M. H., ne donnant qu’un aperçu succinct, n’ait pas mentionné expressément, à la page préeédente (275) , l’indépendance relative de ce fléchisseur , en ce qui concerne l’existence d’une origine radiale isolée.
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un double système de muscles extenseurs, dont l’un (analogue au système oblique de l’homme) s’individualise , entre autres , très distinctement comme extenseur propre du doigt indicateur et du pouce. Cuvier, qui certes ne se doutait pas que sa description serait invoquée à l’appui d’idées darwiniennes, fait la remarque suivante (/. c. , p. 449) , importante à mon point de vue: „Dans l’ours, il (l’extenseur propre de l’index) est réuni à l’extenseur du pouce.”
Nous avons déjà mentionné que , parmi les carnassiers , le chat aussi possède un extenseur propre du pouce, qui a été décrit et figuré par Strauss-Dürckheim. En lisant cette description, on la croirait tirée d’un manuel d’anatomie humaine. Il serait trop long de la rapporter tout entière, mais je ne puis pourtant m’empêcher d’en citer la fin (p. 367) : „I1 se détache souvent du bord externe de ce tendon une branche qui se développe en aponévrose en s’appliquant tout le long du stéthos * ) et se termine à la phalangéole de l’index, où elle se fixe.” La satisfaction causée par cette description ne devient pas moindre quand on lit ensuite (même page), au sujet du muscle indicateur: „Ses fibres s’insèrent sur un tendon terminal fort grêle , qui s’engage dans une coulisse spéciale du ligament armillaire, à côté de celle du long extenseur du pouce; et souvent les deux sont réunies en une seule.”
Chez le chien aussi , les tendons des deux muscles sont encore unis par une aponévrose. D’après la description de M. Leisering ^) : „son tendon (celui du muscle extenseur des premier et deuxième orteils) accompagne le tendon de l’extenseur commun des orteils ,
*) Je rappellerai ici que l’auteur, pour éviter la confusion à laquelle donne souvent lieu la distinction des os métacarpiens d’après l’ordre numérique, a adopté une nomenclature propre, où l’os métacarpien du pouce est appelé stathos, les autres recevant successivement, selon l’ordre ordinaire des voyelles , les noms de stéthos, stithos, etc.
*) TJehersicht der Skeletmuskeln des Hundesy von Dr. Leisering, Professer an der Kôn. Thierarzneischule zu Dresden, 1869.
Archives Néerlandaises, T. XIY.
le croise et s’insère par une branche très mince au premier orteil; par une branche plus forte au second” (p. 23). — M. Chauveau décrit également les muscles en question comme „confondus” chez le chien, „et n’existant qu’à l’état de vestiges chez les autres animaux” (domestiques).
Mon principe heuristique est encore en harmonie avec le fait que chez le Pithecia hirsuta , selon M. Bischoff {L c. , p. 285) , l’extenseur propre de l’index est „ réuni au long extenseur du pouce.” Nous arrivons ainsi aux Singes anthropoïdes, chez lesquels le long fléchisseur du pouce présente les caractères déjà mentionnés et qui ont donné lieu à des considérations d’une si vaste portée. L’état des muscles qui nous occupent maintenant, les muscles extenseurs^ est plus facile à définir. En ce qu’il a d’essentiel, on peut dire que cet état est: entièrement comme chez Vhomme, Mais les points accessoires , les particularités , pourraient bien avoir pour ma thèse plus d’importance que le caractère essentiel. Je n’ai pas seulement en vue la question , très permise , de savoir quelles anomalies et variétés seraient révélées s’il existait une médecine des Singes anthropoïdes , et si au profit de cet art les Orangs, les Chimpanzés et les Gibbons avaient été étudiés anatomiquement en aussi grand nombre que l’ont été les cadavres humains. Il n’est pas douteux qu’on trouverait alors (probablement aussi pour le long fléchisseur du pouce, ce muscle „anthroponomique”) des „anthropomorphies” (c’est-à-dire, des cas accidentels où l’analogie de structure avec le corps humain serait encore plus prononcée), de même que nous connaissons maintenant, chez l’homme, des „théromorphies.” Mais, à part cela, quelles particularités nous offrent encore ces muscles extenseurs des singes anthropoïdes , lorsqu’on les considère de plus près quant à leur origine, leur situation, leurs connexions et leur insertion ?
Gratiolet décrit le système des extenseurs accessoires ou propres
*) Traité âJ anatomie comparée des animaux domestiques^ par A. Chauveau, avec la collaboration de S. Arloing. Paris, 1870.
