‹ Arthur BeaulacChapitre 4 sur 5 · PREMIÈRES ANNÉES · texte numérisé non relu

PREMIÈRES ANNÉES

vient cependant où ça n'est plus drôle, et les parents se sentent tristes, ils pleurent parfois quand l'enfant grandit. Arthur Beaulac fut de bonne heure habitué au devoir, même au prix de sacrifices assez pénibles. D'un caractère vif, entêté, il eut dans son bas âge des emportements qui donnèrent lieu à des scènes quasi tragiques qu'il rappelait plus tard en souriant. Alors si l'autorité eût retraité devant l'orage, qui sait si le gamin ne serait pas devenu un misérable enfant prodigue ? Il n'y a rien de redoutable comme les natures ardentes et passionnées quand, à leurs débuts, elles sont mal dirigées.

Après avoir fréquenté une classe d'institutrice et le collège des Frères des Ecoles chrétiennes, Arthur Beaulac entra de bonne heure au Séminaire des Trois-Rivières, dans la classe de Septième. Il n'avait que neuf ans. C'était au mois de septembre 1899. A la fin de cette première année, Arthur était le premier de sa classe sur trente et un élèves. Les années qui suivirent immédiatement, dans les cahiers du Préfet des Etudes, accusent des succès un peu moins brillants ; et de légères variations dans les notes de la conduite permettent de soupçonner que le jeune écolier, à cette époque, ne s'accommodait pas toujours parfaitement des exigences de la règle. Qu'on le remarque bien toutefois, ces variations ne descendirent jamais plus bas que la note bonne. Il ne serait pas téméraire, du reste, de supposer que les espiègleries de l'enfant exercèrent leur influence sur ses succès en classe, et que des

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leçons mal apprises, des devoirs expédiés hâtivement préparèrent la voie à des indisciplines. Quoi qu'il en soit, on peut affirmer que Beaulac, même au temps de ses distractions et de ses légèretés, ne fut jamais ni un paresseux, ni un mauvais élève. Et c'est grâce à sa ténacité au travail, à son amour de l'ordre, à son ambition, autant qu'à ses aptitudes peu communes, qu'il finit par reconquérir et garder ordinairement la première place dans une classe où les élèves de talents ne manquaient pas.

Il serait très intéressant d'examiner les devoirs de Beaulac au commencement de ses études, ceux en particulier où la liberté d'invention, la composition littéraire, par exemple, permettent à l'écolier de se révéler avec toute son originalité. Ses lettres du jour de l'an à son père, seuls spécimens de ce temps là qui aient été conservés, pourraient suffire, il semble, à prouver que le petit écolier, sans être le premier de sa classe, n'en était pas moins un élève bien doué. On l'a dit souvent, c'est

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dans les lettres intimes qu'on se fait le mieux connaître. Nous citerons donc l'une de ces lettres, sans y apporter le plus léger changement : "Très cher père, quelques mots seulement à l'occasion de la nouvelle année. Je vous dirai que je vous aime beaucoup, ce qui est juste, car toutes les peines que vous prenez et que vous avez prises pour moi méritent bien mon amour pour vous.

Je vous remercie de^i sacrifices que vous faites pour moi et aussi de mes mitaines, et je souhaite que le ciel bénisse vos entreprises. Je vous témoignerai ma reconnaissance pour tout cela en toutes les circonstances, je vousdemande de plus un cadeau pour le jour de l'an. Je termine en vous demandant votre bénédiction qui me sera fort utile pour réussir dans ma classe et surtout dans mes examens. Je demeure, en vous embrassant et en vous souhaitant une bonne et heureuse année, très cher père, votre fils affectueux, Arthur".

Neuf lettres du jour de l'an nous ont

été transmises par M. Onésime Beaulac et elleg sont toutes d'une lecture agréable. On y voit l'enfant, le jeune homme qui a du cœur, de l'intelligence, de la piété, de l'enjouement.

Tel il se manifeste dans ces lettres du jour de l'an, tel on le retrouvera aux dernières années de sa vie.

D'une gaieté douce, constante, il n'avait presque jamais de ces airs sombres qui passent sur les fronts comme des nuages. Prompt à la riposte, tenant mordicus à ses opinions quand il croyait avoir raison, il savait néanmoins maintenir ses positions sans blesser les susceptibilités d'autrui, et finissait ordinairement la bataille eu provoquant un bon éclat de rire qui faisait oublier les derniers coups de lance. Les souffrances elles-mêmes ne pouvaient affecter longtemps sa bonne humeur. Dieu sait pourtant si à certains jours il dut se faire violence pour être gtd. Il s'en ouvrait à l'un de ses amis un an avant de mourir : "Pauvre

nature, comme il faut peu de chose pour l'accabler ! Je n'ai presque rien souffert, et déjà ma bonne gaieté d'autrefois est tombée comme s'effeuille une rose fanée : c'est étrange comme je ne ris plus, moi qui riais si souvent, si facilement et de si bon cœur. Cependant je ne suis pas triste tout à fait encore, mais pour peu que cela continue je crains fort de le devenir malgré moi."

La gaieté et la piété sont bien faites pour, vivre en compagnie l'une de l'autre, car, beaucoup du moins l'ont affirmé, les saints tristes sont de tristes saints. Au surplus, n'est-ce pas ordinairement dans les cloîtres, au milieu de la prière, des grandes austérités, que réside la joie franche et permanente, qui ne disparaît même pas sur le lit 'de mort ? Arthur Beaulac fut gai et il fut pieux. Que sa piété d'enfant ait parfois manqué de révérence à l'église et ailleurs, c'est possible, c'est même probable, comme il est probable que les enfants que le Sauveur attirait sur

ses genoux, durent se permettre avec le Maître des familiarités capables d'étonner les disciples ; mais ces faiblesses ne purent jamais empêcher le petit Beaulac d'aimer le bon Dieu d'un amour vrai, qui ne fit que s'accroître avec l'âge. Et ceux qui l'ont connu jeune homme au collège, le voient encore, dans leurs souvenirs, prier avec recueillement et s'approcher chaque matin de la Table sainte.

C'est, sans doute, la prière, la fréquentation des sacrements qui l'aidèrent le plus puissamment à dompter la fougue de son caractère, comme à tourner vers Dieu toutes ses ambitions. Il n'est pas fait mention de la piété dans le grand livre du Préfet des Etudes, mais un ancien Directeur du Séminaire des Trois-Rivières disait de Beaulac au lendemain de sa mort : "Ce fut véritablement un jeune homme pieux, un saint jeune homme." Des confrères de classe, des amis intimes lui rendent encore le même témoignage.

C'est par sa piété simple et solide, et par ses bons exemples, encore plus que par ses bons conseils, que le jeune Beaulac fut le type accompli de l'écolier apôtre. Qui nous dira le bien fait autour de lui par ce petit congréganiste ordinairement le premier de sa classe, et dont la vertu était reconnue par toute la communauté ? Se fût-il trouvé un seul élève capable d'aller proférer devant lui des paroles grossières ou à double sens ? A son contact il fallait respecter et aimer la vertu.

Il fallait aussi, à son contact, aimer le travail qui prépare si bien, avec la prière, à l'apostolat, à l'action sociale.

Les matières de classe ne suffisaient pas à l'activité intellectuelle de Beaulac. Tant que ses forces le lui permirent, on le vit prendre part aux exercices de diction, se mêler aux discussions, entreprendre des études spéciales à l'Académie Saint-Thomas d'Aquin et au cercle d'études de l'Association de la Jeunesse Catholique Canadienne

française. Il avait vite compris toute l'importance de cette dernière association ; il avait deviné ce que l'on en pourrait tirer pour la préservation de la jeunesse et la défense des bons principes ; il savait qu'elle serait "pour la jeune génération une école de formation personnelle, un foyer d'éducation religieuse, morale, pratique, sociale," *^^ et il fut l'un de ses membres les plus zélés de la première heure.

Cette âme ardente, ambitieuse, à mesure qu'elle se développait, tendait plus fortement vers la perfection en toutes choses, dans la rédaction d'un devoir de classe comme dans la pratique des vertus chrétiennes. Il fallait voir l'écolier aux prises avec une version grecque, une composition française. Ce n'est pas lui qui se fût contenté de jeter pêle-mêle des mots sur une

(1) Lettre pastorale svir l'Action Catholique de S. G. Mgr Cloutier. Outre cette reraarquable lettre de l'Evêque des Trois-Rivières, les jeunes doivent lire Pour Préparer V Avenir, excellente œuvre du R. P. Bellavance, S. J.

feuille de papier, sans se soucier de la grammaire, du sens et de la logique. Il ne ressemblait pas à ces élèves qui, toujours émerveillés de leurs productions, s'imaginent que les chefs-d'œuvre de l'esprit humain poussent sans culture, comme les plantes sauvages dans nos forêts. En jetant un coup d'œil sur les devoirs de cet écolier de quinze ans, en lisant ou en entendant ses discours, on devinaitfacilement chez le jeune traducteur, chez le petit orateur, une âme faite pour planer audessus du vulgaire, une âme éprise d'idéal.

