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LA BIOGRAPHIE DAXS LA LITTÉRATURE CONTEMPORAINE

(( Quand on aura, pendant quelque temps, traité Tâine humaine avec la même impartialité que l'on met, dans les sciences physiques, à étudier la matière, on aura fait un pas immense ». Ces lignes furent écrites par Flaubert^ dans une de ses lettres. S'inspirant d'elles, M. Adolphe Boschot déclare dans la Préface de son Histoire d'un Romantique :

... a Renonçant à briller par les élégances et les gentillesses du discours qui ne sont pour la pensée que des à peu près, nous avons voulu écrire l'histoire d'un \-\om.\T\Q,V Histoire d'un Romantique : proposer des iaits^ rien que des faits, et dans l'ordre rigoureux où ils se sont produits, à leur date précise, à leur jour, et en indiquant leur degré de certitude. — Le désir delà précision nous a imposé le plan biographique. Si l'on veut bien y réfléchir, sans doute conviendra-t-on que le roman appelé « psychologique » et le roman naguère appelé « expérimental » doivent tendre à n'être que Tauto-biographie ou mieux encore, la biographie. Sans souvenirs personnels, sans documents exacts, le romancier « psychologue » ou le roman-

cier « expérimental » ne peut donner, avec plus ou moins d'adresse, que des fantaisies décevantes ».

Ces lignes sont fort justes et peuvent s'appli-quer à tous les genres littéraires : histoire, critique etc. J'ajouterai, en plus, que la biographie doit être sociale (toujours!) car il e^t impossible de présenter un mort aux générations jeunes sans le situer dans son temps M. Boschot l'a bien compris et son Histoire d'un 'Romantique (ce romantique, c'est Berlioz) est exacte comme un livre d'histoire et attachante comme un roman. Le jour de son apparition, elle a mis en rumeur tout le public de nos grand concerts,, admirant la connaissance profonde du sujet dont cette œuvre faisait preuve, et protestant avec vigueur contre l'exactitude scrupuleuse qui plaçait,en face de leur idole, M. Boschot, comme un impassible justicier. Jean d'Udine discutait avec Boulestin et Willy, et ce dernier, tirant à pleines mains sur sa moustache de gendarme bénévole^ prononçait de gros mots : « Boschot... très fort... trop fort !.. Bluffeur de génie ! »

Il reste incontestable que la méthode biographique se généralise beaucoup aujourd'hui. L'admirable autobiographie que publie Paul Margueritte : les Tas sur le Sable, est passionnante comme un roman et sociale. Le célèbre auteur y fait revivre une famille, un temps, et, en un puissant raccourci, une époque. D'autres livres récents nous fournissent des arguments. Qu'on lise

L Et eigiuir^V œuvre SI délicate, si attendrie, si pure, JjMmeF. Schalck de la Faverie, ou le Tribun^ fresque puissante due à la plume d'un bon auteur belge, M. Sander Pierron, d'Ixelles,on verra que le procédé d'exposition est extrêmement voisin de celui qu'on emploierait fatalement pour écrire une biographie sociale. Il sied de nous féliciter de cette évolution. Nous sommes de plus en plus scientifiques sans cesser d'être artistes. Nous avons pris l'habitude de penser en positivistes et cela est fort louable puisque, comme le disait Boschot, « c'est le souci de ne pas dire plus qu'on ne sait, le désir de ne pas prendreune donnée d'expérience pour un tremplin qui rejette l'esprit dans l'hypothèse et le chimérique ».

Une lettre inédite de \V. Liebknecht.

Lors de mon dernier séjour à Marseille, dans une Marseille plus frénétique que jamais par la grâce de son Exposition coloniale, j'eus la bonne fortune d'avoir pour guides non seulement Antide Boyer, député de l'antique Massilia, et M. P. -F Blanc,

perdu parmi les fleurs en sa « Villa Halphen »^ mais encore l'aimable démocrate M. L. Veissier. Je revis à loisir, en sa compagnie, la féerie de la Juliette et l'inoubliable majesté delà jetée dressée parmi tant de blocs géométriques, sur lesquels s'étendent les mâles chantés par le vieux Gélu, — = les mâles au icintde bronze qui, le soir, vont retrouver les bruyantes « cagoles ;), dans la demiobscurité des petits bars. C'est au cours d'une de ces promenades que nous prononçâmes le nom du célèbre internationaliste allemand. M. Veissier me narra quelques anecdotes intéressantes relatives au leader des prolétaires d'outre-Rhin et il me rappela les fameuses discussions de Liebknecht et de Bismarck. Lors du Congrès de 1892, en effet, mon aimable guide fut le cicérone du fondateur du « Vooruit » de Gand, le député belge Ansel, et celui de son confrère germain. — M. L. Veissier me communique aujourd'hui, cette curieuse lettre, inédite, écrit e en français ^ que W.Liebknecht lui adressa dès son retour à Berlin :

« Berlin, 20 octobre 1892.

« Mon cher Camarade,

(( Combien de fois ai-je pensé à vous, mon fi- « dèle Mentor au Congrès, et à la belle Marseille l « C*est comme un beau rêve. Sans les cris de « rage des chauvins français et allemands, je pour-

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' rais m imaginer que je n ai que rêvé toutes ces ' beautés de la nature et toutes ces manifestations '/ enivrantes de la fraternité internationale.

