NION
VIVARAIS : Henri Vaschalde ; Jean Volane {Fui<((i}fs, En Viva}'ais, etc.) ; André ^Iaz ; Albert Grimaud {La Race et le Terroir) ; Emile Ginet {Poésies d'un ouvrier etc.) ; Henri Bomel (Poèmes ArdècJtois, Fleurs Vivaraises) ; François du Li- GNON (France et Vivarais, Premier vol.)
Si l'on veut bien tenir compte de ce que : i° Je ne cite que des décentralisateurs avérés ; 2'' J'écarte les innombrables auteurs qui firent dans leurs œuvres du régionalisme par occasion ; 3" Je n'ai envisagé ni Li Corse ni l'Algérie, ni les autres colonies françaises où se développe une iniellectualité essentiellement régionaliste (les noms abondent : Robert RanJau, Autour des feux dans la Brousse Jes Crépuscules aux cabarets, etc. Sadia-Lévy ; Dujardin, bibliothécaire de la ville d'Alger ; Auguste Brunet ; Charles Barbet ; Léo Loups ; Mme Louise Lhermitte, ctc.)^ on voudia bien convenir, je pense, que notre armée régionaliste présente
des cadres sérieux. La décentralisation littéraire n'est plus une chimère comme il y a quinze ans. Ses partisans diffèrent pour les détails, mais ils sont d'accord sur les principes.
Le régionalisme littéraire prépare les autres : universitaire, artistique, judiciaire, etc.. et plus tard, beaucoup plus tr^rd, politique. Les énergies provinciales se réveillent. Jetons un coup d'œil sur l'avenir qui s'élabore, car les transformations s'opèrent avec calme et méthode, sans hâre intempestive. On conservera, bien entendu, le centre nécessaire, chargé d'ordonner. Répartir n'est pas disperser. Pour le passé, l'éloquent député Louis Martin écrivait naguère : « La Révolution eut sincèrement le désir de donner aux pouvoirs municipaux et départementaux la force et la stabilité qui leur étaient nécessaires. Elle essaya d'affranchir les communes et de grouper, en des conseils cantonaux, les intérêts des localités voisines. Son œuvre à peine ébauchée fut corrigée par Bonaparte dans un sens essentiellement rétrograde. Il s'agissait, selon l'expression de M"^^ de Staël, d'étouffer très artistement la liberté. L'on y réussit, non sans peine; mais l'on réussit pour longtemps. Les institutions de Bonaparte sont demeurées. Ce que le Consulat donna à la France, nous le possédons encore aujourd'hui^ c'est-à-dire : dans l'ordre administratif, une centralisation à outrance qui étouffe toute vie locale; dans l'ordre
juaiciaiie, le pouvoir maître de la magistrature à qui il donne Tinvestiture et Tavancement ; enfui le nombre des fonciionnaires incessamment augmenté, sans autre raison, semblet-il, que d'intéresser plus de citoyens, (en les faisant participer aux largesses du budget), à la prospérité du régime. »
Reprenons la tradition de la Constituante et de la Convention, ces grandes assemblées libératrices. La France souffre parce que la vie provinciale, sous toutes ses formes, s'est entièrement réfugiée sur quelques points... congestifs. Etablissons, lentement mais sans arrêt, la décentralisation littéraire. Elle n'existe pas encore — ou si peu ! — au point de vue matériel. La décentralisation univertaire suivra. Ainsi du reste, de proche en proche, sans à-coups et sans troubles. La France sera plus puissante lorsque, décentralisée, elle aura rétabli l'équilibre entre scS organes intérieurs. L'œuvre est grande. Le courage des régionaiistes sera aussi grand qu'elle.
Georges de Ribaucourt
L'agonie d'un artiste est plus triste qu'aucune autre agonie. Avec l'homme qui disparaît meurt toute la beauté qu'il rêvait de créer. Quand cette agonie est, en plus, celle du meilleur des amis, on imagine que la douleur devient indicible. Je connaissais Georges de Ribaucourt depuis sa petite enfance. On concevra que j'évite d'insister ici sur ses qualités personnelles pour ne jeter qu'un regard rapide et voilé de larmes sur sa carrière, si courte et pourtant si féconde. Il y a, au théâtre, des mots incomparables qui, par leur délicatesse même, ne passent pas la rampe. Il y n, dans la vie, des situations et des souvenirs, précieux comme des trésors, et qui, par leur intimité même, ne sauraient intéresser le grand public.
Georges de Ribaucourt appartient à la foule par son œuvre. Son être intime n'appartient qu'à ceux qui le connurent intégralement et l'aimèrent sans intérêt et sans arrière-pensée. Peut-être ces mélancoliques privilégiés ne sont-ils pas trois. Par quelle suite de crises d'âme le sculpteur du monument à Jean Lorrain passa t-il, pour consumer ainsi, en quelques années, un organisme destiné à résister longtemps à la souffrance et à la mort ? Je
ne veux le rappeler au bord de cette tombe encore ouverte que parce que ces angoisses ne furent pas étrangères à l'œuvre synthétique et délicate de ce jeune et grand artiste. L'enlumineur Marcel Lenoir n'a-t-il pas dit : «Rien n'a d'importance dans la vie; sauf la douleur — qui est utile >>;. Georges de Ribaucourt vérifia l'exactitude de cette parole plus que nul autre.
