SECTION I
M. Armand Gaurier est né à Narbonne le 23 septembre 1835. Sa famille paternelle est originaire de Saint-Gilles du Gard. — Les Gautier furent maires élus de cette ville avant et après la Révolution. — Son père, Louis Gautier, était médecin à Montpellier. Il avait complété ses études médicales à Paris, en 1831-1832, chez Andral, Broussais, Dupuytren, puis il s'était marié à Montpellier, dans la famille Berlen. Mais il fut bientôt attiré à Narbonne par l’achat d’une propriété de terrains salés et de marais propres à la culture du riz et à l’élevage du bétail. Peu d’années après, en 1841, un affreux accident enlevait au D' Louis Gautier sa jeune femme et une partie de sa famille (1) : Armand Gautier avait à peine quatre ans. Îl fut élevé, dès lors, par son père et par sa grand'mère maternelle.
L'enfant aimait la liberté : on le laissa libre. Dans le vaste domaine de Craboules il s’enivrait de lumière et d'espace. Au bord des étangs ou des marais, 1l s’abandonnait volontiers à la rêverie; ou bien, à travers les marécages, pendant des heures entières, 1l canotait à la poursuite d’un canard ou d’un héron. Quelquefois il montait les chevaux à demisauvages du haras de son père et se laissait entraîner à des allures folles au milieu des prairies et des hermes. Cet amour de la liberté devait marquer d’une forte empreinte la vie intellectuelle de l'enfant. Il se liait intimement au goût passionné que le jeune Armand montrait déjà pour l'observation. Tout ce qui l’entourait excitait sa curiosité; mais la réalité
E. L. — Armand Gautier. I
concrète fut d’abord seule capable de l’intéresser. Les règles du participe et les lois du vers latin le laissaient indifférent. Ce qui l’occupait davantage, c’étaient les pratiques du jardinage, de la chasse, de la pêche, les mœurs des animaux domestiques ou sauvages, les facons de vivre, de sentir, de s’exprimer de la population rustique primitive qui évoluait à ses côtés. Avec de telles dispositions, A. Gautier ne pouvait être un élève bien brillant, Il avoue lui-même avec bonhomie que, dans les petites classes, il faisait assez mince figure. Le D' Louis Gautier ne s’effrayait pourtant pas de l’infériorité où le jeune homme semblait se complaire. Il espérait beaucoup d’un enfant qui montrait tant de sympathie pour les êtres et les choses. D'ailleurs, il dirigeait lui-même l’éducation de son fils. Il le faisait avec Lact et avec un rare talent. Par ses conversations variées et toujours bienveillantes, il charmait l’enfant, l’instruisait, lui ouvrait l’esprit. Par ses lectures, 1l lui donnait peu à peu le goût des livres; 1l sut lui faire comprendre que les livres complètent heureusement l'expérience individuelle en faisant profiter chacun de l’expérience de tous, et qu’ainsi un lien étroit les unit au monde matériel et moral, c’est-à-dire à la vie. Vers quatorze ou quinze ans, l'adolescent commençait à se plaire dans la belle bibliothèque littéraire et médicale de son père. Il en avait le libre accès; il y passait de Corneille à J.-J. Rousseau, de J.-J. Rousseau à Chateaubriand. Mais l’histoire et surtout les sciences ne devaient pas tarder à être pour lui une révélation. L'éducation que le jeune homme recevait ne pouvait donc que développer et fortifier ses tendances naturelles. À Craboules, où il passait tous ses jours de congé et toutes ses vacances, il avait fait ses premières observations de la vie; sous l’habile direction de son père, il acquérait cette souplesse d’esprit, cette sagacité, cette clairvoyance qui devaient lui permettre de devenir plus tard un expérimentateur de premier ordre et un philosophe.
