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49, rue Henri Berge BRUXELLES
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(Une cuisine, qui sert en même temps d'atelier de blanchisseuse. Partout des fils portant du linge à sécher. Dans un coin, le mari, les yeux clos, étendu dans l'unique fauteuil d'osier, berce d'un pied mou un berceau à bascule. Il siffle sans conviction la berceuse de Mozart. Bientôt, il se tait. Son pied s'immobilise : il dort. Le gosse, dans son berceau, se met à brailler. Irruption de la femme, brandissant à bout de bras, un respectable panier de linge. Elle dépose son panier, se précipite vers le berceau.)
La femme. — Eh bien, mon gros chéri, mon doux Jésus, en est de nouveau fâché! Dieu, que c'est vilain! Ta, ta, ta, "a, ta! On n'a pas de si vilaines manières! Voilà! voilà! (Elle met le berceau en branle.) Maintenant, tu te tais, n'est-ce pas, gros gâté? Il faut dormir bien sagement, comme un grand garçon. (Tout en poussant eu berceau, elle change de voix.) Jules! (Le mari fait un vague mouvement.) Jules!!! (Il ne bouge plus. Elle crie de plus en plus fort et le secoue d'importance.) Paresseux, fainéant, propre-à-
Le mari (s' éveillant).
Tu... Tu
m ap-
pelé
La femme. — C'est trop fort!
Le mari. — Tu disais quelque chose?
La femme. — Quel homme! Quel homme!
Que f'avais-je dit de faire? Tu ne pouvais pas t'occuper du gosse, pendant que je me tue à te gagner la pitance? Ou étais-ce encore trop?
Le mari. — Mais, je m'en suis occupé.
La femme. — En dormant à côté du berceau ?
Le mari. — C'est que, vois-tu, ça n'est pas facile.
La femme. — Qu'est-ce qui n'est pas facile?
Le mari. — Ce que tu m'as dit de faire.
La femme. — Bercer l'enfant?
Le mari. — Non, mais le faire dormir. Je te jure que...
La femme. — Je fe défends de jurer.
Le mari. — Si tu veux. Je t'affirme que j ai fait mon possible. Je lui ai chanté, du mieux que j'ai pu, quelques airs d'opéra. Il n a pas été sensible à ma voix.
La femme. — Ça ne m'étonne pas.
Le mari. — Puis, j'ai sifflé, du mieux que j'ai pu, les plus beaux airs de mon répertoire. Le Credo du Paysan. l'Angelus de la Mer,
Minuît, chrétiens! Je lui ai même sifflé la berceuse de Mozart.
La femme. — Et tu t'es endormi toi-même.
Le mari. — Je suis sensible à la bonne musique, moi!
La femme. — Tu me dégoûtes! Laisser crier un petit enfant, pendant qu'on dort à ses cô'és, c'est répugnant! Est-ce qu'il a demandé à y être, ce mioche? N'en es-tu pas le père, des fois ?
Le mari. — Je ne dis pas le contraire, mais...
La femme. — Il ne manquerait plus que ça! Tu n'es même pas capable de gagner la nourriture pour les pauvres mioches que tu condamnes à vivre. Si je ne craignais de blasphémer, je dirais que le bon Dieu ne devrait pas permettre de pareilles horreurs. A des propres-à-rien, comme toi, il ne devrait pas faire l'honneur de les rendre père.
Le mari. — Mais je...
La femme. — Sois poli, quand je parle! Qui est l'homme, ici? C'est moi! C'est moi qui gagne la croûte pour la nichée. Je le fais depuis des années sans me plaindre, mais cette fois-ci, c est trop. Le dernier coup, je ne l'encaisse pas...
Le mari. — Je ne l'ai pas fait exprès.
La femme. — C'est sans doute ma faute? Tu as abusé de mon sommeil.
Le mari. — Et moi, quand je dors, tu me reproches...
La femme. — Comment! Tu oserais comparer! Tu t'endors au lieu d'endormir le gosse, et tu oserais comparer! Est-ce que je t'ai flanqué un moutard pendant que tu étais sous le charme de la berceuse de Machin?
Le mari. — De Mozart.
La femme. — Je me fiche de Mozart. Réponds-moi!
Le mari. — Je ne l'ai pas fait exprès.
La femme. — Il ne manquerait plus que cela! Si encore tu les mettais toi-même au monde! Ou si seulement tu pouvais leur donner le sein!
Le mari. — Je puis leur donner un biberon.
La femme. — Biberon! Je suis une bonne mère, moi. Je ne fais pas les choses à demi. Je veux nourrir moi-même mes enfants, tu comprends? Non, tu ne comprends pas (Elle se frappe le sein.) Et ça, crois-tu que ce soit simplement de la garniture?
Le mari. — Ne t'agite pas.
La femme. — Ne te mêle pas de mes affaires. D'ailleurs, je l'ai dit. C'est fini! C'est bien la dernière fois qu'on m'attrapera. Pourvu que je 'rouve vite quelqu'un.
Le mari. — Calme-toi.
La femme. — Faudra bien. Je perds mon temps. (Pendant toute cdtte scène, la femme n'a cessé de pousser au berceau.) Tu vois qu'il n'est pas si difficile de faire dormir un enfant. Et ce linge, l'as-tu enlevé? Non! Et mon feu, tu l'as laissé s'éteindre, sans doute? Quelle misère! C'est une demi-journée de travail de gâché.
Le mari. — Je vais t'expliquer.
La femme. — Ce sera du joli.
Le mari. — Je devais enlever le linge, c'est vrai.
La femme. — Et surveiller le feu.
Le mari. — C'est vrai.
La femme. — Et tu n'as rien fait du tout.
Le mari. — J'ai tâché d'endormir le gosse. C'était le plus urgent.
La femme. — Et tu t'es empressé de t'endor mir toi-même.
Le mari. — Tout le monde se serait endormi à ma place. Tant je me suis appliqué!
La femme. — Faudra que je te félicite, sans doute?
Le mari. — Je n'en demande pas tant.
La femme. — Quelle modestie!
Le mari. — Je ne demande qu'un peu de justice.