« Mais, heureusement, tout a été autre chose « que pure fantaisie ; réalité substantielle. L'al- « liance des prolétaires français et allemands est ' une vérité. Et les mensonges d'un Protot et « d'un Rochefort ne feront aucune impression « aux socialistes français. Ces infâmes-là {sic) di- « rontque nous sommes les amis du militarisme (( allemand, nous qui avonscombaitu le militarisme « dès son origine et qui, au Reichstag, avons tou- « jours refusé de donner un centime au Mino- « taure du militarisme.

« Et, croyez-moi, nous saurons faire notre de- « voir. (*)

« Mais ce n'est pas de cela que je voulais vous (( parler; je voulais reniplir un devoir, vous remer- « cier, vous et le brave Reinier, et les autres amis, a vous remercier de l'accueil fraternel dont vous « m'avez honoré - et les ouvriers allemands que « je représentais au Congres vous remercient par « ma bouche.

« La fraternisation des ouvriers allemands et « français, qui est l'événement le plus important « de notre temps, ne tardera pas à changer le cours (( de la politique européenne.

(") Mots soulignés dans l'original.

« Adieu et mille saluts à vous et aux autres « amis.

Tout à vous,

« W. LiEBKNECHT ».

Ce document nouveau n'est pas sans intérêt pour les historiens du socialisme contemporain.

LES RIMOUÈRES d'uN PAYSAN Poésies par Hugues Lapaire

Il y a peut-être six ans, peut-être sept, peutêtre plus, que je connais Hugues Lapaire. Je le vis pour la première fois, si mes souvenirs sont exacts, dans une vaste salle du quartier Montparnasse, à Paris^ où se tenaient les réunions littéraires organisées par M. Pierre Lelong sous le titre : Les Viillces de Tlaisance. Sur une scène, des artistes de bonne volonté représentaient des œuvres de jeunes dont quelques-uns tout aujourd'hui parler d'eux. Les premiers adhérents de notre Fédération Régioualiste Française se rencontraient en ce milieu très spécial. Parfois quelqu'un récla-

mait le silence. On écoutait des discours audacieux OU des vers inédits, des proses languedociennes ou les pièces amorphes d'un vague émule de Franc-Nohain. Applaudissements. Reprise des conversations particulières parmi la fumée des cigares et des pipes, parmi le fracas des chopes et des verres remués. La plupart du temps l'intérêt ne gîtait pas sur la scène, mais dans la salle. Ranft et Lunois, Ibels et Degas eussent été ravis par l'éclairage des groupes pittoresques sur lesquels le gaz plaquait de brutales lueurs.

Lorsque Lapaire entrait en scène, l'intérêt et l'attention le suivaient. Berrichon jusque dans son costume, qu'il portait à ravir, il interprétait ses oeuvres, écrites dans ce patois Berriaud-Marchois, musical et clair, qui ne se distingue du français que par l'accent de terroir et par quelques expressions savoureuses qui pourraient enrichir notre langue nationale, puisque celle ci ne dispose pas de leurs équivalents.

Le nouveau livre que Lapaire nous offre est encore écrit en patois du Berry. Il est charmant ; il est vigoureux ; il est rabelaisien ;il est attendrissant ; il est violent ; il est délicat. Il est beau. Nul ne l'aime autant que moi.

Je dois ajouter que jamais mieux qu'à sa lecture je n'ai ressenti la justesse de l'appréciation du talent de Lapaire, par le bon Armand Silvestre. Armand Silvestre a publié ceci : « La Muse de

« M. Hugues Lapaire est proche parente de celle (.(. de Villon. Le patois berrichon a sa grâce et sa « poésie, sa vivacité d'inspiration et ses bonheurs (( de langage. S'il ne comporte pas l'accompagne- « ment de la l3Te,il est doux sur les rythmes dan- « sants de la vielle et les idylliques mélopées delà « cornemuse. » — Plugues Lapaire sait exprimer comme nul autre les sentiments villageois dans le langage (pas toujours aussi naïf qu'on le croit) du paysan de sa riante province. Cela n'est pas contesté. Il nous a prouvé, à plusieurs reprises, dans xÀu Vent de Galerne et surtout dans son soUde Courandier, qu'il manie la langue française au moins aussi bien que son parler régional. D'autre part, j'ai pu appliquer au talent de Lapaire la remarque que je fis naguère relativement à celui de Vermenouze : lorsque les patoisants quittent le patois pour le français, leur inspiration s'élève, leur pensée s'épure, la portée de leur œuvre s'élargit. Dès lors, pourquoi ne pas substituer plus souvent la lyre à la cornemuse ?

. . . Qu'on emporte en villégiature les%imouères d'un paysan. Ce livre fera rire, pleurer, et rêver comme la vie. Le vaillant poète de Sainte Soulange l'a d'ailleurs joliment présenté par ces lignes caractéristiques : « Parmi ces contes, les uns sont « éclos dans la mélancolie des soirs, vers l'âtre <( enfumé où chante le grillon des chaumières ; ^ les autres se sont envolés de la table rustique des

" guerdauds berrichons, de leurs gobelets d'étain où reste encore, au fond, un peu de sel gaulois ».