Cependant l’âge des examens approchait. Une assez bonne institution tenue à Narbonne par des prêtres, et où étaient élevés presque tous les enfants des familles aisées, permit à Armand Gautier d'apprendre assez de latin et de grec pour obtenir le baccalauréat ès lettres. Quant aux sciences et à l’histoire, elles lui furent enseignées par son père et par quelques bons professeurs particuliers. À dix-sept ans, lorsqu'il préparait librement à la maison le baccalauréat ès sciences, la chimie était déjà l’objet de ses études favorites. Un jour qu’il posait à son répétiteur de chimie quelques questions précises sur le principe des équivalents, il ne fut pas peu surpris d'entendre celui-ci lui répondre : « Mon cher enfant, sur ces points-là, vous avez réfléchi mieux que moi. »
A l’âge de dix-neuf ans, M. A. Gautier vint à Paris préparer le concours d'admission à l’École Polytechnique. Il entra à Sainte-Barbe, alors dirigée par le géomètre Blanchet. Mais, à la fin de l'hiver, une faiblesse de la vue,
qui a toujours persisté depuis et dont il ne s’étonna point, — sa grand’mère paternelle était devenue aveugle à quarante ans, — l’empêcha de continuer ses études de mathématiques spéciales. À son grand regret il dut retourner dans le Midi au printemps de l’année 1856. Pour qu'il choisit une nouvelle carrière, son père l’envoya à Montpellier suivre, pendant les derniers mois de l’année scolaire, les cours des trois Facultés : Lettres, Sciences et Médecine. D'abord hésitant entre les sciences pures et les sciences médicales, M. À. Gautier se détermina bientôt pour ces dernières, mais il dut prendre vis-à-vis de son père, qui le lui demandait instamment, l’engagement formel de ne jamais faire de clientèle et de suivre d’une manière définitive la voie des applications scienufiques. C’était en 1856; il allait avoir vingt ans.
Dès sa première année d’études médicales, M. A. Gautier concourait pour entrer comme aide-préparateur au laboratoire de chimie de la Faculté de Montpellier. L'année suivante, en 1858, il était nommé préparateur officiel des cours de J.-E. Bérard et de J.-A. Béchamp. A lécole de ces deux excellents Maîtres, il apprit la technique du laboratoire et l’histoire des doctrines chimiques. Bérard, l’ancien collaborateur de Delaroche, l’auteur de la découverte de la polarisation de la chaleur (?), le protecteur de J.-B. Dumas (%), avait été préparateur de C.-L. Berthollet à la célèbre Société d’Arcueil. Il avait entendu Gay-Lussac discuter familièrement des théories avec son Maître. Il avait vécu avec Berthollet au moment où celui-ci fondait sa Statique chimique et ses lois et où il se débattait contre les objections redoutables de L.-J. Proust, son éminent adversaire. Béchamp, élève de J.-E. Persoz, formé lui-même par L.-J. Thénard, avait été, avant de venir à Montpellier, l’'émule de Ch.-F. Gerhardt qu'il avait combattu violemment dans sa chaire d’agrégé de la Faculté de Médecine de Strasbourg. C'était un très bon technicien, un professeur éloquent et passionné. Mais Bérard et Béchamp appartenaient l’un et l’autre à la vieille école équivalentiste. La lecture des œuvres de Gerhardt, ancien professeur à la Faculté des Sciences de Montpellier, et les cours de Chancel, son successeur, convainquirent peu à peu M. A. Gauuer de la logique et de l’avenir des idées dites atomistes. Il abandonna donc les laboratoires de Montpellier, où il avait travaillé durant cinq années, et vint à Paris écouter les leçons des représentants de l’école atomistique.