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des doigts comme „ extenseur latéral” (se réunissant latéralement par ses tendons à celui de l’extenseur commun). La dénomination d’extenseur „propre” lui paraît devoir être rejetée, et il en donne les raisons. Il est vrai que ces extenseurs latéraux, accessoires , se caractérisent par une grande variabilité , de sorte que l’état en est souvent très différent chez des espèces du même genre, et que même des animaux de la même espèce tantôt possèdent et tantôt ne possèdent pas un extenseur „propre” d’un doigt. Nous avons aussi vu précédemment combien varie le muscle indicateur de l’homme (un des latéraux de Gratiolet, ou du système oblique chez l’homme), lequel peut même manquer entièrement. Les figures de Gratiolet montrent toutefois clairement qu’à l’état ordinaire , chez son Chimpanzé , les muscles isolés, l’extenseur propre du pouce et l’extenseur propre de l’index, sont situés précisément comme dans l’homme, et que les autres muscles du pouce ressemblent aussi tout à fait à leurs analogues humains. Or, qu’est-ce qu’un pareil système d’organes moteurs propres peut signifier pour le pouce „ entraîné dans les mouvements communs, et sans aucune liberté?” Gratiolet ne nous le dit pas , mais , après avoir d’abord diminué par son changement de nomenclature l’importance des extenseurs propres des doigts, il essaie de détrôner entièrement l’extenseur propre du pouce, attendu que ce muscle (Z. c. p. 165) „ grâce à l’absence d’un extenseur direct,” serait situé à peu près dans la direction de l’axe de la première phalange du pouce. Cette conclusion est précédée d’une dissertation sur les muscles digitaux pairs et impairs, dont il me serait impossible de faire connaître en peu de mots le contenu vague et nébuleux , mais d’où devrait résulter que, à proprement dire, un tendon de l’extenseur commun se trouve dans l’axe de la phalange; les extenseurs propres sont alors „ latéraux.” — Tout cet exposé de la situation du muscle est inexact , toute l’interprétation est forcée et confuse. Et que signifie ce „grâce à l’absence d’un extenseur direct?” Ne semblerait-il pas qu’il y eût ici, en opposition à ce qui se voit dans l’homme, quelque chose d’insolite? Je sais bien que,
prise à la lettre, la phrase ne dit rien de pareil, mais je ne m’en sens pas moins obligé de faire remarquer que l’homme n’a pas non plus ce que Gratiolet appelle , assez singulièrement , un ^extenseur direct;” nom qui devra sans doute signifier une bande de l’extenseur commun des doigts.
Le résultat de l’examen est donc que, en ce qui regarde les muscles extenseurs , les doigts des singes anthropoïdes sont conformés comme s’ils étaient appelés à exécuter les mouvements les plus libres et les plus subtils. Ceux qui veulent admettre que , après la manifestation isolée des idées créatrices des mains de singes, le système musculaire de la main humaine a été imaginé à son tour et approprié à sa fin , par l’agence seule de l’idée directrice totale de la formation de l’homme , ou de concert avec cette idée , ceux-là doivent en même temps attribuer à cette influence formatrice la malicieuse propriété de construire les muscles extenseurs de la main du singe et de ; la main de l’homme — destinées à des usages si prodigieusement différents — tout juste comme si l’une pouvait provenir de l’autre par des modifications extrêmement légères et par l’usage même. Mais l’anatomiste qui aura su se tenir à l’abri des erreurs d’observation et de raisonnement devra convenir, ce me semble, que tout plaide en faveur d’un développement progressif, par lequel la main de l’homme et celle des singes seraient dérivées d’une souche commune. La plus haute intelligence humaine, si elle voulait rendre une main de singe apte seulement à saisir des branches et à cueillir des fruits, la construirait probablement sur un plan plus simple; tandis que, pour atteindre aux fins supérieures, elle aurait peut-être donné à la main humaine une organisation plus différente de celle du Chimpanzé — et plus parfaite.
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Après tout ce qui précède , je crois pouvoir formuler les quatre propositions suivantes :
1®. Le système des muscles extenseurs, tant droits qu’obliques, des doigts de l’homme se trouve, au moins en germe, chez tous les Mammifères; à mesure qu’on s’élève dans cette classe, et que les doigts (et les orteils) se perfectionnent, il se développe et se difPérencie davantage.
2®. Dans les ordres supérieurs (chez le singe et chez l’homme), le muscle indicateur et le long extenseur du pouce (deux des principaux représentants du système originairement commun des muscles obliques des doigts) deviennent de plus en plus indépendants.
3®. Là où le pouce est moins libre, il existe encore, surtout entre les tendons des deux muscles susdits, une connexion, qui ne disparaît entièrement que chez l’homme.
