MADAME LA MARQUISE DE PENAFIEL
portratts.
Un an après mon arrivée à Paris, les paisibles jours que j'avais passés à Cerval, avec Hélène, me semblaient un songe, songe frais et fleuri, qui contrastait trop tristement avec mes impressions nouvelles , pour que j'y reportasse souvent ma pensée. De ce moment aussi, j'acquis cette conviction : que
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la prétendue douceur des souvenirs est un mensonge ; dès qu'on regrette le passé, les souvenirs sont pleins d'amertume, et, par cette comparaison même, le présent devient plus odieux encore.
L'éclatant refus d'Hélène m'avait profondément blessé dans mon amour et dans ma vanité ; je mis donc de l'orgueil à ne pas me trouver malheureux, et je réussis du moins à m'étourdir. Je parvins d'abord à être ravi de me voir libre, et à faire mille rêves d'or Sur l'emploi de celte liberté. Puis je lâchai d'excuser à mes propres yeux l'ingrat oubli où je laissais la mémoire de mon père; je me dis que. par compensation, j'avais au moins pieusement obéi à l'une de ses muettes inspirations, en échappant aux projets intéressés d'Hélène. — Car quelquefois je cherchais encore une misérable consolation, ou plutôt une infâme excuse à ma conduite, dans de nouveaux et indignes soupçons sur cette noble fdle, qui d'ailleurs avait quitté sa province pour faire un voyage en Allemagne avec sa mère.
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Pourtant, malgré l'amertume de mes regrets, comme toujours, le passé se voila peu à peu, s'obscurcit et s'effaça presque toutà-fait.
Je ne sais si ce fut l'inexplicable enivrement de la vie de Paris qui devait me causer plus tard cette indifférence à propos de jours autrefois si chers à mon cœur.
Je n'avais pourtant pas apporté à Paris un étonnemcnt de provincial ; j'étais resté à Londres pendant deux brillantes saisons, et grâce aux anciennes et intimes relations de mon oncle et de notre ambassadeur, relations que mon père et ma tante lui avaient rappelées, en me recommandant à lui lors de mon voyage, je m'étais trouvé placé dans le meilleur et le plus grand monde d'Angleterre. Or, l'aristocratie anglaise, fière, absolue, et justement vaine de son incontestable supériorité de richesse et d'influence, sur toutes les aristocraties européennes ; la haute société anglaise, dis-je, est d'un abord si glorieusement réservé pour les étrangers qu'elle admet dans son cercle res-
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treint, qu'une fois qu'on a subi ou bra\é son accueil d'un cérémonial aussi imposant , on peut pour ainsi dire respirer partout à l'aise.
Et néanmoins, dans la vie de Paris, qui ne peut en rien se comparer à la splendeur colossale de l'existence qu'on mène à Londres, il y a ce qu'on ne trouve ni à Londres, ni ailleurs; il va je ne sais quel charme enivrant, inexprimable, auquel les esprits les plus calmas et les plus prévenus ne peuvent souvent échapper.
Quant à la vie de Paris, selon son acception vérilable, et si on veut en considérer la fleur la plus brillante, elle se borne à l'existence élégante et raffinée que mène l'élite de cinq ou six salons, dans un ou deux quartiers de cette ville, où sont accumulés des plaisirs de toute sorte.
En arrivant à Paris, je n'eus heureusement pas à faire cet apprentissage de la vie matérielle qui coûte souvent aux étrangers tant d'argent et de désappointement. Mon père avait si long-temps habité cette ville ,
que, grâce à mes traditions de famille sur le comfortable de l'existence, j'évitai dès l'abord une foule d'écueils. Ainsi , au lieu de me caser très chèrement et très à l'étroit dans une de ces espèces de ruches fourmillantes et bruyantes , à cinq ou six étages, qui commencent aux éblouissements des magasins et finissent à la misère des mansardes, je louai un petit hôtel près des Champs-Elysées ; je fis venir de Cerval mes gens et mes chevaux, et je montai ma maison sur un pied honorable.
J'allai Voir quelques alliés ou parents éloignés de ma famille. Ils me reçurent à merveille; ceux-ci par respect pour le nom de mon père, ceux-là parce qu'ils avaient des filles à marier et que j'étais sans doute à leurs yeux ce qu'on appelle un bon parti ; d'autres enfin parce qu'il est toujours précieux pour les oisifs d'avoir une visite de plus à faire dans la journée, et de pouvoir ainsi de temps à aulre placer une de leurs heures inoccupées.
Parmi ce? derniers, se trouvait M. ie
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comte Alfred de Cernay; un de mes amis de Londres, qui le connaissait parfaitement, m'avait donné pour lui des lettres, et sur lui des renseignements très dignes de créance, et dont je reconnus moi même toute l'exactitude.