La femme. — Ah, ça, deviens-tu fou? Et que la vertu soit récompensée, sans doute?
Le mari. — Oui.
La femme. — Tu es encore plus bête que je ne pensais. Non, mais, que devrais-je dire, moi? Pourquoi faut-il que je me tue à la besogne? Est-ce que je suis récompensée, moi? J'accepte mon sort, parce que je suis bonne chrétienne. J'ai confiance dans le bon Dieu. Je l'attends à l'œuvre, après, car s'il fallait le juger sur ce monde-ci . .
Le mari. — Et c'est itoi, qui. .
La femme. — Je ne dis aucun mal, et je n'en fais pas, ce qui vaut encore mieux. J'ai bien le droit, je crois, d'avoir mes petites idées. Et puis, tu m'embêtes. Je dois travailler, moi.
Elle quitte le berceau, se dirige vers le poêle quelle active. EVe y met du charbon.
La femme. — Heureusement, il n'est pas
éteint! Va me chercher du charbon. Il n'y en a presque plus.
Le mari. — Je ne dois plu? ôter le linge sec?
La femme. — Evidemment. Et il faudra tendre quelques nouvelles cordes, là.
Le mari. — Qu'est-ce qui est le plus urgent?
La femme. — Tout.
Le mari. — Oui, mais, que dois-je faire d'abord?
La femme. — Tends les cordes et fiche-moi la paix!
Le mari. — Bon.
// va prendre des cordes dans un tiroir et se met en devoir de les tendre.
La femme. — Et fini de bavarder! J'ai déjà perdu trop de temps à répondre à tes inepties. Et ce linge qui doit être repassé pour ce soir!
(Elle a mis ses fers sur la cuisinière. Sur la table, elle étend le linge quelle sort du panier. Elle retourne vers la cuisinière, approche les fers de sa joue.)
Ef ces fers qui ne veulent pas chauffer! J'aime bien de travailler, mais il faut que je puisse y aller rondement. Comme ça, ce n'est franchement pas à faire.
(Elle reprend un autre fer.)
Enfin, on dirait que celui-ci est à peu près à point. Ce n'est pas malheureux.
Elle prend le fer, va vers la table e' se met à repasser. Elle fredonne machinalement.
Pendant ce temps, le MARI a tendu les cordes, en commençant au premier plan. Quand il arrive à hauteur de sa femme, il s'arrête à côté d'elle et reste immobile, tenant la corde à bout de bras.
La femme peu à peu hausse le ton. Elle chante une complainte sentimentale.
Son fer étant refroidi, elle se dirige vers la cuisinière, aperçoit son mari toujours immobile.
La femme. — Eh bien, quoi? Tu attends le photographe?
Le mari. — Moi? Non.
La femme. — Alors, quoi?
Le mari. — Je ne pouvais pas passer. J'attendais jusqu'à ce que tu avais fini.
La femme. — Quelle sollicitude!
Elle va vers le feu. Le MARI continue sa besogne.
Il faudra aller prendre du charbon, sinon le feu va s'éteindre.
A ce moment le MARI se trouve debout sur une chaise pour atteindre un clou auquel il se propose de fixer la corde.
Le mari. — Dois-je aller d'abord, ou faut-il que j'attache au préalable la corde à ce clou?
La femme. — Quel homme, quel homme !
Si tu pouvais te pendre à ce clou, quel débarras!
Le mari. — Tu plaisantes!
La femme. — Moins que tu ne crois.
Le mari. — Que dois-je faire d'abord?
La femme. — Va-t-en au diable!
Le mari. — Bon.
// descend de sa chaise, prend le bidon à charbon et sort, sans se presser.
La FEMME s'est remise à repasser. Elle a repris sa complainte, d'abord à mi-voix, puis largement.
On frappe discrètement.
Elle n'entend rien et continue son chant.
On frappe plus fort.
La femme. — Entrez!
(Entre Mademoiselle Gigot.)
Mlle Gigot. — Bonjour, Madame Léonie.
La femme. — Qu'y a-t-il pour votre service. Mademoiselle Gigot?
Mlle Gigot. — Je ne vous dérange pas, Madame Léonie?
La femme. — Du tout, Mademoiselle Gigot, je travaille, comme vous voyez.
Mlle Gigot. — Et avec joie. Je vous entendais chanter de la rue.
La femme. — Oh, je sais chanter bien plus fort.
Mlle Gigot. — Vous avez le caractère insouciant, Madame Léonie. Vous êtes une femme heureuse...
La femme. — Moi? Qui vous dit ça?
Mlle Gigot. — Mais, vous chantez souvent. Chaque fois que je passe ici, je vous entends.
La femme. — Qu'est-ce que ça prouve?
Que je travaille, rien de plus. Je travaille en chantant. Que voulez-vous? Que je chante ou que je pleure, la vie est toujours la même. Ça ne me fera ni l'existence plus facile, ni la clientèle plus accommodante. Alors je chante. Ce n'est pas toujours drôle, mais c'est encore moins bête que de pleurer.
Mlle Gigot. — Vous prenez les choses du bon côté, Madame Léonie. Vous avez bien raison...
La femme. — Je ne sais pas si je les prends du bon ou du mauvais côté. J'ai plutôt l'idée que je n'ai pas le choix. La vie est la vie, et il faut que chacun tâche de se dépêtrer comme il peut.
Mlle Gigot. — Vous êtes une femme de tête, Madame Léonie.
La femme. — C'est bien possible après tout. Et chacun est tout plein de défauts qu'il ignore lui-même.
Mlle Gigot. — Ce n'est pas un défaut, Madame Léonie. On m'a rapporté à votre sujet des propos qui confirment ce que je vous disais.
La femme. — C'est de la pure médisance, Mlle Gigo\ Soyez-en persuadée. Je n'ai pas le temps de clabaudcr sur le compte de mes semblables.
Mlle Gigot. — Je crois que je me fais mal comprendre. Tout ce que je dis est, au contraire, à votre avantage.
La femme. — Vous êtes bien aimable. Mademoiselle Gigat.
Mlle Gigot. — Vous avez beaucoup de besogne, Madame Léonie?
La femme. — Plus que je n'en puis faire, Mademoiselle Gigot.