4®. Comme effet d’atavisme, le muscle indicateur présente quelquefois de nouveau, outre un groupe d’autres variétés, la connexion de son tendon avec celui du long extenseur du pouce.
Les deux premiers points me paraissent suffisamment élucidés; le quatrième ne demande pas non plus de longs commentaires, surtout si l’on peut établir que chez les singes inférieurs, et peut-être même encore chez les anthropoïdes, il y a plus de connexion tendineuse entre les muscles du pouce et de l’index que chez l’homme.
Quant aux membres antérieurs du Gorille ou du Gibbon, on n’a pas journellement l’occasion de les étudier , et ni les descriptions ni les figures données par Bischoff, Gratiolet, etc. ne montrent clairement quel est, sous le rapport en question , l’état des tendons chez les singes les plus élevés. En revanche , grâce à l’obligeance de M. Hoffmann , j’ai pu disséquer les membres antérieurs du Potto et du Cercojnthecus cynomolgus ^ et par là me former aussi une opinion propre sur les détails mentionnés, dans les traités et les monographies , au sujet des autres muscles des membres antérieurs des singes.
Or, j’ai parfaitement constaté chez le Cercopithecus cynomolgus ^
— dont les doigts , tout en étant aptes à des mouvements isolés , sont pourtant, à raison de la manière de vivre de l’animal, ordinairement mus ensemble , — que les tendons du muscle extenseur commun sont unis entre eux beaucoup plus que chez l’homme, et qu’ils forment une espèce d’expansion aponévrotique , dans laquelle les quatre tendons apparaissent comme des bandes plus épaisses et plus indépendantes. Tandis que chez les singes anthropoïdes le système des extenseurs obliques des doigts est, comme chez l’homme, développé en muscles distincts, de sorte qu’on y trouve un extenseur du pouce et un extenseur de l’index entièrement indépendants, le Cercopithecus présente encore un état moins différencié. Dans mes préparations, voici ce que j’observe: l’extenseur commun naît, de même que chez l’homme , du condyle externe de l’humérus et forme un corps musculaire dirigé parallèlement à l’axe longitudinal de l’avant-bras ; au-dessus du carpe il se transforme en un tendon, qui passe dans une gaine du ligament armillaire et constitue ensuite , sur le dos de la main, l’expansion aponévrotique dont j’ai parlé ci-dessus. Pendant que le corps de ce muscle descend le long de l’avant-bras , il s’y joint un autre muscle, de même force, qui, né de la face du cubitus tournée vers l’axe de l’avant-bras, ainsi que du ligament interosseux, se dirige par des fibres obliques vers le muscle précédent, passe sous lui au niveau du carpe et se réunit alors en partie avec lui. Une fusion complète n’a pourtant pas lieu ; on voit ce système musculaire oblique passer aux tendons de Vindex et du pouce ^ lesquels restent distincts des tendons de l’extenseur commun. C’est surtout le tendon destiné au pouce qui, dans sa divergence vers le pouce, garde entièrement son indépendance. Si l’on tire transversalement, d’un côté ce dernier tendon , et de l’autre côté le feuillet aponévrotique de l’extenseur commun des doigts, on voit qu’ils sont unis entre eux par une mince expansion aponévrotique, sur laquelle s’étendent les dernières ramifications des nerfs superficiels de la peau. Le tissu connectif lâche, qui occupe cette région chez l’homme , ne se trouve ici qu’en très petite quantité.
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Ainsi que je l’ai déjà dit, il m’est impossible d’indiquer exactement l’état que les parties décrites offrent chez les singes anthropoïdes. Mais, pour la question que nous nous sommes posée, il importe relativement peu que les tendons du muscle indicateur et du long extenseur du pouce soient devenus encore plus indépendants , et que par suite l’état de ces muscles affecte un caractère plus humain, ou bien que cet état se rapproche davantage de ce qu’il est chez le Cercopithèque.
Je noterai encore sommairement une particularité qui, à ma connaissence , n’a pas été spécialement étudiée jusqu’ici; elle consiste en ce que la couche oblique et profonde des extenseurs des doigts du Cerpicothecus cynomolgus^ dans la gaine du ligament armillaire, est rattachée par de fortes bandes à cette gaine ainsi qu’aux ligaments sous-jacents du carpe, ce qui rend probable que le muscle contribue aussi à l’extension générale de la main, outre qu’il étend le pouce et l’index. Dans cette dernière direction , le muscle peut évidemment se „différencier” encore davantage, comme nous le voyons chez les singes anthropoïdes.