Je les rapporte ici, parce que, sans être un homme éminemment distingué, M. de Cernay était le type d'un homme à la mode dans la plus large et la moins vulgaire acception de ces mots, or Xhomme à la mode de nos jours a une physionomie toute particulière,
M. de Cernay avait environ trente ans, une figure charmante, et ne manquait pas d'un certain esprit courant et comptant; il était assez fin, assez moqueur, tout en affectant une sorte de bonhomie distinguée qui lui donnait la réputation de bon compagnon^ bien qu'il eût à se reprocher, m'avait- on dit, quelques perfidies et d'assez méchantes médisances ; très élégant, quoique visant un peu à l'originalité, il s'habillait à sa façon, mais du reste à ravir; il élait très
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connaisseur et amateur de chevaux, avait les plus jolis équipages qu'on pût voir, et se montrait , de plus , aussi grand sport" man qu'homme au monde.
M. de Cernay était fort riche , fort intéressé et singulièrement entendu aux affaires, trait de moeurs particulier à notre époque, et qui semble (à tort pourtant) exclure toute idée de grâce et declat. M. de Cernay ne se refusait rien, son luxe était extrême ; mais il comptait lui-même très exactement avec ses gens, était inexorable pour toute dépense qui ne rapportait pas au moins un intérêt d évidence^ spéculait à propos, ne se faisait aucun scrupule d'assigner ses fermiers en retard, et rédigeait ses baux lui même ; car (faut-il avouer cette énormité!) il avait fait dans le plus profond mystère une manière decours de droit sous la direction d'un ancien procureur. Mais on doit dire qu'au dehors , cette expérience procédurière ne se trahissait en rien chez le comte; ses manières étaient parfaites, de très bonne et ancienne noblesse ; il demeu-
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rait aussi grand seigneur qu'on peut l'être de notre temps; enfin son esprit d'ordre dans le superflu, et d'économie dans le luxe, n'eût peut-être été absolument perceptible qu'aux gens qui auraient pu lui demander quelque service , et ceux-là sont toujours les derniers à parler des refus qu'on leur fait.
Rien d'ailleurs de plus sage , de plus louable que cette manière de vivre d'une prudence si prévoyante et si arrêtée. J'insiste dans mon souvenir sur cette particularité très significative, parce qu'elle devait être une conséquence de notre époque d'un positif exact et rigoureux.
De nos jours on ne se ruine plus; il est du plus mauvais goût d'avoir des dettes, et rien ne paraîtrait plus ridicule et plus honteux que celte existence folle, désordonnée, et au résumé souvent fort peu délicate et honorable , qui a été long-temps tolérée comme type de \di délicieuse étourderie française^ que la vie vagabonde enfi.n de ces charmants mauvaises têtes et bons cœurs ^
qui ayant au contraire d'excellentes tètes et de fort mauvais cœurs, étaient généralement les plus vilaines gens du monde.
Rien au contraire aujourd'hui n'est de meilleure compagnie que de parler de ses biens, de ses terres, des améliorations qu'on y fait, de ses essais agricoles, de l'aménagement de ses bois et de la beauté des élèves de toute sorte qu'on nourrit dans ses prés ; on devient, en un mot, extrêmement Régisseur, et l'on a raison, car ces derniers jouisaient seuls et en maîtres du peu de magnifiques résidences qui restassent encore en France. Les séjours qu'on fait dans les terres se prolongent de plus en plus, et il y a une réaction évidente vers la vie du château pendant huit mois de l'année, et vers la vie des clubs à Paris durant l'hiver.
Mais pour revenir à M. de Cernay, il était aussi très grand, très noble et surtout très savant joueur, ce qui semblerait d'abord assez contredire les principes d'ordre dont on a parlé. — Loin de là . — Pour la plupart des gens du monde le jeu n'est plus un
effrayant défi qu'on jette à la destinée, une source brûlante d'émotions terribles; c'est beaucoup plus une affaire, qu'un plaisir. On a sa bourse de jeu ^ somme qu'on ne dépasse pas ; c'est encore un capital qu'on tâche de rendre le plus productif possible en le ménageant, en ne le hasardant pas, en étudiant les règles et les combinaisons du jeu avec une ardeur incroyable, en se pénétrant bien de son essence, en s'exerçant constamment, en se livrant à ces essais avec une profonde et méditative attention ; de la sorte, souvent la bourse de jeu ^ dans les bonnes années, rapporte quinze et vingt pour cent aux joueurs froids , prudents et habiles. Du reste, le jeu étant ainsi devenu une affaire de science exacte , d'intérêt, et généralement de haute probité, les forces des joueurs sont assez également réparties pour qu'on puisse se permettre toute l'irritante anxiété d'un coup de douze ou quinze cents louis, parce qu'on sait bien qu'au bout des mauvaises années , la balance du gain et de la perte est à peu près égale. En-
eore une fois, rien de plus curieux dans notre époque que cette lutte singulière entre une sage et froide prévoyance qui songe à l'avenir, elles passions ardentes, naturelles à rhomme, auxquelles l'on trouve encore moyen de satisfaire à peu près, par cette espèce d'assurance calculée contre leurs fâcheux résultats (1).