En 1902, il ne s'attachait qu'à la techniquepure de son art. L'émotion n'effleurait pas encore ses œuvres solides, déUcates, parfaites — trop parfaites. Sa main, ses yeux, n'étaient que les esclaves obéissants et habiles d'une intelligence et d'un cœur ignorant encore de la passion, du désespoir, de la vraie souffrance. Mais il était déjà classé (par le bon maître Gustave Geffroy, par le peintre Eugène Le Roux et par le sculpteur Hector Lemaire entre autres) comme une personnalité caractéristique parmi les artistes qui prenaient parti, malgré leur ardeur et leur audace, contre le sno bisme, le mercantilisme et le paradoxe faciles qui déshonoraient l'art contemporain. Heizel et Hachette publiaient ses illustrations. L'orfèvre Fouquet accaparait ses bijoux, le Salon des ,Jir listes Français le récompensait et Sarah Bernhardt lui commandait les célèbres joyaux qu'elle porte dans ses rôles de Tbéodora et de Francesca da Riniini, Or, malgré ses succès constants, Georges de Ribaucourt répétait souvent, le regard fixe (il ie
répéta d'ailleurs jusqu'à ses derniers jours) : « Je me cherche encore J^ . Servi ; ar une taciUté de travail, par une souplesse, par une variété de facture et par une imagination hardie qu'on ne retrouvera plus, dessinateur, architecte, joaillier, sculpteur, décorateur, ornemaniste, peintre, pastelliste, exquis toujours, puissant parfois, il mena, d'instinct, comme une vaste enquête sur l'harmonie des teintes, des lignes, des formes, de la matière, et, d'instinct aussi, il n'évolua que de proche en proche, de certitude en certitude. La ligne. Le stj^le. Je l'entends encore lorsqu'il parlait de son esthétique, soit dans l'appartement qu'il occupait à ses débuts rue du Printemps, soit dans son atelier du boulevard des BatignoUes, et surtout dans celui du Faubourg Saint-Honoré, qu'il aimait tant! Je l'entends encore, lui qui parlait peu, par réserve et par timidiré, résumer et discuter quand nous étions en tète-à-tète. Sa causerie correcte, souvent ailée, un peu hésitante parfois, par désir d'être précise, m^'intéressait et me charmait .
Feu le modem-style, alors dans toute sa baroque splendeur, le modem-style issu du japonisme de Bing, n'eut jamais ses sympathies. Qu'était-ce en effet que ce fouillis, quelconque le plus souvent, de serpents aux vertèbres martyrisées, à angles vifs ? Qu'étaient ces ensembles, smis composition^ de ficelles emmêlées et détendues qui se convul-
saient autour des meubles, escaladaient les sièges, enlaçaient les vases, et ces paquets de macaroni détrempé glissant le long des glaces ou attachés aux plafonds ?Tout cela était de l'exotisme suspect. Tout cela était d'une beauté incertaine. Pourquoi ? De Ribaucourt le sentait bien. Mais parce que l'art français doit émerger des profondeurs du passé français et parce qu'il ne peut se modifier durablement que par une évolution, comme touie innovation littéraire, politique, sociale même. Le chêne des vieux druides sera mort lorsqu'il ne produira plus que du lichen.
Or, cette conviction n'empêchait pas de Ribaucourt d'admettre la possibilité et la nécessité même d'un style nouveau. Mais, à son sens, ce style ne pouvait se perpétuer que s'il partait d'un principe architectural Cl non d'un principe ornemental. En effet, l'architecture est un rudiment et non un complément. Innover en architecture, c'est innover en toutes choses. II déclarait n'être pas indifférent à l'effort de Guimard, qui fit saillir l'ornement de la matière. « Mais il ne fera pas école... » ajoutait-il. A six années de distance^ nous pouvons déjà voir que les fiiits lui donnent raison.