Mlle Gigot. — C'est bien heureux, Madame Léonie.
La femme. — Si vous voulez, Mademoiselle Gigot. Il faut naturellement beaucoup de besogne pour gagner -on pain, sans quoi on serait bien heureux d'avoir un peu moins de besogne, je vous assure.
Mlle Gigot. — Oui, en effet. Et les enfants se portent bien?
La femme. — Très bien, pour autant que je sache, Mademoiselle Gigot. Je n'ai ici que mon dernier-né, rapport à la têtée, vous comprenez?
Mlle Gigot. — Oui, en effet. Et il va bien?
La femme. — Très bien, Mademoiselle Gigot, merci. Et votre petit chien va bien aussi?
Mlle Gigot. — Oui, très bien, merci.
La femme. — Ces: ce que je me disais : il n'est pas avec vous. Ça n'arrive pas souvent!
Mlle Gigot. — Non, c'est vrai. Mais quand je suis sortie, le vent était assez frais et j'ai trouvé plus prudent de ne pas exposer la pauvre chérie à ce mauvais temps.
La femme. — Vous avez bien fait. C'est si délicat.
Mlle Gigot. — A qui le dites-vous- C'est pis qu'un enfant.
Lr fc nme. — Je vous crois, Mademoiselle Gigot.
Un temps.
Mlle Gigot. — Est-ce vrai, Madame Léonie, ce que j'ai entendu dire?
La femme. — Je ne sais pas, Mademoiselle Gigot. De quoi s'agit-il?
Mlle Gigot. — Ce que l'on m'a dit au sujet de votre mari.
La femme. — Ah, on vous a dit...
Mlle Gigot. — Oui.
Un temps.
La femme. — Il ne faut pas mal me juger, Mademoiselle Gigot.
Mlle Gigot. — Je ne vous juge pas mal.
La femme. — Vous êtes certainement la dernière à qui j'aurais dis ça.
Mlle Gigot. — Et je suis peut-être une des premières à vous en parler?
La femme. — La première. Et naturellement c'est pour venir me donner une semonce. Et peut-être est-ce pour me menacer de Monsieur le Curé? Mais je dois vous dire une chose. Mademoiselle Gigot. Vous autres, vous ne pouvez comprendre ma situation. J'ai mûrement réfléchi et on aura beau faire ou beau dire, je ne changerai pas d'avis.
Mlle Gigot. — Ainsi, c'es* donc vrai?
La femme. — Oui, Mademoiselle Gigot.
Mlle Gigot. — Et, si c'est bien exact ce que l'on m'a rapporté, vous avez choisi un moyen assez inattendu pour vous débarrasser de votre mari ?
La femme. — Je veux le vendre Mademoiselle Gigot.
Mlle Gigot. — Pourtant, Madame Léonie, vous devez comprendre qu'une telle idée a de quoi é'onner. On ne vend pas un être humain. Tout s'y oppose : la loi, la morale. l'Eglise.
La femme. — Je ne suis o*.s d'accord, Mademoiselle Gigot. E; il me semble oue vous compliquez les choses, comme à plaisir, sauf votre respect. Il y a des femmes oui aimeraient bien avoir un homme. Moi. j'en ai un, et je ne demande qu'une chose: en ê're débarrassée. Alors, moi, je
cède mon homme à quelqu'un qui veut le prendre, moyennant une honnê'e redevance, qu'y a-til à reprendre à ça?
Mlle Gigot. — Et votre mari? Que dit-il de pareil marché?
La femme. — Lui? Rien. Il ne manquerait plus que ça! S'il trouve un gîte, la pitance et le reste, il ne demande pas autre chose. D'ailleurs, il est incapable de gagner sa vie.
Mlle Gigot. — Mais, ne craignez-vous pas que Monsieur le Curé...
La femme. — A quoi bon, sauf vo*re respect, fourrer le nez de Monsieur le Curé là dedans? Quand vous achetez un buffet ou un cochon, consultez-vous Monsieur le Curé?
Mlle Gigot. — Ce n'est pas tout à fait la même chose.
La femme. — Mais si. J'ai très bien réfléchi, je vous assure. Je suis bonne chréîienne. Je suis mariée et je le resterai. Je ne veux pas me brouiller avec le bon Dieu à cause de ce propreà rien. Mais je le vends ou je l'abandonne moyennan' redevance, comme vous voulez. Je dis : je le vends parce que je suis honnête. Je ne veux ni le prêter, ni le louer. Je veux en être débarrrssée définitivement. On me l'achète et on me paie. Une fois le marché conclu, je n'rccepte plus de réclamation. Vous trouvez peut-être que je ne pourrais demander de l'argent! Mais je suis une pauvre femme, qui doit travailler pour nourrir ses enfants. Comme je ne retirerai jamais un rou de cet homme, j'ai bien le droit de me faire payer si je trouve quelqu'un oui veut me le prendre. N'est-ce pas naturel? Celui qui possède quelque chose qu'un autre convoie, le cède moyennant un prix à débattre. C'est du commerce honnête el c'est par là que je trouve qu'il n'y a rien à me reorocher.
Mlle Gigot. — Oui, pour vous il en est peutêtre ainsi. Mais avez-vous pensé, Madame Léonie, à celle qui accepterait votre marché? Elle commettrait sûrement un péché mortel.
La femme. — C'est bien possible. Mademoiselle Gigo', mais ce ne sont pas mes affaires. Et chacun a son lot de misères ici-bas et chacun a assez de peine à se dépêtrer soi-même. Il ne faut pas qu'on se charge, par surcroît, des embarras des autres. Ceux qui commettent des péchés, n'ont qu'à se mètre en règle avec leur confesseur.
Mlle Gigot. — Vous en parlez à votre aise.
Madame Léonie, parce que vous n'êtes pas en cause. Mais a-t-on le droit d'être si égoïste? Je pense que les confesseurs seront difficiles à convaincre.
La femme. — Ils sont tellement plus intelligents que nous! Croyez-moi, Mademoiselle Gigot, ils trouveront bien quelque chose là-dessus, pour que tout le monde y trouve son compte.