Toutefois, sentant son insuffisance en physique et en mathématiques, M. A. Gautier voulut, avant de reprendre ses travaux de chimie, approfondir un peu ces sciences. Pendant les deux premières années de son séjour à Paris il suivit au Collège de France et à la Sorbonne les cours qui répondaient à ses désirs. Autorisé par le Ministre, il se fit même inscrire comme élève libre à l’École des Mines, où se donnaient d'excellentes leçons de calcul
infinitésimal, de mécanique et de minéralogie. En 1864, après avoir obtenu en Sorbonne la licence ès sciences, 1l se décida à entrer au laboratoire d’Adolphe Wurtz, à qui il ne pensait guère alors succéder un jour. Là, il trouva un choix de jeunes hommes, Ch. Friedel, Crafts, E. Caventou, Ed. Grimaux, A. Naquet, Ch. Lauth, Openheim, Silva, que remplacèrent plus tard Ladenburg, Salet, Le Bel, et-bien d’autres devenus depuis ses amis ou ses concurrents.
Un an après son entrée au laboratoire de Wurtz, M. A. Gautier faisait connaître les combinaisons instables des hydracides avec les nitriles et l’acide cyanhydrique lui-même. L'année suivante, en 1866, il élargissait les cadres déjà si vastes de la chimie organique par sa découverte magistrale des carbylamines. Ces corps singuliers, isomères des nitriles, alors appelés éthers cyanhydriques, constituent une classe importante de combinaisons possédant des propriétés très caractéristiques et répondant à une fonction organique nouvelle des composés du carbone, fonction qui allait faire connaître toute une longue série de corps et de réactions imprévues. Ces isomères des nitriles se forment par voie de double échange entre un cyanure métallique et un éther simple ou composé contenant le radical organique qu’on veut associer au cyanogène; mais pour obtenir les carbylamines il faut substituer le cyanure d’argent au cyanure de potassium qui donne surtout les nitriles. Carbylamines et nitriles prenant naissance dans l’un et l’autre cas, les carbylamines s'étaient donc formées en proportions sensibles dans les recherches de Pelouze et de Dumas sur les anciens éthers cyanhydriques. Mais, malgré l'odeur pénétrante et insupportable qu'elles dégagent, même si elles n'existent qu’à l’état de traces, elles avaient échappé à la sagacité de ces éminents expérimentateurs, tant 1l était contraire aux idées alors reçues d'imaginer que deux radicaux monovalents puissent en s’unissant donner plusieurs isomères. M. A. Gautier isola les carbylamines et, grâce à l'examen approfondi de leurs réactions chimiques et de leurs transformations, donna une interprétation rationnelle de l’isomérie qu'il venait de découvrir. Dans les nitriles le radical alcoolique fait partie intégrante de l’acide, dans les carbylamines il entre dans la constitution de l’amine. Dans deux isomères donnés ce qui manque à l'acide se retrouve dans l’amine et réciproquement. L’explication de ce cas d’isomérie fournissait la clef d’une relation analogue, restée longtemps obscure, qui existe entre les éthers cyaniques de Wurtz et leurs isomères découverts par Cloëz, aussi bien qu'entre les cyanates et les fulminates. Plus tard, elle permit de comprendre à quelle cause est due l’isomérie des éthers nitreux et des dérivés nitrés des carbures méthaniques de V. Meyer. M. A. Gautier avait donc le mérite de réaliser une découverte dans un terrain considéré comme épuisé depuis les mémorables travaux de Gay-Lussac, de Pelouze, de Dumas, d'Hofmann et de Cahours. Cette décou-
verte lui valut l’honneur d’être inscrit presque aussitôt, en 1868, par l’Académie des Sciences sur la liste de ses candidats dans la Section de Chimie.
