A LA SCALA
Norman Frcnch. — En 1904, saut erreur de souvenir, Paul Adam écrivait ceci : « Si le regarde
Otéro, je suis ému par la beauté de ses lignes robustes, par la vigueur de son masque brutalement coloré en noir, en rouge, en jaune, comme un portrait de maître impressionniste... Courons au music-hall où se cambrent les filles les mieux choisies ! Il n'est pas que les musées illustres pour enfermer des déesses dont les épaules se puissent comparer à celles d'Elise de Vère. Dans les tableaux les plus justement loués, nous chercherions en vain la perfection d'une Yvonne de Rycke ou d'une Pébrel, orgueil légitime des petites scènes favorables à la présentation de la beauté. » Bien que je m'associe, même après trois années, aux louanges que le maître écrivain des Lions et des MouetteSy décerne à toutes ces douces enfants — enfants jusqu'à ce que Tàge de la retraite leur donne le droit de vivre trente ans en un jour, en délaissant le fard, et d'être laides en paix, — je crains que, dans notre siècle d'utilitarisme, la plupart des fêtards étiques et des bourgeois pansus qui vont aux concerts contemplent toutes ces dames avec une pensée différente de celle qui les mène — oh ! rarement! — voir la victoire de Samothrace. La femme de marbre, pour eux, ne sert à rien. Evidemment ! je ne demande pas au music-hall, moi, ce que je trouve dans les salles du Louvre, bien que, je le confesse à ma honte, Mlle Alice de Tender ne soit pas sans beauté — si elle est sans voix. Mais j'adore y retrouver les
impressions étranges que me procurent certains acrobates spéciaux. Norman French est un de ces acrobates, comme Little Tich et Baggessen. Baggessen, le diabolique casseur d'assiettes, garçon d'un restaurant où l'on mangerait des cadavres de damnés et des herbes cueillies par des nuits de sabbat; Little Tich, gnome hilare et silencieux, qu'on verrait, sans surprise, jouer à saute-mouton sur des cercueils ; Norman French, enfin, leur maître, squelette impassible, en habit de soirée, larve irréelle, aux contorsions invraisemblables exécutées avec un calme et un naturel fantastiques, sorte de soireux d'outre-tombe, venant railler ceux qui vivent, spectre terrinant, hallucinant, à faire rêver, dans sa bière, Félicien Rops, — symbole de la Noce, mère de la Mort !...
... J'avoue préférer les gestes de ces êtres aux fadaises de Polin et aux scatologies ineptes de cent autres.
Prosper Batignat, homme de lettres
Le public s'imagine difficilement combien la « fièvre noire » est répandue. Les éventaires des
'libraires ont leur éloquence. Les couvertures jaune serin ou vert espérance, illustrées de petites femmes plus que dévêtues, y déferlent en flots immenses et multicolores. Mais la table d'un écrivain décèle mieux encore la gravité de l'épidémie. Tant de fous s'imaginent qu'ils guériront leur fièvre de réclame en s'abreuvant d'encre Loriileux ; tant de belles madames espèrent qu'elles guériront leurs névroses en crispant leurs jolis doigts sur l'ivoire d'un porte-plume coûteux, tant d* appétits se prennent pour des tempéraments , que la besogne du critique indépendant et sincère — on assure qu'il en existe encore — devient une invraisemblable torture. Comment nager à travers •cet océan rageur qui bat nos bureaux et qui envahit nos demeures ? Ah ! V amateurisme ! Qui nous délivrera de ce fléau déshonorant.. . pour les -éditeurs et pour la Multitude ? La carrière des lettres devient impossible à la plupart des nouveaux venus de talent. « Ecrire n'est pas un métier ». Il paraît que la fatigue de l'écrivain ne peut pas être payée aussi cher que celle du cantonnier ou du ■vidangeur !... Parfois quelques cris de révolte retentissent. Voici par exemple que je trouve, entre le curieux Mangzua de Legrand-Chabrier et V Indo- Chine en péril de notre vaillant Jean Ajalbert, un pamphlet amusant, courageux et vengeur, du bon poète Marcel Roland, qui publia naguère les Insomnies chez Ollendorff. Une œuvre de cet or-
dre ne s'analyse pas. Elle se lit. Elle se médite. Je tiens à citer deux courts passages de ce livre amer et narquois, qui s'intitule : Prosper Batignat, homme de lettres.... (( On devient le collaborateur discret, anonyme^ d'un des messieurs qui utilisent, à peu de frais, la pensée et le style d'inconnus ayant faim pour s'en tailler une réputation. C'est ainsi que vous avez Bastien et Bastienne mis en vers par cet exquis poète : Emile Boissier, moyennant une somme qu'il suffirait de citer (et que nous pouvons citer en cas de besoin) pour qu'Alexandre Dumas père, lui-même, coutumier du procédé,, sente ses os s'entrechoquer, bastien et '\Bastienne fut versifié pour quelqu'un de très connu aujourd'hui, et qui cumule la chronique musicale et le roman poivré ».
Je crois que c'est clair !... Boissier a existé, je l'ai connu. Marcel Roland a la main rude, tout de même ! — Il conclut : « ... Il est temps de considérer la carrière des lettres comme une carrière d'abnégation dont l'exercice deviendra trop beau mais trop triste. Les jeunes gens qui se sentiraient des dispositions dans ce sens devront bien y réfléchir d'abord, longuement, comme lorsqu'il s'agit d'entrer dans les ordres. Ils examineront avec grand soin si une profession plus positive, plus naturelle, ne s'oflre pas à eux, s''ils n'éprouvent pas, par exemple, un penchant, même vague, à être limonadiers ou entrepreneurs de menuiserie :
métiers très honorables où la tête ne travaille pas beaucoup et où l'on est sûr de n'avoir pas maille à artir avec les éditeurs... (*) » — L'œuvre de Marcel Roland est utile et saine ; j'aime son outrance.