M. de Cerviay avait eu , disait-on , assez de succès auprv^s des femmes ; mais en vieillissant, comme il disait, il trouvait mieux, afin d'être plus libre, plus ordonné, et de satisfaire aussi à son goût pour l'évidence, qui était un des traits saillants de son ca-
(1) Comme Irait de physionoraie bien conlraslant avec nos mœurs, on ne peut s'empêcher de citer ce billet de madame la princesse d'Henin à madame de Créquy, rapporté dans les délicieux et spirituels souvenirs de madame de Créquy. — « Ja
• ne vous dirai pas. vous qui savez tout, puisque vous êtes excé- »dée de cette formule, mais vous qui u ignorez de rien, ma
• chère , ayez la bonté de m'expliquer uue chose que je ne ■ conçois pas et qui parait devoir importer à mes intérêts «financiers (pardon du motif). Je commencerai par vous
• dire que M. de Lally est à Saint-Germain , et que madame
• de Poiï ne sait que répondre à la question r^'ui m'occupe ;
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ractère, il trouvait mieux, disjc^. d'avoir aussi une bourse de cœur qu'il ne d*}passait pas d'une obole, et qu'il mettait annuellement aux jDÎeds d'une des beautés les plus en vogue d'un des trois grands théâtres.
J'avais envoyé ma carte et les lettres de notre ami commun chez M. de Cernay. — Le surlendemain il vint me voir et ne me trouva pas ; quelques jours après, j'allai chez lui un matin. — 11 habitait seul une fort jolie maison qui me parut le triomphe du comfortable joint à une élégante simplicité.
Son valet de chambre me pria d'atLendre un instant dans un salon où je remarquai
«ses enfanls sont ea course, cl voilà pourquoi je vou» » écris dare-dare à Taulre bout de Paris. — Le chevalier de » Thuysi m'écrit mol ponr mol : — Je vous conseille de prenadre garde au sieur Lefcvre, oi via prévenu (juil allait dépo- «SER so>- BILAN. ( Jc VOUS dirai que ce Lelèvre est devenu »raon homme daffaîrcs depuis que je n'ai plus d'affaires.) «Mais que faut-il conclure de cet avertissement du che- Hvaiier? — Diles-nous, je vous prie, ce que signifie déposer » son bilan? Madame de Poit suppose que c'esl une sorte de métaphore, et nous en sommes là. »
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quelques beaux tableaux de chasse par Géricault.
Cinq minutes après mon arrivée, M. de Cernay entra. — 11 était grand , sveltc , élégant; avait une figure des plus agréables et les manières de la meilleure compagnie.
Le comte m'accueillit à ravir^ me parla beaucoup de noire ami commun, et se mi ta mes ordres avec la plus aimable obligeance. Je m'aperçus qu'il m'observait. J'arrivais de province, mais j'avais beaucoup voyagé et j'étais resté longtemps en Angleterre; aussi le savait-il pas sans doute s'il devnit me traiter en provincial ou en homme déjà du monde. Pourtant, je crois que ce qui l'engagea à me considérer décidément sous ce dernier aspect j fiU le léger dépit qu'il me sembla éprouver de ne pas me voir plus sous le charme de sa renominée de grande élégance. Envié, imité , flatté, il trouvait peut-être ma politesse trop aisée et pas assez étonnée.
Or, je l'avoue, cette nuance impercepti- I. iG
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ble, ce léger dépit, rie M. de Cernav me fil sourire.
Il me proposa de prendre une tasse de ihé avec lui, deux de si s amis, et un renégaî. italien au service de Méhémet-Ali. homme d'une grande bravoure et qui avait eu les aventures les plus romanesques , avant été . — me dit le comte sans s'expliquer davantage,— obligé d'assassiner deux on trois femmes et autant d'hommes pour sortir d'une position délicate.
Je ne m'étonnai que médiocrement de cette singulière compagnie, car on m'avait dtjà dit que M. de Cernay était fort curieux de lions de toute espèce; et dès qu'il arri vait à Paris un Arabe, un Persan, un Indien, un étranger enfin de quelque di>;linction, M. de Cernay se le faisait aussitôt présenter. Etait-ce pour attirer encore davantage l'attention par ces voyants et étranges acolytes? était-ce pour que son renom d'homme à la mode parvînt même au-delà des rives du Gange ou du Nil? Je ne sais, mais cela était ainsi.
