Armorial du Bibliophile
[n Auteur , dit Dufresny dans ses Amusements « sérieux et comiques, est bien embarrassé à la « tête de son Livre : il ne sait quelle contenance « tenir. S'il fait le fier, on se plaît à rabattre sa « fierté; s'il affecte de s'humilier, on le méprise; « s'il dit que son travail sera merveilleux, on n'en croit rien; « s'il dit que c'est peu de chose, on le croit sur parole, Par- « lera-t-il de ses ouvrages ? La dure nécessité pour un Auteur ! * Malgré cette boutade, les auteurs n'en continuent pas moins de faire des préfaces où ils se croient obligés de dire au lecteur — qui ne s'en soucie mais— comme quoi ils viennent « combler une lacune regrettable », et autres belles paroles de nature à montrer l'opportunité et l'excellence de leurs œuvres.
Il est de fait qu un livre sans préface ressemble fort à un dîner sans potage. L'esprit comme l'estomac a besoin d'un véhicule, et entrer brusquement en matière par la pièce de résistance pourrait devenir indigeste. D'un autre côté, la préface est encore, à mon avis, le moyen le plus honnête, en pays civilisé, d'aborder son lecteur et de faire connaissance avec lui. Or, comme je m'accommode assez des habitudes reçues, pourvu toutefois qu'elles ne heurtent pas trop ni ma conscience ni mes goûts, je me permettrai donc de suivre la tradition, et, au risque de ne pas être lu, d'exposer à mon tour les motifs qui m'ont engagé à publier ce livre.
Par une magnifique journée de juillet 186...,
Alors qu'un lourd soleil chauffait les grandes dalles..,,
rêvant et bouquinant, j'aperçus, à l'heure de midi, un homme, de soixante ans environ, devant ces boîtes de livres qui se trouvent sur le parapet du quai Voltaire. Il était seul. La chaleur exceptionnelle du jour faisait refluer les passants vers les maisons.
— Il n'y a qu'un bibliophile ou un pêcheur à la ligne qui puisse braver avec autant d'impassibilité un tel soleil, me dis-je en approchant.
Cet homme, « tout de noir habillé, » était littéralement chargé de livres : il eh avait dans ses poches , dans les mains , sous les bras, et peut-être dans son chapeau. Je voyais en lui l'expression vivante de ce type que Gavarni a éternisé d'un seul coup de son spirituel et philosophique crayon. Ses yeux, d'un bleu doux, pétillaient de joie sous des besicles d'or. Ses doigts frémissaient d'émotion. Avait-il trouvé un Aide ou un El pépier inconnu à tous ses confrères ?
L'objet de son attention me parut au premier coup d'œil une de ces adorables reliures du xvii* siècle, mais fruste et les coins endommagés. Le bouquiniste ignorant avait relégué le volume dans les compartiments à cinquante centimes. Mon homme, lui, ne s'y était pas trompé : avec cette intuition qui dirige l'individu possédé par une idée fixe, il était venu là en droite ligne, j'en suis sûr, comme s'il eût connu d'avance la place où gisait dans la poussière le précieux bouquin. Sur les plats figurait une espèce d'hiéroglyphe dont la forme cabalistique retenait captif son être tout entier : plus il ouvrait les yeux , moins il semblait comprendre.
Curieux de ma nature, je voulus voir aussi, moi, mais je n'osai. Pour me servir de contenance, je pris un livre et je feignis de lire, dardant une prunelle furtive sur celui démon voisin. Ma myopie me favorisait singulièrement en cette circonstance. Peu à peu, sans savoir comment, je me trouvai côte à côte de mon bibliophile — car c'en était un — mon bras gauche frôlant son bras droit, et si près, que spontanément, sans même tourner la
tête vers moi, il me dit, un peu dédaigneusement et comme quelqu'un à bout de ressources : « Y comprenez-vous quelque chose? »
Je toussai légèrement pour me remettre : je venais d'être surpris en flagrant délit de curiosité ! O amour des livres !
— De quoi s'agit-il, Monsieur? fis-je du ton le plus doux et le plus caressant, afin de réparer autant que je le pouvais mon infraction à la civilité puérile et honnête.
