‹ ArthurChapitre 17 sur 89 · LE DEUIL · texte numérisé non relu

LE DEUIL

J'avais vingt ans ; je revenais d'un long voyage en Espagne et en Angleterre, entrepris sous la direction de mon prêceptenr, lionnne sage, raodeste, ferme et éclairé. A mon retour à Serval, terre dans laquelle mon père s'était retiré depuis longues années, je trouvai ce dernier gravement malade; je n'oublierai de ma vie le spectacle qui me frappa lors de mon arrivée.

Ce château , extrêmement retiré et dominant un cliélif village, s'élevait solitairement sur la lisière d'une grande forêt; c'était un vaste et gothique édifice de briques noircies par le temps ; son intérieur se composait de grands appartements sonores, et peu éclairés

par leurs longues lenèlres à petits carreaux ; nos gens portaient le deuil de ma mère, que j'avais perdue pendant mon voyage ; presque tous étaient de vieux domestiques de la maison, et rien de plus lugubre que de les voir velus de noir , marchant silencieusement dans ces pièces sombres et immenses , se détacher à peine de leur fond rouge ou vert foncé, couleur de toutes les tentures de celte anfi({ue habitation.

En descendant de voilure, je fus reçu par le valet de chambre de mon père; il ne me dit pas un mot, mais ses yeux étaient baignés de larmes. Je le suivis ; je traversai une longue galerie, la terreur de mes nuits d'enfance, comme elle en était la joie durant le jour. Je trouvai mon père dans son cabinet : il voulut se lever pour m' embrasser ; mais, ses forces lui manquant, il ne put que me tendre les bras.

11 me parut affreusement changé : je l'avais quitté encore alerte et vigoureux; je le trouvai faible et abattu : sa grande taille s'était voûtée, son embonpoint avait disparu; il était pâle, fléCail, el une sorte de sourire convulsif et nerveux, causé par la continuité de ses douleurs, donnait à sa physionomie haute et sévère une indicible expression de souffrance habituelle.

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J'avais toujours beaucoup iTtloulc mon père. Sou esprit était vaste, sérieux, réfléchi, concentré, et çà et là, par accès, froidement ironique ; son savoir prodigieux en toutes sortes de matières, son caractère absolu, ses habitudes graves, pensives et taciturnes, son abord glacial, ses principes d'une rare solidité, sa bonté pour moi extrènic en fait, mais nullement démonstrative : aussi m' inspirait-il plutôt une vénération profonde et craintive, une gratitude respectueuse, qu'une affection confiante et expansive, comme celle que je ressentais pour ma mère.

Ayant quitté le service de bonne heure, malgré les instances de Xapoléon, qui aimait sa volonté de fer et son infatigable activité, mou père avait presque toujours vécu dans ses terres, mais, chose étrange! sans jamais y recevoir personne. La terreur de 93 avait tellement diminué notre famille, qu'excepté une sœur de mon père, nous n'avions plus de parents, mais seulement des alliés fort éloignés, que nous ne voyions pas.

Maintenant que l'âge et T expérience me permettent d'apprécier et de comparer mes souvenirs, mon père reste à mes yeux le seul homme véritablement misanthrope que j'aie jamais ren-

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contre; car il irrtait pas de ces iiilsanlliropcs qui recherchent les hommes pour leur dire chaque jour qu'ils les déleslenl et qu'ils veulent les fuir, mais un misanthrope qui avait ronq)u ahsoliinient avec eux. Aussi, j'ai beau interro,fi[er mes souvenirs d'enfance et de jeunesse, je ne me souviens pas d'avoir vu à mon père un ami, ou même ce qu'on appelle une simple connaissance. Ma mère, ma tante et ma cousine Hélène, plus jeune que moi de trois années, étaient les seules personnes qui, de temps à autre, nous vinssent visiter : cela n'est pas une exagération, manière me Ta dit; pendant près de trente années que mon père vécut à Serval... pas un étranger n'y parut.

Aîon père chassait beaucoup, mais seul; il aimait passionnément les chevaux et aussi la grande agriculture. Ces occupations et celles de mon éducation, qu'il fit lui-même, jusqu'à ce qu'il m'eût mis entre les mains d'un précepteur pour voyager, employaient presque tous ses instants ; puis ses biens étant considérables, et n'ayant jamais voulu d'intendant, secondé par ma mère, dont l'esprit d'ordre était extrême, il s'occupait d'administrer sa fortune lui-même; enfin la lecture, des expériences scientifiques, et surtout de longues

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proinonades solilaircs, complétaient ses journées.

Lorsque je partis pour ce funeste voyage pendant lequel je devais la perdre, ma mère ayant eu en songe comme un pressentiment de cette fatalité, me le dit ; mais nous le cachâmes à mon père : non qu'elle le craignît, mais il lui avait toujours imposé beaucoup par la gravité de son esprit, et elle redoutait surtout son ironie sévère, qui n'épargnait jamais les sentiments poétiques, exagérés ou romanesques.

Je ne pus donc eml)rasser ma mère une dernière fois : je ne parle pas de mes regrets ; c'était la seule personne au monde à laquelle j'osasse tout dire et tout confier. .Ma tante et sa lille Hélène étaient venues habiter Serval depuis la mort de ma mère, et cela presque malgré mon père; car, bien que sa santé parût s'altérer de plus en plus, son besoin habituel de solitude et de silence avait encore augmenté.

