‹ Arsène Darmesteter: Reliques scientifiques recueillies par son frèreChapitre 9 sur 41 · LES ROSES DE SAADI · texte numérisé non relu

LES ROSES DE SAADI

J'ai voulu ce malin le rapporlcr des roses, Muisj*en avais tant pris dans mes ceintures closes Que les nœuds trop scrrds n*ont pu les conlcnir. Les nœuds onl cclald : les roses envolées Dans le vcnl h la rocr s*en sont toutes allées ; Elles onl suivi l'eau pour ne plus revenir.

La vague en a paru rouge el comme enflammée : Ce soir ma robe encore en est toute embaumée; Uespire-s-en sur moi redorant souvenir.

(M™' Dbsdordes-Valmore )

La strophe suivante, d'un rhjthme léger et chantant, est une strophe do huit vers d'une forme originale, avec le huitième vers découpé on deux sections inégales :

ma locomotive !

Quand ton âme captive En vapeur fugitive Sort de tes flancs de fer, Tu pars, belle d'audace, Tu dévores Tcspace ; El ta colonne passe Comme un cclair Dans l'air ! {La Chanson du Chaufeur.)

En parlant des tercets, M. de Grammont fait allusion aux tercets de Brizeux dont les trois vers reposent sur une seule rime. En voici un exemple de date récente ; c'est la première strophe d'une pièce intitulée ha Vùux Chais :

Comme ils sont tristes les matous,

De n'ôlre plus sur les genoux

Qui leur faisaient des lits si doux 1 etc.

[R. GtNESTB.)

Cetto triple chute d'une mémo rime produit uno harmonie singulièrement originale, monotone à la longue cependant.

Pour le huitain ancien qui présente une rime courant du deuxième au quatrième, au sixième et au septième vers, l'auteur en suitThistoire du XVI» au XVIII® siècle. S'il était remonté plus haut dans le moyen ^^Q, il y aurait reconnu la strophe habituelle de Villon, laquelle d'ailleurs se rattache, par celle de Machault, de Charles d'Orléans, de Froissart, etc., à la strophe tripartite des poètes lyriques de la langue d'oïl et do la langue d'oc.

La troisième partie également offre de l'intérêt. L'auteur donne des exemples de ces formes anciennes, souvent rajeunies avec talent par l'école romantique, le sonnet, le rondeau, la glose, la ballade, le chant royal, le triolet, le lai, etc. M. de Grammont a raison de refuser à Joachim du Bellay Thoniicur d'avoir acclimaté chez nous le sonnet. Il hésite entre Marot et Saint-Gelais. On peut, croyons-nous, se décider pour ce dernier ; car Saint-Gelais a viiité l'Italie avant Marot et les sonnets qu'on a de lui présentent dans le dernier tercet la rime florentine (e.r/.e) propre aux sonnets italiens. Marot dispose le dernier tercet en d.e.e, groupement qui a été généralement adopté par nos poètes.

Notre époque n'a guère vu que rajeunir des formes anciennes. Les romantiques se sont en somme contentés de reprendre au xvi° siècle celles qu*avait rcjetées la Pléiade, et à la Pléiade les strophes par elles inventées que négligea le xvii» siècle. La seule création contemporaine est le pantotun^ forme bizarre qui n'a guère été maniée que par des versificateurs et qui pourrait produire des effets saisissants entre les mains d'un poète habile. Mais il n'est pas nécessaire, pour trouver des formes nouvelles, d'aller jusqu'en Océanie, interroger la littérature malaise. Autour de nous, dédaignée de nos poètes, fleurit une poésie pleine de sève, aux rhythmes souvent originaux, la poésie populaire. Que M. de Grammont aille étudier le chant de nos paysans dans les recueils de Puymaigre, de Bugeaud et autres et il reviendra de son excursion avec une récolte dont profitera la seconde et prochaine édition de son livre.

[Revue critique, 1876, n« 23.)

La philosophie de la scienoe du langage étudiée dans la formation des mots, par Â. Ed. Cu.vionet, prorossour à la Facuild dos IcUrcs do Poiliora. Paris, Didier, 1875. Un toI. iQ-12, xj.300 piges.