Ceux qui liront ces pages admireront d'abord, comme moi, la maîtrise de Lapaire, écrivain berrichon. Ils désireront ensuite, avec moi, saluer prochainement la maîtrise de Lapaire, écrivain Irancais (*).

Français et régionaliste toujours. Naturellemeni.

Au THÉÂTRE MoLIERE

Première des « Etoiles )), comédie dramatique en 4 actes de Jeanjidlien. Dialogues d'entr'acte. — Qu'en dites-vous ? — C'est trop bien ou pas assez mai pour réussir. Et puis, il y a les uniformes... Cette histoire de képi. . . — Et ces étoiles qui ne

(*) Lapaire a suivi mon conseil. Il s'en est trouvé bien . Les romans Le Fardeau et VEpervier sont des chefs-d'œuvre qui classent du coup leur auteur entre Cladel et Pouvillon. N.

sont pas au ciel... mais sur le drap, couleur de nuit, d'une manche d'uniforme... — C'est un peu bas, oui. . . Ça ne vaut pas les Plumes du geai. D'ailleurs, là dedans, Gladys Maxhance... ! Elle ne sait pas encore marcher en scène... — Cane l'empêche pas de se tenir tout le temps le ventre en avant... — Bonne âme ! Mais Pouctal est satisfaisant... Tout est relatif. — En somme un four... (On ne peut pas dire çà de la salle !. . . Je gèle...) — Un succès d'estime pour Jullien, travailleur consciencieux. Mais sa pièce paraît avoir été écrite trop vite. — Ça ne lai réussit pas à lui... comme. par exemple, à Bernstein. — Le Voleur ?... Oui... Oh! celui-là î Moins il travaille, mieux il réussit. Il a toutes les veines. — Toutes ? — Toutes. — Vous êtes bien bon ! ... A propos... et Soleilland?... — Vous êtes meilleur ! ... Je savoure l'adresse de cette transition... — On fait ce qu'on peut : Glad3^s-Maxhance partage mon avis 1 — Vous, vous l'aimez ! — Moins que Jeanne Dortzal que nous verrons, quand les Etoiles sevont éteintes, dans le nouveau spectacle d'ici. — C'est ...? — Vous ne savez donc rien ? C'est V Ornière, drame social, en 4 actes, de deux jeunes qui feront parler d'eux, \o\is verrez ç>. On dit... (maison dit tant de choses !) que certain ministère... — Hein ? — Vous êtes trop curieux vraiment !... Je clos. Songez à Jeanne Dortzal : ça vaudra mieux. Elle a eu naguère un i" prix de beauté... — Nûguèrel Fiat-

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teurva ! - Et elle possède un talent de poète très réel. Lisez plutôt son Jardin des Dieux. — En vérité ?... Alors c'est un ange !... — Mais VOrnière est écrite en prose. — Depuis longtemps, en «ffet, vous aviez oublié d'être méchant... On sonne...

Les peintres du paris moderne

Là-bas, au fond d'un des jardins qui entourent le Grand-Palais des Champs-Elysées, une vaste mais unique salle. Dehors, c'est la désolation, adoucie par une brume bleue, d'un Paris d'hiver, d'un Paris de rêve et de légende, très septentrional. Sur les gazons.d'un vert atténué, quelques feuilles mortes oubliées... Elles mettent de paradoxales taches de rouille sur ce vert-de-gris. Un jet d'eau, captif de la glace, murmure à peine. Et ces premiers plans, plaqués en vigueur sur les masses violâtres des arbres de l'avenue, me font évoquer d'immenses parcs déserts, des Suèdes, des Norwèges et des Finlandes peuplées d'elfes de toutes sortes qui gambadent, la nuit, autour du voya-

geur enroulé dans son manteau et, de l'aube au crépuscule, batifolent dans les arbres et dans les airs, sur la neige des vallées et sur la glace des étangs gelés, aux fabuleux poissons aveugles... C'est avec la vision, toujours demeurée dans mon âme, depuis 1900, des oeuvres d'Axel Gallen que je pénètre chez les peintres du Paris Moderne. Quel changement ! Quelle sorte de surprise : passer de Viborg à Gennevilliers et de Gothenbourg à Montrouge ! Quitter la blancheur pure des fjords d'hiver pour la suie, la fumée, les plâtras de la banlieue sinistre ! Passer de l'abbaye de Borgund aux baraquements vacillants de Vanves et de MalakofT ! Quitter Saint-OIaaf pour Zidore dit le Vertige des Epineiies ! . .. La sensation vaut d'être savourée. Il y a une beauté dans ces coins de Paris et de la banlieue, une beauté très spéciale et très réelle. Il fallait oser la chercher jusque dans les immondices de Javel et dans les arrière-bouges du Chemin des Perrichaux, à Vaugirard. Les peintres du Paris Moderne osent. Ils ont raison. Ils ne réussissent pas toujours, faute de savoir choisir. Qui n'interprète pas mutile. — J'aime quelques-unes des toiles de Gaston Prunier qui nous restituent une banlieue hallucinée sous des nuages dramatiques ; j'aime moins la peinture, trop sèche, que les dessins de Ricardo Florès, ami des gueuseries, gueuseries un peu trop de convention d'ailleurs, comme celles de Poulbot-aux-gosses-