A la fin de sa Rhétorique, Arthur Beaulac avait pris part au concours d'élocution qui a lieu chaque année, au séminaire des Trois-Rivières le jour de la distribution des prix, et il avait choisi comme sujet de son discours "L'Idéal de l'Ecolier." Avec quelle éloquence émue il parcourut les plus belles pages de notre histoire, fit défiler devant l'auditoire nos héros et nos héroïnes. C'est dans ces phalanges glorieuses qu'il cherchait son idéal. Il aimait si sincèrement son

pays et en était si fier I "Ah ! l'idéal ! s'écriait-il, que de choses il a faites dans notre pays ! Que serions-nous sans lui ? Que serions-nous sans les Brebeuf , les Jogues, les Laleniant, les Laval et tous ces saints apôtres de la foi et de la civilisation catholiques ? Que seriez-vous, pauvres sauvages perdus dans les ténèbres profondes de l'idolâtrie ? Que serais-tu, ô ma chère patrie, toi que des milliers d'hommes vantent si justement et que le monde contemple avec une jalouse admiration, que serais-tu si des hommes d'idéal n'étaient venus porter les lumières de l'Evangile dans tes insondables forêts, et marquer de leur sang et de la croix la marche ardue de la vérité partout oii régnaient l'ignorance et la barbarie ? "

Ce discours avait été prononcé le lendemain des examens du baccalauréat. Une semaine plus tard, les journaux annonçaient que le Prix du Prince de Galles, en Rhétorique, avait été gagné par un élève du collège de Sainte- Marie de Monnoir, et que M. Arthur

Beaulac, du Séminaire des Trois-Rivières, arrivait bon deuxième avec 0.7 de moins que le premier. C'était un magnifique résultat. Néanmoins notre petit rhétoricien de seize ans eût préféré avoir le prix, et il se promit bien de se rattraper au baccalauréat de philosophie.

Dans une lettre du 30 juin 1906, il écrivait à l'un de ses amis ces lignes qui, dans leur langage hyperbolique, disent assez éloquemment qu'il savait vouloir et n'avait pas peur de l'effort pour atteindre au succès : "En tout cas, c'est fait ; je n'ai pas eu le prix, mais en Physique : la mort ou le prix ! ! !" Il était de taille à l'emporter. Ses aptitudes et ses goûts naturels le portaient peut-être plus vers la philosophie et les sciences que vers les grammaires et la littérature. Mais le pauvre enfant était déjà malade. Et les souffrances continuelles de ses deux années de philosophie le forcèrent à retrancher beaucoup sur ses heures de travail. N'empêche qu'il subit ses derniers examens

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avec très grande distinction. Quant au Prix il en avait fait le sacrifice depuis longtemps. Il avait même dit plusieurs fois à son professeur de Rhétorique pendant les vacances de 1906 :

" C'est heureux que je n'aie pas eu le Prix. Je suis si ambitieux que ça m'eût peut-être tourné la tête. Je dois en remercier le bon Dieu."

En septembre 1906, Arthur Beaulac commençait donc sa première année de philosophie. Esprit sérieux, cherchant partout la précision et la clarté, il lui tardait de mettre le complément à ses études classiques. Il se jeta dans ces matières nouvelles pour lui avec l'énergie qui le caractérisait et qui devait bientôt être mise à l'épreuve.

Mais les sciences et les arts, les succès et les contrariétés ne faisaient qu'affermir l'équilibre des facultés dans cette âme où la raison et le cœur gardaient tous leurs droits. Ecoutez le jeune philosophe, au dernier jour de l'année 1906. Ce n'est plus ici, et ça

ne doit plus être, le gamin qui sans façon met sous la même étiquette "ses mitaines" et tous les bienfaits de son père ; il y a même au commencement de sa lettre un peu trop de solennité, quoiqu'il veuille bannir "toute recherche de belles paroles." Néanmoins comme il faut admirer toujours l'exquise piété filiale de ce jeune homme et son esprit religieux : "Bien cher père, on vieillit, on s'instruit, on s'élève à la contemplation de grandes et de sublimes vérités, on pousse la science à ses dernières limites ; mais lorsqu'on veut faire parler son cœur, que l'on veut exprimer de doux sentiments, il faut déposer toute science et revenir pour un instant à la simplicité affectueuse du petit enfant qui, embrassant son père tendrement, lui fait infiniment plus de plaisir en lui disant: "Papa, si vous saviez comme je vous aime!" que s'il lui tenait les plus grands discours. C'est pourquoi ce soir, bannissant tout effort de style, toute recherche de belles paroles, mon très cher pè-

re, je m'en viens vous dire simplement que je vous aime de tout mon cœur, que je vous aimerai toujours de plus en plus et que je ferai tout ce que je pourrai pour vous faire plaisir. . . . Je suis bien peu de chose pour pouvoir vous aider, mon bien aimé père, dans l'âpre sentier de la vie; mais ce que j'ai je vous le donne ; je vous donne mon cœur avec ses affections. Vous ne m'avez fait que des bontés et vous m'avez toujours comblé de bienfaits ; eh bien! aujourd'hui je vous en remercie avec effusion. ... Je vous assure qu'à l'avenir tout ce qu'il me sera possible de faire qui vous soit agréable je serai très heureux de l'accomplir, et j'y donnerai tous mes soins.

"Afin de pouvoir persévérer dans ces bonnes résolutions, je vous demande votre bénédiction du jour de l'an. Et pour que la joie règne toujours dans votre cœur je vous souhaite toute la prospérité possible, et je demande à la Sainte- Vierge, la mère du Saint Amour, de nous apprendre à nous aimer par-

faitement dans le Sacré-Cœur de Jésus qui, je l'espère, nous comblera de ses abondantes bénédictions. Votre fils affectueux et dévoué, Arthur."

Les bénédictions, Arthur en avait besoin plus que jamais, car nous l'avons dit, c'était l'école de la souffrance, qui pendant ses dernières années de collège s'ouvrait pour lui. Avant le baccalauréat es sciences, deux fois il dut passer par l'hôpital, sous le couteau du chirurgien. La grande épreuve était déjà commencée ; il était engagé dans la voie royale de la croix.

PREMIERE ETAPE.-A L'HOPITAU- UOEUVRE.-NOUVEL AFFAISSE- MENT.—AU NOVICIAT.— DERNIERE ETAPE.

Qui nous dira ce que ce jeune homme éprouva de souffrances physiques et morales ?

La maladie révolte notre pauvre nature déchue, et les hommes de tous les temps ont cherché le secret d'éloigner la douleur. Mais il y a quelque chose de plus dur que le frémissement de la chair sous la morsure du mal, c'est le tourment causé par l'isolement, l'impuissance et l'inaction. Et quand le malade a dix-sept ans, vingt ans, qu'il se sent arrêté dans sa course au moment où ceux de son âge, la tête haute, la joue en feu, le pied leste et ferme, passent près de lui et s'en vontau triomphe des grands dévouements et des grandes causes, oh ! alors qu'il faut être chrétien pour ne pas murmvirer ! Toutes ces douleurs, Arthur Beaulac les res-

sentit durant six ans avec une intensité toujours croissante, et il ne murmura jamais. Paisiblement il s'abandonna à la volonté de Dieu et conserva l'espérance. Il espérait recouvrer la santé et travailler à la vigne du Seigneur comme un vaillant ouvrier.

Dans ses visions d'idéal, la blanche robe de saint Dominique lui était apparue. Mais il fallait attendre.

Au mois de juillet 1908, il adressait une lettre à l'un de ses amis qui se disposait à entrer chez les Franciscains.

Cette lettre, où Beaulac parle si pertinemment de la vie religieuse, nous démontre bien qu'il n'avait pas décidé à la légère l'affaire de sa vocation. "Je viens de recevoir ta lettre : elle m'a causé une grande joie. Je vois que le bon Dieu ne t'a pas oublié et qu'il t'a fait une très belle part dans son servica, peut-être la plus belle de toutes, non pas aux yeux du monde, mais aux yeux de la foi. En effet quel saint depuis la mort du Christ a été plus admirable

que saint François d'Assise, "le plus désespéré amateur de la pauvreté qu'il y ait peut-être eu dans l'Eglise," comme l'a dit Bossuet ? Tu seras pauvre sur la terre, mais riche au ciel ; il est facile de voir de quel côté est l'avantage. Notre Seigneur a dit : "Cherchez le royaume de Dieu avant tout : le reste vous sera donné par surcroît" ; voilà l'idéal de la vie du Franciscain, on n'en trouve pas facilement de meilleur. "Faites-vous des trésors dans le ciel," dit encore Jésus-Christ, car la possession des trésors de la terre n'est pas sûre, "les voleurs peuvent les enlever et la rouille peut les corrompre." Depuis le terrible incendie qui a ravagé notre ville et détruit une bonne moitié des biens de mon père, je pense souvent à cette parole, et ce soir en t'écrivant je songe que le bon Dieu a peut-être voulu me faire comprendre que la part qui restait était à mon frère, *^> et que moi je n'avais pas

(1) M. Henri Beaulac, aujourd'hui médecin aux Trois-Rivières.

à m'embarrasser des choses de la terre. Souviens-toi que le malheur est arrivé le quatrième jour après ma sortie du Séminaire. Aussi je suis décidé plus que jamais à me faire dominicain, dès que le bon Dieu m'aura rendu la santé. Tu seras franciscain et moi dominicain; nouvelle raison de nous aimer à l'exemple de saint François et de saint Dominique."

Oui, Arthur Beaulac avait réfléchi longuement dans la prière et dans la retraite ; il avait étudié et comparé.