... Oh ! n'avoir plus aucun espoir
Et traîner par l'ennui de vivre
Et trainer par Tennui des livres
Un morne cœur en désespoir !...
... Rêver en sa main un lourd glaive
Et n'avoir qu'une plume en main,
Rien qu'une plume, trop lourde encore...
Ces vers de Paul Géraldy s'imposent à ma mémoire ; pourquoi ?. ..
Hélas ! hélas ! les dieux sont morts ! Ils sont morts sur leurs autels vides ! Et nos rêves debout encore, Ils mourront d'être trop lucides...
Qui sait poète ? qui sait si Vamateurisme ne mourra pas avant eux ?... Nous brûlerons son cadavre sur le bûcher gigantesque formé par les tas de papier sali dont il encombre les caves des liLM'aires !...
(*) V. Maurice Magre. Conseils à un jeune homme... (Grasset, éditeur).
Les Horizons d'Or
J'aperçois, à travers les vitres embrumées, la mélancolie de la banlieue neigeuse. Mon jardin réfléchit doucement la lumière d'un pâle soleil apparu trois heures après midi. Des nuées de moineaux fleurissent la neige gelée des empreintes de leurs petites pattes. Le sol ouaté boit l'habituelle rumeur de la ville. Parfois un paquet blanc dégringole d'une branche noire. Pas d'autre bruit.
Il fait triste. Il fait doux. Rien de plus. C'est la
[vie... (*).
Mon regard lourd d'ennui revient aux pauvres livres qui s'amoncellent toujours. Pauvres livres ! Que de peines, que de veillées, que de larmes coûtez-vous aux sincères qui s'obstinent à écrire selon leur tempérament et selon leur cœur ! Pauvres gens qui rêvez encore en ce temps de sports, de bluff, d'improbités et de plagiats ; pauvres naïfs obligés de vous réfugier dans la satisfaction intime d'avoir lancé de belles pages parmi
(*) Fernand Gregh.
l'indifférence d'un monde qui ne lit plus... qui ne lit plus que des indécences ou des fariboles ! .. .
Or, voici qu'un titre me requiert. Devant la désolation de mon horizon de fange et d'ivoire, je veux voir Les Horizons d'Or de M. Paul-Hubert. Un poète !... Un de ces fous — j'en suis — qui :savent se moquer des préjugés, de l'hostilité, de la mode. . . Les Horizons d'Or ! . . . Le titre est beau. Le livre doit l'être^ puisqu'il a obtenu le prix -Sully- Prudhomme. Lisons. . .
M. Paul-Hubert a du t?.lent. Il n'est pas encore suffisamment maître de son rythme et de son verbe. Rien ne doit prévaloir contre la syntaxe. •Si l'exquis Alphonse Daudet, par exemple, séduit et passionne, le dieu Flaubert domine et retient. Le littérateur en général et le poète en particulier commettent un crime lorsqu'ils oublient que leurs pages sont destinées plus à ceux qui viendront qu'à ceux qui sont venus. Qu'importe si ce -crime n'incommode pas quelques-uns d'entre nous ! Q.u'importe si Willy sourit de nos scrupules, lui dont les calembredaines, décolletas scandaleusement , « se vendent » mieux que jamais ! (Morny soit qui bien y pense î)
Et Willy, d'ailleurs, peut donner de mélancoli- ■quts merveilles qui rient pour ne pas sangloter ; lisez Un petit vieux bien propre, pour voir... — Mais il sied de reconnaître que M. Paul-Hubert a le souci de l'harmonie verbale. Son vers, très
évocateur, un peu rude, manque de souplesse et. de variété, mais il est si vibrant de couleurs chaudes et de sonorités imitatives !.. . Enfin, le poète des Hori:^ons d'Or chante son pays, son Languedoc ensoleillé, ses oliviers d'argent, ses blés mûrs, ses figuiers, ses lauriers-roses, les mûriers, les vieux mas, les vendanges et la Garrigue. Il erre par les chemins^ il se repose dans les pinèdes, et son inspiration filiale, passionnée, célèbre toute la terre natale, la bonne terre où tout est magnifique : les grands panoramas comme les petites plantes, — les sauvages comme les comestibles, — toutes sans exception,
Depuis les cardons bleus jusqu'à la courge d'or !
Enfin, et surtout, — le vaillant Georges Lecomte le proclame dans une belle -préface, — M. Paul-Hubert consacre son livre « tout à la gloire du travail humain dans la nature féconde, lumineuse, frémissante de la perpétuelle évolution des germes et des sèves »...
... Dehors, une lueur vieux-rose envahit le ciel terne. C'est un couchant miélancolique... La nuit vient et, dans l'atmosphère confuse, la neige luit à peine comme luisent, le soir, les dalles des cimetières. . . Oh ! partir ! partir !...
Aux Folies Dramatiques
« Tremiére » d' « Amour et Cic )) de M. Louis Forest, T>iaIogue d'entracte, — ... Toutefois je préfère la Courtisane d'Arnyvelde. — Encore!... Vous lui faites une réclame !... Elle ne se relèvera pas ! — Et chacun sait que pour la Courtisane la position... — Vous allez dire une horreur ! — Bah ! ici... — On voit bien que vous n'avez pas payé votre place. Vous avez la sympathie péjorative. — Çà dépend. Ainsi tenez, je vous affirme que lorsqu'il s'agit de cette admirable fleur de chair qu'on appelle Marcelle Yrven... — Je vois : vous devenez lyrique. Est-ce la reconnaissance du ventre ? — Vous parlez comme l'auteur di Amour et Cie écrit. — Thanks !... Mais je crois qu'on sonne... Vous étiez à la « générale » ? — C't'idée!
