CHAPITRE IV
Ce ne fut qu'à la moitié du lac qu'il remarqua un redoublement de pâleur sur le visage de KaroL Il quitta le gouvernail, el s'asseyant auprès de lui:
— Cher prince, lui dit-il, tu es mécontent (ie moi, je le crains! ïu n'aurais pas voulu faire cette nouvelle connaissance... mais que veux-tu? En voyage, il faut bien un peu déroger à ses habitudes. Je t'avais promis de ne pas te tourmenter à cel égard... J'ai tout oublié... j'étais si content!
— Je te pardonne tout, j'accepte tout, répondit; le prince avec calme. L'amitié vit de sacrifices. Tu ut'cn as tant fait, que je t'en dois bien quelquesuns... Quoique pourtant... J'espérais que tu ne me mènerais jamais chez une femme de niauvaisc vie !
— Tais-toi, tais-toi , s'écria Salvator en lui saisissant la main avec force; ne te sers pas de ces mots qui froissent et qui blessent ! Si un autre que loi parlait d'elle ainsi...
— Par(ionnc-î!!oi , reprit Karol : je ne songeais pas qu'elle était... qu'elle avait dû être la niai- Iresse !
— Ma maîtresse, à moi! repartit Saivator avec vivacité. Ah ! je l'aurais ])ien voulu! mais elle en aimait un autre alors, et qui sait, d'ailleurs, si je lui aurais plu, quand même je l'aurais connue lil)re? Nom , Karol , je n'ai pas été soii amant ; eî, comme j'étais l'ami de celui qu'elle avait quand nous nous sommes connus (c'était un Foscari , un brave jeuiie homme! ) comme je la savais loyale et fidôlo, je ii'aijaînais soni^é à la désirer. Oh ! si elle vivait seule aujourd'liui, comme on me l'a dit à Milan... et si elle voulait m'aimer!... Mais no.M ! Tiens, ne fronce pas le sourcil : je ne crois pas qu'il m'arrive de m'eiiflanuner pour elle. Il y a bien longtemps que je ne l'.d vue. Elle n'est peut-êde ■plus belle... Et, d'ailleurs, mon cœur et mes sens avaient pris l'habitude d'être calmes auprès d'elle. Mon imagination aurait un grand effort à faire pour passer de l'estime et du respect... Pourta.nt je ne suis pas hypocrite . je si'en voudrais pas Jurer!... Quand l'amitié est imnicnse , d'un hon^iie à une femme... Mais probablement si elle vitseu'e, elle aime un absent. Il est impossible que cette i;énéreuse créature vive sans amour; et, alors, je n'aurai pas une mauvaise pensée auprès d'elle. Je ne voudrais pour rien aii monde perdre son amitié !...
— D'après foutes ces tergiversations, dit le prince avec un sourire niélaiicolique , je vois que je risque de te perdre et que mon pressentiment do malheur pourrait bien n'être pas un rêve.
— Ton pressentiment? ah ! tu y reviens? je l'avais oublié. Eh bien ! s'il t'annonce que je vais m'arréier chez une enchanteresse et que je te laisserai partir seul , il ment avec impudence. Non, non, Karol, ta santé, ton désir, notre voyage avant tout ! Si ton pressentiment avait une figure, je lui donnerais unsouniet!
Les deux amis s'entretinrent encore quelques instants de la Floriani. Le prince, venant en Italie pour la première fois , ne l'avait jamais vue, et ne connaissait d'elle que la renommée de son talent et l'éclat de ses aventures. Salvator parlait d'elle avec enthousiasme: mais comme il ne faut pas toujours s'en rapporter au\ amis, nous dirons nous-mème au lecteur ce qu'il doit savoir, pour le moîneiit, de notre héroïne.
Lucrezia Floriani était une actrice d'un talenl pur, élové, sufïisanunent tragique, toujours émou- ^ant et sympathique quand elle jouait un rôle bien fait; exquis, admirable, dans tous les détails de pantomime , créations ingénieuses à l'aide desquelles l'acteur fait souvent valoir le vrai poëte, et trouve grâce pour le faux. Elle avait eu de grands succès, non-seulement connne actrice, mais encore connue auteur; car elle avait porté la passion do
Sun arl jusqu'à oser faire (!es pièces de théâtre; d'abord fn coliaboralion avec quelques amis lettrés, et enfin seule et sous sa propre inspiration. Ses pièces avaient réussi , non qu'elles fussent des chefs-d'œuvre, mais parce qu'elles étaient simples, d'un sentiment vrai, bien diaioguécs, et qu'elle les jouait clîc-mènse. Elle ne s'était jamais fait nommer après les rcprésciiîalions ; mais sou secret , pour le coup, élait celui de la comédie, ef le public la nommnit iui-mênie au milieu des couronnes et lies applaudissements qu'il lui prodiguait.