La publication de co livre est de bon augure pour le progrès des études philologiques. Jusqu'ici dans la grammaire comparée, on voyait surtout la science qui, par l'étude des sons, des formes, était arrivée à faire revivre des idiomes disparus, à ressusciter des civilisations éteintes, à renouveler Thistoiro des idées et des croyances préhistoriques. Ce n'est là que le côté historique de ces études ; on commence à soupçonner chez nous que, puisque le langage a pour but d'exprimer la pensée, on peut suivre dans le progrès des langues le progrès de l'esprit humain, et que la philosophie est directement intéressée aux recherches philologiques. On n'a pas tort de le croire. En fait, la grammaire comparée ouvre aux philosophes tout un domaine riche en découvertes.

M. Chaignet est un métaphysicien, philologue à ses heures. On lui doit des travaux distingués sur Platon, Aristote et les Pythagoriciens, et une Théorie de la déclinaison dans les deux langues classiques. C'est un bon helléniste; il a quelque teinture du sanscrit et do Thébreu ; il a lu Schleicher, Max Millier et Curtius. Persuadé qu'il y avait intérêt à porter dans les investigations philologiques la lumière des principes à priori, il s'est mis à étudier en philosophe la formation du nom et du verbe dans les langues indo-européennes ; et c'est le résultat de ces recherches qu'il a consigné dans le livre que nous annonçons. C'est l'œuvre d'un esprit curieux, ouvert, qui, jetant un regard éveillé sur un monde nouveau, retrouve avec plaisir ou croit retrouver dans des faits superficiellement observés les lois métaphysiques, les catégories aristotéliciennes de l'esprit, objet de ses méditations habituelles.

Si Ton parvient à surmonter les difficultés d'un stj'le acadiimique, solennel, par suite diffus et vague, qui, par Tabus des synonymes, des épithètes, des métaphores, se prête fort mal à Texprcssion d'une pensée elle-même souvent nuageuse ou raffinée; si on parvient à saisir Tensemble d'un ouvrage où les divisions sont mal indiquées, sans titres de chapitre, sans tables analytiques des matières qui viennent on aide au lecteur, on arrivera à une théorie que nous croyons résumer fidèlement comme il suit ^

« La phrase est un organisme dont l'unité reproduit l'unité de la pensée et qui a pour élément constitutif le mot Le mot lui-même n'est pas simple, mais c'est le signe d'un groupe d'idées simples, associées par un lien naturel et si intime que l'ensemble forme un tout nouveau : c'est en même temps un groupe de sons fondus dans une unité réelle, objective, qui répond à l'unité subjective des idées qu'il exprime. Comme son et comme expression d'idées, le mot, avec ses éléments multiples, doit avoir un noyau, un centre autour duquel se groupent ces éléments ; c'est la racine. Il y a quatre sortes de racines, irréductibles les unes aux autres *, ot qui sont les premiers efforts de l'esprit pour sortir du chaos de l'indétermination ; les racines înterjectionnellcs ; les racines démonstratives ^ ; les racines pronom Jialcs, et les racines nominales. Les racines pronominales doivent être séparées des racines démonstratives, avec lesquelles les confondent les philologues. La nature du pronom personnel n'est pas en effet la notion d'un rapport dans l'espace. Loin que la notion du moi suppose celle d'une relation dans l'espace ou le temps, c'est l'espace et le temps qui supposent le moi : 'AWvaxov eîvai x?ôvov, rjrj/yj; jx^ o0(7ti;, Aristoto Ta dit. La notion du pronom personnel est donc primitive. L'homme en prenant conscience de son mot reconnaît dans les autres hommes un moi identique au sien. L'activité humaine et lo drame grammatical supposent donc deux acteurs, et n'en supposent que deux. De là le duel. La 3° personne, à proprement parler, n'existe pas ; ou elle se confond avec les démonstratifs de lieu, ou elle est étroitement unie à la seconde personne. Entre ces deux racines, si semblables qu'on peut douter qu'il y en ait réellement deux, il se fait un échange de signification qui a évidemment sa raison d'être dans ce fait que la distinction essentielle et primitive C£»t de deux personnes, et do deux personnes seulement.

