CHAPITRE II
LE COTT.AGi:.
\u de cette liauleiir, le petit villajjr de **^ offrait un délicieux coup d'œil; le peu de maisons (jui le composaient, presque toutes situées à mi-côte, étaient bâties de pierres jaunâtres sur lesquelles grimpaient des ceps de vigne ; quelques-unes de ces habitations étaient recou- V ertes de tuiles rouges chaudement colorées ; d'autres n'avaient que de simples toits de chaume, sur lesquels semblaient s'épanouir, par compensation, une multitude de mousses vertes et veloutées, mêlées de touffes de joubarbe à fleurs rouges; puis, toute cette pittoresque rusticité se perdait parmi de grands massifs de platanes, de chênes verts et de peupliers d'Italie, au milieu desquels s'élevait un modeste clocher à aiguille de pierre grise.
Je descendis une rampe sinueuse assez ra- ])ide, et bientôt j'arrivai sur la petite place du village : à gauche , je vis la porte du cimetière ; à droite, le porche de l'église, et avisant tout près une maison un peu plus grande que
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1rs autios, et remarquable seulomoiU par une certaine recherche de propreté, je crus reconnaître le presbytère ; je descendis de cheval et je frappai... Je ne m'étais pas trompé.
Ine femme, jeune encore, vêtue de noir, horriblement contrefaite , et d'une grande laideur, mais dont la figure me parut avoir une grande expression de bonté, vint m'ouvrir, et me demanda avec un accent méridional trèsprononcé ce que je désirais.
a Je viens , madame , — lui dis-je , — voir la propriété qui est à vendre dans le village. M. \., notaire, m'a engagé à voir M. le curé, qui, iii'a-t-il dit, est chargé de cette vente.
— Mon frère va i-evenir tout à l'heure, — me répondit cette femme en soupirant ; — et si vous voulez vous reposer en l'attendant, monsieur, veuillez me suivre dans le presbytère. »
J'acceptai cette offre, et, laissant mon guide et ses chevaux, j'entrai dans la maison.
Rien de plus simple, de plus propre, et pourtant de plus pauvre, que l'intérieur de cette liumble habitation; mais partout on y retrouvait les traces d'une prévoyance attentive pour son hôte principal. J'accompagnai la sœur du curé dans une salle basse , dont les deux fenè-
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trcs à rideaux hlancs s'ouvraionl sur un petit jardin tout verdoyant ; les meul)les modestes de cette chambre reluisaient de propreté; un seul fauteuil de vieille tapisserie , placé près d'une petite table surmontée d'une bibliothèque de bois noir et d'un (ihrist en ivoire, semblait la place habituelle du prêtre ; la chaise de sa sœur et son rouet étaient proche de l'autre fenêtre : cette femme s'y assit et se mit h hier sans mot dire.
Craignant qu'elle ne gardât le silence par réserve ou par mesure, et voulant d'ailleurs satisfaire ma curiosité, vivement excitée par le récit de mon guide, je demandai à cette femme s'il y avait longtemps que la propriété était à vendre.
• La sœur du prêtre me répondit avec un nouveau soupir : u Elle est à vendre depuis trois mois, monsieur.
— Mais, madame, les propriétaires ne l'habitent plus?
— Les propriétaires, — me dit-elle avec une grande expression de tristesse ; — non , monsieur, ils ne l'habitent plus. — Et voyant sans doute que j'allais lui adresser une autre question, elle ajouta, les larmes aux yeux : — Ex-
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cusoz-iiioi , monsieur ; mais mon Irèrc vous entretiendra à ce sujet. »
Déplus en plus étonné, mais n'osant pas insister, je me rejetai sur quelques banalités, sur la vue, la beauté des sites, etc., etc.
Au bout d'une demi-heure on fiappa : c'était le curé; sa sœur alla lui ouvrir, et l'iii- Ibrma sans doute du sujet de ma visite.
Ce prêtre, qui pouvait avoir trente ans, portait le costume sévère de sa condition ; il n était pas contrefait , mais il ressemblait extrêmement à sa sœur : même laideur , même expression de douceur et de bonté, jointe à une apparence chétive et souffrante , car il était petit, frêle et très-pàle : il avait un accent méridional beaucoup moins prononcé que sa sœur, et ses formes étaient réservées mais polies.