illustres et celles de Mirnnde-à-la p'tite femme-potelée... Je hais les Minartz de cette exposition et je ne comprends pas pourquoi Whidopft, quia bien du talent, choisit comme modèle cette nudité mafflue et maculiforme devant laquelle on songe horriblement à quelque Jeanne Bloch cloîtrée rue de la Lune ou rue Joubert ! Il y a des jolies femmes à Paris... Ou bien, alors, il fallait traiter ce sujet avec la belle brutalité dont Rodin fit preuve en sa Vieille Heaulmière du Luxembourg. Mais quelle consolation de pouvoir s'arrêter devant les Renefer et les Frank Boggs ! Pierre Vaut hier, certes, mérite son H.-C, mais ses coins de chiffonniers, ses sites de fours à chaux, ses zones de fortifs et ses plaines pour bals de guinches et d'escarpes dénotent trop de talent d'atelier. Comme Boggs, avec ses Notre-Dame, et comme Renefer, avec ses bords de Seine, sont vibrants et probes ! Ces artistes frémissent devant les spectacles qu'ils fixent. Ils font aux paysages le don magnifique de leur âme. Ils sont depuis longtemps considérés comme les meilleurs chantres de Paris. Je ne puis faire d'eux un meilleur éloge que celui-ci : ils <iemeurent dignes de leur renommée. Oh ! la joie de voir la silhouette formidable de Notre-Dame- Àe Paris, autour de laquelle les strophes romantiques claquent encore des ailes, magnifiée pnr le pinceau fougueux de Frank Boggs ! Et la mélan- ■colie délicieuse qui monte dans le ciel plombé de

Grenelle, là-bas, derrière le pont, derrière la statue de la République, derrière le bateau qui mêle des reflets sur l'eau : un Renefer et des meilleurs. — Dehors, les passants enlaidis de froid fuient à travers les arbres gelés et noirs.

Irèke et les EuNuauES

C'est le titre de l'avant-dernier roman de Paul Adam, — l'avant-dernier, car ce formidable manieur de verbes et d'idées a publié trois livres en trois mois : les Mouettes (ses 3 actes des Français)^ Irène et les Eunuques, et, hier : les Feux du Sabbat. Cette fécondité stupéfiante provoquait naguère contre l'auteur de Robes Rouges, au temps héroïque des combats symbolistes, une hostilité qui se déguisait mal. Les ignorants et les envieux ont pour châtiment d'être sincères, d'instinct. A cette époque, Paul Adam avait déjà publié, avec une régularité admirable, dix ou douze romans, lyriques, j pensés, écrits : ce qui expHque l'avis des impuissants. Depuis, l'auteur des Lions poursuit sa route sans hésitation, sans arrêt. Il a bâti, sans fatigue

apparente, deux temples à l'intérieur desquels la musique splendide des mots accompagne dignement le gigantesque cortège des idées humaines. Sur le fronton de l'un, il a gravé ce titre solide : LÉPoauE. Sur le fronton de l'autre, il a gravé ce titre gigantesque : Le Temps et la Vie, Histoire d'un idéal à travers les siècles. L'envie et l'impuissance ne capitulent jamais ; elles ne se taisent que par crainte du ridicule. Depuis quelques années elles se sont tues. Elles se sont aperçues que personne n'a souci des roquets qui, las d'aboyer en vain, pissent au pied des cathédrales. Or, notre Mauclair disait naguère à Paul Adam, dans un discours vibrant et juste, le jour où « après de longues années d'acharnement, après le î^C\stère des Foules, après la Force, vous êtes devenu un maître par l'assentiment universel, la jeunesse s'est aperçue avec stupeur que vous étie:^^ aussi jeune quelle. Vous aviez créé et supporté de quoi remplir une destinée et, pourtant, vous entriez à peine dans la vôtre ». Oui, Paul Adam est jeune. Il ne paraît pas plus que son âge. La vie — pourtant il connut, comme nous tous, des heures mauvaises, — la vie ne l'a point marqué. Son visage, insolent de santé, publie la joie de vivre et de travailler. Sa pensée ardente, élancée éperdument à travers le monde, au delà du monde, à travers le temps et en plein espace, ne se lasse pas. La fréquentation des pauvres âmes hargneuses qui constituent la

grande majorité des gens de lettres d'aujourd'hui n'a pas pu le rendre amer. Il est bon avec la sérénité souriante des puissances sûres d'elles-mêmes. Il est une des plus belles et l'une des plus séduisantes figures françaises. Il faut le considérer (le mot doit être rendu à Pierre de Coubertin) comme l'un de nos meilleurs « professeurs d'énergie ».