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— \oulez-\ous rester prendre le thé avec moi, — me dit donc M. de Cernay; ~ sans compter mon renégat, vous verrez un des hommes les plus excentriques et les plus spirituels que je sache, et un des hommes les plus sots et les plus ridicules que je connaisse : le premier est lord Falmouth, le second est M. du Pluvier,
— J'ai fort entendu parler de lord Falmouth, —lui dis je, — et ce serait pour moi une précieuse bonne fortune que de le rencontrer; mais je le croyais encore aux Indes ?
— Il est arrivé depuis un mois seulement, — me dit M. de Cernay; — mais vous savez sans doute comme il s'est décidé à ce voyage ? Du reste, ainsi qu'il fait toujours, Falmouth se couche assez généralement à six ou sept heures du matin. Or un jour, il y a environ dix-huit mois de cela, il se lève sur les quatre heures du soir ; il avait mal dormi, était inquiet, agité , nerveux ; il avait de plus énormément gagné au jeu, ce qui l'avait privé des émotions qui le sortent parfois de l'engourdissement de sa vie décolorée;
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enfin il sVnniiyait un peu plus horriblement que d'habitude. Il sonne son valet de chambre, et demande le temps qu'il fait. — Le temps était giis, sombre, brumeux. — Ah! toujours du brouillard! jamais dcsoleil! dit Falmouth en bâillant afireusement ; puis du plus grand sang-froid du monde, il ajoute alors : — Envoyez chercher des chevaux. — Les chevaux arrivent, sa voiture de voyage est toujours prête; on attelle; son valet de chambre, très instruit des habitudes de son maître, fait faire ses malles, et deux heures après, milord descendait de chez lui disant à son concierge : — Si on me demande, vous direz que je suis ailé... — et i! hésita un moment entre (^onslantinople et Calcutta ; enfin il se décida pour Calcutta, et reprit avec un énergique et nouveau bâillement: — Que je suis allé à Calcutta.
— En effet il y va, y reste trois mois, et revient avec l'impassibilité la plus admirable, tout comme s'il eût été simplement question d'aller à Baden.
— Lord Falmouth est d'ailleurs un
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homme extrêmement distingué? — dis-jc au comte.
— Ha infiniment d'esprit et du meilleur , — me réjDondit-il , — une instruction prodigieuse, et une non moins merveilleuse expérience pratique des hommes et des cho ses ; ayant voyagé dans les quatre parties du monde, et surtout vu les principales cours de l'Europe, comme les peut visiter un pair d'Angleterre, fils aîné d'un des plus grands seigneurs des trois royaumes , et qui jouit, en attendant mieux, de cinq à six cent mille livres de revenu; et, avec tout cela, Falmoulh est le seul homme véritablement blasé et ennuyé que je connaisse; il a tout épuisé, rien ne Tamuse plus.
— Et M. du Pluvier, dis-je à M. de Cer. nay, — quel est-il?
— Oh ! M. le baron Sébastien du Pluvier,— me dit le comte d'un air dédaigneux et moqueur; M. du Pluvier est je ne sais pas
qui, et il arrive je ne sais pas d'où; ça m'a été une présentation forcée : il débarque de quelque castel de Normandie , je crois, avec
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une misère de vingt ou trente malheureuses mille livres de rente, qu'il va bêtement fondre dans l'enfer de Paris en deux ou trois hivers. Ce sera un de ces innombrables et pâles météores qui luisent un moment sous le ciel enflammé de la grande ville, et disparaissent bientôt à jamais dans l'ombre et l'oubli, parmi les-huées de ceux qui restent. Après cela, ajouta le comte, c'est une excellente trompette : dès que je veux m'amuser à répandre quelque bruit absurde ou quelque propos de l'autre monde , à l'instant fetnhotiche , si cela se peut dire, M. du Pluvier, et il fait merveilles; d'ailleurs, je m'en divertis sans pitié, parce qu'il ne se contente pas d'être sot, et qu'il est encore fat et vain. Il faut, par exemple, voir l'air mystérieux avec lequel il vous montre des enveloppes de lettres à cachets armoriés, toutes d'ailleurs à son adresse; il faut l'entendre vous demander , en se rengorgeant:—Connaissez-vous l'écriture de la comtesse de ?... de la marquise de?... delà duchesse de?...(le mot demadame étant de trop
mauvaise compagnie pour lui). — Et puis, le petit homme vous montre en effet de ces écritures-là, qui ne sont autre chose que des demandes sans fin , pour des quêtes , des bals , des loteries ; car toutes les femmes de ma connaissance, à qui je le désigne comme victime, l'en accablent sans scrupules et par douzaines... ce qui le rend bien le garçon le plus philanthropiquement ridicule que je connaisse. — Mais, — dit M. de Cernay en s'interrompant , — j'entends une voiture, je parie que c'est du Pluvier; vous allez voir quelque chose qui mérite voire admiration.