L'abbé m'accueillit avec une sorte de froideur que j'attribuai à sa crainte de ne trouver en moi qu'un importun , attiré seulement par une indiscrète curiosité; car, d'après le peu de mots dits par sa sœur , je comprenais qu'il s'était passé quelque fatal événement dans cette maison, et le curé pouvait supposer que , vaguement instruit à ce sujet, je venais seulement chercher des détails plus circonstanciés.
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Désirant le mcltic en confiance avec moi, je lui dis francliement que je désirais trouver une propriété trcs-isoléc, très-calme, très-solitaire; qu'on m'avait parlé de celle qu'on voulait vendre comme remplissant presque toutes ces conditions, et que je venais à lui pour en être sérieusement informé.
La froideur glaciale de l'abbé ne fondit pas à cette ouverture , et, .iprès l'échange de quelques mots insignifiants , il me demanda si je voulais voir la maison.
Je lui répondis que j'étais absolument à ses ordres, et nous nous levâmes pour sortir.
Alors sa sœur prit un paquet de clefs dans une armoire , et les lui remit en disant les larmes aux yeux : u Mon Dieu ! mon Dieu ! Joseph... cela va vous faire bien du mal, car vous n'y êtes pas entré depuis... ?;
Le jeune prêtre lui serra tendrement la main , et répondit avec résignation : a Que voulez-vous, Jeanne!... Il fallait bien que cela arrivât... un jour ou l'autre... »
Xous sortîmes.
Le silence opiniâtre que semblait vouloir garder le curé, à propos d'événemenis qui irritaient de plus en plus ma curiosité, me l'ut fort désagréable ; mais sentant que la moindre
question sur un sujet qui paraissait aflVcter si profondément ces deux pauvres créatures serait peut-être cruelle et probablement inutile, je me décidai à demeurer dans toute la rigueur de mon rôle de visiteur et d'acheteur.
Xous sortîmes du presbytère , et , gravissant une rue assez escarpée, nous arrivâmes devant une petite porte , de chaque côté de laquelle s'étendait un long mur très-élevé.
Cette apparence était plus que simple : cette muraille de pierres brutes, seulement jointes par un ciment très -solide, il est vrai, paraissait ruinée; la porte semblait vermoulue; mais lorsque, F abbé T ayant ouverte, j'entrai dans le paradis caché par ce grand mur, en vérité je compris et admirai plus que jamais le goût si sage , si égoïste et si bien entendu des Orientaux , qui tâchent à rendre les dehors de leurs habitations les plus insignifiants , et souvent même les plus délabrés du monde, tandis qu'au contraire ils en ornent l'intérieur avec le luxe le plus éblouissant et le plus recherché.
Cette habitude m'a toujours semblé charmante, comme contraste d'abord, et puis parce que j'avoue n'avoir jamais bien pénétré le but de ce déploiement extérieur de peintures et de sculptures si généreusement étalées pour le«
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|)îissanls, qui n'-pondriit d'ordinaire à celtp attcnlion délicate en couvrant d'immondices ces beautés architecturales et monumentales , comme on dit. C'est hien un contraste, si l'on veut ; mais celui-là ne me plaît pas. En un mot, n' est-il pas de meilleur goût de caciier au contraire une délicieuse retraite , et de jouir ainsi d'un bonheur ignoré, au lieu de s'en pavaner pompeusement aux yeux de chacun , j)our exciter l'envie ou la haine de tous ?
Mais pour en revenir au paradis dont j'ai parlé, une fois la petite porte ouverte, j'entrai avec le curé; il la referma soigneusement, et dit : — Ceci, monsieur, est la maison.
Puis, sans doute, absorbé dans ses souvenirs el \ oulant me donner le loisir de tout examiner, il croisa ses bras sur sa poitrine et il demeura silencieux.
Je l'ai dit, je restai frappé d'étonnement, et le spectacle que j'avais devant les yeux était si ravissant qu'il me fit oublier toute autre préoccupation.
On ne voyait plus une pierre de la muraille de clôture dont j'ai parlé; elle était à l'intérieur absolument cachée par une charmille touffue el par une haute futaie de chênes inmienses.