Irène et les Eunuques, roman antique, ramène Paul Adam parmi le faste de Byzance, au viii^ siècle. Le thème ? Très simple : Jean Bythométrès, philosophe et mathématicien, le Maître d'Irène (épouse du Basileus Léon) aime sa disciple. Il veut que rimpératrice Irène applique les théories scientifiques qu'il propage et, pour parvenir à vaincre, dans ce but, sa chair (et celle de son élève surtout, qui dans « son cœur véritable, celui que ne commandaient ni la science, ni l'orgueil », songeait à la « douceur de baiser cette chevelure noire et bleuâtre, de caresser, avec tout son corps de vierge ardente, cette poitrine gonflant la tunique de byssus,») il se mutile. Dès lors, à travers une succession de fresques violentes, Irène devient la Synthèse de la Femme égale à l'homme par l'Intelli' gence, mais soumise à lui par les Sens. — Quel charme irrésistible dans ces pages où grouille toute la civilisation féroce et toute la corruption splendide de Byzance ! . . .Q.uelle joie de s'égarer, avec Paul Adam, dans les rues et les places de la ville

d'or à toutes les heures de la vie : à l'heure où les maisons sont roses, à l'heure où les palais sont bleus, à rheure où toute la ville est pareille à une fabuleuse émeraude pailletée d'argent!... Aller sous les parvis des églises, s'attarder sous la Spina de l'Hippodrome, s'accroupir autour des puits, rêver à bord des nefs du Pélagion, contempler les maçons gâchant du ciment rouge sur des échafaudages étranges, manier des colliers d'émaux et des étoffes multicolores dans les boutiques des vieux marchands!... Jean Lombard, le malheureux et maladif Jean Lombard, avait fait défiler devant nous une Byzance coruscante à souhait. Mais, par son style d'autodidacte, nous devions expier notre joie d'artistes. Dans Irène et les Eunuques, notre félicité se complète. Il faut mettre cette œuvre immédiatement ci côté — un peu au dessous — de la Salammbô ^^VhuhQVi, — notre dieu. La fougue tumultueuse, que d'aucuns reprochent à Paul Adam d'apporter dans l'exposé de ses idées, le sert ici. Tant pis pour les essoufflés qui ne peuvent admettre que des défilés réglés par Mme Mariquita et pour les myopes dont le regard ne peut embrasser les ensembles vastes !... Ceux-là, aveuglés et chancelants, ne savoureront jamais la forte joie d'admirer intégralement la richesse fabuleuse d'un talent qui paraît toujours revenir d'Ophirs et de Golcondes littéraires insoupçonnées; — ceux-là n'aimeront jamais comme il doit être aimé le talent

extraordinaire de Paul Adi.m — le Magnifique.

Je hais les peseurs d'éloges. Les défauts de Paul Adam sont ceux de tous ses pairs. Reproche ton à Victor Hugo d'avoir trop produit ? Peut-on regretter vraiment, à Gênes, l'excessive richesse delà cathédrale de l'Annunziata ?

XTX

La solidarité chez les forains

Tour M. Marin, ex-dresseur. — Nulle classe sociale n'est plus populaire que celle des forains, et nulle, en réalité, n'est plus mal connue qu'elle. Il est admis, par l'esprit superficiel de la foule, que ce qui parait être existe effectivement. L'intérêt que l'on porte à ceux que l'on désigne, avec une sympathie dont le mépris n'est pas banni, du nom de « saltimbanques », est tout littéraire chez les uns, tout instinctif chez les autres, tout platonique chez les uns et les autres. Le lettré envie, de loin, leur existence de vagabondage et d'aventure ; le vulgaire aime surtout le souvenir des heures qu'il passa sous leurs tentes.

Il semble, en vérité, que les forains ne font pas

partie de l'humanité, qu'ils sont exempts des nécessités sociales, que la faim ne les atteint pas et qu'ils n'ont jamais à combattre le monstre Echéance. On est resté à la conception ancienne des errants voleurs d'enfants. C'est assez romanesque, mais on ne peut plus faux. Le banquiste, au contraire, dans la plupart des cas honnête industriel, mène une vie très rude. Père de fam.ille presque toujours, il tente de revenir au niodus vivendi biblique, tout en satisfaisant aux actuelles conventions sociales. La classe des forains est tenue à part; pourtant les roulottes qui vont sur les routes de France abritent de bons cit03^ens, et l'ensemble des campements qui, périodiquement, envahissent avenues, places et promenades, dans toutes nos cités et jusque dans nos hameaux les plus reculés, forme une ville entière, une immense ville !

Il nie paraît utile de faire connaître un peu mieux ce monde ignoré qui ne vit pas en dehors des nouveaux courants d'idées par lesquels notre siècle est traversé.

La solidarité florit chez les forains. Une Union syndicale foraine existe, depuis longtemps déjà, dont l'utilité principale se résume dans l'article io8 de ses statuts. Cet article permet, en effet, de donner à tout adhérent dans la gène un secours immédiat de cent vingt francs. Cent vingt francs! Pour ce modeste petit monde cette somme représente parfois le salut. Il est rare de trouver dans

nos syndicats de sédentaires, et même à l'Assistance publique — tant sollicitée, il est vrai, — des allocations aussi importantes. Pourtant cette Union syndicale ne se différencie pas très nettement des autres comme V Union ^Cutuaiiste familiale foraine fondée depuis peu. Et c'est surtout de cette association, destinée à compléter l'œuvre de V Union syndicale foraine, que je veux m'occuper aujourd'hui.

