PRÉFACE
Nec mimera, nec preces.
L'Armorial de la Noblesse de Languedoc n'est pas une publication officielle dans l'acception moderne et vulgaire du mot. Nous n'avons reçu d'autre mission que celle qu'un écrivain demande à son initiative personnelle, mais nous avons la con- >iction d'y avoir apporté l'indépendance et le désintéressement qu'elle imposait. Les conseils de quelques amis, le zèle de nombreux correspondants nous sont venus en aide.
Dans une société labourée, on dira peut-être un jour fécondée, par le soc démocratique, la pensée ne nous serait pas venue de « courir après le reflet d'une chose qui a disparu, » ou de reconstituer les cadres d'une « armée licenciée et détruite (1), » si l'existence de la Noblesse n'avait été « consacrée par la Constitution elle-même (2). t>
Cette existence a été sanctionnée par la modification de l'article 259 du Code pénal, et le rétablissement du conseil du sceau des titres.
Quelle que soit la destinée ultérieure réservée au conseil du sceau, relativement à la transmission des titres dans les familles, à la vérification des qualifications contestées, à la confirmation ou à la reconnaissance de titres anciens, à la collation de titres nouveaux, tout le monde a applaudi à l'initiative coura-
(1) OKlvrbs DeNapoi.*05 III, De la Noblesse, 1844.
(2) Voy. le Rapport de S. Ext. M. Dtlangle an Sénat, le 28 fév. 1855.
iv PRÉFACE.
geuse qui a provoqué le rétablissement des dispositions de notre Code pénal contre les usurpateurs de noblesse.
Il n'était, en effet, ni politique ni moral d'abandonner aux empiétements de la vanité et aux entreprises de la fraude une institution à laquelle se rattachent les grands souvenirs de l'ancienne monarchie, que les gloires de l'empire ont entourée d'un nouvel éclat, et qui s'appuie tout à la fois sur le respect que commande l'ancienneté des traditions, et sur l'obéissance qui est due aux actes les plus solennels de la législation contemporaine (1).
La noblesse, même depuis qu'elle ne forme plus un corps dans l'État, existe en vertu de titres régulièrement concédés ou maintenus par l'autorité souveraine.
Au moment où les tribunaux des différents ordres sont appelés à statuer, ou à donner leur avis, sur des rectifications d'actes de l'état civil ou des transmissions de noms et de titres, nous avons cru faire une œuvre utile aux familles de notre pays, en donnant nos soins à la publication des jugements souverains de noblesse obtenus avant 1789, et aux anoblissements récents, qui forment pour ainsi dire leur véritable état civil.
C'est donc l'état légal et authentique de la noblesse de Languedoc, depuis la vérification ordonnée par Louis XIV jusqu'à nos jours, que nous offrons aux lecteurs.
En prenant pour base de notre publication les preuves rigoureusement faites devant les intendants de la province, le conseil d'État du roi et les cours souveraines, nous avons voulu nous placer sur un terrain qui donnât une égale satisfaction à l'intérêt de l'histoire et au légitime orgueil des familles. Nous croyons être resté fidèle à ce double devoir, en indiquant, sous notre responsabilité, et avec la garantie des autorités invoquées, les présomptions d'une origine plus ancienne.
L'ordre chronologique des vérifications nous était imposé par le sujet même , et cette classification nous aurait semblé la plus
(I) Voy. Y Exposé des mot i fi de la loi du 28 mai 1858, présenté au Corps législatif par AI. Durergier, conseiller d'État.
PRÉFACE. v
rationnelle, quand môme elle n'eût pas été déjà suivie par l'auteur qui nous a servi de guide et de modèle.
Les jugements de M. de Bezons, intendant de la province sous Louis XIV et président de la commission souveraine chargée de la première vérification de noblesse , avaient été publiés en 1759, par M. le marquis d'Aubais, dans son recueil de Pièces fugitives pour servir à l'histoire de France, avec le précieux concours de Léon Ménard , membre de l'Académie des inscriptions et belles-lettres, et auteur de Y Histoire de la ville de Nîmes : association, trop rare de nos jours, entre l'aristocratie du talent et celle de la naissance , qui, au lieu de courber les œuvres de l'esprit sous le joug de l'industrie moderne, leur assurait une libre carrière de dignité et d'indépendance, tout en restituant aux classes élevées leur mission naturelle.
Cette heureuse mission, personne ne l'a mieux comprise ni mieux remplie que le marquis d'Aubais; les témoignages de Ménard, de dom Vaissette et de d'Aigrefeuille ont associé son nom aux premiers travaux d'érudition qui honorent l'histoire de notre province, et l'historien Le Beau lui donnait un éclat mérité, en reconnaissant devant l'Académie que «la bibliothèque de M. le marquis d'Aubaïs était un riche dépôt de monuments de notre histoire , comme il était lui-même un trésor de connaissances et de l'érudition la plus exacte (1). »
Nous devons à M. le marquis d'Aubais une reconnaissance d'autant plus grande, que, sans lui, les jugements de M. de Bezons seraient complètement perdus pour le passé domestique de nos grandes familles. Leurs minutes, déposées aux archives des états de Languedoc , à Montpellier , ont disparu dans ces auto-da-fé révolutionnaires destinés à éclairer les temples de la déesse Raison.