Li: cotta(;k. si
' Ensuite, qu'on se figure, située nu centre d'une vaste pelouse de gazon , lin , ras, épais et miroité comme un tapis de velours vert, une maison de médiocre grandeur et de la construction la plus irrégulière : au milieu , un corps de logis composé d'un seul rez-de-cliaussée ; à droite, une galerie de bois rustique, j'ormant serre-chaude , et aboutissant à une sorte de pavillon qui ne paraissait recevoir du jour que par le haut ; à gauche , en retour du corps de logis du milieu , et plus élevé que lui, une galerie à quatre ogives garnies de vitraux coloriés, et aboutissant à une tourelle trèshaute, qui dominait de beaucoup le reste de l'habitation.
Rien de plus simple apparemment que l'ordonnance de ce cottage; mais ces bâtiments n'en étaient pour ainsi dire que la charpente , que le corps ; car tout son luxe , toute son indicible élégance, tout son éclat, venait de l'innombrable quantité de plantes grimpantes qui, à part l'ouverture des fenêtres, qu'elles envahissaient encore çà et là par une brusque invasion de jasmins et de chèvrefeuilles, couvraient d'un manteau de verdure et de fleurs de mille nuances toutes les murailles treillagées de cette délicieuse demeure , depuis le rez-de-
fhnusst'O Jusqu'au sommrl do la lourollo, qui semblait un ininicnsp tronc d'arhro nnèfu de lianes.
Puis une épaisse et lar^fe corbeille de géraniums rouges, (F héliotropes d'un lilas tendre et de lauriers-roses régnait autour de la base des murs, et cachait sous ses grosses toufles de verdure, émaillées de vives couleurs, les tiges toujours grêles des plantes grimpantes qui épanouissaient plus haut leurs trésors diaprés.
Le lierre d'Ecosse, les rosiers, la vigne vierge , les gobéas à clochettes bleues , la clématite à étoiles blanches , entouraient de leurs épais réseaux les piliers de bois rustique qui formaient les montants de la serre chaude, et les supports de l'auvent d'un perron , aussi de bois , à dix marches recouvertes d'une fine natte de Lima ; sur chacune de ces marches était un immense vase de porcelaine du Japon , blanc , rouge et or, renfermant de ces grands cactus à larges pétales pourpres et au calice d'azur ; puis, comme le pied de ces plantes est nu et rugueux , de charmants petits convolvulus de Smyrne , à campanules oranges , les cachaient sous leur broderie verte et or ; enfin ce peiron aboutissait à une porte de ebénc fort simple , de chaque côté de laquelle étaient deux larges
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et profonds divans de Chine, laits de joncs et de bambous.
Tel était de ce côté l'aspect véritablement enchanteur de ce cottage , de cette oasis fraîche et parfumée, qui s'épanouissait comme une fleur magnifique et ignorée au fond des solitudes de celte province. Il est impossible d'exprimer par la froide ressource des mots toute la splendeur de ce tableau, qui empruntait à la seule nature son indicible somptuosité. Qui peindra les mille caprices de T ardente lumière du Midi se jouant sur le vif émail de tant de couhnirs? Qui rendra le bruissement harmonieux de la brise qui semblait faire onduler sous ses baisers caressants toutes ces corolles épanouies ? et ce parfum sans nom , mélange frais et embaumé de toutes ces senteurs, et celte bonne odeur de mousse et de verdure jointe à F arôme pénétrant et aromatique du laurier , du thym et des arbres verts, qui pourra F exprimer?...
Mais ce qui est peut-être plus diflicile encore, c'est de retracer les mille pensées diverses et accablantes qui me vinrent à l'esprit en contemplant la plus adorable retraite que l'homme rassasié des joies du monde ait jamais pu réver; car je songeais que, malgré tant de soleil, de verdure et de fleurs, ce délicieux séjour était
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il celle heure Iriste, désert, abaiidomiê ; qu'un affreux malheur avait sans doute surpris et écrasé ceux qui s'étaient si doucement reposés dans l'avenir. Le choix même d'un endroit si écarlé , aussi loin de toute grande ville , ce luxe, cette recherche de bon ,f]OÙl, témoifrnaienl assez que l'habitant de cette demeure espérait y passer peut-être de longues et paisibles aimées, dans la sérénité méditative de la solitude , seulement chère aux esprits malbeureux , désabusés ou pensifs.