En effet, nous allâmes à la fenêtre, et nous vîmes entrer dans la cour une calèche attelée d'assez beaux chevaux; mais la voiture et les harnais étaient surchargés d'ornements de cuivre du plus mauvais goût; les gens, vêtus de livrées galonnées , avaient l'air de suisses d'église: qu'on juge du ridicuhde tout cet affreux et éblouissant gala, pour venir déjeuner chez un homme le matin '^
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Bientôt , M. du Pluvier entra bruyamment. — C'était un petit homme gros, ragot, boufîi, trapu, rouge comme une cerise, blond, et quoiqu'à peine âgé de vingt-cinq ans , déjà très chauve , l'oeil vert et stupide, parlant haut, avec un accent très normand; vêla avec la prétention et l'éclat le plus ridicule; portant des bijoux, un gilet de velours broché d'argent; que sais-je encore?
M. de Cernay nous présenta l'un à l'autre, et lorsqu'il m'eut nommé, M. du Pluvier s'écria cavalièrement : — Ah! parbleu, je vous ai vu quelque part.
Celte impolitesse me ciiocjua,et je lui répondis que je ne croyais pas avoir eu ce plaisir-là, car certes je ne l'aurais pas oublié.
Quelques minutes après, on annonça lord Falmouih.
Il était venu à pied et était vêtu avec la plus extrême simplicité. Je n'oublierai de ma vie l'impression singulière que me ht ce visage pâle , régulier , blanc et impassible comme du marbre, et pour ainsi dire illuminé par deux veux bruns, très rapprochés
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du nez; son sourire, gravement moqueur, me frappa aussi, et sans atlaclier la moindre signification à celte puérile remarque, je ne sais pourquoi l'histoire du vampire me revint à rcs23ril , car je n'aurais pas donné im autre corps à cette création fantastique.
i\l. de Ceriiay me présenta à lord Falmoulh, et nous échangeâmes les politesses d'usage. Nous n'attendions plus, pour nous mettre à table, que le renégat italien, que le comte appelait familièrement son assassin.
Enfin le valet de chambre annonça M. Ismaël : c'était le renégat.
Il était de taille moyenne, brun, nerveux, magnifiquement vêtu à l'égyptienne, et avait une fort belle figure, bien que d'un caractère sombre. Ismaël ne parlait pas un mot de français; son langage se composait en partie d'italien vulgaire et de lambeaux de la langue franque.
Bientôt le maître-d'hotcl de M. de Cernay ouvrit les portes de la salle à manger. Le déjeuner fut parfaitement servi à l'an-
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glaise ; l'argenterie était de Mortimer, les porcelaines de vieux Sèvres , et la verrerie de Venise et de Boliêine.
Ismaël mangea comme un ogre — et ne dit mot; seulement comme il n'y ^vait sur la table que du thé, du café et du chocolat, il demanda bravement du vin et but largement.
M. de Cernay me parut assez contrarié du silence obstiné de son assassin, que M. du Piuvier agaçait d'ailleurs continuellement en lui débitant des phrases d'une espèce de langage grotesque, emprunté à la réception de M. Jourdain comme mamamouchi.
Mais, peu sensible à ces avances, de temps à autre Ismaël grognait comme un ours à la chaîne en jetanl un regard de colé sur M. du Pluvier, qui seuiblait extrêmement l'impatienter.
Cependant je causais avec lord Falmouth, et je me souviens que notre entretien roulait sur une observation qu'il m'avait faite et dont j'ilais tombé d'accord; il s'agissait de ce luxe recherché , /ocorOj
pomponné, presque féminin, que beaucoup de jeuces gens commençaient à déployer alors dans l'intérieur de leurs appartements. Il riait beaucoup en songeant que toutes ces glaces si dorées, si entourées d'amours, de colombes et de guirlandes de fleurs, ne réfléchissaient jamais que des visages masculins et barbus, qui s'y miraient ingénument au milieu des tourbillons de la fumée du cigare; tandis que par un contraste du goût le moins intelligent, au lieu de donner un but et un intérêt à toute cette magnificence, au lieu d'en doubler le charme en l'entourant de mystère, au Heu de n'étaler ces splendeurs que pour des indifférents, si un de ces jeunes beaux avait à attendre avec une amoureuse impatience quelqu'une de ces douces et secrètes apparitions que toutes les merveilles du luxe devaient encadrer, c'était généralement au fond d'un quartier ignoble etinfecl , dans quelque taudis sordide et obscur, que s'écoulaient ces heures si rares, si fleuries, si enchanteresses , qui rayonnent seules pliis
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tard parmi les pAIes souvenirs de la vie. Nous posâmes donc comme aphorisme avec lord Falmoiith que ^ovw un homme de tact, de goùl. et d'expérience. /<? chez soi connu cl apparent devait être le triomphe du conforlable et de réléi;ante simplicité ; et que le chez soi secret^ ce diamant caché de la vie, devait être le triomphe du luxe le plus éblouissant et le jjlus recherché.