Les travaux de M. À. Gautier intéressèrent vivement Berthelot. Celui-ci, désireux de témoigner au jeune savant son estime et sa sympathie, l’invita à venir passer chez lui familièrement les soirées du dimanche. Dans ces réunions intimes, M. À. Gautier rencontrail Bréguet, E. Renan, J. Bertrand et quelques autres amis du grand chimiste. En 1869, il soutint en Sorbonne sa thèse de doctorat ès sciences, intitulée Des nitriles des acides gras. Frappé de la valeur de ce travail, le Président du jury, Henri Sainte- Claire Deville, fit savoir à M. À. Gautier qu’il lui réservait la première place dont il disposerait à Paris. Quelques mois après, en eflet, Sainte-Claire Deville Le faisait nommer sous-directeur de son laboratoire de recherches chimiques de l'École pratique des Hautes-Études, à la Sorbonne, dont Paul Schutzenberger était alors directeur. A la même époque, M. A. Gautier concourait pour l’agrégation à la Faculté de Médecine. Après de brillantes épreuves il était reçu le premier.
En 1870, quand éclata la guerre, Schutzenberger et M. A. Gautier, déjà partis en vacances, revinrent à Paris se mettre à la disposition de la Défense nationale, suivant la promesse qu'ils s'étaient réciproquement faite avant leur départ. La fabrication du nitre, des poudres, du bronze à canon, la recherche des moyens à opposer aux épidémies et à la famine, la conservation des aliments périssables, la garde aux remparts, les devoirs d’aidemajor aux sorties des bataillons parisiens occupèrent les deux amis durant tout le siège.
Après la guerre, Wurtz créait, à la Faculté de Médecine, dont il était alors doyen, le premier laboratoire de chimie biologique français. Il en confia la direction à M. A. Gautier qui dès lors abandonna, non pas Henri Sainte- Claire Deville son aimable protecteur, mais sa sous-direction à la Sorbonne. Il resta un des assidus des réunions du dimanche au laboratoire particulier de Deville à l'École Normale. Cest là qu'il voyait Debray, H. Caron, Mascart, Troost, Hautefeuille, Brouardel et, un peu plus tard, Berthelot lui-même. C’est là que, la pipe à la bouche, Deville, toujours jeune, toujours en verve, critiquait, non sans quelque malice, les hommes et les théories.
Dans son laboratoire de chimie biologique, M. À. Gautier commença ses travaux de chimie sur les albuminoïdes et la digestion. En 1872, il y découvrit les alcaloïdes putréfactifs ou ptomaïnes, poisons alcalins, analogues à la nicotine ou à la conicine, provenant de la fermentation bactérienne des matières albuminoïdes. La découverte des ptomaïnes, faite presque à la même époque par l'Italien Selmi, suscita, surtout en Italie, en Angleterre et en Allemagne, un grand nombre de travaux entrepris en vue d'isoler et de caractériser les alcaloïdes bactériens formés sous lin-
fluence de tel ou tel microbe anaérobie. Cette découverte devint plus importante encore lorsque, en 1882, M. A. Gautier montra que des alcaloïdes analogues, les leucomaïnes, se produisent au sein des cellules et des tissus animaux en pleine vie normale.
La découverte des carbylamines et celle des ptomaïnes avaient si bien établi la réputation de M. À. Gautier qu’en 1834 deux professeurs délégués par l'Université de Genève étaient venus lui offrir officiellement la chaire de chimie que M. de Marignac était sur le point de quitter. Le célèbre chimiste suisse aurait voulu que M. A. Gautier lui succédàt. Mais celui-ci, ne voulant pas quitter la France et visant la succession de Wurtz, n’accepta point l’offre très avantageuse qui lui était faite. Neuf ans plus tard la mort de Wurtz laissait vacante la chaire de chimie médicale de la Faculté de Médecine : M. A. Gautier, élu à l'unanimité des suffrages de la Faculté, fut nommé le 31 juillet 1884 à la place de son illustre Maître.
L'année précédente l'Académie des Sciences lui avait décerné le prix Jecker pour l’ensemble de ses travaux. Depuis 1859, il était Membre de l’Académie de Médecine dont il devint président en 1907.