— Alors ce troisième acte ?... — Chef-d'œuvre ! . . . Une salle de bains, deux baignoires : une pour Madame et une pour Monsieur, vestiaire, cuvettes, peignoirs, etc.. Il n'y manque qu'un meuble... — C'est-à-dire?... — Voyons, réfléchissez... un meuble... petit... et puis, enfin, vous êtes excellent cavalier !... — Mais c'est immonde!... — Je prétends au contraire que c'est...
— Hj'giénique ?Soit! Fermez...
Les deux jolis garçons ne tarissent pas. C'est Paris î... c'est Tesprit du tout-Paris qui passe !... O tempora ! o mores ! ... 0 ubi campi ?
A LA Comédie-Française
Les Mouettes, pièce en trois actes de M. Paul Adam. — M. Paul Adam cesse progressivement, depuis quelques années, d'être seulement, suivant le mot de Rémy de Gourmont, « un beau spectacle » . Nous Tavons vu, depuis ses débuts, vivre — avec une volonté d'attitude et une puissance de travail exceptionnelles — la plume aux doigts, toujours. Il a accumulé les tomes. Sa splendide vitalité s'est élancée, impétueuse et forte, à travers le monde et parmi Tunivers. Elle a revécu des épopées, elle s'est mêlée aux foules du Pre~ mier Empire, elle s'est perdue, éblouie, parmi les coruscations de Byzance, elle a observé les forces qui nous dominent, elle ne s'est pas désintéressée des conditions nouvelles de la vie, elle a voulu proposer des hypothèses audacieuses. 11 manquait pourtant quelque chose à cette universalité. Pau|
Adam n'avait encore réalisé que la parole de Sainte-Beuve : (( ... Aujourd'hui... la personne de l'écrivain, son organisation tout entière, s'engage et s'accuse elle-même jusque dans ses œuvres; il ne les écrit pas seulement avec sa pure pensée, mais avec son sang et ses muscles » (i). C'était beau. Pourtant l'auteur d'Irène et les Eunuques se devait (et il noue devait) d'évoluer encore. Il devenait fatal qu'il prît une part active dans la \ie sociale, sinon en actes publics personnels, du moins en oeuvres littéraires. Il fallait qu'il se jetât, comme nous tous, dans la lutte en même temps que son observation et que son rêve. L'écrivain doit savoir entrer dans l'action ; il doit aussi savoir en sortir, — ne jamais perdre la conscience de sa qualité, conserver sa lucidité paimi les plus ardentes batailles. Les Mouettes prouvent que Paul Adam n'oublie pas ce précepte plus nécei^saire pour son tempérament que pour nul autre. Car on ne peut, en conscience, comparer des pulcsances essentiellement différentes, bien que concourantes en fait. La physique et la chimie sont, parmi les sciences, celles qui convergent le plus nettement jusqu'à présent vers la Science-Unique : c'est parmi les dérivés de platine que l'on entrevoit le mieux la découverte de la lointaine Matière-Unité. Je ne comparerai pas l'effort réfléchi, dirigé, obs-
(i) Sainte-Beuve, Causeries du lundi, t. II, p. 442.
tiné de Zola avec le labeur dispersé, enthousiaste, constant de Paul Adam, pas plus que je ne comparerai l'œuvre du noble Georges Lecomte avec celui des admirables frères Rosny. Chaque tempérament, possède sa méthode d'effort ; cela n'empêche pas, entre les littérateurs conscients de leur rôle social, une discipline mentale commune. Il est consolant de constater cette unanimité des tendances littéraires et de pouvoir placer côte à côte des noms aussi divers et aussi nettement animés de cet esprit que ceux de Gustave Geffroy et d'André Couvreur, de Gabrielle Réval et de Paul Brulat, de Lucien Descaves et d'Eugène Brieux, — tant d'autres !... Nous avons le droit de nous enorgueillir de nos écrivains. Nous avons le devoir d'être honteux de nos critiques. Pour la critique littéraire la cause est entendue. Camille Mauclair, Jules Bois et tant de bons esprits constatèrent non seulement sa faillite, mais son inexistence, — pour la plus grande joie des industriels littéraires, attristants vendeurs d'imaginations boueuses, inventeurs de baisers inédits, aduhéromanes, vénériographes et médicastres spécialisés î — La a première j) des ^Couettes met en évidence, uns fois de plus, la nullité de notre critique théâtrale. Ayons le courage de le dire. Hormis quelques talents indiscutables, la plupart des grimauds qui sévissent dans les quotidiens sont des critiques improvisés. La tâche de diriger l'opinion (il est
Ti'ai que la plupart la suivent comme de simples politiciens ou sont sans influence réelle), la tâche de diriger l'opinion^ dis-je, nécessite — outre la vocation, la prédisposition, l'instinct, — une préparation méticuleuse et longue. Or, je mets en fait que sur dix des aristarques dont la prose se vend un sou les deux colonnes, huit « font » « les Théâtres » comme ils feraient « les Tribunaux » ou les « chiens crevés », pour des raisons extérieures à l'art. Ils n'ont aucune notion de la gravité de leur sacerdoce, aucune dignité d'allures, aucun idéal artistique, — et, trop fréquemment, aucun style. Q.uelques-uns possèdent de la <f patte » et ils voilent leur insuffisance en prenant une attitude systématiquement péjorative. Ces gens apportent avec eux des mœurs déplorables. Ils obéissent à des considérations misérables . Ils ne jugent pas une oeuvre, ils ne jugent pas un esprit : ils couvrent de fleurs ou d'immondices un auteur, un ami ou un ennemi, un nationaliste ou un révolutionnaire, un riche ou un pauvre, le cousin du ministre X..., ou l'ami de Mme V... Ils publient des énormités, des insignifiances, des stupidités. Voilà où nous en sommes. La lecture des comptes rendus des MoudleSy dans les quotidiens, est éloquente. Nul effort pour comprendre la pensée de Paul Adam, nulle tentative un peu franche pour l'approuver ou pour la combattre. Un résumé anecdotique, une macédoine de lectures