Après déjeuner, nous allâmes dans la Uibagie de M. de Cernay (l'usage si répandu du cigare nécessitant cette sorte de subdivision d'un appartement), garnie de profonds fauteuils, de larges divans, et ornée d'une admirable collection de pipes et de tabacs de tou'e torte, depuis le houka indien, resplendissant d'or et de pierreries, jusqu'au (pardon de cette vulgarité), jusqu'au populaire (jri'de- i:^ueule\ — depuis la feuille douce et parfumée de l'Atakie ou de la Havane, à la couleur d'ambre, jusqu'au noir et âpre tabac de la réi^ie^ quelques palais étant assez dépravés pour rechercher son acre et corrosive saveur.
Il V avait ce jour-là une course de Gentlemen Riders (i) au bois de Boulogne; M. de Cernay en était juge et me proposa d'y aller; il menait son lion Ismaël en phaëlon.
M. du Pluvier me fit frémir en m'oiTrant une place dans sa voiture de marchand d'orviétan; mais j'échappai à ce gu( l-apens , car j'avais heureusement dit à mon cabriolet de m'attendre. Alors M. du Pluvier se rabattit sur lord Falmonth, qui lui répondit avec un imperlubable sang-froid :
— Je regrette bien sincèrement de ne pouvoir accepter, mon cher monsieur du Pluvier ; mais je vais de ce pas au Parlement.
— A la Chambre des pairs ? Eh bien , je vous y mène. Qu'est-ce que ça me fait à moi? mes chevaux sont faits pour ca.
— Et ils s'en acquittent à merveille, répondit lord Falmouth. Mais c'est à Londres que je vais; je désire parler sur la question de l'Inde, et comme la discussion s'ouvrira probablement demain soir, j'y veux être à
(i) Course de chevaux moulés par Jes gens de honne compagnie.
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temps, car j'ai calculé le départ du paquebot, et je compte arriver à Londres après demain.
Je souriais de cette singulière excuse, lorsque nous entendîmes les grelots des chevaux de poste, et bientôt le coupé de voyage de lord Falmouth entra dans la cour. Je regardai M. de Cernay avec étonnement , et pendant que lord Falmouth était sorti pour donner quelques ordres, je demandai au comte si véritablement lord Falmouth partait pour Londres.
— Il part réellement, — médit M. de Cer^ nay.— Il lui prend souvent ainsi la fantaisie de parler sur une question politique qui lui plaît et qu'il traite toujours avec une incontestable supériorité ; mais il déteste si fort Londres et l'Angleterre, qu'il descend de voiture à Westminster, siège, parle, remonte en voiture, et revient ici.
Lord Falmouth rentra ; il me demanda de nous revoir avec la plus gracieuse instance; son courrier partit, et il monta en voiture.
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— La coiirsc fstpoiir deux heures, — me (lit M, de Ccrnay ; le temps est magnifique: j'ai envoyé mes chevaux à la porte Dauj.hine: si vous voulez faire ensuite un tour nu bois, j'ai un cheval à vos ordres.
— Mille grâces, — lui dis-je, — j'ai aussi envoyé les mien:. Mais cette course esteileinléressanlei^ — demandai-je au comte.
— Elle ne l'est malheureusement que trop:— deux milles à courir, trois haies de (jualre pieds et demi, et, pour bouquet, une barrière fixe de cinq pieds à franchir.
— C'est impossible, — m'écriai-je; — pour dernier obstacle une barrière fixe de cinq pieds! ^lais sur cent chevaux, il n'y en a pas deux capables de prendre sûrement un tel saut après une pareille course ; et si on le manque, c'est à se tuer sur la place.
— C'est justement cela, - reprit le comte en soupirant: — aussi je suis au désespoir d'être juge, ou plutôt témoin de celte espèce de défi meurtrier, qui peut coûter
la vie à l'un de ces deux braves Gentlemen (i) si ce n'est à tous deux ; mais je n'ai pu absolument refuser ces pénibles fonctions.
— Que voulez-vous dire? — demandai-je à M. de Cernay. —
— Oh! — reprit-il, — c'est tout un roman, et un secret aussi triste qu'incroyable ; je puis d'ailleurs vous le confier maintenant; car si, pour plusieurs motifs, personne au monde n'en est encore instruit; dans une heure d'ici, en voyant le dernier et terrible obstacle qui fait de cette course, engagée sous un prétexte frivole, une espèce de duel entre les deux jeunes gens qui la courent,
(i) Ce mot anglais gentleman ne signilie pas gentilhomme clans une acccplion arislocralique , mais homme jiavCailcment bien élevé et Je très bonne compagnie, de quelque condition quil soit ; on devrait peut-être l'importer dans la langue française comme tant d'autres expressions anglaises. Dans noire époque, où Ton nii; toute supériorité de naissance et de fortune pour n'accepter giie la supériorité d'éducation et de position, il est sinjïulicr que le terme manque pour exprimer la réunion de ces avantages.
tout le monde en devinera facilement la cause et l'objet.