En 1889, M. A. Gautier succédait à Chevreul à l'Académie des Sciences. Sa candidature avait été patronnée par Pasteur et Berthelot, dont l’amitié familière était un honneur qu'il devait à son caractère et à ses travaux. Ses principaux titres scientifiques étaient, avec la belle découverte des carbylamines et celle des ptomaïnes, d'importants travaux sur les matières albuminoïdes, sur les catéchines, les tannins et les matières colorantes végétales, sur la chlorophylle cristallisée, sur la fixation de l'azote par le sol et les végétaux, sur les méthodes permettant de déceler les sophistications alimentaires, et bien d’autres encore. Tous ces travaux attestaient l'esprit éclairé et original de leur auteur, la variété de ses méthodes et sa grande activité scientifique. En 1911, l'Académie des Sciences l’élevait au fauteuil de la Présidence.
M. À. Gautier est connu et apprécié dans toute l'Europe. Un grand nombre de savantes Compagnies étrangères l’ont inscrit sur la liste de leurs membres. Parmi elles, il importe de citer l'Académie royale des Lincei, à Rome, les Académies royales de Belgique, de Bologne et de Lisbonne, la Royal Institution de Grande Bretagne, la Société médicale de Saint- Pétersbourg, la Société chimique de Londres.
Depuis que M. A. Gautier est membre de l’Académie des Sciences, bien des recherches nouvelles ont été publiées par lui. Elles ont abouti, pour ne citer que les résultats principaux : en chimie biologique, à la découverte de l’existence normale de l’arsenic dans l’économie; en chimie minérale, à la découverte de l'hydrogène libre dans l'air, à celle de l’iode dans les algues terrestres ; à l'explication de la genèse des phénomènes volcaniques et des eaux thermales; à de belles études sur le dosage et la localisation du fluor.
On peut dire que depuis 1858, date à laquelle M. A. Gautier entrait au laboratoire de la Faculté de Médecine de Montpellier, ses travaux ont été ininterrompus, Certains d’entre eux ont efficacement concouru aux progrès de la chimie et de k physiologie générale,
En 1910, plus de cinquante années étant révolues depuis l'entrée de M. A. Gautier dans les laboratoires et l’enseignement des Facultés, les amis, les collègues, les anciens collaborateurs, les élèves de ce savant chimiste décidèrent de célébrer son Cinquantenaire scientifique. Une souscription fut ouverte en vue d'offrir en hommage au Maître qu'ils voulaient honorer un souvenir durable de la gratitude publique pour les services rendus par lui, à la Science et au Pays, durant plus d’un demi-siècle. Le 26 novembre 1911, une médaille à son effigie, due au burin de M. de Vernon, de l’Institut, et un buste ciselé par le statuaire bien connu, M. Theunissen, furent solennellement offerts à M. A. Gautier en présence d’un grand nombre de ses amis, de ses collègues et de ses admirateurs réunis dans la magnifique salle du Conseil de l’École de Médecine. Des discours furent prononcés où étaient précisées l’étendue et l'importance de l’œuvre du grand chimiste français. M. Haller, Membre de l’Académie des Sciences, embrassant d’un coup d'œil général cette œuvre « fertile en résultats imprévus et en idées fécondes » la résumait ainsi : « Son étendue et sa continuité imposent l'admiration. Très variée dans ses détails, elle est aussi dans son ensemble harmonieuse et belle ». La raison de cette harmonie, M. Lippmann, Vice-Président de l’Académie des Sciences, la donnait quelques minutes plus tard, lorsque, s'adressant