'V cette époque, et dans ce pays-là, la critique des journaux n'avait pas un grand développement. La Fioriani avait beaucoup d'amis, on était indulgent pour elle. Le parterre des villes d'Italie lui décernait de bruyantes ovations de famille. On l'aimait; et s'il est probable que sa gloire d'auteur lui ait été très-bénévolement accordée , il est certain , du moins, que, par son caractère, elle méritait cette indidgence et celle affection. Il n'y eut jamais de personne plus désintéressée, plus sincère, plus modeste et plus libérale. Je ne sais plus si c'est à Vérone ou à Pavie qu'elle eut la direction d'un théâtre et forma une troupe. Elle se fit estimer de tous ceux qui traitèrent avec elle, adorer de ceux qui eurent besoin de son assistance , et le public l'en récompensa. Elle fit là d'assez bonnes affaires , et, dès qu'elle se vit en possession d'une aisance assurée, elle quitta le théâtre, quoique dans tout l'éclat
(io son talent et de ses charmes. Elle vécut quelques années à Milan dans un monde d'artistes et de littérateurs. Sa maison était agréable et sa conduite tellement honorable et digne (ce qui ne veut pas dire qu'elle fût très-régulière), que des femmes dû monde la fréquentèrent avec sympathie et même ;ivec un certain sentiment de déférence.
Mais fout à coup elle quitta le monde et la ville, et se retira au bord du lac d'Iseo, où nous la retrouvons maintenant.
Au fond des motifs qui la poussèrent dans ces directions diverses , vers cet épanouissement de talent dramatique et littéraire , et vers ce dégoût subit du monde et du bruit , vers cette activité d'administration théâtrale , et vers cette paresse d'une vie champêtre, il y avait , n'en doutez pas, une succession ininterrompue d'histoires d'amour. .Te ne vous les raconterai pas maintenant, ce serait trop long et sans intérêt direct. Je ne perdrai pas de temps non plus à vous faire saisir les nuances d'un caractère aussi clair et aussi aisé à connaître que celui du prince Karol était chatoyant et indéfinissable. Vous apprécierez , comme vous l'entendrez, ce naturel élémentaire, limpide dans ses travers comme dans ses qualités. Il est certain que je ne vous cacherai rien de la Floriani , par pruderie et crainte de vous déplaire. Ce qu'elle avait été, ce qu'elle était , elle le disait à qui le lui demandait avec amitié. Et, si quelqu'un l'interrogeait par eu-
rlosilé pure , avec des niéiiagcmenls ironiques , pour se venger de eelle impertinente bienveillance, elle prenait plaisir à le scandaliser par sa franchise.
Nous ne saurions la mieux définir qu'elle ne le fit elle-même un jour, en répondant en bon français à un vieux marquis :
it Vous êtes un peu embarrassé, lui disait-elle, pour savoir de que! terme reçu dans votre langue vous pourriez qualilier une femme comme moi. Diriez-vous que je suis une courlitiane? 3e ne crois pas, puisque j'ai toujours donné à mes amants, et que je n'ai jamais rien reçu, même de mes amis. •Te ne dois mon aisance qu'à mon travail, et la vanité ne m'a pas ])lus éblouie que la cupidité ne m'a égarée. Je n'ai eu que des amants, non-seulemeiil pauvres, mais encore obscurs.
«c Diriez-vous que je suis une femme galanfe:' Les sens ne m'ont jamais emportée avant le cœur, et je ne comprends seulement pas le plaisir sans une afïeclion enihousiasîe.
t! Enfin , suis-je une femme de ninutaise rie, de mœurs relâchées? Il faut savoir ce que vous entendez par Ici. .Te n'ai jamais cherché le scandale. .T'en ai peut-être fait sans le vouloir et sans le savoir, .le n'ai jamais aimé deux hommes à la fois, je n'ai jamais appartenu de fait et d'intention qu'à un seul pendant un temps donné, suivant la durée de ma pai^sion. Ouand je ne l'aimais plus, je ne le troni-
pais pas. Je rompais avec lui d'une manière absolue. Je lui avais jure, il est vrai, dans mua enthousiasme, de Fainier toujours. J'étais de la meilleure foi du monde en le jurau(. Toutes les fois que j'ai aime, c'a été de si grand cœur que j'ai cru que c'était la première et la dernière fois de ma vie.