Mlle Gigot. — De toute façon, il y aura du scandale.
La femme. — Je ne vois pas pourquoi. Il y aura toujours moyen d'arranger cela très proprement.
Mlle Gigot. — Vous en semblez si convaincue qu'on finirait par vous croire.
La femme. — On peut me croire, Mademoiselle Gigot. Si je proposais quelque chose de louche ou de malhonnête, je comprendrais qu'on y trouvât à redire.
Mlle Gigot. — Une question. Madame Léonie! Elle vous paraîtra peut-être asîez indiscrète, mais...
La femme. — Allez-y carrément, Mademoiselle Gigot. Je n'ai pas peur des mots, moi.
Mlle Gigot. — Peut-on savoir pour quelle raison vous tenez absolument à vous séparer de votre mari?
La femme. — Ne vous l'a-t-on pas dit? Je tiens à vous affirmer d'ailleurs que je ne désire pas précisément me séparer de lui. Sa présence ne me gêne pas. Mais je ne veux plus coucher avec lui. Nous sommes de pauvres gens. Nous n'avons qu'un lit, alors il faut bien que nous couchions ensemble. Tout le mal vient de là. Il abuse de moi. Il abuse de mon sommeil. J'en ai assez de travailler pour toute cette marmaille. Entendez-vous. Je veux bien travailler pour ceux que j'ai. On les aime, puisqu'ils sont là. Mais je ne veux pas qu'il s'en ajoute un nouveau chaque année. Je n'ai pas encore fini de nourrir celuilà (geste vers le berceau) et déjà cela recommence, là. (Tape sur sort ventre.) J'en ai assez.
Mlle Gigot. — Comment est-ce possible?
La femme. — Je vous enitends venir, Mademoiselle Gigot. Vous allez me parler comme Monsieur le Curé : allez, et multipliez-vous! Mais, vous ne multipliez ni l'un ni l'autre. Et moi, j en ai assez. Je ne suis pas nourrice, je suis repasseuse, moi ! Et puis, on a beau dire, si les pains se multipliaient avec les gosses, je ne dis
pas non... Et si encore j'y prenais du plaisir! Paraît qu'il y a des femmes, qui tournent de l'œil et qui vous font un charivari à tout casser. Faut qu'elles aient rudement du plaisir tout de même. Mais je ne suis pas de cette pâte-là. La nuk. je dors, alors, il faut m'accorder qu'il n'est pas honnête d'abuser du sommeil d'une femme fatiguée pour lui faire ce coup là.
Mlle Gigot. — Alors, vous êtes vraiment décidée?
La femme. — Tout à fai' décidés, Mad^ moiselle Gigot.
Mlle Gigot. — Vous ne le regretterez pas?
La femme. — Je n'ai qu'une parole. Du reste, il le sait. Quand je me suis aperçue que c'était de nouveau la même chose, je lui ai dit tout de suite : c'est la dernière fois! tu peux aller ailleurs avec ta gymnastique. Puis, j'ai réfléchi, car il fai|t être pratique dans la vie, et j'ai décidé de le vendre.
Mlle Gigot. — Et... Quel serait votre prix?
La femme. — Mais, ça dépend. Je vais vous dire. Je me suis dit : si je trouve à le vendre, ce sera vraisemblablement à quelque vieille fille, sauf votre respect, qui voudra un peu tâter du mâle. Nous avons toutes cité comme ça et je n'y trouve rien à redire. Bah, si elle a des sous je puis bien lui demander une certaine somme : je lui rends service et l'argenlt me viendrait sûrement à point. Mais si elle n'a pas trop de moyens, je rne sens capable de faire une différence. Enfin, je ferai mon prix un peu selon la tête du client. Cela ne vous semble pas raisonnable?
Mlle Gigot. — Sans doute, mais...
La femme. — Y trouvez-vous à redire?
Mlle Gigot. — Non, mais, ça complique une chose que je voulais vous demander.
La femme. — En quoi, Mademoiselle?
Mlle Gigot (se détournant un peu). ■ — ■ C'est que je connais une personne qui s'intéresse peu'-être à cet achat, mais comment la renseigner si vous ne me dites pas un prix ferme?
La femme. — C'est bien aimable à vous, Mademoiselle Gigot, de vouloir me rendre ce service!
Mlle Gigot. — Mais, dites-moi, Madame Léonie. Etes-vous sûre que votre mari, une fois vendu, conservera les mêmes qualités qui vous décident à vous séparer de lui?
La femme. — Je ne vous comprends pas.
Mlle Gigot. — Je veux dire si, dans le lit d'autrui, il montrera les mêmes dispositions à abuser de sa nouvelle compagne.
La femme. — Vous voulez dire s'il couchera avec la femme? Certainement, Mademoiselle Gigot. Où le ferait-il sinon? Ce n'est pas un Don Juan, il s'en fai<t de beaucoup, mais c'est un homme tout de même. Ef vous savez comme ils sont!
La femme. — Moi, pas du tout. Madame Léonie. Pour qui me prenez-vous?
La femme. — C'est vrai, faites excuse. Mademoiselle Gigot. C'est façon de parler. Mais vous savez par ouï-dire que les hommes sont tous les mêmes. Enfermez-les un temDS. ils son* capables de coucher avec leur grand'mère!
Mlle Gigot. — Ouelle horreur!
La femme. — . II paraît aue c'est leur nature. Mo;. ie n'en safs rien, naturellement Mai«. si j'en iuge d'aDrès mon mari, il m? semble qu'il en est bien ainsi. D'ailleurs, vous le connaissez. Il est bête comme ses pieds, fainéant comme pas un. Il n'a pas de muscle?, Das de nerf. Un vrai mollusque, auoi. Eh bien, il suffit qu'il soit dans le lit à côté de moi, pan! ca y est!
Mlle Gigot. — Madame Léonie, vous me faites rougir.
La femme. — Il n'y a pas de quoi. Mademoiselle Gigot.
Mlle Gigot. — Mais, j'y pense, c'est sans doute l'amour.
La femme. — Laissez-moi rire. Il fait cela comme il fait pipi, ma parole et sans vous offenser.
Mlle Gigot. — Oh!