Au milieu de notes crayonnées à la hâte, il a laissé sur des feuilles volantes un examen détaillé de ses goûts, de ses aptitudes, de ses défauts ; du bien qu'il pourrait faire, des dangers qu'il courrait, de la protection qu'il trouverait dans la vie religieuse, dans le clergé séculier, dans le monde. C'est étonnant comme il avait essayé véritablement de se connaître, comme il se jugeait sans ménagements, comme il voulait se dévouer tout entier. Quelques extraits nous donneront une idée

du genre d'enquête qu'il fit au dedans de lui-même. "Orgueil à corriger : je suis porté à croire que seules les épreuves et les humiliations d'un noviciat me donneront la victoire. — Mauvais caractère : je suis peu sociable ; je crois avoir trop de bonnes qualités ; je ne me plie pas facilement à la volonté d'autrui. — Amour de la louange et des honneurs, ou vaine complaisance. — Besoin d'une direction, d'une règle constante : je perds mon temps à des riens, je suis incapable de me conduire seul ; meilleurs développements de toutes mes dispositions par l'étude réglée."

Ces réflexions, elles n'ont pas été écrites sous la dictée d'une fausse humilité ; elles ne furent pas même couchées discrètement dans un de ces journaux intimes où l'on prétend chaque jour photographier son âme, et oii le plus souvent l'on se ment à soi-même. Non.

Le hasard seul, — ou mieux la Providence,— les a laissées choir à demi effacées dans un tiroir d'où elles viennent de sortir. Et quel désintéressement,

quelle simplicité dans cette analyse sévère, trop sévère de soi-même ! . . . Nous lisons aussi dans les notes de ce jeune homme épris d'idéal que, s'il doit rester toujours dans le monde, il gardera le célibat pour être plus parfait.

Restera-t-il toujours dans le monde?

Il espère bien que non ; mais la santé est si mauvaise !

Au milieu des contrariétés qui s'attachent à ses pas, il s'efforce de calmer son imagination, de la soumettre au joug de la raison et de la foi. Un de ses confrères nouvellement entré chez les Dominicains, et qui ne sait pas encore en quel état déplorable est la santé de son ami, l'engage à se rendre au couvent le plus tôt possible. "Malgré la meilleure volonté du monde, répond Arthur, et le plus ardent désir, tout voyage dans le genre de celui dont tu me parles est absolument impossible.

Aussi ma résolution est prise, j'irai au couvent lorsque ma plaie sera fermée.

Si le trajet est moins agréable alors,

j'aurai plus de mérite. . . D'ailleurs, c'est toujours un avantage de juger les choses froidement ; l'opinion qu'on s'en forme change moins vite, et dans le cas présent j'aurais la chance de voir la vie dominicaine dans ce qu'elle a de plus pénible et dans un moment où elle a son caractère habituel ; c'est-à-dire que je la verrai telle qu'elle est et telle que je devrai la vivre. Quant à son beau côté il est tout connu : c'est la porte du ciel. . . .Cependant je ferai le voyage le plus tôt possible, afin de fixer au plus vite ma décision. Prie donc et fais prier la bonne Sainte- Vierge pour moi, car ma santé n'est pas brillante et ma plaie semble se refuser à guérir. Si la Sainte-Vierge ne me vient pas en aide je doute fort de pouvoir revenir à la santé, puisque les remèdes semblent impuissants. Je crains fort que sans l'assistance spéciale de la Sainte- Vierge je sois obligé de recourir à une troisième opération, et alors, adieu bien de beaux projets ! Encore une fois, prie beaucoup pour moi ..."

Les vacances prolongées ne produisaient pas de changements appréciables.

Les médecins astreignaient leur patient à des soins minutieux et gênants. Résigné, dans une grande quiétude d'esprit, Arthur Beaulac employait son temps à la lecture, à la prière. Il allait fréquemment visiter ses anciens professeurs du Séminaire. Des entretiens sur les sciences, la littérature, les choses saintes, les questions d'actualité lui étaient une agréable distraction. Maintes fois aussi il retourna chez lui, nous le savons, en semant sur son passage des encouragements aux malades, des secours aux indigents. Et puis, il faisait de la musique et de la correspondance. Il écrivait à des amis plus heureux que lui, puisqu'ils étaient déjà rendus au noviciat.

Le grand bienfait que celui de l'amitié ! "Oh ! qu'il fait bon, dit saint François de Sales, aimer en terre comme l'on aime au ciel, apprendre à s'entrechérir en ce monde comme nous ferons éternellement en l'autre. . . .La perfec-

tion ne consiste pas à n'avoir point d'amitié, mais à n'en avoir que de bonne, sainte et sacrée." Le cher malade n'en voulait pas d'autre. Il tendait sans cesse vers la perfection, et ses épauchements intimes s'en allaient de préférence vers le cloître. Il trouvait là des conseils, des consolations qui le soutenaient aux heures difficiles. De leur côté, ses amis édifiés bénissaient le bon Dieu qui par l'épreuve sanctifiait si rapidement son enfant.

Le 24 décembre 1908, c'est à son confrère dominicain que Beaulac s'adresse encore ; il voudrait bien fêter Noël au monastère, mais il est si malade ! "Je t'assure que j'aurais eu un extrême plaisir à pouvoir passer la fête de Noël chez les Dominicains ; que tu dois être heureux de pouvoir le faire ! . . . . Tu peux être certain que je donnerais volontiers tout ce que j'ai et plus encore pour être à côté de toi demain, pour y vivre de la belle vie religier.se, et surtout me sentir engagé pour toujours sous le suave joug de la

pauvreté, de la chasteté et de l'obéissance. Quel plaisir pour moi si je pouvais dès maintenant et pour toujours me faire religieux ! Hélas ! mon ami, plus mon désir est ardent, plus il semble loin de se réaliser. Ma santé ne s'améliore pas, et par moments je crains que tous mes beaux rêves n'aillent avec moi-même s'ensevelir pour toujours dans le tombeau. Je ne me décourage pas du tout, mais je vois bien que mon mal est plus grave que je ne l'avais cru d'abord. . . . J'espère que tu vas prier beaucoup pour moi. Car tu sais qu'une fois guéri, je décampe tout de suite pour Saint-Hyacinthe."

Des médecins de marque furent consultés. Ils répondirent que seuls le grand air, la suralimentation, le repos absolu pourraient avoir raison de la maladie, et que sans cela c'était la mort à brève échéance. Il fallut donc s'exécuter, c'est-à-dire manger, dormir et ne rien faire. Arthur Beaulac n'était pas homme à jouir d'un régime comme celui-là. "Je trouve que cela commence

à devenir une scie," écrit-il à l'un de ses amis. "Cependant je ne perds pas courage ; quand même le bon Dieu tarderait autant à me rendre la santé que j'ai pris de temps à le servir, je n'aurais pas encore à me plaindre. Et puis cela me sauve du purgatoire." Pensées consolantes et salutaires, capables d'adoucir bien des souffrances.

Le mois de mai opère des merveilles chez nous ; mieux que toutes les panacées il relève nos malades, met du sang dans leurs joues pâlies, en même temps qu'il plonge sa lumière d'or jusqu'au plus profond de leurs âmes souffrantes.

Au printemps de 1909, en dépit du mal perfide qui n'avait pas encore lâché prise, Arthur Beaulac eut un regain de vie. A l'approche du mois de Marie, "le mois le plus beau," le petit aspirant frère prêcheur entendit résonner dans son âme les voix de l'espérance avec les louanges de la Vierge. Il écrivit alors un sermon, et, à quelque temps de là, s'improvisa, pour un soir, prédicateur

du mois de Marie. Ecoutons-le raconter lui-même cet événement :

"Je te dirai que j'ai fait un petit sermon sur la sainte Vierge, le premier soir du mois de mai. J'avais pris pour texte : "Tota pulchra es, Maria." J'ai parlé d'abord de la beauté et de la grandeur de Marie dans sa nature de Mèie de Dieu, en considérant un peu tout ce que cette incomparable dignité a fait en Marie, et quelle abondance de grâces elle a reçues ; ensuite j'ai dit quelques mots de la beauté de son âme, beauté qui lui vient de ses ineffables vertus et de sa fidélité sans pareille à Dieu.

Comme conclusion j'exhortais mon petit auditoire à imiter les vertus de ce modèle, et à redoubler de dévotion envers une mère si puissante auprès de Dieu et si tendre envers nous. J'ai parlé à peu près un quart d'heure aussi simplement que possible, car mon auditoire se composait de trois personnes de la maison qui voulurent bien m'écouter. Comme tu le vois, mes débuts dans l'éloquence sacrée ont été fort mo-

destes ; puisse la sainte Vierge me permettre bientôt de célébrer ses grandeurs devant le peuple de ses fidèles ou en face de ceux qui n'ont pas le bonheur de la connaître ! "

La sainte Vierge dut sourire en entendant célébrer ses louanges par celui qui désirait si fort parler d'elle aux foules un jour. Quant à lui, le pauvre enfant, édifier sa famille, oublier un peu ses épreuves dans des joies douces et saintes, c'était ce qu'il désirait.

Et puis, les mois radieux de l'été s'enfuirent en illuminant parfois la souffrance d'un rayon d'espoir, mais sans amener jamais la guérison. La croix s'appesantissait à la longue sur les épaules fatiguées de celui qui la portait depuis trois ans. "Tu sais, écrit-il le 3 novembre 1909, la vie que je mène n'est pas ce qu'il y a de plus gai, ni de plus intéressant. C'est méritoire, j'en conviens ; c'est une preuve de la bonté et de l'amour de Dieu pour moi, c'est vrai, et je le remercie de mes petites souf-

frances ; mais notre pauvre nature est si faible que nous sommes toujours plus portés à nous attrister des croix que le bon Dieu nous envoie qu'à l'en remercier et à nous en réjouir. De plus, à la longue la croix s'appesantit, comme un léger poids vient à nous fatiguer lorsque nous le gardons longtemps. C'est mon cas ; ma croix est presque insignifiante, mais il y a près de trois ans que je la porte, et je n'entrevois pas encore le jour oii le bon Dieu la reprendra.

