RÈGLE SIXIÈME
Avant de lire une histoire, éludiez la vie de l'historien.
J'ose affirmer que celte règle est de la plus haute importance. Elle est comprise, il est vrai, dans ce que nous avons dit au chapitre VIII ; mais il ne sera pas inutile de l'établir ici séparément, en la faisant suivre de quelques observations.
Comment apprécier la véracité d'un historien ou les moyens dont il disposa pour arriver au vrai, si I on ne connaît sa vie? Voulez-vous avoir la clef de ses déclamations ou de ses réticences? Voulez-vous savoir pourquoi, sur telles scènes, il passe un pinceau si léger , tandis qu'il charge certains tableaux des plus noires couleurs? Cherchez dans ses vertus ou dans ses vices, dans sa position particulière, dans l'esprit de son temps, dans les formes politiques de sa patrie; le plus souvent tout est là.
On n'écrivait pas l'histoire durant les orages de la Ligue comme on l'écrivit sous le règne régulier et glorieux de Louis XIV. Descendons à des temps plus rapprochés de nous, à la révolution française, à l'empire, à la restauration, ou même à la dynastie d'Orléans; nous trouverons qu'en chacune de ces époques l'histoire a pris le caractère et pour ainsi dire la couleur des circonstances. Autre temps, autre langage. Vous connaissez et l'époque et le pays où tel livre a vu le jour, vous connaissez donc aussi les influences qui pesèrent sur l'auteur. Préparez-vous à retrancher ici, à suppléer plus loin; cette connaissance vous donne le sens de tel mot obscur, de telle omission , de telle circonlocution , elle vous révèle la valeur d'une protestation, d'une restriction, d'un éloge, le but d'une censure ou d'un aveu , choses qui , sans cela , fussent restées inintelligibles pour vous.
Peu d'hommes s'affranchissent complètement de la domination des circonstances; il en est peu qui sachent braver un grand péril pour la défense de la vérité, il en est peu qui , dans les situations critiques, ne cherchent une transaction entre leur intérêt et leur conscience. Rester fidèle à la vertu dans les moments de crise, c'est de l'héroïsme, et l'héroïsme est rare.
Ajoutons que faire la part du temps n'est pas toujours un acte coupable, si d'ailleurs l'écrivain ne blesse pas les droits
imprescriptibles de Injustice et de la vérité. 11 est des cas où le silence est prudent et même obligatoire; dans ces cas, on doit pardonner à l'écrivain de n'avoir point dit toute sa pensée, pourvu qu'il n'ait rien dit contre sa pensée. Quelles que fussent les convictions de Bellarmin sur la puissance indirecte des papes, au riez-vous exigé de lui qu'il les exposât à Paris, en pleine Sorbonne, avec la même liberté qu'il l'eût fait à Rome? C'eût été lui dire : « Ecrivez; et dès que le parlement aura connaissance de votre livre, il le fera saisir; les exemplaires seront » brûlés par la main du bourreau, et vous serez banni de "France ou jeté dans une prison. »