— De ceci, répondit-il, en me montrant l'hiéroglyphe avec un sourire où je lisais clairement : entre bibliophiles pas de gêne!
— Monsieur, ce sont les armes du président de Mesme, celui à qui Gabriel Naudé dédia , en 1 643, son Advis pour dresser une bibliothèque. Ce magistrat s'était composé une des plus riches collections de son temps ; et chaque volume qu'il avait fait relier portait sur les plats cette marque de fabrique, en quelque sorte, que vous voyez.
J'avais repris mon assurance, et fourrant lestement mon pouce dans l'emmanchure de mon gilet, de mes quatre autres doigts je nie mis à battre la mesure sur ma poitrine, en le regardant en face d'un air de triomphe qui signifiait : tu ne t'attendais pas à celle-là, mon bon !
Il ne s'y attendait guère, en effet, car il resta un instant la bouche ouverte et les yeux écarquillés. Puis, d'un accent plus sympathique, il reprit :
— Sans vous en douter, Monsieur , vous venez de me tirer d'un bien cruel embarras. Si vous saviez, quand on a un volume artistement relié , comme celui-ci par exemple, combien l'on désire en savoir la provenance, combien l'on voudrait connaître l'amateur qui a eu pour l'art tant d'amour et tant de goût! Vous le voyez, la passion ou plutôt la manie m'entraîne. Mais n'est-ce pas à un bibliophile que je parle?
— Se passionner c'est vivre; c'est la passion qui nous sauve de toutes les plates réalités de la vie, répliquai-je gravement.
Une fois la glace rompue , la conversation s'engagea, et se prolongea longuement sous le soleil qui nous mordait le front.
J'avais affaire à un véritable savant. Son acquis était étendu
et varié. Et puis nous avions enfourché le même dada : les livres , les reliures , les incunables , les éditions princeps, les bibliothèques fameuses, les éditeurs célèbres, nous occupèrent particulièrement, bien entendu. Enfin mon interlocuteur, devenant de plus en plus expansif, me dit :
— ...Oui, Monsieur, je possède un grand nombre de volumes ayant sur leurs plats des armes dont il m'est impossible de déterminer les possesseurs. Cest pour moi une véritable torture: je sens qu'il me manque quelque chose. Tenez, êtes-vous libre à cette heure ?
— Parfaitement.
— Sans façon, voudriez-vous venir chez moi ? Je vous montrerais ma collection, et, tout amour-propre à part, j'ose croire que vous ne regretterez pas trop votre course.
— J'accepte avec empressement et reconnaissance.
— Le temps seulement de payer mon volume; je ne marchanderai pas. Aujourd'hui c'est un jour faste.
— A votre volonté.
Son emplette faite, il revint à moi.
— Partons-nous ?
Je suivis donc mon nouveau compagnon comme si nous ne nousétions jamais quittés — tant la bibliophilie rapproche les hommes ! — Quoique le chemin fût long et la chaleur accablante, je ne m'en aperçus guère, soutenu que j'étais et par la conversation et par l'attente des merveilles qui m'étaient promises. Bref, nous arrivâmes : je ne dirai pas où, lecteur, tu le reconnaîtrais ! Et le mur de la vie privée donc ! Qu'il te suffise de savoir que nous enfilâmes une allée étroite, obscure et longue, et que nous gravîmes lentement, non sans souffler un peu, faisant une petite pause à chaque palier, cinq étages au-dessus de l'entresol. Arrivés là, nous prîmes un corridor; puis au bout, un autre à gauche. Nous marchions, lui devant, moi derrière, nous emboîtant le pas comme de vieux troupiers. Il s'arrête : « C'est là, me dit- il en souriant. Ouf! je n'en peux plus ! » Il sort de sa poche un immense trousseau de clefs luisantes comme la pomme d'une rampe, prend la plus petite, si petite que je ne
pus r apercevoir, et la glisse sans bruit dans la serrure. La porte s'ouvre en poussant un soupir comme pour dire : Est-ce un vrai croyant ? Après avoir soigneusement fermé cette porte, il en ouvre une seconde, puis une troisième.