mal digérées, de propos d'entr'actes et de blaguesde brasseries, quelques saluts intéressés, quelques « rosseries » réfléchies, quatre ou cinq critiquesdécentes, — un respect général, pourtant, car il y a encore du respect humain chez ces gens. Rier> d'autre. Le mal, au surplus, n'est pas spécial à^ notre pays. Plusieurs articles publiés par certains journaux étrangers — la Galette de Francfort^ par exemple — ne valent pas mieux. Nietzche, dont on a beaucoup parlé en France, n'a pas été compris. On Ta interprété. On a su de lui et de son œuvre juste ce qu'il faut pour pouvoir pincer dans-les quelques salons où l'on ne remplace pas laconversation (si creuse et si vaine, il est vrai,) par le bridge sempiternel, quelques lieux communs acceptables. Coiiséquences : beaucoup ont voulu voir dans Us Mouettes une traduciioft (sic) française de la doctrine nietzschéenne. Point de départ inattendu, d'où desopinions réjouissantes, des affirmations vociférées et des hésitations qui montrent combien peu de gens dits « de l'élite » possèdent des idées précises. Autre point de départ : le théâtre doit amuser et éviter d'examiner tous les problèmes qui dépassent, en partant du sol, le niveau des 3'eux humains. Le cerveau est un attribut inutile et ennuyeux. D'où des remarques surla plantation du décor — exquis — sur la pipe de Dufîos et sur les robes de Berthe Cerny.
Inexactitude d'un côté ; information de l'autre^
Journalisme partout ! J'ai dit journalisme Qi on m'a compris, alors que la presse pourrait remplir de si nobles tâches!... L'œuvre de M. Paul Adam fut accueillie, d'ailleurs, avec une sympathie très vive et quasi-générale. Elle méritait de l'enthousiasme; elle a droit au respect, et l'estime qu'on lui doit aurait dû être plus raisonnée, plus consciente, moins « de confiance ».
L'intrigue des Mouettes ? Très simple. Elle peut être exposée en vingt lignes. Au bord de la mer bretonne, devant Tantagoîiisme éternel des flots et des rochers, le docteur Kervil vit en compagnie de sa femme, Yvonne, une armoricaine, une croyante, qui ne connaît que deux idoles : son mari et son Dieu. Kervil a découvert un sérum qui peut guérir des milliers de malades. Or, il est pauvre, si pauvre qu'il ne peut f^iire les expériences décisives nécessaires, si pauvre que, malade, il ne peut pas se reposer et se soigner. Adrienne Darnot, cousine d'Yvonne Kervil, est venu passer l'été — pour rétablir la santé de sa fille Gilberte — chez le docteur, où elle prend pension. Adrienne est riche. Elle adore Kervil, Kervil l'aime, mais ne veut ni l'avouer, ni se l'avouer. Si Jean était libre, il épouserait Mme Darnot, il recouvrerait la santé. Il terminerait la mise au point de sa découverte. Cependant Chambalot, cynique homme d'affaires, apôtre de l'égoïsme, âme moderne libérée, non sans brutalité outrancière, de tous les
jolis mensonges d'hiei% Chambaloî, homme pratique, incarnation de la logique absolue, veut réaliser ce mariage et sacrifier Yvonne, prisonnière de son amour, prisonnière des traditions, prisonnière de sa religion qui interdit le divorce. Problème. — Sublime d'illogisme, d'inconscience, de mysiicisme transposé, Yvonne veut se sacrifier. Jean acceptera-t-il ?... Oui, d'abord. Puis, définitivement, non II restera auprès de sa sainte compagne. Rien de plus. — Il est incontestable que ce scénario ferait sourire les fantômes d'Anicet Bourgeois, de d'Ennery, du vieux Victor Ducange, criminel inventeur du roman-feuilleton, et même l'apparence réelle de M. Pierre Decourcelle. Peu nous chault. Il est infiniment plus important de réfléchir devant Vx formidable mis, pour nous, par Paul Adam, en une équation que, sagement il n'a point voulu résoudre. C'est excellemment du théâtre.
Le théâtre, en effet, forme d'art inférieure, mais puissante, ne peut pas se proposer de résoudre des problèmes, mais il doit les poser avec netteté, avec impartialité. La discussion, la conférence sont incapables, non de modifier les idées d'un adversaire ou d'un auditoire, mais de les préciser. Devant la scène, le public raisonne mal. Il interprète. Il approuve spontanément ou proteste sans réfléchir lorsque l'auteur conclut. Les Mouettes mettent en conflit les djux morales qui se disputent
le monde : celle de Nietzsche et celle de Jésus. La foule des premières déclarait avec Tinconséquence qui est son charme et sa tare : « Le premier acte, c'est du Nietzsche, le troisième, c'est de l'Ibsen. )> Elle n'a pas dit : « Le second c'est du Paul Adam. » Le ridicule eût été complet. Mais elle aurait dû proclamer, pour être logique avec son procédé superficiel, commode et risible: «Le second, c'est parfoisduSchopenhauer. » Chambalot constate : (f Tu as peur de ta femme. » Les fauteuils se souviennent du « Tuas peur de la femme» de Nietzsche. Essayons de conclure, nous, comme les spectateurs le feront, hors du théâtre, et n'établissons pas d'analogie. L'œuvre de Paul Adam est trop personnelle pour permettre utilement ce petit jeu, — puéril et vnin.
