‹ Aristide froissartChapitre 5 sur 79 · PREMIER AMI · texte numérisé non relu

PREMIER AMI

On l'appelait le Troubadour, et autant vaut lui laisser ce surnom, à moins qu'on ne préfère lui donner un autre surnom plus explicite encore, par lequel on le désignait aussi, et qui finit par lui rester. Ce surnom était : la Dernière Guitare.

C'était alors un élégant jeune homme aux yeux bleu de ciel, au teint printanier, au sourire de jeune fille. Ses mains étaient belles; charmantes quand il pinçait de la guitare, instrument dont il raffolait, quoiqu'il n'y excellât pas. Cette passion pour la guitare le rendait fou. Il est vrai qu'il lui devait des succès extraordinaires dans le monde des grisettes de première classe et dans celui des femmes entretenues. A ce joli talent il joignait celui de composer lui-même les paroles qu'il chantait. Il était son propre poJtc, ce qui explique pourquoi il ne rejetait jamais sur la faiblesse des paroles, à l'exemple do ses confrères, l'insuccès de quelquesunes do ses compositions lyriques.

La Dei nière Guitare avait alors dix-huit ans. Il avait reçu ce sobriquet, on le devine, à cause de la glorieuse exception qu'il oITrail au milieu d'un monde d'où la guitare avait été bannie par le piano. Quand toutes les guitares avaient été brisées avec l'Empire, quand il n'existait plus un seul professeur de guitare en France, lorsque pas un homme ne se serait montré assez hardi pour publier une romance avec accompagnement de guitare, lui, lui seul en composait qu'il faisait graver sous son nom, et qu'il allait clianter de porte en porte, malgré les chats, les rires des passants et la vindicte publique. Pourtant c'est avec quelque raison qu'il disait :

« Il n'existait qu'un seul instrument avec lequel un jeune homme pût peindre son amour à une femme sans paraître bossu, comme ceux qui jouent du violon; sans cracher avec des mines de singe

dans un trou fait dans un morceau de bois creux, comme font ceux qui jouent de la Hûte ; sans montrer le dos à celle pour qui l'on dit soupirer, ainsi qu'il arrive à ceux qui touchent du piano ; il n'existait enfin que la guitare avec laquelle on pût exprimer de face à une personne, et sans grimace, sans contorsion, l'amour dont on était saisi en la voyant ; et l'on poursuit d'anailième, on exik, on brise cet instrument ! Je le réhabiliterai. :>

Ce que fit notre Dernière Guitare avec un héroïsme digne d'un meilleur sort.

Pâle comme un mort, beau comme un ange cependant, non comme un des anges qui visitèrent Gomorrhe, la ville impure, et en sortirent aussitôt ; mais comme un ange qui aurait été dans l'impossibilité de sortir de Gomorrhe, après l'avoir prévenue qu'elle brillerait si elle ne renonçait pas à ses abominables mœurs. Beaugency avait dixneuf ans ; il paraissait, tant il était délabré, ne devoir jamais en avoir vingt. Néanmoins , il comptait vivre encore un an ou plutôt douze mois, pour prendre un langage tout à fait en relation avec les calculs de Beaugency. A force d'user de de la vie, Beaugency l'avait usée. Héritier à dixsept ans de la fortune de son père qui s'élevait à' trois cent mille francs, il en avait déjà dévoré les deux tiers, soit deux cent mille francs. Sa santé

s'était fondue dans les orgies, les nuits de bal, les chasses violentes, les plaisirs monstrueux de touics sortes auxquels il s'était livré. Au bout d'un an, il ne digéra plus, i! eut les deux poumons atteints et une lésion profonde aux entrailles. Tout mC^dccin consulté le conJamna. Il prit son parti. Son unique pensée fut de savoir au juste combien il avait à vivre, non pas d'années, mais de mois. La science put lui répondre avv;c une presque certitude qu'il n'avait plus qu'un an à vivre, s'il ne renonçait pas à la débauche des deux premières années, mais qu'il pouvait bien vivre encore cinq ans avec des ménagements nombreux, un régime doux, un parfait repos d'esprit.