à M. A. Gautier, il disait : « Votre œuvre s'étend de la Chimie à la Médecine, à la Biologie, à la Géologie et cependant on y remarque une unité frappante, celle même que lui imprime la forme de votre esprit. Vous ne vous êtes nullement dispersé; porté par une logique serrée, vous avez franchi, sans y penser, les limites arbitraires tracées entre les diverses Sciences, sans que jamais non plus une théorie admise, une idée préconçue, vous ait détourné d'interroger sévèrement l'expérience, et d’en tirer la conclusion, souvent bien imprévue, qu’elle pouvait comporter ». Le doyen de la Faculté de Médecine, M. L. Landouzy, fit ressortir l'influence des idées de M. À. Gautier sur le développement de la physiologie et de la médecine modernes. Il rappela les découvertes de ce savant sur le fonctionnement anaérobie de la cellule et des tissus, sur la genèse des états pathologiques, et ses recherches si délicates sur les causes profondes, moléculaires, de la variation des races, des espèces et des individus eux-mêmes. M. André Lefèvre, député, mit en relief la partie « économique, sociale et nationale » de l’œuvre scientifique de son ancien Maître et montra la part active prise par les savants dans le fonctionnement journalier de la vie moderne. Il conclut ainsi : « Tout cela vous éloigne de
votre laboratoire, et si le pays en profite, la science pure en souffre peut être. Elle en souffrirait surtout, si vous ne teniez à honneur de rester l’un des guides des générations qui viennent, dont vous dirigez les pas, dont vous éclairez la route, avant de leur remettre le flambeau. Ge rôle de guide, vous l'avez toujours noblement rempli, mon cher Maître, avec un zèle qui sut se montrer vigilant sans être jamais importun ou indiscret.…. Votre vie est et restera un exemple. Vos élèves, qui m'ont laissé le grand honneur de parler en leur nom, vous en félicitent. Le grand public, le pays, que Phomme politique que je suis se permet d’associer à cette fête, le pays vous remercie d’avoir largement contribué à sa richesse et à sa gloire ».
Pour apprécier comme il convient M. À. Gautier, il est absolument indispensable de connaître, à côté du savant, l’homme intime et privé. Malgré ses soixante-quatorze ans, M. A. Gautier est resté jeune, c’est-à-dire actif, curieux, enthousiaste. Il ne considère point sa tâche comme achevée. IL connaît la valeur de ses travaux ; mais comme tout homme de valeur, il joint la modestie à une légitime fierté. S'il défend énergiquement ses droits de priorité, il sait par contre reconnaître aux autres la part qui leur revient dans ses découvertes. Rien ne peut mieux le dépeindre que les paroles si poignantes par lesquels il a, le jour de son Jubilé, uni au sien le nom de son frère regretté. « Je dois... expliquer, dit-1l, comment j'ai pu, presque sans inquiétude, sans trop de souci des affaires matérielles, consacrer à peu près entièrement aux travaux du laboratoire cette longue suite d’années.
« C’est à un ami fidèle, à un aide un peu plus jeune que moi que je le dois. Mon frère avait eu confiance en mon avenir; il s'était dévoué à mon œuvre; il était fier de mes succès; nous travaillions à deux... Je profitais de ses observations... Souvent mes recherches futures s'étaient préparées chez lui... Le sentant pour ainsi dire sans cesse à mes côtés, je pouvais, sans grande préoccupation, consacrer tout mon temps el toutes mes réflexions à l’étude des problèmes scientifiques. Notre union a fait notre force...