Je t'assure que par moments je ne chante pas et je ne ris pas. Il y a toujours au fond ce satané vieil homme qui se lamente et qui ne veut plus souffrir ; comme si nous n'étions pas sur la terre pour souffrir, à l'exemple de Jésus. Et c'est surprenant comme ce vieux drôle trouve des moyens pour se faire entendre ! Je l'écouterais peut-être plus vite que je ne le veux, si le bon Dieu lui-même ne l'enchaînait tous les jours par de petits inconvénients. Aussi si tu ne peux m'écrire facilement, n'ou-

blie pas de faire une petite prière pour moi.

"Tu vas peut-être me trouver plus philosophe, plus chrétien qu'auparavant ; cela est dû en grande partie à un livre que j'ai acheté dernièrement : "Un Aide dans la Douleur," par l'auteur des "Avis Spirituels." Ce livre est un peu dans le genre de l'Imitation, mais il se comprend plus facilement ; c'est comme l'application des principes de l'Imitation dans les peines de la vie. Il m'a rappelé entre autres que la vie dans la souffrance n'est pas perdue, que les actions brillantes ne sont pas nécessaires au salut ; que tout ce qu'il faut, c'est l'accomplissement avec amour de la volonté de Dieu ; Fiat voluntas tua !"

C'est ainsi que tranquillement cet adolescent de dix-neuf ans pénétrait le grand mystère de la douleur dans les sublimes clartés de la foi.

Comme il savait aussi trouver dans sou cœur des choses consolantes pour

ceux qui souffraient avec lui. Il n'était pas seul, en effet, à souffrir à la maison. Le père, le frère, la tante se rendaient compte de la gravité du danger, et ils eussent volontiers été chercher aux extrémités du monde des remèdes et des médecins capables de guérir le pauvre enfant.

De temps à autre on changeait les remèdes, et les médecins aussi ; de chaque changement la cure merveilleuse était attendue. Mais, hélas ! la tuberculose faisait son œuvre, et le dévouement, et la science, et l'affection là plus vive ne pouvaient rien pour l'arrêter.

Au mois de juillet 1910, Arthur Beaulac se rendait à Montréal oii il allait consulter un médecin spécialiste, et revenait aux Trois-Rivières quelques jours plus tard, déterminé à subir l'opération.

En effet, le 25 août 1910, il écrivait de l'Hôpital Notre-Dame à son ami dominicain. Après lui avoir annoncé

A l'hôpital 41

qu'une troisième opération était chose du passé, il laissait surgir de son cœur des sentiments de la plus tendre reconnaissance envers ses gardes-malades et envers le bon Dieu. "C'est un plaisir d'être malade quand on est si bien soigné. Je suis dans un petit paradis ; moi qui croyais tomber presque dans le purgatoire. Je n'aurais jamais pensé me trouver si bien, moi surtout qui suis si capricieux, si peureux, si propre à rien : on dirait que le bon Dieu prend plaisir à me faire l'épreuve la plus douce possible pour me faire honte de ma lâcheté d'abord, ensuite pour me montrer qu'il sait bien mesurer la pesanteur de la croix à la force de nos épaules. En un mot, je suis pleinement satisfait et aussi heureux qu'un mortel peut l'être. Pourtant je suis et j'ai été précisément dans l'état que je redoutais le plus. J'ai subi une troisième opération : le chirurgien n'a pas ménagé le couteau, ni le fer rouge, je te l'assure. J'ai passé une semaine au lit et j'ai subi certains pe-

tit8 traitements qui n'avaient rien d'agréable, je te l'assure encore. Pour être court je dois te dire que le bon Dieu m'a envoyé les petits inconvénients que je redoutais à l'extrême ; et je me suis aperçu du mauvais tour que me jouait mon imagination ; ce qui me paraissait cruel et crucifiant m'a paru bien ordinaire du moment que j'ai dû m'y soumettre. Vraiment j'ai eu ici la meilleure leçon de formation qu'on puisse imaginer : un vrai petit noviciat, quoi ! Dieu soit béni ! c'est ce qu'il me fallait.

Voulons-nous connaître le secret du bonheur à l'hôpital, lisons cette lettre jusqu'au bout :

"Je t'ai dit que je fais la plus belle vie du monde : laisse-moi m'expliquer un peu, tu vas voir que j'ai raison.

D'abord, et c'est le plus important, on m'apporte la sainte Communion dans mon lit tous les matins ; peut-on désirer davantage ? N'est-ce pas que Jésus pousse l'amour et la condescendance jusqu'à la plus extrême limite ? N'est-

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ce pas qu'on peut dire qu'il est un abîme de miséricorde et d'amour ? Mon cher, je n'ai qu'un regret : ne pouvoir rendre à Jésus amour pour amour. . . Quel amour, quelle reconnaissance je devrais avoir pour Notre Seigneur. C'est bien le cas de répéter avec saint François d'Assise : "L'Amour n'est pas aimé." En outre, quand je vois ce même Jésus crucifié, suspendu sur quatre plaies, moi qui trouve si douloureux d'en avoir deux auxquelles on ne touche qu'avec une extrême précaution, je me dis : quel abîme de douleur, de patience et de résignation que Jésus ! Quel abîme de souffrance et de pénitence ! Suis-je vraiment chrétien, c'est-à-dire disciple de Jésus, moi qui souffre si peu et si mal ? Suis-je un vrai chrétien, moi qui cherche tant à prendre mes aises ? Suisje vraiment chrétien, moi qui aime si peu l'amour crucifié, le Dieu-douleur ?..."

Et la vie d'Arthur Beaulac, à l'hôpital comme ailleurs, était en parfait accord avec ses lettres. Ceux qui l'ont

visité s'en souviennent. "A l'hôpital Notre-Dame, nous écrivait un scolastique jésuite, il m'avait tellement édifié que j'amenais des scolas tiques du collège pour qu'ils pussent le connaître et l'apprécier."

Cet apôtre qui avait rêvé de grands sacrifices pour la gloire de Dieu s'était dit avec raison, au milieu de ses souffrances, que la vie dans les souffrances n'est pas perdue ; cette pensée le soutenait et consumait son cœur du feu de l'amour d vin.

Oui, le sait-on assez ? c'est un sublime apostolat que celui de la souffrance. Il faut souffrir pour les âmes, afin de mériter la persévérance des justes et la conversion des pécheurs ; il faut souffrir pour ceux qui ne veulent pas faire pénitence. Qui nous dira le nombre d'âmes arrachées à l'enfer par les pauvres malades cloués pendant des années sur un lit d'hôpital ? Quand nons traversons ces grandes salles blanches, asiles de la douleur et de la mort, son-

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geons-nous que ceux qui gisent là silencieux, oubliés du monde, peuvent être des apôtres puissants, plus puissants que des orateurs renommés ?. . . Jésus- Christ disait à Marguerite de l'Enfant Jésus : "Souffre, je t'en supplie, pour les âmes qui se perdent misérablement à cause des innombrables crimes dont elles se rendent coupables à mon égard. . . et prie afin qu'elles correspondent à mes grâces."

Les souffrances d'Arthur Beaulac, acceptées avec tant de résignation chrétienne, étaient bien de celles qui peuvent fléchir la justice de Dieu et faire œuvre d'apostolat.

"Comme tu le vois, je suis encore à l'hôpital, écrit-il le 2 septembre 1910, c'est-à-dire plus sensiblement entre les mains du bon Dieu. C'est très heureux pour moi, et je me réjouis de voir que le bon Dieu pense souvent à moi et me rend de si fréquentes visites. Et dire que j'ai été assez maladroit de lui demander avec instance une guérison

parfaite ! Te figures-tu un de tes amis qui ne voudrait pas te voir trop souvent ? Ce serait pour le moins étrange, n'est-ce pas ? Avec Jésus nous risquons souvent de jouer le rôle de cet ami singulier. Nous aimons bien la visite de Jésus, mais lorsqu'il apporte des présents ; s'il vient avec sa croix et ses souffrances, nous le recevons avec répugnance et nous souhaitons qu'il parte au plus vite ; et pourtant Jésus sur sa croix, n'est-ce pas Jésus notre plus sincère ami ? n'est-ce pas Jésus tout amour pour nous ? Prie bien pour moi ce bon Jésus, que je le reçoive avec tout l'amour qu'il attend de moi ; demande-lui de me visiter souvent avec sa bonne croix, et de m'accorder de toujours reconnaître ses bienfaits et de bien comprendre son amour .... Encore une fois, demande bien au bon Dieu de ne pas me laisser un instant sans souffrir : l'amour appelle l'amour, et celui qui ne souffre pas n'aime pas l'amour toujours agonisant, et n'est pas digne de partager la gloire de Je-

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SU8, n'ayant pas partagé ses terribles souffrances" . . . L'esprit des saints avait pénétré tout entier le cœur du jeune apôtre. Sainte Thérèse disait souvent à ses sœurs : "Ou souffrir, ou mourir." Et saint Augustin s'écriait :

"Oh ! que c'est une grande peine de vivre sans peine sur la terre ! "

Quelques jours après l'envoi de cette dernière lettre, Arthur Beaulac était aux Trois-Rivières espérant, dans un avenir prochain, recouvrer assez de santé pour entrer au noviciat des Dominicains.