Je tâchais de lire dans les regards de M. de Cernay, pour savoir s'il parlait sérieusement; mais s'il plaisantait, ma pénétralion fut en défaut, tant il semblait convaincu de ce qu'il disait.
— Enfin, — reprit -il, — voici le mot de cette aventure , véritablement extraordinaire. Une des plus jolies femmes de Pa> ris , madame la marquise de Pënâfiel , a, dans la foule de ses courtisans, deux adorateurs rivaux; leurs soins pour elle sont connus^ ou plutôt devinés; ayant un jour échangé entre eux quelques mots très vifs, au sujet d'une rivalité d'hommages, qui" nuisaient à tous deux sans servir à aucun ; de trop bonne compagnie pour se battre à propos d'une femme qu'ils aiment , et que l'éclat d'un duel aurait gravement compromise ; pour éviter cet inconvénient, et arriver au même but, ils ont choisi ce défi meurtrier... dont les chances sont absolument égales , puisque tous deux montent à I. 17
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cheval à merveille , et que leurs chevaux sont excellents ; quant au résultat malheureusement probable, il n'est pas douteux; car s'il est possible qu'un cheval, après une course de deux milles, et trois haies franchies, passe encore une barrière fixe de cinq pieds, il est presque malériellcinenl impossible que deux chevaux aient le même prodigieux bonheur... Aussi, esî-il hors de doute que cette course sera terminée par quelque terrible accident... sinon, les deux rivaux doivent. la recommencer plus tard, ainsi qu'on recommence un duel après avoir en vain échangé deux coups de feu.
Tout ceci me paraissait si étrane^e, si peu dans nos mœurs, bien qu'à la rigueur cela ne fût pas absolument invraisemblable, ni impossible, que j'en étais stupéfait. Et madame dePënâfiei? — demandai-je à monsieur de Cernay, — est-elle instruite de cette lutte fatale dont elle est l'objet?
— Sans doute, et pour vous donner une idée de son caractère, il est fort possible qu'elle vienne y assister.
— Si elle y vient, — dis-je cette fois avec un sourire d'incrédulité très prononcé, — madame de Pënafiel trouvera cela sans doute aussi simple, que d'aller assister aux sanglants combats des torreadors de son pays, car, d'après son nom et son farouche mépris de nos usages, il faut que cette sauvage marquise soit quelque amazone espagnole de la vieille roche ! une de ces brunes filles de Xérès ou de Yejer, qui portent encore un couteau à leur jarretière.
— M. de Cernay ne put retenir un éclat de rire et me dit : — Yous n'y êtes pas témoins du monde; madame de Pënâlicl est Française, de Paris, et parisienne audelà de toute expression; de plus, très grande dame et alliée aux meilleures maisons de France; elle est veuve, et son mari, le marquis de Pënafiel, était Espagnol.
— Allons, — dis-je au comte en riant à mon tour ; — il est bien à vous de jeter un intérêt aussi romanesque, aussi fantastique, sur une course dont vous êtes juge ; il y aurait de quoi y faire courir tout Paris...
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— Mais je VOUS parle fort sérieusement. — me dit-il d'un air en effet très grave.
— Mais sérieusement, si je crois qu'une femme ne puisse empêcher, après tout, deux fous de faire d'aussi dangereuses folies , je ne concevrai jamais qu'une femme du monde aille assister à un pareil défi, lorsqu'elle sail en être l'objet c'est s'exposer au blâme, au mépris général.
— D'abord, madame de Pënâfiel s'inquiète souvent fort peu du Quen dira-t-on, et puis elle seule suit être la cause de celte espèce de duel.
— Mais en admettant qu'elle ne songe pas que ce secret peut être trahi par l'événement , elle fait toujours preuve d'une cruauté froide et abominable.
— Oh! c'est bien aussi le cœur le plus sec elle plus dur qu'on puisse imaginer; avec cela vingt-cinq ans à peine, et jolie comme un ange.
— Et pourquoi n'avez-vous pas dissuadé ces deux intrépides jeunes gens de ce dangereux défi? car si le but en est connu,
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ainsi que vous le présumez, toute leur délicate générosité sera doublement perdue.