» Puisqu'il a cultivé, comme moi, la science pour elle-même; ...puisqu'il m'a réconforté toute sa vie de sa douce amitié, permettez-moi de joindre, en ce jour, son nom au mien. »
Dans l’émouvante solennité du 26 novembre 1911, ce ne fut pas seulement les mérites et la gloire du savant qu'on célébra, ce fut aussi le caractère et le cœur de l’homme. Une qualité que tout le monde reconnaît à M. A. Gautier, c’est la bonté. Parmi les nombreux savants français et étrangers qui adressèrent à M. À. Gautier des lettres de félicitations, beaucoup exaltaient en même temps que le grand chimiste, l’ami sincère, le Maître bienveillant et dévoué. Aux voix de ces savants, les plus humbles mélèrent
les leurs. Un de ses garçons de laboratoire, depuis vingt-deux ans à son service, lui écrivait ces lignes touchantes dans leur naïve sincérité : « Je prie Dieu de vous conserver de longs jours ainsi qu’à votre famille, et à tous ceux qui, Comme moi, ont pu apprécier la bonté de votre cœur ». Et M. André Lefèvre, se faisant l'interprète des ouvriers industriels, dont la santé a toujours préoccupé M. A. Gautier, s’exprimait en ces termes : « J’ai eu l’occasion, au cours de ma vie publique, d'entendre à diverses reprises des ouvriers peintres exprimer leur gratitude pour le professeur Armand Gautier... Je suis sûr que, s'ils avaient connu cette cérémonie, ils s’y seraient associés de grand cœur et je suis sûr aussi que, parmi tant de sympathies qui vous environnent, leur sympathie ne vous serait pas la moins précieuse ». Îl était important de signaler ce caractère particulier de bonté chez M. A. Gautier, non seulement parce qu’il lui gagne les cœurs, mais aussi parce qu'il a soutenu son effort scientifique. Si M. A. Gautier a toujours persévéré dans ses recherches, fussent-elles pénibles et quelquefois répugnantes, c’est qu’il se sentait la mission de travailler au bien de tous.
Quant au trait capital, caractéristique, de l'esprit de M. A. Gautier, celui qui éclaire la genèse de son œuvre et en explique l'originalité, c’est la défiance des théories absolues. Ne jugeant impossible que l'absurde et radicalement vrai que l’absolu mathématique, M. A. Gautier a toujours considéré les théories régnantes comme d’ingénieux essais de solutions. En politique, il préfère, aux théories transcendantales et philosophiques qui prétendent résoudre définitivement les questions complexes débattues depuis des milliers d'années, la méthode plus lente, mais selon lui moins dangereuse pour la paix sociale, des approximations successives et de l’expérience séculaire. En religion, il se montre respectueux de toute croyance qui apporte à l’homme la consolation et la moralité, que cette croyance repose ou non sur un dogme. Le matérialisme trouve donc en lui un adversaire. Idéaliste par sentiment, M. A. Gautier revendique le droit de l'être, la science en son état actuel étant impuissante à établir que dans l’homme tout est matière et que le travail de l'esprit est une des formes de l’énergie matérielle. La certitude de la relativité de toutes nos connaissances, et par suite de l’imperfection de toutes nos théories, a conduit M. A. Gautier à se montrer dans le domaine des sciences expérimentales aussi ennemi de l'autorité qu'il en est partisan dans la vie pratique. C’est qu’en science un respect aveugle de l'autorité paralyserait le progrès. Les théories ne peuvent, comme les sociétés, se transformer d’elles-mêmes. Persuadé que les théories sont souvent erronées faute d’information suffisante, M. A. Gautier résolut de ne jamais se laisser arrêter, même par les mieux établies. Osant donc regarder où ses devanciers avaient cru que plus rien n’était à voir, il renversa ou ébranla des idées considérées jusque-là comme indiscutables, telles les suivantes : le cyanogène se com-
porte toujours dans ses dérivés à la façon d’un haloïde; seuls les végéaux sont aptes à produire des alcaloïdes; le fonctionnement des tissus animaux est partout et toujours aérobie, jamais réducteur; l’arsenic n’est pas un élément faisant partie de la trame animale; les eaux thermominérales sont toutes d’origine météorique et superficielle; les eaux de la mer sont nécessaires au volcanisme ; l’influence banale des milieux est la prinpale cause de la variation des êtres et de la formation des races et des espèces.
Grâce à son attitude indépendante vis-à-vis de nos prétendues certitudes théoriques, à son réel souci de contribuer au soulagement des souffrances humaines, à son amour passionné de la recherche scientifique, à la multiphicité de ses connaissances qui s'étendent de la géologie à la médecine, M. A. Gautier a créé une œuvre large, imprévue, féconde qui, sur certains points, peut être regardée comme définitive et qui, sur d’autres, n'attend plus que la précieuse consécration du témps.