Ces idées m'avaient attristé et longtemps absorbé; sortant de cette rêverie, je regardai le curé ; il me parut encore plus pâle que de coutume, et semblait profondément réfléchir.
c. Rien dt- plus charmant (|ue cette maison, monsieur ! •> lui dis-je.
Il tressaillit jjrusqucmont , et me répondit avec politesse , mais toujours avec froideur : « Cela est charmant en effet, monsieur. — Et poussant un navrant soupir : — Voulez-vous à cette heure visiter l'intérieur do la miuson? — ajouta-t-il.
— La maison est-elle meublée, monsieur?
— Oui, monsieur, elle est à vendre ainsi que vous l' allez voir, à part quelques portraits qui seront retirés. ;; El il soupira de nouveau.
\ous entrâmes par le perron de verdure dont j'ai parlé.
Cette première pièce était un salon d'attente, éclairé par le haut et rempli de tableaux qui paraissaient d'excellentes copies des meilleurs maîtres italiens; quelques bas-reliefs et quelques statues de marbre d'un goût pur et antique garnissaient les angles de cette salle , et quatre admirables vases grecs étaient remplis de fleurs, hélas ! desséchées... car il y avait des fleurs partout , et là elles avaient dû se mêler merveilleusement à ces trésors de l'art.
ù Ceci est l'antichambre , monsieur , ;• me dit le curé.
Xous passâmes, et entrâmes dans une pièce garnie de meubles en bois de noyer , merveil-^ leusement sculptés , dans le goiit de la renaissance ; quatre grands tableaux de l'école espagnole cachaient la tenture, et des fleurs avaient dû remplir de vastes jardinières placées devant les fenêtres.
Toutes ces pièces étaient petites , mais leurs accessoires étaient du goût le plus élégant, u Ceci est la salle à manger, •■ me dit le curé en coîitinuant sa nomenclature glaciale; puis nous arrivâmes par une porte ouverte , et seulement garnie de portières, dans un salon,
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dont los trois fenôlres s'ouvraient sur la partie du parc que je n'avais pas vue. Le salon , à frises dorées , était tendu de damas ponceau ; les meubles , qui paraissaient être de la belle époque du siècle de Louis \IV , étaient aussi dorés; et plusieurs consoles de marquclerie, comblées de magniiiques porcelaines de toutes sortes , complétaient rornemcnt de cette pièce. ALiis ce qui me plut surlout , c'est que la splendeur de ce luxe, ordinaire dans une ville, contrastait là délicieusement avec la solitude presque sauvage de l'habitation , et surtout avec la nature riante et grandiose qu'on découvrait des fenêtres du salon.
C'était une immense prairie de ce gazon si frais et si vert que j'avais tant admiré ; à travers cette pelouse serpentait sans doute la ri-^ vière limpide et courante que j'avais plusieurs fois traversée en arrivant à *** ; de chaque côté de cette plaine de verdure, s'étendait un grand rideau de chênes et de tilleuls branchus jusqu'à leurs pieds , et deux ou trois bouquets de bouleaux à écorce d'argent étaient jetés çà et là dans cette énorme prairie où paissaient plusieurs vaches suisses de la plus grande beauté ; enfin, à l'horizon, dominant plusieurs collines ctagées , on voyait se découper hardiment la
ciete brumeuse et bleuâtre des dernières montagnes qui terminent la chaîne des Pyrénées orientales.
Cette vue était d'une haute magnificence, et, je le répète , cette nature si grandiose , encadrée dans l'or et la soie de ce joli salon , avait un singulier caractère.
ii Ceci est le salon , » me dit le curé ; et nous entrâmes alors dans la serre chaude bAtie en bois rustique. On y voyait un grand nombre de belles plantes exotiques , profondément encaissées, de sorte que, l'hiver, cette serre devait avoir f aspect d'une délicieuse allée de jardin. Devant une porte qui la terminait , le curé s'arrêta ; et au lieu de fouvrir , il revint sur ses pas...
.Mais lui montrant cette porte de bois, d'un charmant travail gothique, llamand sans doute, et léger comme une dentelle, je dis à fabbé :
i. Où mène cette porte, monsieur ? ne peut- Oîi pas voir cet appartement ?
— On peut le voir, monsieur, si... vous le désirez absolument, — me dit le curé avec une sorte d'impatience douloureuse.