— D'abord , — me dit le comte, — ils ne m'ont pas confié leur secret, c'est un très singulier hasard qui m'en a rendu maître; ainsi je ne pouvais me permettre de leur faire la moindre observation sur une particularité que je n'étais pas censé connaître ; quant à insister beaucoup sur les dangers de la course, c'était presque mettre leur courage en doute, et je ne le pouvais pas; mais s'ils m'avaient consulté, je leur aurais dit : qu'ils agissaient comme deux fous , car en voyant uno course aussi dangereuse, on ne pourra se l'expliquer par le pari de deux cents louis, qui en est l'objet apparent ; on ne risque pas presque assurément sa vie pour deux cents louis dans la position de fortune où ils sont tous deux ; aussi en recherchant le motif caché d'un pareil défîj pourra-t-on très facilement arriver à découvrir la vérité... et cela causera un éclat détestable pour madame de Pënâfiel.
— Et il est bien avéré que ces messieurs
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s'occupaient d'elle ? — demandai -je au comte.*
— Très avéré , tout le monde le dit , et pour moi, qui connais depuis long-temps madame de Pënâfiel, ma plus grande certitude vient, à ce sujet , de l'indifférence affectée avec laquelle elle paraît les traiter; car elle est pour certaines choses d'une rare et profonde dissimulation.
— Il y avait, je le répète, dans tout ce que me disait M. de Cernay, un si singulier mélange de vraisemblable et d'étrangeté, que je ne pouvais me résoudre à le croire ou à ne pas le croire. — Il faut, — lui dis-je, — que vous m'affirmiez aussi sérieusement tout ce que vous venez de me dire là , pour que je regarde madame de Pënâfiel comme étant du monde... mais qui voit-elle donc ?
— La meilleure et la plus haute compagnie en hommes et en femmes, car elle a une des plus excellentes maisons de Paris, une fortune énorme, et elle reçoit d'une façon vraiment royale; de plus, son sa-
Ion fait loi en matière de bel-esprit, ce qui n'empêche pas madame de Pënâfiel d être généralement détestée selon ses mérites.
— Et quelle femme est-ce, à j)art cela? elle est donc spirituelle ?
— Infiniment, mais son esprit est très méchant, très mordant, et puis avec cela dédaigneuse , capricieuse , impérieuse à l'excès , habituée qu'elle est à voir tout fléchir devant elle; parce que, après tout, certaines positions sont tellement hautes , qu'elles s'imposent bon gré mal gré. Il est inutile de vous dire que madame de Pënâfiel est d'une coquetterie qui passe toutes les bornes du possible.., et pour achever de la peindre, elle a les prétentions les plus incroyablement ridicules... Devinez à quoi? — aux sciences sérieuses et abstraites? aux arts? que sais-je? — Oh! c'est, je vous assure une femme à la fois étrange, charmante et ridicule... comme je suis fort de ses amis , je vous proposerais bien de vous présenter à elle , en vous prévenant toutefois qu'elle est aussi curieuse que dangereuse à cou-
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naître ; mais elle est si bizarre^ si fantasque, que je ne puis vous assurer d'être agréé, car elle refuse aujourd'hui ce qu'elle désirerait demain... pourtant, si vous le voulez, j'essayerai.
— Mais , — dit le comte en regardant la pendule, — le temps nous presse, voici deux heures, demandons nos voitures.
Et il sonna.
Nous sortîmes. — Le mirobolifique attelage de M. du Pluvier avança le premier, et le petit homme s'y précipita triomphalement en manquant le marche-pied.
Il me semblait remarquer depuis quelques minutes sur le visage de M. de Cernay une sorte de curiosité sans doute causée par son désir de voir si j'étais digne (par mes chevaux du moins) de graviter autour de sa brillante planète.
Ouand mon cabriolet avança, M. de Cernay y jeta un coup d'œil de connaisseur ; tout cela était fort simj^le, fort peu voyant, le harnais tout noir ; mais le cheval baibrun, de grande taille et d'un modèle
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parfait, avait des actions presque pareilles à celles du fameux Coventry (i).
— Diable I mais cela est tenu à merveille , et vous avez certainement là le plus beau cheval de cabriolet de tout Paris! — me dit M. de Cernay d'un ton approbateur où il me parut percer une nuance d'envie.
De ce moment je jugeai que le comte me plaçait décidément très haut dans son esprit. Son phaéton avança ; il y prit place avec Ismaël.
Il est impossible de décrire l'élégance, la légèreté de celte délicieuse voiture vertclair, à rechampis blancs; non plus que l'ensemble et le bouquet de son charmant attelage, composé d'un cheval gris et d'un cheval ;dezan de taille moyenne. Tout était à ravir, jusqu'aux deux petits grooms absolument du même corsage et de la même taille, qui monlcrent légèrement sur le
(i) Clicvnl de li;irnais ;icliol(i a Louclrcs mille loui? j'je crois, parlortl ChcsleiGcU.
siège de derrière ; ce fut aussi la première fois que je vis des chevaux à- crinière rasée, et cela convenait parfaitement à ceux de M. de Cernay, tant leur encolure, pleine de race, était plate, nerveuse et hardiment sortie.
Nous partîmes pour le bois.