Au point de vue national^ nous avons le droit d'être fiers de l'orientation sociale officielle de notre théâtre. L'historien Guglielmo Ferrero me disait naguère combien les intellectuels étrangers nous enviaient à cet égard. Il serait injuste de ne pas louer M. Jules Claretie d'avoir monté les Mouettes.
Au point de vue général, Paul Adam montre l'altruisme et l'égoïsme aux prises — en les incarnant en deux personnages suffisamment vivants incorporés à une action suffisamment scénique. — Chambalot logique jusqu'à l'illogisme. Yvonne Kervil illogique jusqu'à la raison. Deux outrances.
Grande leçon, malgré le dénouement poétique qui est une concession nécessaire faite à Tesprit moyen de l'auditoire. Remarquons d'ailleurs que les races septentrionales, non sentimentales^ croit-on, sont très unionistes; les populations latines, sentimentales, dit-on, sont individualistes avec exagération. Mais là n'est point la question... Les feuillets s'entassent, et je suis, à regret, obligé de ne point examiner cela dans ses détails. — Devons-nous tuer en nous nos meilleures affections, devons-nous être égoïstes, âpres, rusés, avides, dévorer les plus faibles, sans pitié, par raison, comme Chambalot ? Ou faut-il qu'un altruisme maladif, mystique, fasse de nous des vaincus et des résignés malgré l'évolution constante du monde, des ignorants malgré les progrès de la science ?
Je réponds à ces deux questions par deux négations formelles. La vérité réside entre ces extrêmes, ei^ actuellement un peu plus près de Jésus que de Nietzsche. La morale de ce dernier permet trop l'inobservation des devoirs sociaux. ^\\t excuse la férocité de tous les jeunes tigres qui nous entourent et qui prennent trop l'univers pour une jungle et leur semblable pour une proie. La morale de l'Evangile oublie trop que les âmes et les organismes se modifient à travers les âges. Elle prépare des générations d'impuissants, de névrosés, d'hyperesthésies maladives. La Société n'est ni une forêt vierge ni un hôpital. Elle a pour but de protéger
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les faibles, de modérer les forts ; elle veut établir la sécurité générale, maintenir l'équilibre, créer l'harmonie. L Harmonie : tout est là ! Les hommes conscients de leurs droits, doivent connaître avec une précision égale leurs devoirs. L'orgueil et l'humilité sont nuisibles. Il n'y a pas de prédestinés hors de l'atavisme, — qui est !a négation de k prédestination. Il nV a pas plus de surhommes qu'il n'existe de surpotirons. — Place à la doctrine qui ne connaît pas le renoncement, et pratique un individualisme raisonnable, susceptible •de se fondre avec un altruisme généreux et sincère. L'un n'exclut pas l'autre. Mais il importe de n'oublier jamais la parole de Tolstoï : « De même ■que procède l'évolution des connaissances plus réelles et plus utiles, se substituant à d'autres moins réelles et moins utiles, de même, aussi, procède l'évolution des sentiments par le moyen de l'art. Aux sentiments inférieurs moins bons et moins utiles pour le bonheur de l'homme se substituent sans cesse des sentiments meilleurs et plus utiles à ce bonheur » (i).
J'aurais encore tant à dire!... AL Raphaël Duflos (Chambalot)a su s'extérioriser cette fois, d'une manière étonnante — et parfaite ; Henri Mayer^ (Jean Kervil) fut excellent comme Mmes Renée du Minil, (Darnot)^ Lara (Yvonne Kervil) et Dus-
(i) Tolstoï. Qii' est-ce que r.4rt ? 196, 197.
sane. La petite Lyrisse (Gilberte Darnot) me surprendrait fort si elle ne devenait pas une excellente comédienne. Mais comment dire la grâce, le charme et le talent délicieux de Mme Berthe- Cernv ? — Les Mouettes — titre blanc qui me fît évoquer le souvenir de tant d'ailes blanches et de cris pathétiques au-dessus de TAmstel, là-bas, dans l'idéale Hollande ! — les Mouettes remporteront un beau succès, — un de plus, pour la gloire du vigoureux penseur et du pui-^sant écrivain à qui nous devons tant de pures joies. Paul Adam est l'un des très rares hommes que je veuille saluer du beau titre de Maître.