1 D&ns co résumé succinct, nous no reproduisons nalurdlcmenl que les grands l rails de l'ouvrage; autant que pos&ible nous conservons les expressions mêmes de l^autcur. Toutefois comme l'auteur souvent no songe pas à donner à sa pensée une expression précise et rigoureuse, il se peut qu*il nous arrive ça cl làde lui prêter une neitclé qu'elle n*a pas toujours. Voir un exemple a la noie suivante.

* < L'analyse nous mène à établir troit eu quatre genres de racines, irréductibles run à l'autre » (p. 25).

* C'est ce que les philologues appellent racines pronominales.

» Le pronom a pour fonction d*oxprimer Fidéo de la personne. Joint à la racine nominale, il a au>si le pouvoir de la changer on verbe, et la notion du verbe est sinon renfermée explicitement dans le pronom, du moins introduite dans le discours, gri\co à lui ; dadàmi ce je donne » est donnant moi, h don de moi. Les racines sont des sons articulés ; l'articulation est le phénomène primitif du langage. Les vojclles et les consonnes sont inséparables, et l'analyse seule peut les distinguer. Suit une analyse des consonnes et des vojelles et des changements auxquels elles sont soumises.

» D'où viennent les altérations phonétiques? De la loi du moindre effort, disent les philologues. Mais cette loi elle même ? De l'instinct du beau, du besoin d'harmonie, de rhythme, de clarté. Un petit enfant essayait de prononcer sœur, et pour triompher de la difficulté que lui offrait ce mot, redoublait la syllabe : sesetir ; c'est là le tlième slave scser^ et, avec un léger changement dan 3 le procédé, l'allemand schicesier, l'anglais sis fer (page P4).

» C'est une chimère de chercher les sons primiiifs du langage ; il n'y en a pas. A l'origine, il existe dos sons indistincts et confus, qui par le progrés du langage se précisent, et donnent naissance aux autres sons qu'ils contiennent en germe. C'est donc par l'identité primitive que doivent s'expliquer ces permutations, dont les philologues ont découvert les lois, mais non saisi les causes. Le son français oi était à l'origiiio miai; so différenciant dans le temps et l'espace^ il devient ai par la chute de on, oiia par la chute de t (p. 89).

» Comment les racines monosyllabiques deviennent-elles des mots? On croit que la racine peut exister dépouillée de tout élément formel ; erreur. Ce qui se pense a forme et les notions primitives les plus simples ont un double élément, la matière et la forme, toutes deux nécessaires, simultanées, inséparables. La racino qui est monosyllabique, doit toujours, même dans les langues monosyllabiques, comme le chinois, si indéterminée qu elle soit dans sa forme extérieure, correspondre à une catégorie précise de l'esprit humain, nom, adjectif, verbe, etc., ce qui ruine par la base les théories do M. Max Mûller sur le processus des langues, d'abord monosyllabiques, puis agglutinantes, et enfin fiexionnelles. Comment, en effet, concevoir à l'origine des racines nues, d'où l'élément formel soit absent ? l'esprit crée la racine avec l'élément formel, c'est-à-dire le 7not en entier. Le mot était à sa naissance ce qu'il devait être plus tard ; germe dos mots futurs, il doit être de même nature qu'eux : il àç^vM cwiTTriii xb çjcci yiyvôiJLEvov.

» La nature du mot établie, comment entre-t-il dans les catégories de Tesprit ? Il n*y a dans la nature que des êtres et des manières d'être ;

^ Lire sestra^

de là deux catégories primilÎTes, pronoms exprimant la personne, adjectifs ou participes exprimant les qualitéi. L'homme, portant dans la nature Tidéo de substance qu'il trouve dans sa conscience, conçoit le substantif qui sort de l'adjectif. Quand je dis Vor brille, comma or veut dire brillant, fais-je une tautologie : Le brillant {osi) brillant? Non, car le premier mot pose la substance individuelle, tandis que le second garde toute sa généralité. L*un est un sujet immobile, Tautre a l'action, la vie. L'article, ce pronom de la 3' parsoane, a précisément pour fonction d'individualiser, de substantialiier. Voilà pourquoi 1*^^ pronom de la S^' personne, est la caractéristique du nominatif (p. 153).

» Le verbe naît lorsque la fusion du pronom personnel et de Tadjectif s*est opérée de façon à rendre possible l expression de la modalité et des temps. L*affirmation n^est donc pas contenue explicitement dans le verbe, comme le croit Port-Rojal ; elle n*existe que dans la pcnsée^de celui qui parle ; le verbe en somme est un prédicat dont la copule qui le rattache au sujet est le plus souvent sous -entendue par reUipse.