(1) Mém. de VAcad. drs Inscriptions , t. XXXVI, Éloge de Ménard, 253-257. Nous donnerons en tête du second volume de V Armoriai une notice biographique sur M. le marquis d'Aubaïs, faite d'après des documents inédits communiqués par ses héritiers, avec le portrait peint par Péroneau en 1746, gravé par Chevauchet, qui nous a prêté le concours de son talent pour la gravure des blasons de Y Armoriai.
vj IMIÉFACE.
L'authenticité des jugements de M. de Bezons publiés par M. le marquis d'Aubaïs, n'a jamais fait un doute pour les écrivains qui ont étudié à leurs sources mêmes les annales de notre histoire locale. Aux autorités de MM. Germain, professeur à la faculté des lettres de Montpellier (i) , -et Charles de Tourtoulon (2) , nous pouvons ajouter l'opinion personnelle de MM. Lacabanne, professeur à l'école des Chartes, directeur de l'école, conservateur des manuscrits à la Bibliothèque impériale, section des titres, et Eugène Thomas, archiviste de la préfecture de l'Hérault.
Cette publication offre d'ailleurs une concordance parfaite avec le Catalogue des gentilshommes de la province de Languedoc, dressé en vertu de ces jugements en 1G72, et déposé aux Archives de la préfecture de l'Hérault (3). Nous devons à l'obligeance de M. le préfet la communication de ce précieux manuscrit que nous imprimons dans nos Pièces justificatives : c'est à peu près le seul document sur la noblesse qui ait échappé aux fureurs révolutionnaires.
En l'absence de tous documents historiques, administratifs et judiciaires de nos archives locales, qui auraient pu servir à dresser ou à compléter l'histoire familiale de la noblesse du pays, nous avons dû, pour continuer l'œuvre du marquis d'Aubaïs, faire un appel aux archives particulières des familles, et explorer la riche collection des manuscrits de dom Vaissette et des historiographes de Languedoc, déposée à la Bibliothèque impériale.
V Histoire des grands officiers de la couronne, du P. Anselme; Y Armoriai général de d'Hozier; le Dictionnaire de Moréri; les anciens nobiliaires de la Provence, du Comtat Venaissin et du Dauphiné ; les Armoriaux des états de Languedoc, parBéjard, 1632; Beaudeau, 4 686 ; Gastelier de la Tour, 1768;
(1) Ixon Mcnard, sa vie et ses œuvres, in-4", 1857, p. 93.
(2) Notes sur le nobiliaire de Montpellier, 1850, p. 50.
(3) Il a été publié en 1676, va-t3, à Péiénas, par Henri de Gaux.
PREFACE. vij
le Dictionnaire de lu noblesse, par Lachesnaye Desbois, et Badier sou continuateur; les Etats militaires dix dernier siècle, nous ont fourni de précieuses indications, que nous avons complétées par des emprunts faits aux travaux récents de MM. Bouillet, sur le nobiliaire d'Auvergne; de Barrau et de Gaujal, sur les familles duRouergue; G. de Burdin, sur les États de Gévaudan; Ch. de Tourtoulon, sur le nobiliaire de Montpellier; Arnaud, sur l'histoire du Velay; Poncer sur le haut Vivarais; Borel d'Hauterive, sur la Noblesse de France, etc., etc.
Quand le titre de maintenue n'était pas relaté dans une publication historique suffisamment autorisée, nous en avons demandé l'expédition notariée. Les filiations ont été continuées sur la production d'actes authentiques on historiques qui ont passé sous nos yeux , ou qui ont été communiqués à des correspondants désignés par nous, le plus souvent officiers publics , et dont les attestations sont entre nos mains.
Nous devons enfin un témoignage particulier de notre reconnaissance aux lumières et à l'obligeance bien connues de M. Lacabanne, qui a guidé nos premiers pas dans ce labyrinthe généalogique , et qui nous a confié, avec l'autorisation des familles, les preuves déposées au cabinet de MM. d'ilozier et Chérin.
Malgré toutes ces précautions, et les soins très-attentifs donnés à notre publication, nous n'avons pas la prétention d'offrir une œuvre complète et irréprochable ; c'est assez pour nous, dans une entreprise si délicate, d'avoir résisté à la passion et à la complaisance : nous accueillerons donc avec autant d'empressement que de gratitude, de quelque part qu'ils nous viennent, les renseignements exacts qui pourraient servir soit à la compléter, soit même à la rectifier.
INTRODUCTION HISTORIQUE