Il fit mieux que prévoir un style nouveau. Il le
créa, — et s'il ne l'a pas imposé dans d'autres
applications que la joaillerie, la bijouterie et le
décor, c'est que la mort ne lui en a pas laissé le
temps. Dans l'art du bijou, dès 1902, il était à la
mode — et je puis bien dire à présent que Lalique lui doit plusieurs de ses créations les meilleures. Il estimait que le bijou doit, avant toute chose^ être simple, facile à porter, bien adapté à sa fonction et discrètement multicolore.. C'est pourquoi interprétant chrysanthèmes et marguerites, lauriers et pins, lucanes et scarabées,, les déformant dans le sens le plus décoratif, Georges de Ribaucourtfit, à lui seul, le succès des. orfèvres Robinet Arthus Bertrand, pour ne citer que les principaux. Il inventa une coiffure féminine qui fut primée et adoptée par Vf^ssociation des joailliers^ une coiffure qui est mieux qu'une jolie trouvaille, puisque cette sorte de diadème fut conçue pour s'accommoder le plus parfaitement possible à la disposition moderne de la chevelure au moyen de deux adorables ailes, montées sur fil-couteau et qui, flexibles, se rabattent sur l'azur ambré des tempes. — Dans l'ameublement, c'est la faune entomologique et fabuleuse qui l'inspira et aussi, et surtout, un végétal pour lequel il éprouvait une admiration particulière : le pin. Je ne songe pas à décrire ici les chandeliers, les coffrets, les écritoires, les liseuses, les mille objets qui portent le sceau de sa grâce : on peut d'ailleurs admirer au pavillon de Marsan la belle lampe qu'il exposa au Salon de 1903 et dont le ïhiusée des. Arts JDécoratijs a voulu enrichir ses collections. Elle est en vieil argent, cette lampe, cardeRibau-
court aimait les métaux sombres, solides, graves, comme les teintes fanées, les étoffes anciennes, les ors éteints. Comment passer sous silence sa grande statue : h Rêveuse, acquise par la Comédie Française, la Rêveuse que le Tout-Paris applaudissait naguère dans la "RJvale de Kistemaëckers et Delard ? Et ses portraits, le principal surtout, celui de Mlle G. A., qui fut tant admiré aux galeries Chaîne et Simonson ! Cette œuvre représente un moment du talent de Georges de Ribaucourt, un moment tragique, lorsqu'après la grande crise de cœur et d'âme qui fut la joie et le malheur de son existence, il se retrouva seul, si seul, malgré la sollicitude d'une famille admirable de courage et malgré celle de «[uelques amis sans doute moins adroits qu'affectueux, seul, si seul, en proie à la maladie qu'il ne soigna pas, en proie surtout à des idées lugubres dans lesquelles il se complut. Il y a des souvenirs qui sont si cruels et pourtant si doux, si mortellement doux!...
Il faut avoir vu ses dernières œuvres, ces recherches maladives et tourmentées, au fusain, au pastel, à l'huile, ces baisers fabuleux de douceur et de mélancolie, ces visages de princesses irréelles aux gestes maniérés et las, ces masques d'enf;mts inquiètes ou de gouges avides, on ne sait, aux yeux implorants, violents, béants, humides, comme ceux des bêtes mal tuées. Et dans cts œuvres dernières qui conservent la trace de sa dé-
tresse, de son désespoir, du grand désarroi dont il cherchait à peine à s'é .ader, dans ces pastels qu'il exécuta d'une main tremblante déjà aux approches de la Mort, aux trop rares instants où il pouvait commettre rhéroïsmede rester debout devant un chevalet, — la technique, la science du métier n'a jsmais défailli. Tout cela est inachevé. Tout cela fait pressentir et regretter l'artiste exceptionnel que Georges de Ribaucourt allait devenir. L'une de ses grandes joies fut d'être chargé de l'exécution du monument à Jean Lorrain. Son âme douloureuse comprenait mieux, d'avoir souffert, le nihilisme orgueilleux de l'auteur du Crime de Riches et la magie du style de l'écrivain sitôt parti devait séduire plus que tout autre ce manieur de métaux rares et de pierreries. Le buste de Jean Lorrain (seule partie à peu près achevée du monument) est une S3mthèse émouvante et puissante. J'aurais voulu le voir,ce buste, éterniser devant les flots de la Manche, le souvenir d'un écrivain tel que nous ne reverrons jamais un tempérament qui puisse être comparé à celuilà. Hélas!...
Une exposition rétrospective montrerai la foule, je l'espère, avant longtemps, l'œuvre totale de Georges de Ribaucourt.
... Tout cela c'est déjà du p:.ssé... L'autre matin, nous avons conduit Georges de Ribaucourt vers le cimetière de Ncuiîly, sous les fleurs et sous
la pluie. Jean Lorrain partit vers sa dernière demeure par un temps scmblalle. Ces coïncidences influent trop sur notre pauvre intelligence. Ces coïncidences, ce cérémonial, ces circonstances que nous nous ingénions à évoquer, à rapprocher par un besoin mauvais d'exacerber notre douleur, ne sont rien. Les morts ne meurent jamais dans le souvenir de ceux qui les aimèrent On vient, on souffre, on part.... Et c'est fini. C'est très simple. Il ne faut plaindre que ceux qui restent. Enterrer un ami c'est, quelquefois, enterrer le meilleur de soi-même. La Mort ne nous rend pas tout ce que nous nous sommes mutuellement donné. Il n'y a rien à faire. Il faut se raidir, rassembler ce que la tombe vous Lusse de courage et de force, et puis vivre, vivre, et surtout se souvenir... se souvenir. ..