En attendant ce jour trop lent à venir, il voulut vivre plus que jamais dans le renoncement ; refusant à table de prendre des desserts, portant des habits râpés, quand il avait des habits neufs dans sa garde-robe, distribuant aux pauvres l'argent de ses menues dépenses.

Des trésors de bonté, que tenait toujours en réserve son grand cœur, le

poussaient naturellement vers les pauvres et les malheureux qu'il aimait et respectait. Il ne pouvait penser sans émotions aux familles où n'entrent jamais les moindres douceurs et où manque souvent le nécessaire.

"Quand on est pauvre, écrivait-il un jour, on a du cœur, on aime ses enfants, peut-être plus que si l'on était riche, mais il ne faut guère penser aux mille douceurs de l'existence : heureux encore si la vie n'est pas trop amère. . . .

"Quand on est riche, on s'amuse, on rit, on comble les jeunes de caresses et de jouets, et trop souvent hélas ! on oublie le pauvre. Combien de bonnes gens donneraient moins de gâteries au petit roi de la maison, s'ils savaient que tout près peut-être, d'autres enfants n'ont soupe qu'à demi et demain mangeront Dieu sait quoi !"

Il respectait les malheureux : "Il est un devoir, dit-il, plus strict envers les malheureux que l'aumône, c'est le respect. Il arrive assez souvent que

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des gens sans cœur et sans cervelle rient de l'habit usé d'un pauvre, de la difformité d'un infirme, ou, ce qui est le pire de tout, s'amusent aux dépens d'un idiot". . . . Ces sortes de manquements à la charité et au simple savoirvivre l'indignaient.

L'amour du prochain exaltait cette âme sensible et généreuse ; les oeuvres sociales l'attiraient. Arthur Beaulac se mit au travail. Pour un convalescent qui sortait de l'hôpital, épuisé par l'épreuve d'une opération et par une Ion gue maladie, le repos s'imposait. Mais l'apôtre était si fatigué de l'inaction, et il craignait si fort de se traiter trop mollement !

Convaincu que l'enseignement peut être un moyen très efficace d'apostolat, il accepta d'abord la charge de professeur de musique que lui offrait le Séminaire des Trois-Rivières. Musicien distingué, il avait de plus le don et la passion de l'enseignement soua toutes ses formes.

C'était à l'automne de 1910, au lendemain du Congrès eucharistique de Montréal. Gerlier, alors président de l'Association catholique de la jeunesse française, était venu faire une visite aux Trois-Rivières et avait naturellement réchauffé le zèle de la jeunesse trifluvienne. Beaulac, on le pense bien, ne put échapper à l'enthonsiasme universel. L'un des plus empressés à la réorganisation du cercle Laflèche, il se mit tout de suite à préparer, pour ses jeunes amis, une série de conférences apologétiques qui devaient avoir pour titre principal "La Foi et la Raison". Il faisait là preuve de clairvoyance. Sont-ils rares les jeunes gens qui, au sortir de l'école, ferment pour toujours leur catéchisme et tombent dans une profonde ignorance des vérités élémentaires de la foi, de la science des sciences? Sont-ils rares ceux qui se laissent prendre à la perfidie d'une première objection ? L'apologétique, ou mieux les simples leçons de catéchisme, présentées, autant que faire se peut.

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sous une forme attrayante, ne sauraient occuper une place trop large dans nos cercles d'étude. Malheureusement Beaulac dont la santé demeurait languissante, et qui multipliait chaque jour ses occupations, ne put mener à bonne fin son projet. ^^*

Désireux d'apporter sa part d'apostolat, au moyen de la bonne presse, il fonda dans le Bien Public le "Coin des Jeunes," auquel toute la jeunesse de la région capable de tenir une plume était invitée à collaborer, et, en bon capitaine, il paya bravement de sa personne.

"Pendant plusieurs mois, sans interruption, deux fois la semaine, malgré les fatigues et la maladie, il y écrivit toutes sortes d'articles, alternant le sujet sérieux avec les "Coups de Griffes." Directeur il devait solliciter la collaboration malheureusement trop rare, rem-

(1) Voir ce que pensait de l'importance des études religieuses Jules Vallerand, un autre jeune trop tôt disparu, dans les Propos Canadiens de l'abbé C. Boy, au chapitre : "Une âme de jeune."

plaçant par ses écrits les articles qui faisaient défaut. *^' "

Les sujets les plus pratiques passèrent sous sa plume *^^ toujours alerte.

Il dit aux jeunes de fuir l'alcool qui détruit la santé, le talent, la fortune, le bonheur : "Jeunes gens voulez-vous être heureux ? soyez tempérants, et même, si vous en avez le courage, ne prenez jamais un verre de liqueur enivrante. C'est dans la jeunesse que l'on doit contracter de bonnes habitudes.

Que la tempérance soit pour vous affaire de conviction, de raisonnement ; n'ayez pas honte, mais faites-vous plutôt une gloire de refuser un verre de boisson. Surtout, chers amis, ne prenez jamais d'alcool pour vous amuser ; c'est un bien vilain jeu; mieux vaudrait jouer avec le feu." Puissent les jeunes qui liront ces lignes ne jamais oublier les conseils du jeune apôtre.

(1) Lettre d'un de ses compagnons d'apostolat.

(2) Il écrivit ordinairement sous le pseudonyme de Jean-Baptiste.

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Il prêche l'économie à tous, même à ceux qui hériteront demain des trésors de leur père. Qui dans sa jeunesse ne fut économe ne saura pas, plusjtard, conserver un héritage, encore moins le faire fructifier. Il insiste particulièrement, dans une série d'articles, sur la nécessité pour les jeunes d'économiser leur temps ; il combat la "paresse de l'esprit." C'était mettre le doigt sur une plaie d'autant plus dangereuse qu'on la croit moins grave. Que de fautes de paroles et d'actes, que de mauvaises habitudes contractées dans les heures perdaes ! Et puis, lapathie de nos jeunes gens pour les choses de l'intelligence ne les a-t-elle pas souvent empêchés de donner la mesure de leurs talents ? Les Canadiens français ont des aptitudes naturelles générales qui ont étonné les observateurs, et cependant bien peu d'entre eux s'élèvent audessus de la médiocrité, cela souvent parce qu'ils n'ont pas le souci des études théoriques et parce que le travail prolongé, qui n'est pas de stricte ri-

gueur pour apporter le pain quotidien, leur répugne. Grands fumeurs, grands conteurs, grands rieurs, ils perdent agréablement leur temps. Encore une fois, si les intérêts moraux étaient toujours sauvegardés dans ces heures perdues. ... Et cette paresse de l'esprit, si commune chez nous, devient de plus en plus un péril national. Combien de choses déjà nous avons perdues à cause de notre apathie et de notre ignorance! Beaulac parlait avec la sagesse du vieillard quand, dans le "Coin des Jeunes", il disait à ses amis : "Nous n'avons pas assez d'énergie pour nous renseigner sur les multiples questions qui s'agitent dans notre pays. Et pourtant il y en a de fort importantes : langues, écoles, franc-maçonnerie, réciprocité, marine, impérialisme, pour ne citer que les principales. Quel bonheur pour le Canada si tous les jeunes gens cherchaient à se former des idées saines sur tous ces sujets dont l'influence sera si grande sur nos destinées nationales et religieuses !"

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Maïs l'activité de Beaulac ne se bornait pas là. Le 22 novembre 1910, il expliquait à un de ses amis jésuite pourquoi il n'avait pas répondu plus tôt à ses lettres. Après avoir énuméré brièvement les travaux dont nous venons de parler, il continuait : ''Ces multiples occupations m'auraient laissé quelques loisirs, même avec la visite quotidienne du médecin, mais mes soirées elles-mêmes étaient requises, et par les "Vues animées." Je gage que tu es joliment surpris de cet aveu. Eh bien!

oui, je suis allé, et très souvent, au cinématographe, mais je t'affirme que, pas une seule fois, je ne l'ai fait par plaisir. J'avais généralement un ou deux compagnons, et nous prenions note des saletés que nous y voyions : l'un des théâtres a été fortement censuré dimanche par M. le Curé ; et l'autre a promis d'être beaucoup plus sévère dans le choix de ses vues". . . .

Au moins quatre fois par semaine, notre jeune apôtre se rendait ainsi au théâtre avec un ou plusieurs amis, et

poursuivait son enquête. A son retour chez son père, au milieu de la nuit le plus souvent, il mettait en ordre ses notes et rédigeait ses observations.

Avec quel soin, quelle délicatesse de conscience tout était fait. En écrivant ces lignes nous avons sous les yeux le compte rendu de son enquête. Il y aurait là de quoi faire un petit volume.

Nul doute que le cinématographe, invention merveilleuse des temps modernes, utilise pour le bien peut rendre de grands services. C'est un incomparable instrument de vulgarisation. Et cependant que sont aujourd'hui en général nos "vues animées" ? Des endroits oii les enfants, jeunes et vieux, vont perdre leur temps, leur argent et parfois compromettre leur salut. La plupart de ces théâtres s'occupent fort peu d'instruire ; le succès financier est ce à quoi ils visent avant tout le reste.

C'est pourquoi Beaulac avait entrepris une enquête dans les théâtres de vues animées des Trois-Rivières. Il avait même projeté une campagne d'épura-

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tion du même genre dans les principales villes de la province de Québec.

Le plan, s'il n'était pas facilement réalisable, portait au moins la marque de l'apôtre.