— Sans doute, monsieur, — répondis-je; car plus j'avançais dans fexamen de cette deineui-e, plus mon intérêt augmentait. Tout jus-
qu'alors moi-tHi'Iaiil , iion-sculenienl rt-légance la plus choisir, mais de nobles habitudes d'art cl (le poésie, je pensais que jamais un esprit vulgaire n'aurait ni choisi ni embelli sa résidence de la sorte.
— Veuillez donc, monsieur, entrer là sans moi, — me dit l'abbé en me donnant une clef... — C'était son... Puis il reprit : — C'est un salon de travail.
J'y entrai...
Cette pièce, évidemment occupée d'ordinaire par une femme, était demeurée absolument dans l'état où celle qui l'habitait l'avait laissée : sur un métier à tapisserie on voyait une broderie commencée; plus loin, une harpe devant un pupitre chargé de musique; sur une table, un flacon et un mouchoir déployé; un livre ouvert était près d'un panier à ouvrage : je regardai, c'était le deuxième volume d'Ohermaïui.
Profondément ému en songeant qu'un malheur affreux et subit avait tranché sans doute une existence qui semblait si poétique et si heureusement occupée, je continuai d'observer avec une dévorante attention tout ce qui m'entourait... Je vis encore une assez grande bibliothèque remplie des meilleurs poètes français, allemands et italiens; à côté... un chevalet sur
lequel élail lu plus (Irlieicus»^ éhauclrc do portrait d'enfant qui se put voir, une adorable petite figure d'ange de trois ou quatre ans, aux yeux bleus et aux longs clieveux bruns... .le ne sais pourquoi il me sembla follement qu'une mère seule pouvait ainsi peindre... et qu'elle ne pouvait ainsi peindre que son enfant. Toutes ces découvertes, en m' attristant, irritaient de plus en plus mon intérêt et ma curiosité ; aussi , je me résolus à tout employer pour pénétrer le secret si opiniàtreiitent gardé par le curé.
Ce portrait d'enfant, dont j'ai parlé, élail placé près d'une des fenêtres qui éclairaient cette pièce; raacbinalement j'en écartai le rideau. Que vis -je ? A une lieue au plus.... la mer !... la Méditerranée !... qui étincelait comme un immense miroir d'azur dans lequel le soleil se serait ardemment reflété.... la mer qu'on voyait entre le versant de deux collines qui s'abaissaient doucement....
Cette vue était magnifique, et je pensais qu'elle devait surtout se révéler dans toutes ses splendeurs à l'àme poétique qui avait laissé dans cette demeure tant de traces toucbanles de sa nature noble et élevée.
Un instant je détournai ma vue de ce majestueux spectacle pour la reposer un moment et
VI AIITIUR.
1";^ allaclicr encore; j'apeivus alors un objet que je n'avais pas encore remarqué : c était un porliail (l'Iionnne posé sur un chevalet recouvert (le velours bleu. Dans l'espèce d'ovale que l'orniaient à leur sommet les deux branches de dievalet en se recourbant, je vis un chiflre composé d'un A et d'un R, surmonté d'une couronne de comte. Ce portrait était dessiné au pastel... ayant quelques connaissances en peinture, j'y reconnus facilement la même main qui avait ébauché la li<]ure d'enfant.
La tète, attachée à un col svclte et élégant, se détachait pâle et éclatante d'un fond rougebrun très-sombre, et des vêlements entièrement noirs coupés, par fantaisie sans doute, à la mode de \ an-I)yck.
Cette figure, jeune et liardi(>, avait un caractère frappant de haute intelligence, de- résolution et de grâce que je n'oublierai de ma vie. L'ovale en était allongé, le front haut, proéminent, tiès- découvert, très -uni, sauf un pli extrêmement prononcé qui séparait les sourcils, dont l'arc, non plus que celui des orbites, semblait presque insensible, tant il était droit; les cheveux chatain-clair, rares, fins et soyeux, et rejetés en arrière, ondoyaient légèrement sur les tempes; les yeux fort grands, fort beaux,
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d'uii brun de velours, à l'iris orangé, semblaient peut-être trop ronds ; mais leur regard lier, profond, méditatif, chargé de pensées, semblait annoncer un esprit de premier ordre ; enfin un nez aquilin et un menton à fossette, saillant et bien carrément dessiné, auraient donné à cette physionomie une expression hautaine et presque dure, si, contournant des lèvres minces et purpurines, un fin et imperceptible sourire, rempli de charme, neùt adouci, éclairé pour ainsi dire, ce que quelques parties du visage avaient de trop énergique et de trop accusé.