I A ous ne pouvez pas dire pourtant que je sois une leninie homiète. \lui, j'ai la cerliiude de l'être. Je prétends même, devant Dieu , être une femnn^ vertueuse, mais je sais que, dans vos idées et devant l'opinion, c'est un blasphème de ma part. Je ne m'en soucie point, j'abandonne ma vie au jugement du monde, sans me révolter contre lui, sans trouver qu'il ait tort dans ses lois générales, mais sans reconnaitre qu'il ait raison contre moi.
<( Vous trouvez sans doute que je me traite lorl bien et que j'ai une belle dose d'orgueil? D'accord. J'ai un grand orgueil pour moi-même, mais je n'ai point de vanité, et on peut dire de moi tout le mal possible, sans m'olTenser, sans m'afïliger le moin.-^ du iiionde. Je n'ai pas combattu mes passions. Si j"ai bien ou mal fait . j'en ai été et punie et récompensée par ces passions mêmes. J'y devais perdre ma rcpuiation, je m'y attendais, j'en ai fait le sacrifice à l'amour , cela ne regarde que moi. De quel droit les gens qui condamnent disenl-ils que l'exemple est dangereux? Du moment que le coupable est condamné, il est exécuté. 11 ne peut donc plus iuiire, et ceux qui seraient tentés de l'iiui-
1er sont avertis suffisamment par sa punition. > Karol de Roswald et Salvator Albani débarquèrent à l'entrée du parc, auprès de la chaumière que l'aubergisle d'iseo leur avait montrée. C'est dans cette cabane que la Floriani élait née, et son père, un vieux pécheur à cheveux blancs, l'occupait encore. Rien n'avait pti le décider à quitter cette pauvre demeure, où il avait passé sa vie et où l'habitude le retenait; mais il avait consenti à ce qu'elle fut réparée , assainie , solidifiée et mise à l'abri du flot par une jolie terrasse rustique tout ornée de fleurs et d'arbustes. Il était assis à sa porte parmi les iris et les glaïeuls, et occupait les derniers instants du jour à raccommoder ses filets; car, bien que son existence fut désormais assurée, et que sa fille veillât pieusement, non-seulement à tous ses besoins, mais encore à surprendre les rares fantaisies de superflu qu'il pouvait avoir, il gardait les habitudes et les goûts parcimonieux du paysan , et ne réformait aucun instrument de son travail, tant qu'il pouvait en faire encore le moindre usage.
CHAPITIIE V.
Karol remarqua la belle ligure un peu dure de ce vieillard, et, ne songeant point que ce put cire le père de la signora, il le salua et se disposa à passer outre. 3Iais Salvalor s'était arrêté à contempler la pittoresque chaumière et le vieux pécheur qui, avec sa barbe blanche un peu jaunie par le soleil, ressemblait à une divinité linioneuse des rivages. Les souvenirs que maintes fois la Floriani lui avait retracés, les lannesaux yeux, et avec l'éloquence du repentir, repassèrent coid'usément dans son esprit; les traits austères du vieillard lui semblaient aussi conserver quelque ressemblance avec ceux de la belle jeune femme; il le salua par deux fois et alla essayer d'ouvrir la grille du parc, située à dix pas de là, non sans tourner plusieurs fois la tête vers le pêcheur, qui le suivait des yeux avec un air d'attention et de méfiance.
Quand celui-ci vil que les deux jeunes seigneurs tentaient réellcmenl de pénétrer dans la demeure de la Floriani , il se leva et leur cria , d'un ton
peu accueillaiil, quoii n'enlrait point, là cl qt!<' ce n'élait pas une promenade publique.
— Je le sais forl bien, mon brave, répondit Salvator; mais je suis un ami inliinc de la signora i'Ioriani et je viens pour la voir.
Le vieillard approcha et le regarda avec attention, l'uis il reprit :
— Je ne vous connais pas. Vous n'êtes pas du pays?
— Je suis de \lilan et je vous dis que j'ai l'honneur d'être lié avec la signora. Voyons, par où laulil etitrer?