Le frinc-frinc dès clefs, le grincement des verroux, le bruit des échos des « longs corridors sombres, » les précautions singulières que prenait mon homme, l'isolement dans lequel nous étions, tout cela me plongeait dans des réflexions étranges. Etais-je l'objet d'une mystification ou d'un guet-apens ? allait-on renouveler sur ma personne quelque scène du mystérieux château d'Udolphe? Et pas d'armes! Rien qu'un innocent in- 12, et encore pas relié le moins du monde! Cependant, quelque chose aurait dû me rassurer : je n'avais ni montre, ni argent. Mes derniers vingt centimes venaient d'être employés à l'achat du volume que j'avais entre les mains. Mon gousset était nu,
Nu comme un plat d'argent, nu comme un mur d'église, Nu comme le discours d'un académicien.
Quoi qu'il en soit, j'ose l'avouer, je commençais à trembler. Non que je craigne la mort : un Français, allons donc ! Mais, que voulez-vous, je tiens énormément à la vie : chacun a son faible. Et puis mourir , et cesser de voir pour toujours ces belles éditions à grandes marges , à tranches dorées , lavées , réglées, et reliées par un Le Gascon, un Derome ou un Padeloup ! Je ne pourrais jamais m'en consoler.
Tout à coup, au milieu de toutes ces réflexions plus rapides qu'un éclair, le Saint des Saints s'ouvrit!...
Figure-toi, lecteur, une pièce longue à n'en plus finir, tout entière tapissée de bibliothèques en palissandre regorgeant de livres les plus rares, les plus curieux, les plus singuliers et les plus splendidement habillés. A la suite, une autre pièce, moins grande, mais encore mieux décorée, renfermant, sous des vitrines garnies de soie verte, les chefs-d'œuvre de reliure de toutes les époques, depuis le moyen âge jusqu'à nos jours ; collection qui aurait fait dire aux amateurs ce que Naples aux touristes : « la voir et mourir. » Il m'exhiba avec une politesse exquise
toutes les richesses de ce cabinet. Pour terminer, il me conduisit vers les volumes aux armes. Je compris qu'il fallait m1 exécuter, et payer pour ainsi dire ma bienvenue. Sans me faire tirer l'oreille, je lui expliquai la plus grande partie de celles que j'avais sous les yeux. Quant au reste, j'en pris les empreintes, en lui promettant de les lui rapporter au plus tôt avec le mot de-l'énigme.
Mon bibliophile était à son tour ravi. Au moment où j'allais prendre congé de lui, il me saisit le bras en me disant : « Une idée me poinct, Monsieur. Savez-vous que vous rendriez un véritable service aux amateurs et à la science archéologique et bibliographique, si vous pouviez publier tous les emblèmes que l'on trouve sur les livres composant lés bibliothèques tant publiques que particulières?
Cette idée me frappa.
— J'y songerai, Monsieur, lui dis-je, rien qu'en souvenir des magnificences que vous venez de me montrer avec autant d'amabilité. Mais, ajoutai-je, vous rendez-vous bien compte de toute la somme de travail que l'exécution complète de votre idée exigerait? Songez donc, le nombre des volumes portant des emblèmes est fort considérable; la France seule me coûterait des années de longues et pénibles recherches !
— Tenez-vous-en à la France.
— Bornée ainsi, l'idée peut se réaliser. Sérieusement je m'en occuperai, et je compte même sur votre bienveillant concours pour me faire obtenir des communications de la part des savants ou amateurs que vous pouvez avoir parmi vos connaissances.
Nous échangeâmes une poignée de mains, et je le quittai*
Une fois dans la rue, encore tout ahuri de ce que je venais de voir, je marchais droit devant moi, heurtant celui-ci, heurtant celui-là, lorsque, fortuitement, je rencontrai mon éditeur, Bachelin-Deflorenne. Ce fut lui qui m'aperçut le premier.
— Que diantre avez-vous donc ? votre front est aussi sombre qu'un roman d'Emile Gaboriau. Préparez-vous un crime?