» Au verbe viennent s*imposcr les deux conditions de mode et de temps ; le temps qui exprime la situation du prédicat par rapport au sujet actuel, le mode qui exprime les rapports que le sujet conçoit entre lui et le prédicat. Il y a affinité naturelle entre les temps et les modes, parce que le mode indicatif, comme le temps présent, exprime la néccsiité actuelle, et les modes subjonctifs et optatifs, comme le temps futur, expriment la contingence et la possibilité. De là la confusion fréquente entre ces deux modifications du verbe qu'on remarque dans certaines langues. L'hébreu a plus de modes que de temps ', le sanscrit plus de temps que de modes *.

* M. Chaigncl fait eoutcdI des rapprochcmenls arec les langues fémiliqucs ou du moins avec l'hébreu donl il a quelque conuaissancc. P. 240-2i2, il oppose la Gxité des lajincs Iri'ilcres sémiliqucs à la mobililé des racines monosyllabiques indo-européennes, et en conC'Ul que les races sémtliqucs auraient senli plus vivement l'idenlilé do la substance psrsis'anl au milieu de tous ses accidents ; les races aryennes auraient vu surtout la mubililé de l'ôtro et £cs transforma' ions. Cette vue est ingénieuse ; est-elle vraie ? Si les langues sémitiques conservent plus fidèlement la racine, cVst quMles sont moins soumises aux altérations phonétiques que les langues iudo-curopcecnes ; mais les mots contenant des lettres facilement altérables u*cn Font pas moins déformés. Où retrouver les trois lettres racines dans f7, futur de natdth (pencher) ? dans f<', impératif de ynço (sortir), etc. ? — Inversement Tallemand geben, gah, gib ; èchioellfn^ sehwoll^ schtviU ; rprechcn, sprach^ spn'ch^ gcfprochen^ ne nous montre- t-il pas quelque chose d'analogue au tiililérisme sémitique? En faudrait-il conclure que les races germaniques ont « plus profondément senti la persistance, l'ilentité de la > substance qui demeure au milieu do tous les changements do ses propriétés et do • ses accidents? • Cf. St. Guyard, Nouvel essai sur ta formation dit pluriel bris^tn arabe, p. 6 et 7.

* Vient ici une longue discussion, qui interrompt quelque peu rcnchalnemcnt des idées, pour établir que les modalités sont subies, non pas par le sujet, mais par le prédicat, sont objectives et non subjectives.

» Pour achever la forme du mot, nom ou verbe, pour Tindividualiser, au thème s'ajoutent les suffixes. Les suffixes sont-ils d'anciennes racines atténuées, et que l'agglutination a accolées au mot de manière à pouvoir exprimer nombre et cas? C'est l'opinion des Max Mûller et des Schleicher ; mais celte opinion est contredite par tous les principes qu^on vient d'exposer. On no peut y voir qu'un développement organique de la racine même. Ces suffixes usuels sont en effet des modifications si légères du thème qu'il est impossible d'y voir d'anciens mots, morts depuis : dominons, domino-i, domino-m : dans ces mots s, i, m, sont à peine dès sons vivants : ce sont des nuances presque insensibles de prononciation, utilisées après coup pour la détermination des rapports.

3» Quant aux autres, ils viennent d'un renforcement, d'un allongement, d'une modification de la racine, \/^iic devenant Xeiic, {/tix devenant &IX (S€ixv*j.|jLi). Ces modifications ont-elles des valeurs significatives? Non. La science s'égarerait dans d'obscures recherches à déterminer ces valeurs. Ces suffixes sont dus à des besoins d'euphonie. Les philologues ne font pas la part assez grande au côté artistique du lamgage, à l'action instinctive de l'harmonie. Ces sons de liaison, ces lettres formativcs, par leur insignifiance logique môme, servent mieux à souder ensemble le radical et la désinence et à établir l'unité du mot. »

L'auteur donne ensuite quelques exemples de la dérivation nominale et verbale, d'après Curtius, Schleicher, etc., en émettant toutefois de prudentes réserves sur les théories de la dérivation qui régnent en Allemagne * .