V Union tnulualisie familiale foraine (U. M. F. F.) fut constituée, il y a deux ans, à Dieppe, par les quelques industriels voyageurs que l'on voit toujours au premier rang lorsque les questions d'assistance et d'union sont en jeu. Ils exprimèrent, sans phraséologie vaine, que leur désir était de venir en aide à « leurs confrères poursuivis par la guigne » . Nul plus que le « camp-volant » n'est exposé à la guigne ! Un accident de route peut lui faire manquer l'ouverture de la foire, c'est-à-dire le meilleur jour de gain ; une tempête peut s'abattre sur ses toiles fragiles, comme cela s'est produit à Cahors, en août dernier, et le ruiner en une heure ; l'imprudence d'un spectateur^ ou la maladresse d'un voisin, peut anéantir sa fortune dans les flammes,irrémédiablement ; le public attiré par d'autres spectacles peut déserter ses banquettes ou son éventaire ; etc !... La création de ru. M F. F. s'imposait donc.

Ses organisateurs précisèrent ainsi leur idée :

« U Union mutualiste familiale foraine a pour but « de secourir tout adhérent victime : i^'d'un acci- « dent matériel quelconque : incendie, tempête, «effondrement, inondation, etc.; 2° les vic- (( times d'un chômage forcé, par suite de maladie « ou d'accident corporel ; }" les poursuivis de la « guigne noire (sic) gênés momentanément pour « une cause ou pour une autre ; 4" enfin, une in- « demnité est accordée aux a3'ants-droit au décès (( d'un adhérent ».

Il sied d'ajouter que ces avantages ne privent point le sociétaire du secours immédiat accordé par l'Lnion syndicale. Le forain malade arrive ainsi à toucher, suivant les circonstances : a) le secours immédiat de cent vingt francs donné par ru. S. F. ; ^) l'allocation de l'U. M. F. F. pour chômage forcé par maladie; 6") une somme variable, remise à titre de prêt, pour gène momentanée, lorsqu'après guérison il peut continuer sa tournée.

Or, tout cela est concédé moyennant le versement d'une somme de six francs par adhésion. Un franc est prélevé pour les frais d'administration ; cinq francs parviennent à h caisse de l'Union mutualiste. Lorsqu'un membre de l'association doit être secouru, une somme variable, déterminée par les statuts, est prélevée sur le versement de chacun. Ce prélèvement est à remplacer, par les adhérents, dans un court délai. Donc, pas de cotisation annuelle ou fixe. Moins il y a de se-

cours à distribuer, moins il faut verser. Dans le cas d'accidents matériels, les sommes allouées le sont proportionnellement au nombre des adhérents et au montant des dégâts. En outre, les soustractions opérées sur chaque unité de cinq francs sont faites au prorata de la valeur de chaque matériel, d'après une échelle établie dans les statuts. Ou bien, pour m'exprimer en un langage moins technique, chacun fournit son obole d'après la valeur du matériel qu'il possède, — valeur qu'il aura déclarée. Rien n'est plus juste et plus pratique.

Cette jeune société compte déjà plus de cent membres. Elle est dirigée par cinq administrateurs et trois contrôleurs.

Voilà, n'est-il pas vrai ?une organisation viable et vivante. Je ne crois pas que l'on puisse dire qu'elle est indigne de notre époque.

Les forains, un peu traités dans notre société comme des hors-la-loi, ont compris en même temps la nécessité d'être solidaires, celle de demeurer constamment en relations les uns avec les autres, quelles que soient les distances qui les séparent. Ils possèdent un journal, un organe hebdomadaire de grand format et à six pages, que les sédentaires comme nous ne lisent pas, — à tort.

Le journalisme forain pourrait être, d'ailleurs, considéré par l'autre comme un document et comme une leçon.

Il est à souhaiter que notie société, emportée irrésistiblement, par le grand courant de la solidarité universelle, sur le chemin du progrès social, n'écarte pas d'elle, a priori, par des préventions injustifiées, une de ses classes les plus intéressantes, les plus vaillantes^ les plus conscientes et les moins fortunées.

YvÉE JouRDAN, romun par Liane de Tougy

Je suis vraiment d'une immoralité révoltante. Je le publie, humblement — ce qui n'est pas sans mérite en un siècle où la confession publique n*est plus imposée. Je le publie, car je ne puis plus douter. Une grande dame(détentrice de bijoux dont le titre est plus apprécié que celui de noblesse dont elle est orgueilleuse) me l'a dit tout à l'heure avec indignation. Avec l'indignation véhémente des vertus paisibles supplantant, un peu tard, des beautés naguère plutôt tumultueuses. J'avouais candidement la préférence que j'éprouve pour les femmes belles et spirituelles, quelle que soit leur « condition ». Je déclarais, sans arrière-pensée.

que les hypocrisies immondaines m'épouvantent. J'opposais la franchise de certains sourires officieux au mensonge de grimaces certaines, officielles. Ceux et celles qui m'écoutaient furent très bons : ils ne me jetèrent pas à la porte. Mais Mme de Saint- Ampapaoustal (noblesse de robes et de manteaux) prononça le discours vengeur qui ouvrit sous mes pas l'abîme d'humilité dans lequel je m'égare.