— Vous n'entrerez pris comme trêJlà ! vous at- Iferid-on? Savez-vous si on voudra voUè recevoir? Comment vous nommez-vous?
— J^e comte Albani; et vous, mon brave, Aoulezvous médire votre nom? JNe seriei;-vous pas par hasard un certain honnête homme qu'on appelle Renzo... ou Beppo... ou Checco ^Heliapace?
— Renzo :\Ienapace, oui, c'est moi, eii vérité, dit le vieillard en se découvrant, par suite de l'habitude qu'ont ies gens dii peuple de s'incliner, en Italie, devant les titres. D'où me connaissez-vous, signor? je ne vous ai jamais vu.
— Ni moi non plus ; mais votre lillc vous ressemble, et je savais bien son véritable nom.
— Un meilleur nom que celui qu'ils lui donnent inaintenant! Mais enfin le pli en est pris, et ils l'appuiieiit tous d'un nom de guerre ! Ah çà !
vous \oiiiez (ioiic I;i \oir? ^ ous venez expiés'.'*
— lUais, sans aucun cloulc , avec votre permission. J'espère qu'elle voudra bien iious recommander à vous et (jue vous ne vous repetttireÉ pas de nous avoir ouveri la porle. Je présume que vous en avez la cleC?
— Oui, j'eii ai la clef, et pourtasiî. Seigneuries, je iie peux vous ouvrir. Ce jeune seigneur est avec vous?...
-~ Oui, e'esl le princt- de Hoswald, dii Salvator (jui n'Ignorai! j>as l'astM ndant des tiîres.
[.e vieux Meriapace salua plus profondéuien! encore, quoique sa îigurc restât Froide et trisîc.
— Seigneurs, dit-il, ayez la bonté de vciur chez moi et d'y attendre que j'aie envoyé mon serviteur lirévenir ma fille, car je ne peux pas vous promettre qu'elle soit disposée h vous voir.
— Allons, dit Salvator au prince, il laut nous résigner a attendre, il parait que la Floriani a maintenant la manie de se cloilrer; mais comme je ne doute pas que r.ous ne soyons bien reçus, allons U!i peu voir sa chaumière natale. Ce doit ê!re âSsez curieux.
— [1 est fort curieux, en effet, qu'elle habite uu palais aujourd'hui, et qu'elle laisse son père sous le chaume, répoîidit Karol.
— Plait-il, seigneur prince? dit le vieillard qui se retourna d'un air mccoritent, à la grande surprise des deux jeunes gens; car ils avaient l'habi-
tude de parler alleniaiid eiiseiiiljk', ci Karoi s'étail exprimé dans cette langue.
— Pardonnez-moi, reprit Menapace, si je vous ai entendu ; j'ai toujours eu l'oreille fine, et c'est pour cela que j'étais le meilleur pécheur du lac, sans parler de la vue, qui était excellente, e( qui n'est pas encore trop mauvaise.
— Vous entendez donc l'allemand ? dit le prince.
— J'ai servi longtemps comme soldat, et j'ai passé des années dans votre pays. Je ne pourrais pas bien parler votre langue, mais je l'entends encore un peu, et vous me permettrez de vous répondre dans la mienne. Si Je n'habite pas le palais de ma lille, c'est que j'aime ma chaumière, et si elle n'habite pas ma chaumière avec moi, c'est que le local est trop petit et que nous nous gênerions l'un l'autre. D'ailleurs, j'ai l'habitude de demeurer seul, et c'est à mon corps défendant que je souffre auprès de moi le serviteur qu'elle a voulu me donner, sous prétexte qu'à mon âge on peut avoir besoin d'un aide. Heureusement c'est un bon garçon; je l'ai choisi moi-même et je lui apprends l'état de pécheur. Allons, Bifli, quitte un moment ton souper, mon enfant, et va dire à la signora que deux seigneurs étrangers demandent à la voir. Vos noms encore une fois, s'il vous plaît. Seigneuries?
— Le mien suOira, répondit Albani qui avait suivi avec Karol le vieux Menapace jusqu'à l'entrée de sa cabane.
~ -iO -
11 tira (ie sou poilelcuillo une carte de visite qu'il remit au jeune gars charge du service du pêcheur, lîifîi partit à toutes jaiidjes après que son iiiailre lui eut remis une clef qu'il tenait cachée dans sa ceinture.