Dialogue d'entracte. Le coin des critiques profissionnels. — Vous êtes toujours au Fracas}— Non, mais je suis toujours bien avec la maison. Quand j'ai besoin d'un permis de chemin de fer... — Yes î Vous êtes allé. .. où, cette année ? — Très bourgeoisement dans la vallée de Chevreuse... — Ah !... — Oh ! pas du côté de Cernay ! Banal, ce côté... Mais vers Dampierre. Exquis! — Vrai? — Nous avions tout un rez-de-chaussée... Six francs par jour ! — Bah ! . . . Je vais vous taper de l'adresse. — Comment donc!... Tiens! voilà Maurey. — A propos : et Réjane... ça colle toujours ? — La Savelli ? Oui. — Elle ouvrira avec la SavelHï
— Heureux Maurey ! — Seulement quand ouvrirat-elle ? Problème ! — Voilà !... Bon. Qu'est-ce que vous pensez de l'hymen d'Otéro, vous ? — L'hymen !... Si vous étiez docteur, vous auriez de l'esprit... Je ne pense rien de ça, moi. Et puis, on se marie trop à présent ! — Demandez çà à Colette ! — Est-ce pour Maugis que vous parlez ou bien pour la Marquise ! — Pour les deux. — Je n'insiste pas. Votre avis sur ce premier acte ? — Nietzsche ferait une gueule s'il était ici. — Moi je trouve que Duflos fume trop. Il empeste les six premiers rangs de fauteuils. — Mais la pièce ? — Je suis comme vous... Je cherche une opinion... J'y penserai au dernier moment... — Oui, faire çà ou les « chiens crevés »... — A'ous l'avez dit : c'est kif-kif... — Enfin, à votre sens, les Mouettes, çà fera-t il de l'argent? — Je le crois. Plusieurs amis de l'auteur paraissent être furieux. — Ah ! alors!... c'est un succès...
Clovis Hugues
A quelques jours d'intervalle paraissent \qs Quaî\-art5y album, et le Sanglot de Jehanne (second
volume de la Chanson de Jehanne d'Arc). DansZ^^ Quat\-arts je retrouve une délicieuse charge de Guirand de Scévola : un Clovis Hugues auréolé du désordre de sa chevelure et rué, en pleine littérature ou en pleine politique^ en plein lyrisme toujours, sur un invisible auditoire. Dans le Sanglot de Jehanne je retrouve le bon poète, le vaillant et vénéré « Clovis » tout entier. La joie de se savoir libéré des soucis politiques, après une existence toute de combats, le souci d'être impartial, l'enthousiasme de pouvoir chanter avec fougue, avec ferveur, avec amour, (( la pauvre et sublime enfant », la conscience de rester sincère et de faire un beau geste définitif dont les générations montantes se souviendront, éclatent dans cette succession de vitraux splendides où s'éternisera « la « bonne chevauchée du Rêve et de l'Action au pays « sans frontière où la foi, la prière et le sacrifice «fleurissent ensemble... ». Si nous possédions encore une critique littéraire, une œuvre de cette allure, de cette impartialité, de cette incontestable valeur, serait devenue, en vingt-quatre heures,, « le livre du jour ». Georges Lecomte, Jules Bois, Ernest-Charles, pourtant si systématiquement péjoratif, et Camille Mauclair, constatèrent comme moi que la réclame payée remplace aujourd'hui ropinion indépendante. D'autre part, il faut avoir le courage de déplorer le sectarisme outrancier dont font preuve les quelques journaux qui ne
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^ont pas encore devenus des comptoirs où l'on Tend tout et où l'on vend de tout. Le Sanglot de Jehanney ne nous leurrons pas, n'aura les louanges sans réserves qu'il mérite ni chez les nationalistes, ni chez les socialistes. M. Arthur Meyer ne peut pas admettre publiquement, plus que M. Dejean, que Clovis Hugues chante Jeanne d'Arc à l'heure où les aides du « maraîcher du Vatican » songent à la canoniser. Un révolutionnaire célébrer la vierge de Domrémy î Mais c'est inconcevable!... Voilà où nous en sommes. O politique, que d'injustices on commet en ton nom!... Eh! bien! -disons-le, nous autres, et pas du bout des lèvres et sans les restrictions ridicules que se permettent des grimauds semblables à celui qui sévit à YkAu' iorité {i\ se nomme Pech, cet illustre!), disons-le sans critiquer, de tout notre enthousiasme, Clovis Hugues nous a donné des œuvres qui vivront dans la mémoire des hommes. Le Sanglot de Jehanne est de celles-là. Faisons mieux : après avoir lu hTréface de ce volume, aussi belle que celle dont « Clovis » orna Kerkadec, le garde-harrièrey du bon Léon Cladel, lisons ensemble ces trop courts fragments du merveilleux chapitre XI, « où Jehanne d'Arc est brûlée ». Voici le feu qui monte autour de la martyre. le feu qui
... Tourbillonnant en épaisses fournaises. Se reflétant aux rubis de ses braises.
Se dévorant pour la dévorer mieux.
Incendiant l'azur profond des cieux, Ronge avec ses fluides dents de flamme Les yeux, miroir du génie et de l'âme, Les talons qui, dans les hauts étriers, Eperonnaient le flanc des destriers...
... Le noble bras qui plantait aux fossés L'étendard blanc, faiseur de délivrance... ... Tout ce beau corps, tabernacle de rêve, Tout ! Excepté le cœur, le cœur sacré, Le feu, fût-il des géhennes tiré, « Ne pouvant pas le brûler puisqu'il brûle... »
Et voici, dans son naturalisme effroyable mais sobre, voici, décrit avec un style parfait et sans bavures, ce qui reste, contre le gibet infâme, de la jeunesse, de la beauté de Jehanne :
Un pauvre corps que la chair a quitté,
Flottant, tordu, broyé, déchiqueté.
Au rouge assaut des flammes meurtrières.
Ayant deux trous dans les yeux sans paupières.
Comme riant avec ses blanches dents.
Un bout de corde au bout des bras pendants,
Le cou ployé, tout cerclé de ténèbres,
Dans la rupture horrible des vertèbres,
Les pieds scellés, comme en un sombre effbrt^ -
A Ton ne sait quel piédestal de mort
Où, pailleté d'une fauve étincelle.