— C'est bien pis ! lui répondis-je en lui assénant un foudroyant regard, je prémédite un titre !
— Voyons, de quoi s'agit-il ?
— Je viens de chez le plus rare et le plus aimable des bibliophiles, une de vos connaissances, le plus tenace de tous vos pousseurs de livres. Il m'a donné une idée que je trouve excellente.
— Laquelle ?
— Celle qui consisterait à publier les devises, chiffres, armoiries et autres symboles que les amateurs ont laissés sur leurs livres, avec une courte notice touchant les principales bibliothèques particulières , depuis l'invention de l'imprimerie jusqu'à nos jours. Ce travail me plaît beaucoup; mais, l'ouvrage fait, comment le nommerai-je? C'est là ce qui m'embarrasse,
— Le cas est embarrassant, en effet, me répondit-il ; et après un moment de silence: — Au fait, pourquoi ne l'appelleriez- vous pas Y Armoriai du Bibliophile? Ne saurait-on produire un Armoriai pour contenter la légitime curiosité des savants? La science a aussi sa noblesse !
— Parfait, plus que parfait, m'écriai-je. J'accepte le titre, il me paraît du reste répondre à l'idée, maïs à la condition que vous éditerez l'ouvrage.
— D'accord, voici ma main.
J'y mis la mienne.
—C'est entendu. Comptez sur toute ma bonne volonté , je compte sur votre goût; et puissent nos efforts communs satisfaire , comme nous le désirons , la gent délicate , curieuse et chercheuse de nos chers confrères en bibliophilie.
Voilà donc notre Armorial du Bibliophile. Il renferme , comme nous venons de le dire, renonciation de toutes les devises, l'explication de tous les chiffres ou monogrammes, et la description de toutes les armoiries que nous avons pu trouver sur les livres, avec notices sur les amateurs et leurs bibliothèques.
Nous nous en sommes tenu aux marques figurant sur la reliure des volumes. Quant aux marques que Ton appelle ex
UbriSy et qui sont en général placées dans l'intérieur, elles ne nous ont pas paru offrir le même degré d'intérêt que les autres, étant presque toujours accompagnées du nom du possesseur.
Dans un travail tel que le nôtre, il ne faut pas espérer être complet : on le conçoit sans peine. Toutefois , nous sommes convaincu qu'indépendamment d'un grand nombre d'autres symboles, on y trouvera tous ceux qui figurent sur les ouvrages dont les exemplaires reviennent fréquemment dans nos ventes publiques, et dont la reliure éveille toujours l'attention de l'amateur éclairé.
Bien qu'il ne soit fait qu'au point de vue français, nous avons cru devoir cependant accorder le droit de cité à quelques étrangers, tels que Maioli, Laurin, la Gruthuyse, d'Hoym, et autres dont les noms sont si connus des bibliophiles, que c'eût été en quelque sorte une faute que de les omettre.
Ce qui nous prouve que I'Armorial du Bibliophile est une œuvre d'actualité, c'est l'intérêt que nous ont témoigné les amateurs les plus connus de notre époque. Nous avons reçu d'eux des encouragements et des communications avec une générosité qui ne se voit guère que dans la République des lettres. Qu'il nous soit permis de citer ici leurs noms, pour leur en témoigner publiquement notre sincère gratitude. Ce sont MM. Paul Lacroix (Bibliophile Jacob), Jules Cousin et Muller, de la Bibliothèque de l'Arsenal; Théophile Baudement et Rathery, de la Bibliothèque Impériale ; Cocheris et Lorédan-Larchey, de la Bibliothèque Mazarine; Louis Barbier, administrateur delà Bibliothèque Impériale du Louvre; A. Challamel, de la Bibliothèque Sainte-Geneviève; A. Preux, avocat général à Douai; A. Bonvarlet, de Dunkerque; le vicomte Oscar de Poli; Gustave Brunet, de Bordeaux, et Louis Vian, référendaire au sceau de France, expert en héraldique près le tribunal de la Seine.
JOANNIS GUIGARD.
6 juillet 1868.
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