‹ Art poétique françoysChapitre 64 sur 173 · DES VERBES FRANÇOIS · texte numérisé non relu

DES VERBES FRANÇOIS

je ne te semble enseigner plus la grammaire que l'art Poétique. Toutesfois ce que je t'en ay dit en ce chapitre, est tant peu hors de propos, qu'encor estoit-il nécessaire que tu en fusses aveity. Car tu pourrois avoir 5 autrement le mieus composé qu'il seroit possible, s'il t'estoit avenu d'avoir dit, j'aimissions : ou vous rendassiéz, ou escrire tel Solécisme (i), ton papier ne seroit estimé bon a autre chose qu'a enveloper du beurre, ou a encorneter (2) dés espices (3).

'o Encore suy-je tant curieuz de te voir bien et purement escrire le François, que je t'aviseroie voluntiers de ce qui fait beaucoup a la perfection de l'orthographe, c'est que désormais escrivant le François, tu ne sois tant superstitieus et superflu que de suivre

'5 l'origine dés vocables pris dés Grecz ou Latins, pour retenir d'eus quelques lettres, lesquelles escntes ne servent que d'emplir papier, sans ce quelles se prononcent. Mon avis est, et, si tu veus croire ton sain jugement, sans favoriser a l'antiquité, sera le tien.

20 qu'escrivant le François (4) tu n'y dois mettre lettre

(1) Nous avons vu que beaucoup de grammairiens considéraient que nous aimissions (mais non que j'aimissions) comme une forme parfaitement correcte. On attendrait en tout cas ici plutôt le mot barbarisme que le mot solécisme. Le partage des sens entre ces deux mots est loin d'avoir, au xvi° siècle, toute la rigueur qu'il acquerra par la suite : pourtant Fabri avait déjà établi entre' eux une distinction (II, 113 à 124) qui exclurait un emploi aussi inexact que celui-ci.

(2) Ce mot ne figure pas dans ce sens chez Littré, ni chez Godefroy, ni dans le Dict. Général. On ne l'y trouve qu'avec l'acception de coiffer d'une cornelte. Nicot, Cotgrave et Oudin ( Trésor des deux langues) mentionnent cette acception ; mais le premier la donne comme peu usitée.

(3) Sebillet s'avise un peu tard qu'il mélange ici la grammaire i l'Art Poétique ; et il ne se disculpe de cette erreur de composition que par des arguments vraiment trop faciles.

(4) Sebillet prend très nettement position pour la simplification de l'orthographe dans le débat dont M. Brunot a retracé les phases

aucune qui ne se prononce. Car tout ainsy que les mos sont lés signes dés passions de l'esprit (a), ainsy lés lettres sont lés notes de ce que la langue prononce. Et si la perfection de l'oraison est d'exprimer vive-

5 ment en ses mos la conception de l'esprit : aussy la perfection de l'escriture sera d'exprimer vivement et purement en ses trais et figures la parole de l'oraison. Encor a ce sommes nous induis par l'usage de toutes lés autres langues tant polies que vulgaires (2) : les-

10 quéles. soit Hébraïque, Grèque, Latine, ou Italienne, Espaignole. Alemande. ne îigurent lettre en leur escriture. que la langue n'exprime en prononçant. Mais de ce plus amplement et commodément en la Grammaire Françoise^ : laquéle, aidant le Seigneur,

15 te mettray de bref en lumière, si je te congnoy favorable a mes labeurs.

(a) Aristotc au I. livre de l'interprétation (3).

(Seizième Siècle, livre II, chap. Ier et notamment p. 112-113). On sait que Ronsard et Du Bellay trouvèrent trop hardie la réforme de Meigret. (Ci Brunot, Ibid et les notes de la Deffencc et Illustration, p. 346-347). Sebillet, sans vouloir révolutionner l'alphabet, se borne à demander la suppression des lettres parasites. Il faut constater qu'il ne fut guère suivi, même par les typographes qui composèrent certaines rééditions de son ouvrage (Cf. Introduction p. xvm.)

(2) L'opposition des deux épithètes montre bien en quel médiocre crédit étaient encore tenues les langues modernes.

(3) Aristote ilep! epfrrçveîaç, ch. I : « wE«rui u:v o\iv -t. èv if, tfcovf, Ttov èv tï, 'l/'J/ï| TraOïjfAHXtoV aJ;jtêoAa, xat -rà ypaçôjjieva xtov èv -rk çtovï| ».

(4) Sur ce projet de grammaire, voir Y Introduction, p. xn.

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