Le feu mourant en vagues d'or ruisselle,
Le front fendu comme à coups de marteau, Le torse ouvert dans le fer du poteau, Tout dentelé des flancs à la poitrine, Lugubre et beau d'une laideur divine, Plus vacillant que l'eau sur les galets...
Lisons les poètes. Clovis Hugues en est un, et <ies plus grands. Je le salue. Il sait que a c'est une œuvre pareille de travailler et de chanter » et je le classe parmi \qs meilleurs de ceux qui vont
... Couronnés de roses Côte à côte, heureux, délivrés Des vieilles haines en délire, Suspendre, à tout jamais, la lyre Au faisceau des outils sacrés !.. .
Pourtant ce bon ouvrier n'a pas achevé son œuvre. Il travaillera longtemps er.core ; il le peut et il le veut, car il déclare avec sa jeunesse d'esprit et de caractère (la seule vraie, celle qui demeure et nargue l'âgej : « Je ne remonterai que mieux sur mon Pégase païen après l'avoir un instant abreuvé aux sources chrétiennes du Jourdain ».
Carpeaux
M. Léon Riotor, personne ne le conteste, est: un poète qui a « mal tourné ». Ce genre d'évolution, fréquent à notre époque d'industrialisme, de scepticisme et de fièvre, ne suscite, d'ailleurs, que des approbations. M. Jules Guesde est meilleur sociologue, en théorie, que poète en pratique, et nul ne songe à reprocher à Camille Pelletan d'avoir abandonné la l3Te de r?ède pour le « baromètre » du législateur. — Je félicite Léon Riotor, aimable rimeur de Le Sage Empereur, poème, d'être devenu le critique d'art qui m'adresse Carpeaux.
Carpeaux, né à Valenciennes, TAthènes du Nord, Carpeaux, fils d'un pauvre maçon, fut et reste le plus sincère, le plus complet, le plus vibrant de nos statuaires réalistes. Il est le disciple digne du formidable Pierre Puget. Il est le frère de Pajou, dont il n'a ni toute la grâce ni toute la mièvrerie, de Clodion dont il égale la couleur, de Barye qu'il dépasse dans l'interprétation du muscle, de David d'Angers qui gagne en lyrisme ce qu'il perd en solidité (et je dis la même chose pour notre Bartholomé !) de Rude, enfin, qui n'a ni plus de grandeur ni plus de puissance. Carpeaux, en outre, doit être cité parmi les exemplaires de
belle humanité combattante, de volonté, de persévérance et de décision. Qu'il revienne de Paris à Valenciennes, au chevet de son ami et professeur Victor Liet mourant, pour, encore poussiéreux de la route, « manier la glaise frémissante » dont il tirera un buste splendide ; qu'à l'agonie il rassemble ses forces pour prononcer ces dernières paroles adressées à une septuagénaire sanglotante : « Ma mère, ma petite mère, je t'aime de tout mon cœur » ; ou qu'il refuse, ne voulant pas travailler d'après de mélancoliques documents morts, de fixer les traits de Jules de Concourt (*), Carpeaux demeure comme l'une des figures françaises les plus pures et les plus grandes. Nul n'a su, comme lui, allier à la grâce du Pêcheur Napolitain, à la volupté de la Flore accroupie et h la finesse attirante de \a Jeune fille à la Coquille,une vigueur pareille à celle qui se manifeste dans Ugolin et ses enfants, et, surtout, nul n'a su égaler l'incomparable magnificence synthétique de l'illustre groupe de la. Danse.
Il sied de remercier Léon Riotor, car, dans cette monographie exquise, il a établi des phrases aussi bien construites que les anatomies de Carpeaux, et
(") « ...j'ai dû renoncer à cette etfigie qui me tenait à cœur, car, pour moi. Carpeaux est le plus grand ar~ tiste de la moitié du xix^ siècle >^ (Edmond de Concourt).
il s'est laissé aller tout entier, de temps en temps, à une émotion légitime et communicative. Il a revécu les souffrances et les joies d'un de ceux qui, les premiers chez nous, osèrent mêler l'art et la vie — la vie dans laquelle nous devons nous plonger éperdùment, la vie qu'il faut aimer toute, vivre ardemment et yfer dans des œuvres durables.
l'exseigxe.mextdu dessin
A propos de la V^ Exposition des écoles départementales des Beaux- Arts, organisée à Taris par le sou^secrétariat d^ Etat des Beaux -Arts. — Dans l'exposé de son Plan d^ Education Nationale, Barruel déclarait, en 1791 : (( J''ai toujours été étonné qu'on n'enseignât pas le dessin en même temps que l'écriture... Nous devons avoir pour but non de faire des élèves de grands artistes, mais de mettre à profit ce qu'ils annoncent de dispositions », C'est, historiquement, la première fois que la nécessité d'enseigner publiquement le dessin est reconnue. Mais, malgré les efforts de Joseph Lakanal (1762-1845), malgré la fondation, en 1807, de
VEcoIe de dessin pour les jeunes filles^ par Mlle de JVlontbrison, cette partie de la pédagogie fut assez délaissée. Ce ne fut qu'en 185 i que, revenant de l'Exposition universelle de Londres, M. de Laborde publia le rapport célèbre à la suite duquel les premières tentatives furent faites pour répandre et pour organiser l'enseignement en question. On hésita longtemps, on procéda sans méthode précise et raisonnée, on se contenta trop de préceptes anciens. Les résultats furent assez vagues jusqu'au jour où Y Union des Idéaux -Art s appliqués à V Industrie sollicita du Ministre de l'Instruction publique d'alors (1865 : le Ministre se nommait M. Duruy) l'autorisation de fliire une enquête générale relative à l'état de l'enseignement graphique sur toute l'étendue du territoire. Le ministre accorda l'autorisation demandée. C'est alors que M. Eugène Guillaume (on peut le considérer comme l'inventeur de renseignement actuel) rédigea son rapport •concluant à la réorganisation complète de cette partie de l'enseignement, négligée depuis tant d'années. C'est alors aussi qu'il dressa son plan -rationnel des études.