— Voyez-vous, Seigneuries, dit Menapace à ses hôtes en leur présentant des chaises rustiques qu'il avait garnies et tressées lui-même a\cc les herbes aquatiques du rivage, il ne l'aul pas croire que je ne sois pas bien traité par ma lille. Sous le rapport de l'assistance, de l'amilié et des soins, je n'ai qu'à me louer d'elle. Seulement, vous comprenez, je ne j)eux pas changer de manière de vivre à mon âge, et tout l'argent qu'elle m'envoyait lorsqu'elle était au Ihéàlre, je l'ai employé un peu j)lus utilement qu'à me bien loger, à me bien iialiiller et à me bien nourrir. Ces choses-là ne sont pas dans mes goûts. J'ai acheté de la terre, parce que cela est bon; cela sert, cela reste, et cela lui reviendra quand je n'y serai plus. Je n'ai pas d'autre enfant qu'elle. Elle n'aura donc pas à se reiK-nlir de tout ce qu'elle a lait pour moi. Son devoir élait de me faire part de sa richesse ; elle l'a toujours rempli ; le mien est de faire prospérer cet argent-là, de le bien placer et de le lui restituer en mourant. J'ai toujours été l'esclave du devoir.
Celte façon étroiie et iiiléressée du vieillard d'envisager ses rapports avec sa lille, lit sourire Saivaior.
— Je suis bien sur, dit-il , que votre fille ne
roiupie pas de celte sorle avec vous, et qu'elle ne comprend rien à voîre système d'économie.
— Il n'est que trop vrai qu'elle n'y comprend rien, la pauvre tête ! répondît Menapace avec un soupir-, et si je l'écoulais , je mangerais tout! je mènerais une vie de prince comme elle, avec elle, et avec tous ceux à qui elle jette l'argent à pleines mains. Que voulez-vous? nous ne pouvons pas nous entendre là-dessus. Elle est bonne , elle m'aime, elle vient me voir dix fois le jour, elle m'apporte tout ce qu'elle peut imaginer pour me faire plaisir. Si je tousse ou si j'ai mal à la tête , elle passe les nuits auprès de moi. Mais tout cela n'empêche pas qu'elle n'ait un grand défaut et qu'elle ne soit pas bonne mère comme je le voudrais !
— Comment! elle n'est pas bonne mère? s'écria Salvator qui avait bien de la peine à garder son sérieux devant la morale parcimonieuse du paysan. Je l'ai vue au sein de sa famille, et je pense que vous vous trompez, signor Menapace !
— Oh ! si vous trouvez qu'une bonne mère de famille doive caresser, soigner, amuser, gâter ses enfants, et pas davantage, soit; mais je ne suis pas content de voir qu'on ne leur refuse jamais rien, qu'on habille les petites filles comme des princesses avec des robes de soie, qu'on permette au garçon d'avoir déjà des chiens, des chevaux, une barque, un fusil, comme à un homme! Ce sont de bons enfants, j'en conviens, et très-jolis*, mais ce n'est paj
uiR' raisiiii iiDiir Iciir donner tout te !|u'iis u-uicM!, comme si cela ne coulait rien ! Je vois bien qu'on va manger au moins trente mille francs par an dans la maison, tant en plaisirs et en maitro'; aux enfants qu'en livres, en musique, en promenades, en cadeaux, en folies de tout genre. Et les aumônes donc! C'est scandaleux ! Tous les estropiés, tous les \ agabonds du pays ont appris le chemin de la maison, qu'ils ne connaissaient guère, certes, du temps du vieux Ranieri , l'ancien propriétaire! Voilà un homme qui entendait bien ses intérêts et qui faisait des économies dans sa terre, tandis que ma fille s'y ruinera si elle tic nï'écoute.
L'avarice du vieillard causait un profond dégoût au prince; mais Sahalor s'en amusait plus qu'il n'en était indigné. Il connaissait bien la nature du l)aysaii, celte àpreté à conserver, cette dureté envers soi-même, cette soif d'acquérir des fonds sans jamais jouir des revenus, cette crainte de l'avenir qui s'étend pour les vieillards laborieux et pauvres au delà du tombeau. Il ne put cepetidant se défendre d'un peu de mécontentement en entendant Mehanace invoquer le souvenir du vieux Ranieri , qui avait joué un si vilain rôle dans l'histoire de la Floriani.