Tant pis (ne le dites pas) mais je veux proclamer que le dernier livre de Liane de Pougy n'est pas pour m'inspirer l'horreur de mon péché. Yvée Jourdan^ suite (X'Yvée Lester, est une œuvre délicate, madrée et maladroite, exquise et révoltante. La. Divine princesse de légende, la reine au collier fameux, l'enfantine petite fille d'un peu plus de vingt ans (elle ne paraît pas les avoirj qui depuis tant de jours révolutionne tous les messieurs à cheveux d'or ou d'argent, pourvus, le plus souvent, d'avisés conseils judiciaires, les messieursqui font, défont, refont, redéfont et consacrent enfin les réputations du quart, du demi et du double monde, l'admirable statue de nacre et de rose qui fit toutes les folies (Bergères comprises) et ne commit jamais de bêtises, livre toute son âme capiteuse et caressante, puérile et brutale, frêle et violente, fine et naïve, corrosive et sensible, — originale, — unique, dans ces pages bien écrites et mal pensées.

Le lyrisme que voilà me valut la réprobatioa

universelle dont Mme de Saint-Ampapaoustal fut le porre-parole tout à l'heure. Je me laissai^ en effet, entraîner à dire le charme insolite et doux que je trouvais tout récemment encore à converser avec Lianon par un triste matin où les passants, enlaidis par le froid, se hâtaient à travers une capitale de grésil et de pluie. Perdue dans l'immensité d'un lit pareil à un champ de manoeuvres, l'auteur d'Yvée Jourdan semblait garder sur son visage irréel toute la lumière qui manquait à la Ville. Les bras — on dirait qu'elle a trouvé ceux que la Vénus de Milo cherche en vain depuis des siècles ! — les bras allongés, fleuris de mains in- -comparables, elle prononçait, d'une voix lointaine, des phrases assez littéraires. Elle disait des choses intelligentes avec des mots justes et beaux. Mais sa voix surtout, sa voix paisible et musicale sonnait dans le clair obscur de la chambre trop petite ~ où l'on ne peut entrer sans se heurter au lit — comme les clochettes d'or des pagodes laotiennes tintinnabulent dans le vent du soir. A mes côtés^ le statuaire Georges de Ribaucourt, embusqué dans un siège ancien, observait avidement ce masque miraculeux, ce visage étroit de pairesse d'Angleterre, ce visage si doux et si pur qui se balance au-dessus du plus long cou du monde, — ce cou si flexible et si long que Liane de Pougy peut paraître grande dame ou petite écolière suivant qu'elle l'érigé ou le fléchit. Sous un front pur

couronné de cheveux rabattus à la grecque et maintenus par un lien de soie rose, deux yeux mobiles, ardents, féroces parfois et, plus souvent, pensifs et languissants, luisaient. Or, tout à coup,, nous évoquâmes le souvenir d'un être cher et disparu. Alors, sur cette face tranquille, une silencieuse tempête passa. Les traits^ plus beaux d'être ravagés, parurent soutenir de leurs courbes les j^eux voilés, brumeux, pareils à deux fleurs vivantes^ humides de rosée, et la voix de Liane, changée mais plus musicale que jamais, articula des mots de rêve et d'au-delà. Nous nous taisions. Et j'imaginais, en regardant Texquise femme, le spectacle immatériel d'une pluie de roses pâles croulant dans une brume blonde toute frémissante de carillons voilés. J'ai retrouvé cette sensation en lisant Yvée Jourdan, Je l'avoue.

J'avoue aussi n'avoir jamais eu de sensations pa-^ reilles en écoutant jaser la vertueuse Madame de Saint-Ampapaoustal. Elle a pourtant autant de bijoux que Liane. Elle s'habille pourtant chez les mêmes couturiers.

En vérité, je suis d'une immoraUté révoltante,, — puisque Mme de Saint-Ampapaoustal prétend être une de nos rares princesses poinçonnées par d'Hozier. Mais Dranem a dit (citons les bons auteurs) : « Moijfm'en... »

La poésie sociale contemporaine en France

La poésie sociale est un des éléments les plus importants de la littérature sociale. Cette littérature n'a pris le développement qui nous autorise à la qualifier ainsi que depuis un nombre d'années relativement petit. Il serait puéril de croire qu'elle est née d'un seul coup sans genèse connue^ mais il est incontestable, d'autre part, qu'elle n'est devenue consciente de son caractère et certaine de son but que depuis l'avènement de la démocratie.

Il est peut- être intéressant de suivre à travers huit siècles de notre glorieuse littérature le développement de l'idée de société. Je vais essayer de le faire très rapidement.

La conscience sociale — cette notion individuelle que nous possédons d'être une unité dans la foule, un élément de Thumanité, de l'humanité qui se développe par l'action de ses forces intelligentes transformatrices des forces aveugles de la Nature — la conscience sociale, dis-je, est déjà perceptible dans le vieux Roman de la Rose, du moins dans la partie attribuée au savant Jean de Meung, qui bat en brèche vaillamment toutes les admirations conyentionnelles du moyen-âge et qui ose mépriser

les nobles indignes et ne les considérer que comme des individus pareils à tous les autres, aux titres près. A cette époque, penser cela et l'écrire n'allait pas sans une appréciable lucidité et sans une vaillance digne de mémoire. L'idée d'égalité devant la vie est évidente, notamment dans ces vers de Jean de Meung :

« Car leur corps ne vaut une pomme Plus que le corps d'un charretier Ou d'un clerc ou d'un écuyer. »