La femme. — Cette fois-ci, vous ne me reprocherez pas de vous avoir fai* rougir je pense. Ces* un besoin qu'il doit satisfaire. L'essentiel, c'est qu'il le fasse, et l'endroit n'a aucune importance.
Mlle Gigot. — C'est affreux!
La femme. — Si vous voulez. Moi, je trouve que ce n'est pas très propre. Enfin, tous les goûts sont dans la nature, et je ne m'en plains pas, car si tout le monde était comme moi, je ne ferais pas cent sous d'un homme comme le mien.
Mlle Gigot. — En effet.
La femme. — Heureusement, il y a toutes celles qui rêvent le grand frisson . .
Mlle Gigot. — Ah oui!
La femme. — On rêve toujours ce qu'on n'a pas.
Mlle Gigot. — Oh, oui!
La femme. — Que grand bien leur fasse!
Mlle Gigot. — Les trouvez-vous ridicules?
La femme. — Moi? Pas du tout. En général, on ne trouve jamais ridicules les gens avec qui on veuf faire des affaires.
Mlle Gigot. — Madame Léonie, êtes-vous susceptible de discrétion?
La femme. — Que je . . ?
Mlle Gigot. — Savez-vous vous taire.
La femme. — Bah, comme tout le monde; assez mal. Mais je sais tenir ma langue quand les circonstances l'exigent.
Mlle Gigot. — Si vous vendiez votre mari, ssunez-vous taire et cette vente ef le nom de l'?cheteuse?
La femme. — Pour sûr! Mademoiselle Gigot! Vous comprenez, je ne vais pas m'attirer des ennuis, de gaîté de cœur.
Mlle Gigot. — A combien de personnes avez-vous parlé de cette vente?
La femme. — A une seule. A Madame Sépulcre.
Mlle Gigot. — C'est elle qui m'a mise au courant.
La femme. — Ces* une femme de bon conseil.
Mlle Giffot. — Oui. (Un temps. Se décidant soudain). Si j'achète votre mari, combien me prendriez-vous?
La femme. — Vous?-
Pendant tout ce dialogue, elle na cessé de travaiVer, repassant, cherchant des fers.
La femme. — Faites excuse. Mademoiselle, mais de stupeur ie viens de brûler la culofte de Madame Mignolet. C'est que, comment vous dire? le ne m'étais pas attendue à ça.
Mlle Gigot. — Vous me. . désapprouvez?
La femme. — Du tout, Mademoiselle, du tout. Du moment que j'ai faif l'offre de vente, il n'y a pas à désapprouver, mais. .
Mlle Gigot. — Vous ne voulez plus vendre?
La femme." — Si fait, mais voilà, j'ai été saisie en apprenant que c'était pour vous.
Mlle Gigot. — Cela vous étonne? Cela vous semble impossible, ridicule, peut-être? Dites!
La femme. — Non. Mais je croyais que vous ne vous intéressiez qu'aux toutous et aux per-
roquets. Mais vous avez parfaitement raison. D'ailleurs on peut changer d'avis et tous les goû'ts son; dans la nature. Et si vous désirez un homme, prenez le mien. Il fera votre affaire.
Mlle Gigot. — Ce n'est pas 'ant un homme qu'il me faut. Mais je suis toujours seule. Et un vrai chien de garde me donne trop de frayeurs. Alors j'ai pensé que plutôt d'avoir un gardien peu sûr au dehors, il était préférable d'en prendre un. .
La femme. — ... dans son lit.
Mlle Gigot. — Madame Léonie, vous me fates rougir.
La femme. — Ce n'est pas dans mes intentions, Mademoiselle. Pour ma part, vous connaissez mes idées à ce sujet.
Mlle Gigot. — Oui, mais, dites-moi, combien demandez-vous?
La femme. — Cinq mille.
Mlle Gigot. — C'est cher.
La femme. — Vous trouvez? Mais qu'achètet-on pour cinq mille francs par les temps qui couren* ? Prenez-le, Mademoiselle Gigot, et pour ce aue vous en attendez, vous ne serez pas déçue.
Mlle Gigot. — En êtes-vous bien sûre?
La femme. — Evidemment, ce n'est pas un coq de basse-cour. Mais ce n'est pas ça, ce qu'il vous faut, n'est-ce pas? Il vous démolirait le système. Ce ou'il vous faut, c'est un article d'usage. Quelque chose de solide et de régulier. Eh bien, à ce poinf de vue, je puis vous rassurer. Moimême, ie ne suis pas très compétente, je vous l'ai dit. mais d'après tout ce que l'on entend dire, ie puis vous certifier que c'est tout à fait ce qu'il vous fauf . .
A ce moment, le MARI entre porteur d'un seau de charbon.
Le mari. — Bonjour, Mademoiselle.
Mlle Gigot. — Bonjour, Monsieur Jules.
La femme. — Eh bien, quoi! D'où sors-tu? Va-t-en. J'ai à parler affaires!
Le mari. — Où dois-je aller?
La femme. — A la cave! Voir si je n'y suis pas! Fends du bois ou chaule les murs, ça m est égal, mais disparais!
Le mari — Bien. (Il sort).
La femme. — Je disais donc, ah oui, qu'il vous fallait un article d'usage. C'est tout à fait ça.
Mlle Gigot. — Moi, je ne m'y connais pas,
pourtant il me semble qu'à voir votre mari, il a l'air un peu, comment dire . . ?
La femme. — Avachi? Qu'est-ce que ça fait? Vous ne le prenez pas pour sa tête, n'est-ce pas?
Mlle Gigot. — Mais ne pensez-vous pas qu'il pourrait y avoir une influence?
La femme. — Sur le res^e? Pas du tout!
Mlle Gigot. — C'est que, il s'agit d'une grosse dépense. C'est pourquoi, je voulais vous demander s'il n'y aurait pas moyen, évidemment, je ne sais pas ce que vous en pensez, de faire — comment dire? — une espèce d'essai.