On le voit, Arthur Beaulac ne s'était pas confiné dans le domaine de l'ascétisme. Il se disait qu'il existe mille manières d'être apôtre et qu'il importe, autant que possible, de n'en négliger aucune.

Modeste, discret, il travaillait sans se soucier de la louange des hommes.

A part quelques amis intimes, des compagnons de collège, qui connaissait alors Arthur Beaulac ? Du reste, au cours de cette activité inlassable, il n'avait pas perdu de vue la nécessité de la prière et du bon exemple. " Levé de bonne heure, dit un de ses compagnons d'apostolat déjà cité, il venait, de loin, à la cathédrale, entendre la messe de sept heures et y communiait. Je me rappelle même que plus d'une fois il arriva à l'église pour

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la mes8e de six heures, afin d'avoir toute la messe suivante pour son action de grâces. Mais le plus souvent il n'entendait que la dernière messe pour ne sortir de l'église que vers les huit heures et demie. Il était beau de le voir prier, immobile, oubliant qu'il était au milieu de la foule, ne se laissant distraire par aucun bruit.

Bref, le jeune apôtre préparait dans le travail, la prière et le sacrifice " la victoire de Dieu," dont parle S. G. Mgr des Trois-Rivières dans sa Lettre pastorale sur l'Action catholique.

Après tout cela, il serait superflu d'ajouter qu'il ne perdait pas son temps. Cependant, convaincu qu'il n'était qu'un serviteur inutile, il écrivait : *' Je ne fais rien ou presque rien. J'espère bien qu'une fois religieux la règle me donnera le temps nécessaire aux affaires importantes." Poussé continuellement par le besoin de se dévouer, de consacrer toutes ses journées au travail pour Dieu sans en perdre un ins-

tant, le soir venu, il n'était pas satisfait de lui-même et croyait n'avoir rien fait.

Pourtant il était encore loin d'avoir recouvré entièrement la santé. Une lettre du 23 février 1914 à l'un de ses amis, scolastique jésuite, le dit assez clairement : "Je suis faible plus que je ne croyais. . . .Franchement j'ai craint de m'aliter à certains moments. Heureusement tout est entré dans l'ordre et je suis devenu plus prudent (pas trop !) et je crois que cette fois je vais être dompté. A force de corrections les pires tempéraments s'améliorent.

Je ris, mais je ne devrais pas rire. Ma longue maladie m'a considérablement affaibli. Les forces que j'aurais dû amasser pendant ma croissance je les ai dépensées dans la lutte contre mon mal. Je suis donc, plus que tout autre, exposé aux coups de ces terribles microbes qui n'épargnent pas même leurs meilleurs amis. Je vous avoue-

rai sans détour que je redoute beaucoup la tuberculose; je suis si faible et j'ai déjà un si mauvais rhume". . . .

Mais si sa perspicacité l'empêchait de s'illusionner sur le sérieux de sa guérison, des vues surnaturellet<,conservaient toujours chez lui le calme du juste.

"Toutefois, continue-t-il, n'allez pas croire que je suis démoralisé, que je me fais des idées noires ; pas le moins du monde ; car, entre nous, je vous assure que la possibilité de mourir dans deux, trois, cinq et dix ans ne m'émeut pas fort. Moins peut-être que vos sermons devant le P. Provincial ! Et puis, une fois le voyage décidé, à tout prendre, pourquoi craindre et lambiner ? Pourquoi tant de manières avec le bon Dieu ?".... Ici le malade s'arrête, songe un peu et s© dit qu'il est peutêtre présomptueux ; avec une pointe de bonne humeur, il poursuit : "N'empêche que je changerais peut-être d'avis si la mort se présentait tout à coup.

Vous connaissez les promesses des Apôtres à Notre Seigneur de ne jamais l'a-

bandonner : c'était à table, le danger était loin. En face du péril, serais-je plus calme que saint Pierre ? Il est permis d'en douter sans manquer à la charité, n'est-ce pas ? Comme il y a loin des paroles aux actes ! Il est facile et agréable de dire dans un moment de ferveur : Mon Dieu, je vous aime plus que tout ce que j'ai de plus cher. Si le bon Dieu nous demande une preuve de cet amour, nous ne la lui donnons qu'avec impatience et regret. Heureusement qu'il sait faire violence à notre nature et nous enseigner la vie véritable et la "voie royale" de la croix qui conduit au ciel. C'est du moins la grâce qu'il m'a faite". . . .

L'hiver avec ses glaces, ses tempêtes et ses longues nuits, s'en était allé encore une fois ; un peu mélancolique, le pauvre malade voyait revenir le printemps: "Malgré les sourires du printemps, ma santé reste maussade; tout renaît dans la nature et moi on dirait

que je m'en vais Ceci ressemble,

dit-il en plaisantant, aux lamentations

de la Semaine-Sainte." Ses forces, en effet, diminuaient lentement, et continuellement. Le travail lui devenait parfois presque impossible ; il essayait alors d'oublier un peu son mal dans les harmonieuses distractions de la musique. Toutefois ce n'était pas de l'engourdissement ni de l'ivresse qu'il cherchait. Son esprit très souple s'était plié avec succès aux études musicales comme aux autres études, mais jamais il ne s'était laissé énerver par ces accords mois et rêveurs si chers aux incomprises et aux névrosés. Pas plus qu'une certaine littérature romantique, les productions musicales de décadence n'avaient pu alanguir le regard de ce jeune homme et lui arracher des soupirs tendres et larmoyants.

Epris des œuvres classiques et saines, il affectionnait particulièrement la musique grave, et la musique religieuse surtout. S'il fût devenu dominicain, ses connaissances musicales eussent certainement été précieuses pour sa communauté.

Quoi qu'il en soit, toutes les harmonies des maîtres ne pouvaient remplacer chez lui les douceurs du cloître. "J'aime bien la musique, écrit-il le 12 mai 1911, je l'aime tellement que je me passerais de manger pour entendre un concert comme celui de l'Immaculée Conception il y a quelque temps ; mais la musique, est-ce là un idéal, est-ce la vie ? Pas pour moi, car j'ai connu quelque chose d'infiniment meilleur et qui a pris mon âme toute entière. Comme vous, frère, j'ai rêvé des joies austères du cloître, des jours heureux passés loin, bien loin du monde, seul, cœur à cœur avec Jésus ; puis des travaux doucement pénibles entrepris pour sa gloire et son amour. Comme tout cela est loin aujourd'hui! J'espère toujours, mais, tel un mirage, au moment oii je crois le tenir, mon idéal toujours recule. Mon exil se prolonge ; et ce n'est pas la musique la plus délicieuse qui me peut faire oublier la patrie. L'espérance fait vivre et j'espère toujours me faire religieux."

Si l'espérance demeurait, la lutte contre la tuberculose n'en était pas moins ardue. ''Absolument épuisé," il dut se résoudre bien à contre-cœur, vers la tin de juillet 1911, à se mettre au repos complet, même à s'aliter. "Je me suis mis bravement au lit, dit-il ; je m'y suis embêté ferme, mais j'ai mangé presque comme un bûcheron et j'ai engraissé, chose qui ne m'était pas arrivé depuis longtemps. A part cela le "rhume" a subi un rude assaut ; je crois que je vais le mettre dehors avant longtemps. Actuellement je me repose encore, c'est-à-dire que je passe la journée à ne rien faire ; après la peine de mort c'est le pire supplice que l'on puisse subir." Et, comme presque toutes ses lettres, celle-ci se termine par un acte de conformité à la volonté du bon Dieu : "Il est clair que mon inactivité est ma vocation du moment. Puis il y a tant de choses que l'on peut faire, même quand on est forcé de rester au repos. Et je me dis que si malgré moi je suis obligé de rester dans le monde.

le bon Dieu le fait à dessein et pour mon bien. Cela suffit : le bon Dieu n'a pas de compte à me rendre ; mais il me demandera un jour ce que j'aurai fait pendant ma vie, et non pas si j'avais de la santé, si j'ai eu des succès, etc. Hélas ! cette théorie bien simple est parfois très dure à mettre en pratique, et l'on oublie trop souvent par malheur que c'est par l'humiliation et la souffrance qu'on entre dans la gloire ; que le temps de l'épreuve est le temps du mérite ; que l'on récolte bientôt dans l'allégresse ce que l'on a semé dans les larmes ; il faut que chaque instant le bon Dieu nous rappelle que c'est lui qui nous éprouve, qu'il compte nos peines, et surtout il faut qu'il nous donne la force de supporter la souffrance et l'adversité." Ces paroles si chrétiennes et si vraies d'un jeune homme de vingtun ans ne seront-elles pas un baume pour les malades qui liront ces lignes ?

Les vacances d'été allaient bientôt se terminer. Faudrait-il remettre à 1912 le départ pour le couvent, et accepter encore d'ici là l'enseignement de la musique au Séminaire des Trois-Rivières ?

Voilà des questions que se posait Arthur Beaulac. L'état de sa santé, bien qu'un peu amélioré, n'était pas très rassurant, et à la maison paternelle on lui conseillait de ne pas partir avant la guérison complète ; on lui représentait qu'agir autrement serait une grave imprudence ; d'aucuns étaient d'opinion que le plus sage serait d'essayer la vie du grand séminaire. Tiraillé par ces sentiments divers, fatigué par la maladie, poussé par son vif désir d'aller au cloître le plus tôt possible, le pauvre enfant voyait venir la fin des vacances avec anxiété. Il s'en ouvrait alors à ses amis de Montréal et d'Ottawa, et demandait instamment le secours de leurs prières.