Le mot avec ses suffixes est-il complet ? Pas encore. L'accent tonique vient l'achever, lui donner la perfection désirable. L'auteur cherche à démêler le chaos des assertions contradictoires qu'offrent les grammairiens anciens grecs et latins ; entrevoit, sans en saisir toutes les conséquences, la distinction de l'accent d'intensité et de l'accent d'acuité, mais a le tort de croire que l'accent tonique est resté identique à lui-même, depuis les Grecs jusqu'à nos jours'.

Dans ce résumé, que nous avons fait aussi exact que possible, quel mélange de vues justes et de vues fausses! Et comme une bonne partie de ces considérations est stérile pour la science 1 Sans parler de la fantastique phonétique de l'auteur', que d'hypothèses gratuites,

> Ou plutôt qui régnaieut. Car M. Chaignet ne concalt pas les travaux de Ludwig.

* Un appendice contient une étude sur la philosophie du langage dans Âristolo. Notre incompétence nous force à décliner la discussion sur ce point.

* On a vu plus haut quelques exemples de cette phonétique : secteur identlGé avec fchivester^ sitter, stsfr/ les sons oua et ot sortis d'un primitif ouat; les exemples d^affîrmation de ce genre abondent. Je me contenterai de citer encore une ligne*

inspirées par des vues a priori, sans fondement ! QuuUe est Torigine dés suffixes? des désinences casuelles? du duel? des pronoms? des formes verbales î Les racines primitivei sont-elles longues ou brèves ? M. Chaignet a réponse à tout. Ses tbéories métaphysiques lui permettent de triompher de l'ignorance dei philologues. Mais ceux-ci auront beau admirer ses réponses triomphantes, ils continueront à dire jusqu*à nouvel ordre que sur toutes ces questions d'origine ils ne savent rien.

L'auteur veut étudier la formation des mots, et commence par établir à Torigine des languei indo-européennes des racines toutes créées spontanément, contenant en eUes-mémes déjà des éléments formels, des principes de suffixe. Cette hypothèse donnée a priori comme chose évidente, c'est Vinconcwssum quiii sur lequel il bâtit Tédifice du langage. Voilà un postulat bien hardi, et posé bien lestement. Ainsi seule de toutes les sciences expérimentales, la science du langage aurait son principe premier au delà duquel il n'y a plus rien à chercher, et tandis que la physiologie, par exemple, part modestement du dernier terme qui tombe sous Texpérience directe, la cellule, dont elle ignore actuellement la formation, quitte plus tard à la soumettre à nouvelles recherches, la philologie aurait la prétention de partir d'une création première parfaitement déterminée : la racine formelle ! Mais n'est-il pas clair que cette langue indo-européenne, que la science reconstruit, n'est pas une langue primitive ; qu'elle a derrière elle un long passé et que chacun des mots qui la constituent n'est que le dernier terme à nous accessible d'une série infinie de transformations qui échappent à notre expérience ? Les racines, que le philologue tire par abstraction do ces mots, n'ont donc qu'une valeur de convention, valeur temporaire et relative seulement à la période étudiée par le philologue, puisque ces mots ne sont vraisemblablement que les résidus de mots avec radicaux et suffixes ayant vécu une longue existence antérieure, durant des dizaines, des centaines de siècles. Si nous ne connaissions que le groupo des langues romanes, nous poserions une racine bon abstraite do bonté, bonitày bondady bxionOy etc. Or dans cette racine, venue du latin b onus, dU'Onus, on est suffixe, et la racine ancienne du n'est plus représentée que par le b transformé de Vu. C'est une prétention singulière de croire que la science puisse atteindre un point de départ originel ; comme elle n'agit que sur des successions de phénomènes, elle ne peut remonter qu'à des phénomènes antérieurs, et de ceux-ci à d'autres, sans arrêt,

« A l*Qido d*uii vtdoubUment do la racine et d*uD suffixe fémioio, celle môme racine » («w»') donnera en lalin aur-or-a (pour aur-aur-a ou ûr-ûr-a) l'aurore, en sanskrit > vsh-as dont Vi linguale {ah) to chanj^e rcguiiëiemcnt dans la langue laline en r: I changement que nous retrouvons dans l'intérieur de notre langue, qui fait égalc- » maui de ritum, le n« et le rive • (p. 140).

sans fin. L'absolu lui échappera toujours. Xtdia est nisi fluxorum scientia.