Depuis quelques minutes, je contemplais celte tète si belle et si expressive, en me demandant si cet homme était le héros de la mystérieuse aventure que je cherchais à pénétrer... Puis je remarquai, à la différence extrême des yeux, qui, chez l'enfant, étaient bleus et longuement fendus, beaucoup de points de ressemblance entre le portrait de cet inconnu et la délicieuse ébauche de figure d'ange qui était auprès.
Mais bientôt j'entendis la voix émue de l'abbé qui, sans entrer, me demandait si j'avais tout vu et assez vu...
Je le rejoignis, il ferma la porte, et nous traversâmes de nouveau la galerie. J'y aperçus
iiiir cliosc |)ii('M-ilp ])(nil-(Mi-o, mais (jiii me sci-ra rniellemciit lo cœur : ci) im mol, près du suloii, t'iail une volic-ro à grillaj^es doirs, dans laquelle je vis morls... plusieurs pauvres pelils bengalis et bouvreuils.
Douloureusement oppressé, et de plus en plus intéressé, je voulus mettre le prêtre en confiance, en lui exprimant combien j'étais toucbé de ce que je voyais, moi qui ne connaissais même pas ceux qui avaient babité ce séjour; mais, soit qu'il ne pût surmonter son émotion, soit qu'il craignît de profaner son cbagrin eii en confiant la cause à la légèreté d'un étranger, il éluda de nouveau toute ouverture à ce sujet, et me dit avec effort :
u II ne reste maintenant à voir, monsieur, que la galerie et la tour qui forme un autre cabinet d'étude.
.Vous repassâmes dans le salon d'entrée, nous traversâmes une bibliotbèque, une longue galerie à vitraux coloriés, remplie de tableaux, de sculptures, de curiosités de toute espèce, et nous arrivâmes à la tour qui communi([uait à cette galerie par quelques marcbes.
J'entrai ; cette fois l'abbé m'accompagna résolument, bien que je m'aperçusse que de
LE COTTAT. E. 4.J
lenips à ailiro il essuyait do sa inaiii sos yeux humides de larmes.
Dans cette vaste salle ronde, tout révélait dos goûts studieux et réfléchis : c'était un amoubloment sévère, beaucoup d'armes de prix, quatre grands portraits de famille, qui paraissaient embrasser un intervalle de cinq siècles, bien que séparés par une lacune de près do cent cinquante ans; car le plus ancien des portraits rappelait le costume de guerre de la fin du quatorzième siècle, tandis que les costumes des autres appartenaient seulement aux dix- septième, dix-huitième et dix-neuvième siècles ; le portrait le plus récent représentait un homme qui portait l'habit d'offîcior-général du temps de l'Empire et un cordon rougo on sautoir.
Je remarquai encore beaucoup de cartes et de plans lopographiques, chargés de notes abrégées et pour ainsi dire hiéroglyphiques; mais 00 (|ui me frappa vivoment, ce fut un portrait de femme, posé sur un chevalet tout pareil à celui que j'avais déjà remarqué; seulement il ne portait pas de couronne à son sommet, on n'y voyait qu'un chiffre composé d'un AI et d'un V entrelacés.
Par une savante combinaison du peintre, ce
U ARTHIR.
portrait, peint sur un fond d'or, rappelait, par son caractère magnifiquement naïf, quelquesunes de ces adorables ligures de Vierges de l'école italienne, de la fm du seizième siècle; joignez à cela que tout ce que Raphaël a jamais rêvé de plus candide, de plus pur et de plus suave, dans l'expression de ses madones, rayonnait doucement sur celte divine physionomie : ses cheveux bruns, lisses et brillants se collaient sur son Iront charmant, ceint d'une petite féronnière d'or... puis, suivant la ligne des tempes d'une blancheur si éblouissante qu'on semblait y voir le réseau bleu des veines, descendaient jusqu'au bas de ses joues, délicatement rosées; ses grands yeux bleus, d'une sérénité pensive et presque mélancolique, semblaient me suivre de leur long regard, à la ibis calme, noble et bon; ses lèvres, d'un pâle incarnat, ne souriaient pas, mais elles avaient une expression de grûce sérieuse, léfléchie, im- ])Ossible à rendre, et leur coupe, ainsi que celle du nez droit et mince, était d'une beauté exquise et d'une pureté antique; enfin, une sorte de tunique d'un bleu très-tendre, qui, laissant à peine voir la neige des épaules, se nouait autour d'une taille de la plus rare élégance par un cercle d'or bruni , complétait ce
poitrail, on le répète, d'une naïveté pleine d'élévation, de charme et de poésie.