Mais le mois de septembre arriva et le malade crut un instant toucher à la guérison. Il n'en fallut pas davantage

pour décider une tentative suprême.

Le 12 septembre 1911, heureux, il écrivait à son ami dominicain : "Mon cher ami, je pars dans une heure pour le couvent de St-Hyacinthe. Prie bien pour moi, que le bon Dieu m'éclaire et qu'il me donne ensuite la grâce très précieuse de la persévérance. J'espère être bientôt ton frère en saint Dominique". ... Il partit en effet pour St- Hyacinthe avec la volonté bien arrêtée de n'en revenir que dominicain.

Cependant, croire qu'Arthur Beaulac quitta sa ville natale et la maison paternelle sans regrets, serait ne pas bien connaître la belle âme du jeune homme qui aimait comme surent aimer les saints. En quittant ce petit coin de terre où il avait grandi, entouré de chaudes affections, il abandonnait ce qu'il comptait de plus cher au monde.

Combien de vocations sont perdues par égoisme et par un amour du foyer mal entendu ! Arthur accomplit vaillamment ce sacrifice ; depuis son enfance il s'était habitué au sacrifice.

68 LA VOIE BOYALE

Mais, l'inquiétude des siens n'avait pu lui échapper, au moment du départ.

Aussi dès le lendemain de son arrivée au noviciat, il écrivait à son père l'une de ces lettres faites pour calmer les alarmes et adoucir les ennuis : "Mon cher père, je suis arrivé hier soir à 9.33 heures. J'ai été reçu comme "l'enfant de la maison." Ce matin j'ai mangé des œufs au miroir ; Henri appelle cela des œufs brouillés, mais peu importe, j'ai mangé comme chez nous et j'ai bu du café avec du lait et du sucre. Donc sous le rapport de la nourriture soyez tranquille : nous mangeons maigre, mais suffisamment, et surtout des aliments parfaitement appropriés à notre vie. J'ai assez bien dormi malgré l'étourdissement que m'avait causé le voyage et surtout la voiture, de la gare au couvent : il y avait des cahots qui me faisait littéralement lever de trois ou quatre pouces : je vous parlerai de cela et nous rirons quand vous viendrez. Le lit est dur mais sans exagération ; cette nuit je ne trouverai

plus de différence avec mon lit de la maison. Donc soyez tous tranquilles"... Puis il finissait en demandant des prières.

L'arrivée de cette lettre fut un événement à la maison. Il n'était parti que depuis deux jours, mais les heures avaient été si longues depuis ce tempslà !

Le 15 septembre, Arthur écrit de nouveau. On devine ici que le père n'était pas encore tranquille : "Mon cher père, vous me demandez de vous dire au juste comment je suis, je vais vous le dire. J'espère que cela va vous mettre à l'aise pour l'avenir. Hier j'ai passé une mauvaise journée. . . . Après souper j'étais bien ; je me suis endormi vers neuf heures ; je me suis éveillé à 1.53 heure pour les Matines et je me suis remis au lit vers 3 heures. Je me suis immédiatement rendormi pour jusqu'au second lever, à 5.40 heures. C'est-à-dire que j'ai dormi aussi bien qu'à la maison et plus longtemps-

C'est un grand point de gagné, car plu. sieurs ne se rendorment que très difficilement après les Matines." Comme il voulait bien calmer toutes les inquiétudes de son père ! . . . .

Le 18 septembre, lame débordante de joie, il annonce la grande nouvelle : "Mon cher père, j'ai subi un petit examen cet avant-midi. On m'a interrogé sur les raisons qui me faisaient entrer ici, sur mes connaissances des devoirs de la vie religieuse, et de la vie dominicaine en particulier ; et finalement on m'a fait traduire en français deux phrases latines du bréviaire. J'ai répondu de mon mieux à toutes ces questions ainsi qu'à celles prescrites par les Constitutions de l'Ordre. Tout à l'heure, le Père Maître m'a informé que j'étais accepté et qu'en conséquence je recevrais l'habit de saint Dominique mercredi soir, le 20, à 8 heures, après Complies."

Voir son père à cette cérémonie eût été un bonheur pour lui, cependant

il ne voulait pas être égoïste, "Je vous écris au plus tôt pour vous faire savoir à temps l'heureuse nouvelle. Si vous pouvez venir à cette cérémonie j'en serai très heureux. Toutefois, si cela vous dérange, n'allez pas vous imposer une corvée inutile .... Je ne serai nullement mortifié de votre absence."

A partir du 20, il aura comme patron un grand saint et un saint dont l'histoire n'est pas banale : "En même temps que l'habit religieux, je recevrai un nouveau nom ; je m'appellerai à l'avenir Frère Gilles. Je ne porterai que ce nom jusqu'à ma profession, dans un an, alors que je reprendrai mon nom de famille tout en gardant celui-là.

Mon patron était un médecin qui avait vendu, par écrit, son âme au diable, tout comme Faust. Au bout de sept ans, la sainte Vierge lui envoya un chevalier bardé de fer qui lui cria :

"Change de vie !" Effrayé, il se convertit, et, au bout de quelques années, la sainte Vierge lui fit remettre par le

diable le pacte qu'il lui avait signé. Il se fit religieux et devint aussi fervent qu'il avait été méchant. Il mourut en 1265. On le regarde comme un des plus grands saints du Portugal". . . .

Le 20 septembre, Arthur Beaulac revêtait l'habit dominicain. Quel beau jour que celui-là ! Enfin, la vision si souvent entrevue et si souvent évanouie était devenue une réalité. C'était bien le costume des fils de saint Dominique, c'était bien le cloître avec son silence, son recueillement et ses psalmodies.

Dans son exultation Arthur n'oubliait pas sa famille ; il écrivait et donnait dans ses lettres des détails multiples sur la vie claustrale. On aimait tant, à la maison, à suivre de loin le petit novice à chaque heure du jour et de la nuit ; son absence devenait ainsi moins pénible. Lui, afin de faire mieux apprécier l'étendue de son bonheur et de dissiper les craintesdeceuxqui redoutaient pour sa santé les rigueurs de la règle, il disait comme cette règle sait s'adapter aux

besoins des âmes, sous l'impulsion de la charité : "Je suis donc ici tout à fait chez moi, écrit-il le 27 septembre. Ce n'est pas un lieu de fête ou de piquenique, non, loin de là ; mais il ne faut pas non plus s'imaginer que je suis dans un lieu de supplice oii je souffre et je suis malheureux. D'abord, notre Ordre est avant tout destiné à procurer le salut des âmes par la prédication (et tout ce qui s'y rattache) ; donc toute notre vie doit être une préparation à ce saint ministère. . . . Nous faisons des prières et des pénitences, en autant que cela peut procurer plus facilement le salut des âmes, en favorisant la prédication ; dès qu'elles lui deviennent contraires on les supprime .... Donc je me ménage tout comme celui qui veut faire un long voyage. En second lieu, le Père Maître me surveille de près et me traite avec la bonté d'un véritable père ; j'ose dire qu'il s'intéresse à moi autant que vous le faites, et il m'a averti que si quelque chose ne m'allait pas de le lui rapporter immé-

74 LA VOIE ROYALB

diatement. Le Père Prieur m'a dit la même chose l'autre jour. Bref, j'ai ici tous les meilleurs soins que peut donner la plus exquise charité. Encore une fois, soyez absolument sans inquiétudes, je dis plus : soyez contents, heureux, joyeux comme je le suis, comme on doit l'être quand il arrive du bien à ceux qu'on aime."

Le cher enfant était heureux, très heureux. Il priait, chantait les louanges de Dieu, loin du monde ; puis il se sentait dans une seconde famille. Les maisons religieuses sont bien de véritables familles où ceux et celles qui ont tout quitté pour suivre le Maître, retrouvent un père, une mère, des frères, des sœurs. Et puis, Arthur dans le cloître, c'était l'oiseau dans l'air, qui vole et chante sans se lasser. Il avait trouvé son élément ; son âme du moins l'avait trouvé. Hélas ! pourquoi ce bonheur devait-il être si court ? "Demandez à Notre-Dame du Saint-Rosaire que j'aie une santé suffisante pour faire un saint religieux," disait-il au lendemain de son

AU EOVICIAT 75

entrée au noviciat. Cette grâce de la santé si ardemment désirée, la Vierge ne devait pas l'accorder à son serviteur ; elle lui ménageait d'autres faveurs.

Le 2 octobre, le petit novice écrivait à son père : "Le médecin est venu me voir aujourd'hui. Il m'a ausculté et examiné longuement ; il est plutôt pessimiste. Le Père Maître m'a dit qu'il croit que je suis tuberculeux. Je suis assez mal depuis quelques jours. Les mesures de prudence humaine étant prises, je vais faire une neuvaine à la Sainte-Vierge, et je m'en viens vous demander de vous joindre à moi. Car je vous avoue franchement que je compte bien plus sur la prière que sur les médicaments .... 77 faut que je guérisse.