Admettons cependant le point de départ posé par M. Chaignet comme provisoire ; que la racine avec son élément formel soit pour le philologue ce que la cellule est au physiologiste ; ici nous entrons dans le domaine de Texpérience ; voyons ce qu'elle devient entre les mains de M. Chaignet. Préoccupé de retrouver ses principes métaphysiques dans les faits du langage, il les modifie sous cette influence. Il cherche à retrouver dans le langage les formes même 3 de la pensée, parce qu'il croit que le langage est V expression de la pensée ; c'est une grave erreur ; le langage n'est qu'un effort vers l'expression de la pensée, ce qui est bien différent. Que la pensée ait ses lois formelles, nous l'accordons volontiers ; qu'on les retrouve dans le langage primitif, c'est autre chose, le progrès du langage consistant précisément à en prendre peu à peu possession, et à finir par exprimer toutes les idées, toutes les nuances d'idées, que renferme la pensée humaine ' .

Si M. Chaignet avait bien compris ce fait, il n'aurait pas affirmé si hardiment l'existence de racines pronominales primitives, sous prétexte que l'homme primitif a dû avoir conscience de sa personnalité. Au lieu de supposer à l'origine un cri articulé, compris immédiatement comme signifiant ego^ il suffit d'admettre un cri indéterminé accompagné d'un geste qui lui donne cette signification, par exemple, un coup de la main sur la poitrine. Il est plus conforme aux procédés du langage de ramener le pronom personnel à une racine démonstrative : a ici ».

Dans la création de? formes, comme dans les constructions syntactiques, comme dnns la signification des mots, on assiste à ce progrès de la langue qui, cherchant à saisir la pensée, s'empare d'elle par un détour, et finit plus ou moins par la posséder pleinement. Quand Bopp expliquait l'augment par \ privatif, et l'aoriste par la négation du présent, Lassen s'écriait : « Comment ! je ne vois pas veut dire

> La pensée est un langage intérisur auquel correspoud le langage extérieur, le langage parlé. Si l'un était l'expression adéquate de Taulre, la science du langage serait exactement celle de la pensée. Mais tandis que le langage parlé ne se compose que de mci$^ le langage pensé renferme aussi des images^ représentations directes des objets. Le progrès du langage consiste précisément à réduire la part de l'imago, et cVst en cela qu*il est un effort vers Vcwpression extérieure de la pensée. Ajoutons que les mots qui constituent le langage parlé, ne sont autre chose que des termes généraux, c'est-à-dire des genres et des espèces, et quo dans les langues non encore faites ces genres ont une extension trop vaste. Là encore le progrès du langage consiste à rabattre de zeiie extension, et par suite à serrer de plus près la pensée. EnGn, comme la pensée elle-même subit des évolutions diverses, quVUe s'analyse et devient plus rigoureuse, le langage en même temps reflète cette marche de Tesprit, do sorte que le philosophe doit y retrouver et cet cifort vers l'expression de la pensée, et les progrès de la pensée elle-même.

fai v\i ! ri \ Lassen avait tort. Que l'expUcation do Bopp soit vraie ou non, elle est conforme aux lois du langage. Je ne rois pas, outre la négation du présent, renferme deux idées : je ne vois plus, c'est-à-dire fai vu, et Je ne vois pas encour, c'est-à-dire /« verrai. Les philosophes demanderont peut-être pourquoi plus, encore, qui sont ici les idées essentielles, ne sont pas exprimées. Les philologues répondront que le langage n'y regarde pas de si près, et qu'il lui suffit qu'une idée se trouve vaguement comprise dans une expression, pour qu'il attache l'expres&ion à l'idée, et, par la force do l'usage el des circonstances, la rende adéquate Tune à l'autre.