La femme. — Pour ça, non, Mademoiselle. J'ai prévu le cas. Vous pouvez l'examiner sur toutes ses coutures. Vous pouvez le faire examiner par le médecin et par le vétérinaire. Mais on me le prendra tel auel, ou on ne le prend pas. Si je le donne à l'essai, je sais ce qui arrivera. La moitié du faubourg me l'essaiera. On me le rendra fourbu et je n'en tirerai plus un sou vaillant.
Mile Gigot. — Cinq mille, c'est votre dernier mot?
La femme. — Oui.
Mlle Gigot. — Et si j'en offre, quatre mille cinq, avec paiement immédiat?
La femme. — Non.
Mlle Gigot. — Quatre mille six.
La femme. — J'ai dit mon prix.
Mlle Gigot. — Mais 1ous les risques sont pour moi.
La femme. — Il n'y a pas de risques. La preuve les moutards qu'il m'a faits. Pour le reste, s'il devait être un peu rétif ou bouarr à la besogne, il y a des remèdes. Je demanderai à Madame Sépulcre, c'est une femme de bon conseil.
Mlle Gigot. — Quatre mille sept.
La femme. — Non .
Mlle Gigot. — Il est pourtant d'uage de faire une différence. Quatre mi'le huit- C'est mon dernier mot, et je paie comptait
La femme. — Enfin, soit, puisnue c'est vous!
Mlle Gigot. — Marché conclu?
La femme. — Marché conclu!
Mademoiselle Gigot fouTie. dam son sac et compte les billets.
Mlle Gigot. — Voici. Vous voulez vérifier?
La femme. — Le compte y est. Merci.
Mlle Gigot. — Vous ne le regrettez pas?
Moi? Pas du tout!
- Que va dire Monsieur le
La femme. - Mlle Gigot.
Curé?
La femme. — Bah, il s'y fera. D'ailleurs, il viendra bitn d'abord chez moi. Soyez tranquille!
Mlle Gigot. — Que lui direz-vous?
La femme. — Le sais-je! Ça doit venir au moment même.
Mlle Gigot. — Et que diront les voisins? La femme. — Vous n'avez qu'à dire que c'est le nouveau jardinier et, pour donner le change, il peut toujours venir me dire bonjour, de temps en temps, mais je vous le renverrai sûrement pour la nuit.
Mlle Gigot. — Croyez-vous qu'on acceptera ça.
La femme. — Soyez sans crainte. On s'y fera. Je vais l'appeler.
Elle va à la porte, l'ouvre.
La femme. — Jules!
Mlle Gigot. — Je tremble.
La femme. — C'est bien la première fois qu'il fait trembler quelqu'un.
Mlle Gigot. — Ce n'est pas ça!
La femme. — Je comprends. Rassuiez-vous. Quand ça vous sera arrivé quelques centaines de fois, vous ne tremblerez plus du tout. Enfin, pourvu que vous ne dormiez pas, comme moi, rapport aux ennuis qui en résultent d'ordinaire.
Mlle Gigot. — Comment vais-je m'y prendre?
La femme. — Ça, Mademoiselle, c'est votre affaire. Je ne suis pas très compé'ente à ce sujet, je dois l'avouer, mais j'entends toujours dire qu'il n'est pas tellement difficile de s'en tirer. Mais il ne faut pas se fier à Jules pour cela. Il est bien trop bête. J'aime autant vous en prévenir. Combien de fois ne lui aurais-je pas dit: Mais ne saurais-tu donc faire attention, espèce d'imbécile? C'est comme si je chantais. E|t je passe ma vie à être prue.
Mlle Gigot. — C'est que, moi non plus, je ne sais ce qu'il faut faire.
La femme. — Demandez à Madame Sépulcre, c'est une femme de bon conseil.
De nouveau elle se dirige vers la porte. La femme. — Jules ! ! . . Ah, te voilà ! Ce n'est pas malheureux!
Le mari entre. Il est noir comme un charbonnier. Il baille.
La femme. — D'où sors-tu? Tu es dégoûtant!
Le mari. — De la ca-âve!
// s'étire.
La femme. — Ma parole! Je crois que tu y as dormi! Va vite t'habiller, te laver, fais un paquet de tes frusques. Voilà ta nouvelle maîtresse. Tu seras jardinier, c'est-à-dire que tu feras semblant de t'occuper du jardin de Mademoiselle. Tu vrs habiter chez elle. Dans sa grande maison. Et, comme elle est très peureuse, tu pourrais même dormir dans sa chambre. Tu as compris?
Le mari. — Oui.
La femme. — Tu appartiens à Mademoiselle, tu comprends! Elle t'achète. Va faire tes paquets.
Le mari. — Oui.
// sort.
Mlle Gigot. — Croyez-vous, Madame Léonie, qu'il ait bien compris?
La femme. — Sans doute. Il n'est pas si bête que ça.
Mlle Gigot. — Mais, je veux dire, se doute- !-il de tous les services qu'on attend de lui?
La femme. — Parfaitement, Mademoiselle. D'ailleurs, je lui ferai mes dernières recommandations avant qu'il parte.
Mlle Gigot. — Je ne saurai jamais entendre ça!
La femme. — Un bon conseil, Mademoiselle Gigot. Partez! Rentrez chez vous. D'ici une demi-heure, je vous l'envoie.
Mlle Gigot. — Merci, vous me sauvez!
La femme. — Et n'oubliez pas à l'occasion de parler à Madame Sépulcre, c'est une femme de bon, conseil.
Mile Gigot. — Je n'y manquerai pas. Merci. Au revoir, Madame Léonie.
La femme. — Au revoir, Mademoiselle Gigot, et merci!
Mademoiselle Gigot va pour sortir, revient sur ses pas.
Mlle Gigot. — Madame Léonie, dites-moi que vous ne me méprisez pas!
La femme. — Moi, Mademoiselle Gigot!
Mais vous me rendez un fier service. Et puis, je
le dis toujours: tous les goûts sorit dans la nature et on désire toujours ce qu'on n'a pas.
Mile Gigot. — Vous me rassurez. Et vous penserez à Monsieur le Curé?
La femme. — Soyez tranquille.
Mlle Gigot. — Plus j'y pense, plus je crois que je vais faire une grande bêtise, plus un énorme péché.
La femme. — Alors, mieux vaut ne pas trop y penser!