"Cependant n'allez pas vous alarmer et vous faire des idées noires ; je vous assure que ça ne m'émeut pas énormément et que je m'en vais dormir en toute tranquillité cette nuit",

Cette tranquillité elle n'était pas aus-

si complète qu'il le croyait, ou qu'il s'efforçait de la manifester pour ne pas effrayer son père. Cela semble évident à la lecture d'une lettre écrite le lendemain, 3 octobre, à son ami scolastique d'Ottawa : "Mon cher ami, c'est un cri de détresse que je viens te faire entendre. Hélas ! toujours la santé qui ne va pas ! . . .Les choses semblent vouloir mal, très mal tourner. H y a juste trois semaines que je suis arrivé, et dès hier on a dû faire venir le médecin. Il m'a trouvé dans un bien pauvre état. Le Père Maître m'a dit que, d'après l'examen médical, je suis tuberculeux, et qu'il n'y a pas ou à peu près pas de chances de guérison. Tu comprends comme j'ai été mal à mon aise à cette nouvelle ; non pas certes que je redoute la mort, bien au contraire ; mais que faire d'un tuberculeux dans un Ordre qui vit de charité ?... .Du moins, je t'assure que je ne veux pas lâcher pour aucune considération ; de moi-même je ne partirai jam.ais d'ici. Mais je ne suis pas seul dans cette affaire. . . .

Eh ! mon cher, si tu savais comme cette pensée m'efifraie. Partir ! Partir d'ici !"

Le malade avait été dispensé, bien contre son gré, de l'office de la nuit, de l'abstinence, des travaux manuels. Et tous ces ménagements amélioraient bien peu les choses. La faiblesse devenait alarmante et la toux plus fréquente.

Enfin, le 12 octobre, il fallut bien écrire toute la vérité aux Trois-Rivières : "Mon cher père, il y a juste un mois que je suis ici et déjà il me faut songer à partir. Ah ! si vous saviez comme cela me fait de la peine. Vraiment c'est le plus grand malheur qui me pouvait arriver, non pae à cause de la tuberculose dont je suis atteint, car cela me laisse plutôt indifférent, mais à cause du sacrifice terrible que je devrai faire en laissant le couvent.

Avoir eu à choisir entre ce départ et la mort sous n'importe quelle forme,j'aurais joyeusement choisi la mort.

Hélas I je n'ai même pas cette dernière

consolation : je dois boire le calice ! Mon Dieu, soyez béni et que votre volonté soit faite !"

Il est beau ce Fiat prononcé amoureusement par celui qui était écrasé sous le poids de la croix. Va, cher enfant ; tu avais rêvé d'être religieux, prêtre, missionnaire, de convertir des âmes par ta prédication ; va souffrir pour elles, va mourir pour elles. En peu de jours tu auras fourni une longue carrière. Ya, Dieu le veut.

Il partit. Le 19 octobre, Arthur quitta le noviciat en pleurant. Mais cet asile monastique auquel il était attaché déjà par toutes les fibres de son cœur, qu'il n'avait fait qu'entrevoir dans un éclair de bonheur, il le quittait avec l'espoir d'y revenir bientôt. Et les Pères, en le voyant aller, durent éprouver de la tristesse, et se dire, sans doute, que cet enfant, avec de la santé, eût pu devenir un savant, un saint religieux.

Aux Trois-Rivières, enfermé chez son père, il vécut dans la retraite et dans la prière, faisant, autant que ses forces le lui permettaient, des lectures pieuses. Le 27 novembre 1911, cinq semaines après son retour du noviciat, il écrivait : "Je me soigne le mieux possible, je tâche de m'occuper suivant mes forces. De ce temps-ci, je lis le "Traité de l'Amour de Dieu" de saint François de Sales, et j'attends le bon plaisir de Dieu."

Il aurait pu ajouter que son amour du bon Dieu croissait de jour en jour. "Malgré les alternatives de mal et de mieux", malgré son extrême débilité, il se rendait chaque matin à l'église, afin d'y entendre la messe, d'y recevoir la sainte communion. Ni le froid, ni la neige ne pouvaient l'empêcher de sortir tous les jours, et Dieu sait au prix de quels sacrifices, de quels efforts. <^^

(1) Après son retour du noviciat, Arthur Beaulac récita chaque jour, tant qu'il put lire, le petit office de la sainte Vierge. (Note de l'auteur. )

Bel exemple pour les jeunes ! Reproches silencieux, mais éloquents, à ceux qui, forts et bien portants, tout près de l'église, dorment paresseusement dans leur lit, quand la cloche les convie à la prière et à la table sainte.

Le mal, la terrible tuberculose épuisait sa victime, et le malade devinait que sa fin approchait. En songeant à la mort, il éprouva un jour quelque chose des angoisses et de la résignation du Sauveur à Gethsémani : "Ce n'est pas sans raison, dit-il le 26 janvier 1912, que tu me recommandes la constance dans l'épreuve. Ah ! mon cher, si tu savais comme je souffre !

Car il semble bien que je vais mourir de la maladie dont je suis atteint. On a beau vouloir être courageux, cette pensée à quelquechose de terrible.

Mais que la volonté du bon Dieu s'accomplisse, car il ne peut vouloir que mon bien.... Prie pour moi, mon cher : tu vois que j'en ai besoin. Demande à la sainte Vierge de m'aider à me sanctifier par mes souffrances. Ceci est

peut-être trop demander, car sanctifier un pécheur comme moi, cela doit être un grand miracle.. Prie bien pour moi, que je sois généreux dans la souffrance, que je sois toujours bien attaché à la croix de Jésus. Oh ! c'est dur la croix, mais puisque c'est par elle qu'il faut aimer et suivre Jésus, demande que je la porte avec courage et amour".

Cette lettre fut probablement la dernière qu'il écrivit. Un mois après, il prenait le lit pour ne plus se relever. Il était rendu à la dernière étape de sa course, au crucifiement. Impossible d'aller à la messe, impossible de recevoir tous les matins la sainte communion. Quel sacrifice pour ce fervent disciple de Jésus-Eucharistie ! Et, chose admirable, malgré toutes ces épreuves réunies, il ne laissait jamais paraître le moindre signe d'impatience.

Pour ceux qui le visitaient il avait toujours des mots aimables, édifiants, et un bon sourire. Dieu sait si ces mots aimables et ce bon sourire étaient vo-

lés à la douleur ! La tuberculose *^' de la gorge et des intestins ne lui donnait pas un instant de repos. Avant même de prendre le lit, il écrivait : "J'ai des douleurs atroces et presque continuelles."

Et le mal qui avait fini par terrasser ce jeune homme de vingt-deux ans, l'étreignait chaque jour de plus en plus étroitement. Dans la dernière semaine d'avril,les crises douloureuses devinrent plus fréquentes, la respiration plus courte et plus pénible, le pouls plus irrégulier et plus faible. Le 26 avril, le malade demanda lui-même les derniers sacrements. Muni des secours de l'Eglise, le jeune apôtre, l'apôtre de la

(1) Des lecteurs, partisans outrés de la liberté, diront peut-être : "Encore une victime de l'internat!" Qu'ils soient prudents. Arthur Beaulac, au cours de toutes ses études classiques, prit ses trois repas quotidiens dans sa famille ; il coucha de même continuellement chez son

F ère, le temps de sa rhétorique excepté. Nous avons déjà dit, il avait une santé délicate qui le prédisposait à la tuberculose, et il ne sut pas toujours assez se mettre en garde contre la redoutable maladie, {Note de l'auteur.)

souffrance, pouvait en sécurité attendre sa récompense. Le 29 au soir, entre onze heures et minuit, il dit à son père : "Papa, je vais mourir bientôt — Oh ! non ! reprit le père désolé — Oui, oui, reprit Arthur, je m'en vais. Demain est la fête de sainte Catherine de Sienne, la patronne principale du Tiers- Ordre dominicain, je mourrai demain." Le père comprit que l'heure du sacrifice suprême allait sonner, et il se retira pour pleurer. Vers une heure du matin, Arthur fit approcher son père tout près de son lit et le pria de réciter avec lui le Salve Regina. Celui qui aima tant la sainte Vierge pendant sa vie, avait raison de compter sur elle au moment de sa mort, au sortir de l'exil. La prière terminée, il regarda tranquillement autour de lui, et dit presque tout bas mais distinctement. "Merci, mon cher père, pour tous vos bienfaits, pour l'affection que vous m'avez sans cesse prodiguée. Vous avez été pour moi le meilleur des pères. Et vous aussi, ma chère tante, qui avez été si bonne pour

moi, merci ! Dans l'autre vie je n'oublierai pas ceux qui m'ont aimé .... Ne pleurez pas. . . Quand je serai mort priez pour mci, communiez pour moi...

Je vous en prie tous, aimez le bon Dieu de toute votre âme, de toutes vos forces. Ah ! comme le bon bon Dieu n'est pas aimé dans le monde, lui qui a tant aimé les hommes !. . . . Si l'on savait tout ce qu'il y a de douceurs indicibles dans le service du bon Dieu !" ^^^

En prononçant ces dernières paroles il avait soulevé vers le ciel ses bras décharnés, et une lumière surnaturelle avait éclairé sa figure pâle. Mais ce discours articulé péniblement, syllabe par syllabe, l'avait épuisé complètement. Il respirait à peine ; une sueur abondante couvrait son front ; ses extrémités étaient froides. La récitation du chapelet fut commencée. Arthur répondit aux premières dizaines, puis ses lèvres cessè-

(1) Ces paroles sont rapportées à peu près textuellement. Les personnes présentes à cette scène n'ont rien oublié. (Note de l'auteur. J

rent de remuer ; il ouvrit les yeux, les fixa au pied de son lit, sur une image de l'Auge gardien, les referma, et tranquillement rendit le dernier soupir.

L'horloge venait de sonner deux heures dans le silence de la nuit. Le petit Tertiaire de saint Dominique était mort au bras de la Vierge, sous le regard de son Ange gardien, au matin de la fête de sainte Catherine de Sienne.

Bienheureux ceux qui meurent dans le Seigneur.

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