Je menais alors une vie bien triste et bien déchirante pour mon cœur : le matin, mon père me faisait venir auprès de son lit ; son valet de chambre lui apportait un grand coffre, où étaient renfermés les registres qui contenaient l'administration de nos biens, et chaque jour il me mettait au courant de toutes ses affaires

H AHIMLH.

nvoc niic claiU' iVoidc (jui iiio jjlarait; plus laid, il me lit lire son testanient avec la même apparence d'insensi])ilitê; les sanglots me sufloquaient, il ne sem])lait pas s'en apercevoir; il terminait d'ordinaire cette sorte d'initiation au gouvernement futur de la fortune qu'il me laissait, par quelques enseignements faits d'une voix ])ivve, et iuterronq)ue par de longs silences.

Ces enseignenuMits révélaient le jugement le j)lus droit, le plus sur, et aussi la connaissance la plus réelle et la plus approfondie des misères, ou plutôt de ce qu'il appelait les nccessiU'S morales de la condition liumaine ; car un trait bien frappant du caractère de mon père était une manière de voir étrangement calme et désintéressée à propos des ftiiblesses inhérentes «î notre espèce, selon lui, puisqu'on était obligé d'admettre, connue conséquents à notre organisation morale, certains faits, certains instincts bas ou égoïstes, auxquels les nobles caractères ne pouvaient échapper ; il trouvait aussi inutile de cacher ou de nier celte plaie que de blâmer les honmies d'en être atteints.

Ainsi, lui demandait-on un service, il déduisait à soi ou à son obligé les raisons qui généralement amènent l'ingratitude, puis néanmoins

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l'ciidait le service avec une bienveillance toule parlai le.

En résumé, le sens moral des entretiens que j'avais avec lui, et qui de sa part se coniposiiient de phrases courtes, concises et nerveuses, aClirniait ; — ^ que le pivot de tout étant l'on, puisque les plus heau\ caractères, une fois aux prises avec le besoin, s'avilissaient quelquefois jusqu'à l'infamie, il fallait rester riche, pour èlre sur de rester honnête homme; — que tout dévouement avait Son arrière-pensée ; — (pic tout homme était corruptible, mais que le taux, le moment ou la monnaie de la corruption de chacun variait selon les caractères individuels ;

— que toute amitié devant absolument avoir son heure négative, il était inutile de compter sur un sentiment qui, un jour, vous manquerait;— enfin je devais, selon ces terribles maximes , m'estimer heureux de n'avoir ni frère, ni sœur, et d'être ainsi pur de tout fratricide véniel : l'homme étant fait de la sorte, qu'il ne voit presque toujours dans la fraternité qu'une diminution d'héritage ; car, — ajoutait mon père,

— bien peu, parmi les plus purs, peuvent nier avoir pensé au moins une fois dans leur vie, en supputant la fortune qu'ils partageaient : — iS i j'étais seul! ^

Je ne saurais dire combien ces axiomes, d'un sens peut-èlre rigoureusement vrai, mais d'une afllrmafion si désolante et si exagérée, ainsi froidement énoncés par mon père mourant, m'épouvantaient !

Mon précepteur, liomme d'un sens droit, mais d'un esprit médiocre, n'avait, de sa vie, soulevé devant moi aucune question philosophique. Sur ces matières, mon intelligence était demeurée jusque-là comme inerte et endormie; mais mon esprit, heureusement préparé par une éducation féconde et par une précoce habitude de réflexion, due à ma vie solitaire et à l'expérience des voyages, était prêt à recevoir le germe de toutes pensées, bonnes ou fatales, que l'ardeur de mon imagination devait rapidement développer.

Aussi , ces tristes et amers enseignements demeurèrent-ils l'unique et profonde racine de toutes mes pensées ! Plus tard je pus les modilier, y enter pour ainsi dire d'autres idées; mais elles participèrent toujours de l'àcreté de la première sève.

Après ces tristes entreliens avec mon père, qui duraient ordinairement deux heures , on r babillait ou plutôt on l'enveloppait de couvertures chaudes et légères; car, ses anciennes

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blessures sV'tant rouverlos, il souffrait si cruellement qu'il ne pouvait rien supporter de lourd ; puis on l'asseyait dans un fauteuil roulant, et on le promenait au soleil dans le parc.

Par une étrange singularité, mon père, qui avait toujours mis à grand luxe et à grand plaisir de tenir merveilleusement ce parc, du moment qu'il se sentit sérieusement malade, défendit absolument d'y faire les travaux même les plus ordinaires et les plus indispensables.

On ne pourrait dire l'aspect désolé de ces immenses allées, qui restaient envaliies par l'herbe et par les ronces ; de ces charmilles autrefois symétriquement taillées, mais alors abandonnées et poussant au hasard ; de ces massifs de fleurs mortes de l'été, qu'on arrache à l'automne (car nous étions à la fm de celle saison), et qui étalaient partout leurs tiges noires et flétries. Je le répète, rien de plus lugubre que ce spectacle d'incurie et de ruine dans une maison habitée ; car mon père avait étendu les mêmes défenses à propos des moindres réparations journalières : un volet décroché, une cheminée abattue par un ouragan restaient ainsi que le vent les avait dégradés.

Après cette promenade que mon père faisait en silence la tète baissée sur sa poitrine, ayant

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