Il est constant que le langage, dans ses transformations graduelles, tend à l'anal jse. Plus on remonte vers les origines, plus on voit de catégories diverses de la pensée confondues dans un môme mot ; c'est qu'en effet le langage, non encore maître de lui, est forcé do faire entrer dans une seule expression des idées multiples, et pour achever sa pensée et la rendre sensible, de s'aider de moyens extérieurs, le geste, le jeu de la pliysionomie. Tel est encore le procédé de l'enfant, impuissant à rendre ses idées, ou de l'homme à qui une violente émotion enlève une partie de ses ressources intellectuelles. Le langage devient plus sur de lui ; il se débarrasse de ses procédés extérieurs, pénètre plui profondément dans l'analyse de la pensée, la rend plus sensible ; et l'idéal pour lui sera atteint, si jamais il l'est, le jour où il deviendra le calque fidèle d'une pensée rigoureuse et précise.

L'erreur première que nous constatons chez M. Chaîgnet a pour résultat de fausser les vues les plus justes et de présenter sous un faux jour des idées en elles mêmes exactes. Par exemple, son analyse du substantif et de l'adjectif est fine et vraie ; elle montre bien comment l'adjectif est antérieur au substantif. Dans Vor hrille, le mot or avant d'être substantif a été adjectif [le brillant) *, Mais où l'auteur, préoccupé de ses théories métaphysiques, a tort, c'est quand il croit que le langage a cherché à individnaliseï^, à substantialiser le mot or en le faisant passer du rôle d'adjectif [brillant) au rôle de substantif. Les choses ne se passent pas ainsi en fait. L'esprit est frappé d'une qualité dominante dans un objet, il désigne cet objet par cette qualité, puis il attache graduellement à cette désignation, étymologiquement spéciale, les autres qualités dont l'ensemble constitue Yimage une de l'objet Ici M. Chaignet, au lieu de considérer le progrès historique du langage, n'a vu que le résultat final d'une lente opération, c'est-à-dire un substantif,

> Dans quelle langue M. Chaignel precd-il ce mot ? En français, or n'a jamais signifié brillant^ ni en lalin ; mais ne chicanons pas l'auteur sur cette minutie, car il sulfit pour sa démonstration que le radical de aumnt ait eu à l'origine le sens de brillant^ ce qui est exact.

une forme grammaticale répondant à une catégorie de Tesprit, Tidée d'individu *.

Pourquoi M. Chaignet combat-il les théories de Max Muller et de Schlcicher sur les trois formes des langues monosyllabiques, agglutinantes, flexionnelles ? Parce que ce ne sont que des hypothèses, indémontrées, et jusqu'ici indémontrables? nullement; parce qu'elles contredisent les théories philosophiques de Tauteur. Au fond, et en nous plaçant à son point de vue, nous ne serions pas très éloignés de partager ses idées : mais sur cette question des origines, nous ne pouvons que suivre Popinion des spécialistes qui déclarent n'y rien connaître.

C'est la môme conception du langage, où le sens historique fait généralement défaut', qui inspire à Pauteur sa commode théorie des suffixes. Heureusement que les philologues continueront à « s'égarer dans ces recherches obscures )> où ils sauront tôt ou tard apporter quelque lumière, je n'en veux pour garant que les études de M. Bergaigne sur la dérivation casuelle ^. A quoi ont donc servi les théories métaphysiques de M. Chaignet? A vouloir trancher des questions que les philologues abordent à peine, et à tirer des conclusions générales que renverseront les découvertes quotidiennes des patients chercheurs.

Des remarques qui précèdent, il semble découler cette conclusion que la philosophie n'a rien à voir avec la philologie. Pour la question des origines, oui, jusqu'à nouvel ordre du moins. Laissons les philologues, par une longue et minutieuse investigation, nous débrouiller le chaos de la dérivation et des racines; ce travail achevé, les philosophes auront assez do matériaux pour élever leurs constructions, ou plutôt les vues générales se dégageront assez d'elles-mêmes des faits amassés par les savants. Pour le moment, un seul terrain est ouvert à la philosopliie du langage, celui de Vhisioire des idiomes. Les transformations de la syntaxe, des formes grammaticales, des significations des mots, apportent d'innombrables documents, et de longtemps inépuisables, à Phistoire de l'esprit humain.

^ Et encore, les métaphysiciens pourraient trouver à redire, car le nom commun désigne un genre, et en transformant Tadjectif en substantif, bien loin de l'iudividualifer, on le généralise, puisqu^on change un phénomène en un fait général.