Mlle Gigot. — Vous en parlez à votre aise!
La femme. — Je sais ce que je dis. Quand on a envie de faire une bêtise, on la fait tout de même. Alors, à quoi bon se mettre martel en tête, pour des prunes?
Mlle Gigot. — C'est peut-être vrai. Au revoir, Madame Léonie!
La femme. — Au revoir, Mademoiselle Gi-
Mademoiselle Gigot sort. La femme continue son travaï', repasse, fourrage dans la cuisinière, chauffe les fers. Elle se dirige vers la porte.
— Eh, Jules ! Paresseux, fainéant, propre-àrien. C'est pour aujourd'hui qu'il faut t'apprê'er, es-lu compris. Allô! Quoi? Tu te dépêches! Oui, je crois ça sans peine. Mais, dépêche-toi davantage, ça ira mieux!
Elle revient à ia table, chantonne. Peu à peu elle reprend sa vieil'e rengaine sentimentale. On frappe.
— En'rez!
(Entre Monsieur le Curé.)
Le curé. — Bonjour, Madame Léonie!
La femme. — Bonjour, Monsieur le curé!
Quel bon vent vous amène?
Le curé. — J'ignore si le vent qui m'amène est bon. Enfin, j'ai eu vent de quelque chose et c'est précisément ce qui m'amène.
La femme. — Vous parlez comme un livre, Monsieur le Curé, je n'y comprends rien!
Le curé. — J'en ai appris de belles sur votre compte. Madame Léonie!
La femme. — De moi? On ne peut dire que du bien, sans mentir!
Le curé. — C'est vrai, aussi...
La femme. — Parce que je n'ai pas le temps de faire le mal!
Le curé. — Madame Léonie, à quoi bon dire ca?
La femme. — Parce que je le pense. Monsieur le Curé.
Le curé. — Ce n'est pas une raison suffisante, Madame Léonie! Où irions-nous, si tout le monde se mettait à dire, tout ce qu'il pense? Mais ne nous égarons pas. Vous me feriez dire des bêtises. Ce n'est pas pour cela que je suis venu.
La femme. — Mais on dirait que vous êtes fâché, Monsieur le Curé !
Le curé. — Certes, Madame Léonie, et par votre faute. Dites-moi, si c'est vrai, cette horreur qu'on m'a rapportée: Vous avez l'intention - — Dieu me pardonne — de vendre votre époux.
La femme. — Je n'ai plus cette intention, Monsieur le Curé, car...
Le curé. — Dieu soit loué! Je respire! La femme. — Laissez-moi finir: je l'ai vendu !
Le curé. — Hein? Quoi? Vous dites?
La femme. — Vous avez bien entendu: il est vendu.
Le curé. — Oh! Jamais je n'ai entendu une monstruosité pareille! Et que cela doive m' arriver, à moi!
La femme. — Pas à vous, Monsieur le Curé, à lui!
Le curé. — Dans ma paroisse, je veux dire! Je sais encore ce que je dis, Madame Léonie! Mais cela ne se passera pas comme ça! Vous avez comp'é sans moi! Je m'oppose, moi!
La femme. — Ce sera difficile, Monsieur le Curé. Le marché est conclu. La somme est aussi payée.
Le curé. — Miséricorde! Je ferai annuler ce
marché honteux. Vous allez restituer cet argent.
La femme. — Ah, pour ça, non. C'est la
première fois que mon mari me rapporte quelque
argent!
Le curé, — Je vous dénoncerai à la justice. On n'a pas le droit de vendre ses semblables.
La femme. — Vous auriez tort, Monsieur le Curé, permettez-moi de vous le dire. A quoi bon faire du scandale? Fi, comme ce serait vilain! Ce n'est pas votre rôle!
Le curé. — Mais, sapristi, est-ce moi, qui fait du scandale?
La femme. — - Moi non plus.
Le curé. - La femme.
Commen;, vous osez!
Ma
Me
le Ci
j'ose. Que voulez-vous- Si vous ne dites rien, il ne se passera rien, il n'y aura pas de scandale.
Le curé. — Je n'ai pas le droit de se laisser commettre pareille vilenie!
La femme. — N'êtes-vous jamais obligé de mettre de l'eau dans votre vin?
Le curé. — Je n'ai pas de compte à vous rendre.
La femme. — Devais-je donc mourir de faim?
Le curé. — Je ne vois pas le rapport.
La femme. — Mon mari est un fainéant, un prop;e-à.-rien. Sauf à me flanquer un nouveau gosse 'ous les ans. Moi, je dois gagner la croûte pour tout le monde. Ça ne peut pas continuer indéfiniment. La dernière fois, je lui ai dit : si tu me fais encore une fois ce coup-là, je me débarrasse de toi. Eh bien, ça y est de nouveau. Que dois-je faire de tous ces gosses? Je ne peux pourtant pas les é'rangler!
Le curé. — Ciel!
La femme. — Ne craignez rien. Alors, comme seul remède, je n'ai vu que celui-là, et je l'ai vendu.
Le curé. — Mais ça ne se fait pas!
La femme. — Tant pis. Moi, je le fais. Je me suis dit, puisqu'il y a tant de folles qui aspirent après un mâle et qui n'en trouvent pas, il faut bien que le diable s'en mêle, si je ne mets la main sur un de ces numéros. J'en ai parlé à une voisine, une femme de bon conseil.
Le curé. — L'inévitable Sépulcre, naturellement.
La femme. — Et j'ai eu immédiatement une cliente. Une vieille demoiselle, très pieuse, qui fait l'ornement de votre paroisse.
Le curé. — Je crois rêver.
Dans le berceau, le gosse s'est mis à brailler. La femme se dirige vers le berceau, en extrait le poupon.
La femme. — C'est l'heure de ton manger, n'est-ce pas?
Elle prend une chaise, s'assied, puis se relève.
— Vous voulez le tenir un instant. Monsieur le curé, j'ai oublié de prendre une serviette. Oh, il est propre.
Elle donne le bébé au curé qui l'accepte machinalement. Elle va vers l'armoire, où elle cher-
che un petit temps, puis revient reprendre l'enfant au curé.