A force d'examiner curieusement ces traits d'une perfection si idéale, je trouvai dans le regard une expression qui me rappela la figure d'enfant; car je me souviens que les yeux de cet ange étaient aussi très -grands et d'un bleu limpide et profond, mais que le bas de son visage et son vaste front rappelaient davantage le portrait d'homme qui m'avait tant frappé.
Je ne sais pourquoi je m'imaginai que cet enfant appartenait à ces deux personnes; mais où était-il ? où étaient à cette heure sou père et sa mère : son père, d'une beauté si lière et si résolue; sa mère, d'une beauté si douce et si pure ?
Etait-ce lui ? était-ce elle? était-ce tous deux, tous trois, qu'un épouvantable malheur avait
frappé
f( Oh ! me disais-je, si les dehors tant exprès-^ sifs de la physionomie ne trompent pas, dans quel Eden enivrant devaient vivre ces deux nobles créatures ! Pouvoir vivre ainsi avec un enfant adoré, au milieu de cette délicieuse et profonde solitude, embellie par les trésors de la nature et de l'art !
: Avoir assez la conscience du bonheur et du
il. A in H l H.
hraii pour s'isoler au milieu (i'uii monde de génies de loulcs sortes ! Pouvoir, quand !a voix du rœurse (ait, jouir en silence de cette extase recueillie, et se distraire de ces délices par d'autres délices; se parler encore d'amour par la voix sublime des divins poètes de tous les âges, ou par riiarmonie céleste des grands maîtres, mélodie ravissante qu'une main chérie ("ait vibrer à votre oreille; comparer enfin l'exquise beauté qu'on idolâtre, l'expression inimitable de ses traits, à tous les prodiges de l'art, et se dire avec orgueil : Elle est plus belle ! ! pouvoir en un mot puiser sans cesse à cette triple source de poésie, et voir son amour, fécondé par cette divine rosée, fleurir chaque jour plus radieux et plus épanoui ! glorifier enfin le Créateur de toutes choses, dans la félicité que nous sentons, dans la femme que nous aimons ! dans les magnificences dont nos yeux et notre àme sont éblouis, oh î voilà sans doute, me disais-je, voilà la magnifique existence que menaient ces deux êtres ! -
Mais la voix brève et triste de l'al/bé me rappela de ces idéalités.
Je tressaillis, et je le suivis, bien décidé à pénétrer ce secret.
Bientôt le soleil s'obscurcit; la matinée, f{ui
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avait L'U' forl belle, s'assombrit ; \c ciel se chargea de nuages, quelques gouttes d'eau tombèrent.
u 11 n'y a pas d'auberge ici, — me dit le curé; — vous êtes à cheval, monsieur, le temps menace d'un orage de montagne, et, si l'ouragan est fort, la petite rivière que vous avez trouvée guéable deviendra, pendant quelques heures, un torrent rapide; veuillez donc accepter une pauvre hospitalité dans le presbytère jusqu'à ce que la tourmente soit apaisée : vQtre guide et ses chevaux trouveront place dans la grange.
J'acceptai, ravi de cette oftre qui pouvait servir ma curiosité : nous rentrâmes.
u Eh bien, Joseph? dit Jeanne au curé d'un air profondément ému.
— Hélas ! Jeanne, que la volonté de Dieu soit faite! mais j'ai bien souffert, et je n'ai pas eu le courage d' entrer clicz elle... »
Jeanne essuya une larme, et alla s'occuper des moyens de me recevoir aussi bien que possible dans cette modeste demeure.
Bientôt Forage éclata avec tant de violence, que je me décidai à passer la nuit au presbytère de ***.
AlllHlK.