— Ce Ranieri, si je me souviens bien de ce que m'a raconté Lucrczia, dit-il, était un ignoble ladre, îl avait maudit et voulait déshériter son fils, parce que celui-ci voulait épouser votre fille,
— Il nous a causé du chagrin, cest vrai, reprit Je vieillard sans s'émouvoir; mais à qui la faute? A ce jeune lou, qui voulait épouser une pauvre paysanne. Dans ce temps-là la Lucrezia n'avait rien; elle avait appris de sa marraine, madame Ranieri. bien des choses inutiles, la musique, les langues, la déclamation...
— Choses qui lui uiit assez bien siT\i depuis, pourtant! dit Salvalor en l'interrompant.
— Choses qui l'ont perdue ! reprit l'inflexiijle vieillard. Il eut mieux valu que la vieille llanieri. qui ne pouvait lui rien donner pour rétablir, ne l'eût pas prise en si grande amilié. el quelle l'eût laissée paysanne, raccomniodeuse de tilets, fille de pêcheur, comme elle l'était, et femme de pécheur, comme elle pouvait le devenir. Car j'en savais un bon , qui avait une bonne maison , deux grandes barques, un joli pré, des vaches... Oui, oui! un excellent parti, l'iero Mangiafoco, qui l'aurait épousée si elle avait \ uulu entendre raison. Au lieu qu'en l'instruisant et en la rendant si belle et si savante, sa marraine a été cause de tout le mal qui s'en est sui\i. Memiiio Ranieri, son iils, est devenu fou de Lucrezia, et, ne pouvant l'épouser, il l'a enlevée. C'est comme cela que ma fille a été séparée de moi, et c'est pour cela que, pendant douze ans , je n'ai pas voulu entendre parler d'elle.
•^ Si ce n'est pour recevoir l'argent qu'elle lui
envoyait, dit Sahator à Karol, oubliant que le pécheur entendait l'allemand.
Mais cette réflexion ne blessa nullement le vieillard.
— Sans doute, je le recevais, je le plaçais et je le faisais valoir, reprit-il. Je savais qu'elle menait grand train et qu'elle serait peut-être fort aise un jour de trouver de quoi vivre, après avoir mangé tout ce qu'elle gagnait. Car que n'a-t-elle pas gagné? des millions, à ce qu'on dit ! Et que n'a-t-clle pas donné, gaspillé? Ah! c'est une malédiction d'avoir un pareil caractère !
— Oui, oui, c'est un monstre! s'écria Salvator en riant ; mais, en attendant, il me semble que le vieux Ranieri a été bien malavisé de ne pas \ouloir la marier avec son fils ; il l'aurait fait s'il eut pu deviner que cette petite paysanne gagnerait des millions avec son talent.
— Oui ! il l'eut fait , dit Menapace avec !e plus grand calme, mais il ne pouvait le deviner; et en se refusant à un mariage si disproportionné, il était dans son droit : il avait raison, tout autre eût fait comme lui, et moi-même à sa place.
— De sorte (jue vous ne le blâmez pas et que peu (-être vous êtes resté en fort bons termes avec lui, tandis que son fils séduisait votre fille, faute de pouvoir arracher le consentement du vieux ladre?
— J.e vieux ladre, Vavarone, comme on l'appelait, était dur, j'en conviens; mais enfin il était
- ëi -
Juste, et ce n'était pas un inauvais voisin. Il ne m'a Jamais fait de bien ni de Jiial. En voyant que je ne pardonnais point à nsa fille, il ni 'avait pardonne d'être son père. Et quant à son fils, il lui a pardonné aussi, quand il a abandonné Lucrezia pour faire un bon mariage.
^ Et vous, lui avez-vous pardonné à ce fils digne ih' son père?
— Je ne devais pas lui pardonner, quoique, après tout, il (lit dans son droit; il n'avait rien promis par écrit à uia fille; c'est elle qui eut tort de se fier à son amour, et quand il l'a quittée, ils avaient des dettes ; elle avait fait de mauvaises aflaires dans son entreprise de lliéàtre, au commencenient... D'ailleurs il est mort, et Dieu est son juge! Mais, pardon! Excellences , j'ai laissé mes filets au bord de l'eau, et s'il venait de l'orage cette nuit, ils pourraient bien s'en aller. Il faut que je les retire. Ce sont encore de bons filets et qui prennent du poisson. J'en fournis la table de ma fille, mais elle le paye, da ! je ne donne rien pour rien ! et je lui dis : <i Mange, mangp... fais manger tes enfants; heureusement pour eux, ils retrouveront ce poisson-là dans ma bourse, n