Ce plan ne reçut un commencement de réalisation que sous le Ministère Ferry, — le ministère Duruy étant tombé dans l'intervalle — c'est-à-dire en 1878. Le Conseil supérieur de Plnstructicn Publique approuva les programmes qui lui turent .soumis. Une inspection générale du dessin fut
instituée et la Chambre des députés enfin, vota,, en 1880, un crédit dépassant deux cent mille, francs, en faveur de cet enseignement.
Depuis cette époque, quelques décrets modifièrent plusieurs fois certains détails de l'organisation officielle. Mais les principes généraux demeu— rent ; l'essentiel de la méthode de M. Eugène- Guillaume ne fut pas atteint. Nous devons nous en féliciter — surtout en ce qui concerne les préceptes techniques en usage.
Ces préceptes sont avant tout rationnels. — Jusqu'à l'heure où M. Eugène Guillaume vit ses idées triompher on s'en tenait, à peu près, au pro-^ fessorat selon Jean Cousin.
Ce fut un enseignement sans explications^ dans un mélange absurde d'arbitraire et de géométrie descriptive, — connue surtout d'instinct, — sans idées générales, sans but déterminé, sans contact avec la nature, sans souci ni de l'atmosphère ambiante ni du tempérament de l'élève. Cela ne lui apprenait même pas le métier, d'une façon satisfaisante.
M. Eugène Guillaume et ses disciples ont faitjustice de ces absurdes méthodes^ ainsi que de diverses autres.
Le procédé d'enseigri^ment en usage à l'heure présente est unique. Il est le même partout et pour tous, depuis les premiers traits que l'enfant trace gauchement jusqu'au coup d'ébauchoir que Je
sculpteur applique avec habileté. Les études sont poursuivies plus ou moins loin suivant les âges, les destinations, les dispositions, les spécialités.
Schématiquemcnt, si je puis Jire^ on peut caractériser l'enseignement actuel comme il suit : successivement l'élève apprend à tracer des lignes, à évaluer leurs grandeurs et leurs directions, et, peu à peu, sans qu'il s'en rende compte presque, ^râce aux éléments de la perspective d'observation surtout (en passant par le géométral), à dessiner et mettre en place n'importe quel objet. La conclusion s'impose que cette méthode consiste à placer l'élève, dès qu'il sait tenir un crayon, en présence du relief et de la nature. M. Guillaume a droit à la reconnaissance de tous les artistes, de tous les artisans, delà plupart des industriels.
Questions techniques un peu arides à traiter 1S0US une forme non didactique... Il est plus important, ici, de mentionner les idées générales qui présidèrent à ï élaboration du pro^^rammc et de T organisation en vigueur. Trois cents établissements (écoles nationales, régionales ou municipales) ont pour but, en France, l'enseignement du dessin. Ils sont subventionnés, dirigés ou inspectés, au moins,par les services de l'Etat. L'Exposition des Ecoles départementales nous a permis de constater rcxcellence de leur enseignement. Il sied de féliciter le Comité <de cette exposition et de répéter, une fois encore,
que M. Dujardin-Beaumetz est le plus éclairé dessous-secrétaires d'Etat. Son Exposition des Ecoles départementales nous a mis en présence d'une admirable suite pédagogique. Nous avons pu vérifier l'exactitude des affirmations de M. Valentino, chef du Bureau de l'Enseignement : « En ce qui concerne les artisans, les écoles, tout en cherchant à apporter une aide à la solution du difficile problèrne de l'instruction des apprentis, n entendent pas se substituer à l'atelier industriel, mais bien l'appuyer au contraire. C'est seulement dans cet atelier que l'ouvrier d'art peut perfectionner sa technique et s'initier aux conditions économiques de sa carrière ; irais il acquiert dans nos écoles un enseignement qui le prépare à la connaissance d'un métier appliqué, enseignement théorique et pratique aussi complet que possible. En effet, si, à l'Ecole, le jeune artisan élève son esprit vers le beau par l'étude de la nature et la compréhension des formes et colorations, à l'atelier, au rnilieu des ouvriers, il acquiert l'éducation de la main et la connaissance pratique et définitive de son état » . — On ne saurait parler plus sagement, surtout à notre époque où la « facilité » tue toute conscience technique et tout sentiment artistique. Nous avons unepropension marquée, en France, au « camelotage » ; les conditions actuelles de notre vie sociale et nationale nous font manquer d'ouvriers et presque regretter le (( compagnonnage» d'antan !..-
L'œuvre des écoles départementales, à ce point de vue, est excellente. Il y a mieux pourtant, — et ces idées sont trop celles que je prêche depuis dix années pour que je ne les mentionne pas avec insistance et avec joie. L'Etat n'entend imposer aux écoles provinciales qu'une méthode d'apprendre « la grammaire de l'art )) . Il y a des principes premiers qui sont invariables sous toutes les latitudes. L'Etat propage les meilleurs procédés d'apprentissage ; il veille à ce qu'ils soient appliqués conformément à des préceptes rationnels. Mais // laisse à chaque école Vinitlative de son orientation générale ;