PUVIS DE CHAVANNES
artout où une œuvre du maître est exposée, à Paris, à Lyon, à Amiens, à Marseille, je me suis longuement arrêté en une contemplation émue, et je voudrais que tout le monde fît de même.
Regardez ces grandes décorations : la nature y est rendue avec une puissance qui est la communion de la poésie et de la vérité. Le paysage est sain : une douce lumière vibre dans l’air léger, enveloppant tout, êtres et choses, d’un frisson de tendresse. Les figures y vivent, pour ainsi dire, la vie familiale ; il y a du bonheur et de l’auguste et divine félicité sur tous ces fronts : on sent là toute la haute inspiration, toute la noblesse d’allure du talent incomparable de Puvis de Chavannes, toute la justesse, toute l’honnêteté de sa vision. Chez lui, pas d’effort pour paraître savant, pour étonner le public par 1 abus des reconstitutions archaïques, ou pour aller à lui, par des concessions qui répugnent à Part. C’est une âme qui veut parler à nos âmes, à toutes les âmes, et qui sait trouver des formules pour s'exprimer simplement et complètement, comme ces chansons populaires qui ne sont marquées d’aucune époque, mais qui franchissent les siècles, arrachant, par l’ingénuité et la spontanéité de leur senti-
ment, de douces larmes d’émotion chez ceux qui les entendent !
Puvis de Chavannes restera, à mon sens, comme le maître incontesté de la peinture décorative française au xixe siècle : il a en lui les deux forces qui constituent cet art difficile entre tous les arts de figuration, parce qu’il les contient tous : la force de la vision plastique, et la force de la pensée. Et c’est un enseignement consolant, pour les générations à venir, de penser que, même dans la trépidation des existenses hâtives où tout le monde veut paraître sans retard, au prix souvent d’affaissements de la dignité personnelle, il se rencontre parfois des individualités comme Puvis de Chavannes, capables d’une imperturbable volonté, confiantes dans ce qu’elles pensent être le vrai, susceptibles d’une probité artistique inébranlable, et hères, en dépit des déceptions et des injustices, de poursuivre sans défaillance une carrière dont l’unité affirme leur noblesse de caractère et leur d ésintéressement.
C’est, en effet, l’unité de carrière qui frappe d’abord l’esprit, lorsqu’on étudie l’œuvre de Puvis de Chavannes, œuvre considérable, qui fait songer au labeur des maîtres d’autrefois. On se figure aisément le peintre du Ludus pro Patria , du Bois sacré des Muses et de Doux Pays , comme un de ces artistes du xve ou du xvie siècle, qui cherchaient, dans le recueillement, l’expression parfaite de leur pensée, et qui, avant de donner la précision de la ligne ou de la couleur à cette pensée, en avaient sondé toute la profondeur, analysé tous les éléments, pesé toute la portée.
La théorie d’expression défendue par Puvis de Chavannes, trouve son application absolue dans le Ludus pro Patria et le Doux Pays , aussi bien que dans ces figures déjà lointaines, La Paix , La Guerre , ou que dans le Pauvre Pêcheur , qui est un des chefs-d’œuvre du Luxembourg. Point de ces tentatives de réalisme diffus où l’interprétation d’un fait déterminé se substitue à la figuration symbolique d’une généralité ; mais une synthèse d’idées et une synthèse de lignes; une simplicité voulue dans les moyens d'exécution, et — je répète le mot, parce que c’est celui qui traduit le mieux l’effort cérébral du peintre — la synthèse