* Çà et là le vrai sens des choses du langage se dégage avec tant de force desfa'ts observés qu^il s'impose à l'auteur. Dans plusieurs passages il voit bien que rdlipso joue un lôle capital et que le langage dit plus par ce qu'il donne à entendre que par ce qu'il exprime. Signalons spécialement, p. 183, ce passage très juste et très ferme : • Les rapports grammaticaux sont pour la plupart des relations subjectives, > que Tesprit établit spontanément entre les idées. C'est une grande erreur do

• croire que tout s^exprime et doive être exprimé, que tout ce qui est pensée ait besoin

• d'avoir dans le langage une représentation spéciale, etc. . . > Si Tauteur s'était partout inspiré de cette idée si juste, il aurait refondu son livio.

' Dans les Mémoires de la Société de lingnittique de Paris, t. 11.

Quelles sont les causes qui agissent sur les mots, pour en modifier la signification î Comment tels vocables, transformés depuis l'origine par les altérations phonétiques, restent-ils immobiles quant à leur valeur, alors que d'autres voient Tidée qu'ils représentent se déformer, s'étendre ou se rétrécir, et se prêtent à Toxpression de nouveaux concepts ? Dans cotte histoire de la signification des mots, n'y a-t-il pas à suivre l'histoire des idées humaines? Les formes grammaticales, désinences flexionnelles, suffixes de dérivation, temps et modes, etc., peuvent également fournir des indications précieuses sur les conceptions des peuples, et la manière dont ils saisissent les rapports des idées. Si l'allemand a emprunté son pronom relatif à un adjectif démonstratif {der), n'a-t-on pas le droit de conclure de ce fait à une conception primitive toute particulière de l'idée de relation ? L'histoire do la syntaxe enfin offre d'abondants matériaux pour une histoire de la pensée humaine. Les belles études de M. Bergaigne sur l'ordre des mots dans les langues indo-européennes ' nous montrent déjà que l'ordre logique à l'origine était absolument l'opposé de ce que nous désignons aujourd'hui par ce nom, d'où il semble résulter que les lois formelles de l'intelligence ne sont que des habitudes de la pensée. Les philosophes étudient généralement les lois de l'esprit humain dans des conditions qui sont en dehors de l'ordinaire : c'est sur eux-mêmes qu'ils expérimentent, c'est-à-dire sur des intelligences d'élite, et ils considèrent l'esprit poursuivant un but précis, la recherche d'une vérité, ce qui est l'exception ; mais les procédés que l'esprit met en usage dans son activité journalière et banale, les lois qu'il suit inconsciemment dans son développement instinctif, l'étude du langage les enseignera, parce qu'une langue à un moment donné nous représente l'état d'esprit d'une nation, et, dans son développement historique, l'histoire intellectuelle de cette nation.

Les affirmations qui précèdent ne sont pas téméraires. Déjà l'étude générale des faits du langage permet de constater quelques lois. Les grammairiens ont depuis longtemps noté sous le nom de catachrèses, synecdoques, métaphores, etc., toutes les figures de mots par lesquelles les sens se transforment. Ces figures existent également dans les formes grammaticales et dans les constructions syntactiques et elles reposent toutes sur le raisonnement suivant : l'esprit se porte sur une qualité spéciale dans un objet, ou sur un point particulier dans une conception quelconque, y attache une expression, une forme grammaticale, ou une construction syntactique adéquate^ perd ensuite do vue la qualité première, le point spécial de la conception, pour se porter sur une qualité secondaire, sur une seconde conception, que le hasard a faite voisine

• Mémoires de la Société de linguistique de Paris^ t. III.

des premières, et cependant, au mépris de la logique^ il continue d'y attacher la première expression, la première forme grammaticale, la première construction sjntactique, qui dès lors cesse d'être adéquate. Il y a là un passage d'un point à un autre, qui consiste à dire cum hoc^ ergo per hoc : telle idée se trouve conjointe à une autre, donc elle sera naturellement rendue par le terme qui exprime cette autre * . Les philosophes ont des noms pour désigner cette déviation de raisonnement, ce raisonnement ollique ; ils l'appellent paralogisme. Eh bien ! on peut déjà l'affirmer, les transformations des idiomes reposent pour la plus grande partie sur ce raisonnement ollique^ et le langage, ce grand fait de l'humanité, a pour principe premier un paralogisme.

* Voir rarliclc suivant.

[Reme critique, 1875, n» «2.)

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