Des deux autres représentants de la couche oblique ou profonde des muscles extenseurs des doigts , le court extenseur du pouce et le long abducteur, je n’ai rien dit, tant pour abréger, que parce qu’ils n’ont aucun rapport direct avec l’anomalie du muscle indicateur que j’ai décrite. Je mentionnerai seulement que ces deux muscles sont bien développés chez le Cercopithèque, et qu’ils s’y montrent déjà beaucoup plus spécialisés que le long extenseur du pouce et l’indicateur.
La question que je m’étais posée me semble maintenant résolue d’une manière satisfaisante. Les mêmes formes fondameyitales des muscles extenseurs des doigts se rencontrent partout^ et ce fait
donne V explication des théromorphies de l'homme^ notamment de celle observée par moi. Ce point éclairci, une seconde question se présente d’elle-même: peut-on trouver dans les particularités physiologiques de l’espèce animale la cause déterminante par laquelle les mêmes matériaux se développent sous des formes différentes, déterminées et ne variant, çà et la, qu’entre les limites de la communauté de race? Cette question, sur laquelle je n’ai pas à m’étendre ici, constitue un sujet d’investigation difficile, mais attrayant. Il faudrait commencer par introduire l’ordre et la lumière dans le chaos des opinions touchant l’homologie des membres antérieurs et postérieurs. Parmi beaucoup d’autres idées remarquablement discordantes, je rappellerai, comme exemple de l’obscurité qui règne en cette matière , qu’aujourd’hui on peut encore défendre, par des raisons en apparence plausibles , l’analogie fondamentale entre les muscles qui s’insèrent à la rotule et ceux qui fléchissent l’avant-bras (Albrecht), tandis qu’à première vue la rotule et l’olécrâne du cubitus semblent être des parties complètement homologues.
Le terrain déblayé sous ce rapport , il y aurait ensuite à étudier chez les Mammifères , dans l’ordre descendant , les mouvements si remarquables de la main connus sous le nom de pronation et de supination. Le mécanisme du radius et du cubitus , la position de l’humérus , la question embrouillée de la „torsion” de cet os, devraient être tirés au clair, et — la signification génétique des deux systèmes de muscles extenseurs des doigts, le droit et l’oblique, apparaîtrait alors dans un jour beaucoup plus vif que celui que j’ai pu projeter sur elle de mon point de vue borné. Le court supinateur, le plus remarquable des muscles antibrachiaux obliques, dont je n'ai fait aucune mention , parce qu’il est bien en relation avec le mouvement de la main prise dans son ensemble , mais non avec celui des doigts , ■ce muscle devrait alors , — conjointement avec les extenseurs considérés par moi et avec les autres muscles analogues qu’on trouve, à l’état plus ou moins indépendant, chez l’homme ou les Mammifères inférieurs , — être dérivé de mouvements spéciaux ,
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progressivement développés, des membres antérieurs. On reconnaîtrait ainsi que ces muscles devaient nécessairement prendre une direction de plus en plus oblique par rapport à ceux qui restaient parallèles à l’axe de l’avant-bras.
Utrecht, Janvier 1879.
Remarque, Pour la question de l’influence que l’usage des parties (et par suite l’habitude et l’hérédité) peut avoir sur des particularités de forme et de structure , il y a , ce me semble , quelque intérêt dans le fait que , à ma propre main , les bandes tendineuses anomales ne sont arrivées au grand développement qu’elles présentent aujourd’hui, qu’après la maladie de la main et du bras. L’ankylose du carpe et les adhérences des tendons des muscles extenseurs, entre eux et avec les parties voisines (le long du tendon de l’extenseur long du pouce il est resté audessus de l’articulation carpienne une longue cicatrice , après l’incision pratiquée pour laisser écouler le pus de la gaine du tendon) , ont naturellement modifié les conditions mécaniques de l’action des muscles extenseurs. Qu’il dût en résulter une augmentation de force de mon muscle indicateur et une action plus énergique sur la bande tendineuse déjà existante mais peu développée qui se rendait au pouce, c’est là une conséquence qui , sans pouvoir être prouvée mathématiquement , est certes très concevable d’une manière générale. Aujourd’hui, cette bande constitue un vrai petit tendon rond, qui est fortement tendu par l’indicateur lors de l’extension soit de la première soit de la seconde phalange du pouce; ce muscle vient ainsi puissamment en aide à l’extenseur long du pouce, qui est très affaibli. Yoilà comment, lorsque notre connaissance et notre intelligence
des faits sont suffisantes, la conception téléologique se confond avec l’explication génétique ,. ou est rendue superflue par cette dernière.