— Je vous remercie.
Elle se rassied, ouvre son corsage, et donne le sein à l'enfant.
— Vous ne vous imaginez pas, Monsieur le curé, le travail que cela donne, un moutard pareil.
Le curé. — Je m'imagine ça très bien, Madame Léonie, mais, croyez-vous qu'il soit indispensable, sous prétexte de nourrir votre enfant, de faire un si généreux étalage de chair?
La femme. — Je ne peux pourtant pas lui donner mon pouce à sucer. Un sein, ça sert à ça. Même qu'il ne sert pas à autre chose, enfin, à mon idée, car il paraît qu'on en fait encore d'autres usages.
Le curé. — Madame Léonie, je vous ordonne de vous 'aire! Ce que vous dites est honteux!
La femme. — Je ne vois pas pourquoi. Je répète ce que j'ai entendu dire. Au fond je n'y comprends rien.
Le curé. — Madame Léonie, tout cela nous éloigne de la question. Je vous ai fait une observation, parce que j'estime que vous ne devez pas montrer votre sein à tout le monde.
La femme. — Vous n'êtes pas tout le monde. Monsieur le Curé. Je sais me conduire, croyez-moi. Si vous étiez un homme, je ne dis
pas...
Le curé.
Comment, je ne suis pas un
La femme. — J'entends un homme comme les autres. D'ailleurs, je vous le demande, qu'estce qu'il y a de particulier à un sein? J'en verrais une ceniaine, que ça ne me ferait ni chaud ni froid, et vous?
Le curé. — La question n'est pas là. Il s agit des usages. D'ailleurs tout ceci est d'importance secondaire, pour l'instant. Ce qui importe, c est l'objet véritable de ma visite.
La femme. — Vous allez recommencer?
Le curé. — Je regrette, Madame Léonie, que vous ne sembliez guère vous douter de la gravité de votre cas. Il ne suffit pas de dire que vo're mari est un fainéant pour excuser pareille détermination. Il pouvait faire autre chose.
La femme. — Monsieur le Curé, vous savez bien que non. Il n'a su que me faire des gosses. J'ai tâché de tirer parti de cette propriété. Que
devais-je faire? Le louer comme un taureau à autant la saillie? J'aurais toujours couru le risque d'êire attrapée encore. Et puis vous m'auriez accusée de pervertir les mœurs. Avec raison. Tandis que maintenant, tout se passe sans scandale, si vous voulez bien être conciliant. Mon mari devient jardinier chez une vieille fille et couchera avec elle. Qu'est-ce que ça peut bien vous faire et quel mal cela fait-il à la Religion?
Elle rajuste son corsage, se lève, remet le bébé dcns son berceau.
— Voilà qui est fait. Dors, mon petit.
Le curé. — Il y a... il y a...
La femme. — Rien, Monsieur le curé. Je suis bonne chrétienne. Je ne fais de mal à personne. Toult le monde ne peut pas en dire autant. Et vous me chicaneriez pour quelques sous que j'ai gagnés, moi, qui travaille comme une bête de somme? Vous n'êtes pas généreux, Monsieur le curé. Et si je me révoltais? Si je me détournais de l'Eglise?
Le curé. — Madame Léonie, ne vous emportez pas!
La femme. — Quand les autres commettent un péché, vous pouvez les mettre en pénitence, Monsieur le curé. Pour moi, ce n'est pas la peine: toute ma vie est une pénitence. Je n en dis rien. J'ai confiance dans le bon Dieu, quoiqu'il ne soit pas tendre pour moi, mais franchement, il ne faut pas qu'on exagère.
Le curé. — Alors, vous trouvez que j exagère ?...
La femme. — Oui, Monsieur le curé.
Le curé. — Il faudra peut-être que je vous fasse des excuses?
La femme. — Non, Monsieur le curé, je n'en demande pas autant. Simplement, un peu de souplesse, un peu d'indulgence...
Le curé. — Pour vous, soit! Mais pour cette autre...
La femme. — Monsieur le curé, il faut me promettre de ne pas ennuyer cette autre. Elle est capable de me redemander son argent! Ce serait un désastre pour moi. J'ai tant de choses à acheter...
Le curé. — Vous me me'tez dans une jolie situation !
La femme. — Du tout, Monsieur le curé, vous n'avez qu'à faire celui qui ne sait rien. Pour
le reste, je m'en charge. Je raconterai une histoire que tout le monde croira.
Le curé. — Vous avez la langue bien pendue.
La femme. — Soyez tranquille. Monsieur le curé. Tout s'arrangera.
Le curé. — Allons! Je vois bien que je n'ob- Mendrai rien de vous. C'est égal, vous me mettez dans un terrible embarras. Si jamais mon évêque a vent de cette histoire! Enfin, résignons-nous! Je m'en vais. Au revoir, Madame Léonie.
La femme. — Bien le bonjour. Monsieur le curé. Au revoir. Et merci.
(Le curé sort.)
Elle continue son travail et reprend sa chanson.
Rentre le MARI, porteur d'un baluchon.
Le mari. — Voici.
La femme, — Ah, te voilà. C'est tout ce que tu as pris? Enfin, on verra. Ecoute. Tu vas donc habiter chez Mademoiselle Gigot. Tâche de bien te conduire. Tu y seras très bien. Le boire et le manger, le gîte et le reste. Tu coucheras avec la demoiselle. Tâche de ne pas faire l'imbécile. Qu'elle soit contente de toi. C'est pour ça qu'elle te prend, comprends bien ça. Mais tu diras à tout le monde que c'est pour soigner son jardin. Compris ?
Le mari. — Oui.
La femme. — Vas-y. Si tu est un peu habile, elle te met dans son testament. Je t'expliquerai ça plus tard. Va. Et surtout, montre que tu es un homme. Que je n'entende pas de réclamations à ton sujet. Va.
Le mari. — Oui. Au revoir, Léonie.
La femme. — Et si tu veux voir... les bambins... tu... n'as qu'à venir. Au revoir, Jules!...
// part, porteur de son baluchon. Elle ne lève pas la tête. Elle travaille. Machinalement, elle reprend sa chanson.