« J'ai choisi entre ks deux systèmes, s'écriat-il : vivre un an comme j'ai vécu et qu'on m'enterre ensuite... »

Aj-ant pris cette détermination, Beaugcncy s'arrangea dç façon à arriver à son dernier écu avec son dernier souffie de vie. « Les cent mille francs, somme qui me reste en caisse, se dit-ii encore, représentent par mois huit mille trois cent trentetrois francs trente-trois centimes. J'ai donc à dépenser celte somme chaque mois jusqu'à ma mort, et je serais fou d'y manquer, n'ayant ni frères, ni sœurs, ni vieux domestiques à enrichir. »

Tels étaient le caractère et les mœurs de Beau-gency, le deuxième ami d'Ar.stide Froissart,

TROISIEME AMI d'ARISTIDE FROISSART.

Celui-là s'appelait Lacervoise et se donnait pour sculpteur auprès de ses amis. Le côté artiste de Froissart penchait beaucoup vers la nature originale de Lacervoise, nature ardente et paresseuse comme la sienne. Il se donnait, disons-nous, pour sculpteur, et l'indication n'est pas inexacte. Nul n'avait jamais vu un monument, une statue, un simple médaillon de Lacervoise. Aristide seul croyait en la sculpture de cet artiste qui, pour le monde, aurait pu se dire musicien, astronome ou navigateur. Du reste, il jugeait l'art dont il se disait l'adepte d'une façon qui n'était intelligible que pour lui et pour Aristide. Son opinion sur ses devanciers les plus illustres ou ses confrères vivants se manifestait par des gestes pittoresques et silencieux, ou par des cris imités de certains animaux.

Si, par exemple, Aristide lui disait :

« Un fier homme, n'est-ce pas, que Michel - Ange ? »

Lacervoise fermait aussitôt sa main droite, élevait le pouce et traçait en zigzag une croix en l'air ; il rouvrait ensuite sa main et la secouait comme un homme qui dit : Adieu ! portez-vous bien !

Cela suffisait.

Lui et Aristide s'étaient compris. Le grand Michel-Ange était apprécié.

Et si le Froissart ajoutait :

u Mais ie Bcrnin ? »

Alors, Laceivoise allongeait ses lèvres et les remuait avec bruit, comme ferait un singe irrité.

Aristide comprenait encore. Le Bernin était flétri pour jamais.

Nous retrouverons plus loin nos personnages et quelques autres de la société intime d'Aristide Froissart.

C E Q.U I PRECEDA LE DESSERT.

Froissart et ses amis se firent monter du papier à lettres, des plumes, de l'encre, quarante chandelles, l'enseigne de l'auberge. Tout cela de sangfroid.

Si l'on disait à un aubergiste :

« Garçon ! servez-nous votre femme ! il répondrait :

— Monsieur, voilà ! »

Je demandai un jour à Saint-Cloud, dans une auberge au bord de l'eau, un sphinx pour deux. 11 me fut répondu :

M Monsieur, il n'y en a plus. »

L'aubergiste remonta avec du papier à lettres, des plumes, de l'encre, quarante chandelles, l'enseigne de l'auberge. Son enseigne, on n'a pas besoin de le dire, était le Lion d'Or. Le véritable lion était sous la table, mangeant de temps en temps des morceaux de cinq ou six livres de viande. Ordinairement, c'est l'intérêt qui dévore

le capital ; là, c'était le capital qui dévorait l'intérêt.

Beaugency, Froissart et Lacervoise adressèrent des circulaires à tous les habitants du pays, pour „

les inviter à venir voir dans la soirée, à la porte t'

de l'hôtel du Lion d'Or, un lion offert par le bey de Tunis au roi Charles X, qui ne l'avait pas accepté, ne sachant ovi le meitre. Le lion refusé retournait donc en Afrique avec les deux chas- i

se irs qui l'avaient pris et Ls esclaves qui l'avaient accompagné dans son voyage en France. Spectacle à dix heures.

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