Et personne, d'autre part, n'ignore que Jean de Meung, dit Clopinel, dit le Boiteux, garde l'insigne honneur d'avoir créé de toutes pièces Faux semblant, ce prototype de l'hypocrisie, l'ancêtre direct de Tartufe. Plusieurs fabliaux, ces fabliaux si délicieux de malice et de vigueur et qui ne vieillissent pas, sont des manifestations de la conscience sociale. Bien que leurs auteurs soient pour la plupart inconnus^ ces fabliaux que personne n'a officiellement inventés et que tout le monde répète, peuvent être attribués en grand nombre au pauvre, au douloureux, au terrible Rutebeuf qui sans cotte, sans vivres, sans lit, toussant de froid, baillant de faim, quasi-aveugle, trouve l'énergie de flageller les injustices de son époque et de critiquer les mœurs des classes dites supérieures. En particulier, il ose s'attaquer aux prélats, bien qu'il

sache pertinemment qu'ils sont protégés par le roi. Que lui importe ! Rutebeuf dédaigne les questions d'intérêt personnel ; il clame sa pensée indépendante et vigoureuse avec une verve qui est demeurée sienne et qui n'a jamais été surpassée.

La conscience sociale existe aussi dans le célèbre Roman de Renart « qui doit son succès, dit Démo- » geot, à ce que justice seigneuriale, sièges, mo- » nastères, hommages liges, pèlerinages, tout passe » sous nos yeux, tout est étudié^ critiqué, bJâmé ». Le %pman de %enart demeure le reflet fidèle d'une époque, de ses aspirations, de ses abus, de ses combats, de ses héroïsmes et de ses tares. Il est la critique de toute la société féodale qu'il traverse, depuis 1236, époque à laquelle Goupil^ le Renart fut composé, jusqu'à la fin du cycle de ses compléments successifs : le Couronnement de Renard ^ Renard le Nouvel, Renard contrefait. Renard le Bestourné. . .

La conscience sociale se précise ensuite chez des auteurs assez mal connus qui suivent. Elle a dû évoluer chez d'autres écrivains dont les textes ne sont pas venus jusqu'à nous. Mais, malgré le petit nombre de documents dont nous pouvons disposer, il est visible que les vieux français se sont transmis la flamme de mains en mains et qu'ils ont apporté leur bûche au grand foyer qui devait plus tard illuminer le monde. Parmi ces au-

teurs ignorés, il importe de citer Jean d'Antville qui^ dans son poème principal Architrenitis ou la Grande Lamentalion nous restitue le tableau fidèle, et réaliste discrètement, de l'existence des écoliers de son époque. Cela est de première importance, car il est le seul à s'être livré a cette tâche, à l'avoir réalisée d'une façon complète, — et il importe de ne pas oublier qu'en ce temps là, l'Université occupait tout un quartier de Paris, — ou, pour mieux dire, environ le tiers de la ville. Elle formait une sorte de ville à part, ayant ses idées d'avant-garde, ses mœurs, son mécanisme vital et ses tolérances personnelles. Les étrangers les plus illustres, Roger Bacon, le moine qui prophétisa la plupart des découvertes admirables de notre science et de notre industrialisme, Brunetto Latini, professeur du Dante, et beaucoup d'autres, prirent place parmi les écoliers de la rue du Fouare pour écouter le fameux professeur Sigier. Pour avoir une idée de l'importance de l'université de ce temps, il suffira de rappeler que chaque année, lorsqu'elle se rendait, au complet, à la bénédiction de l'illustre assemblée du Landit, en juin, « la tète de la procession, dit un contemporain, était déjà à Saint-Denis que le Recteur qui fermait la marche, n'avait pas encore franchi le seuil de Saint-Julienle Pauvre ;j. Et, quand votait cette république au suffrage universel, on pouvait recueillir en faveur d'une question jusqu'à lo.ooo voix !. ..

Puis l'évolution se poursuit sans arrêt. La conscience sociale progresse, grandit . Les idées s'en ■ hardissent et voici qu'aux farces et aux Solies des Enfants Sans-Souci succède la gravité impétueuse des prévôts et des sernionnaires. C'est Raulin, c'est Alaillart, c'est Ménot surtout, qui s'écrie du haut de la chaire^ dans un mouvement d'indignation superbe : <( Aujourd'hui, messieurs les gens de » justice portent de longues robes et leurs femmes » sont vêtues comme des princesses. Mais si leurs » vêtements étaient placés sous le pressoir, le sang )) du peuple en découlerait » . Et puis c'est, dans une fièvre qui croît sans cesse et qui ne fera que s'amplifier jusqu'en 1789, l'ouragan qui s'élève, le cyclone qui lève ses torsiides et qui va se ruer. C'est d'Aubigné qui gronde ses Tragiques, c'est Montaigne-Ie-Snge, c'est la Boëtie, énergique et fier, qui s'étonne et qui s'indigne :

<( Comment se peut-il faire, dit-il, que tant j) d'hommes, tant de bourgs^ tant de villes, tant » de nations, endurent quelquefois un tyran seul, » qui n'a puissance que celle qu'on lui donne, qui » n'a pouvoir de leur nuire sinon de tant qu'ils » ont vouloir de l'endurer ?... Quel malheur, ou » plutôt quel malheureux vice, voir un nombre ^) infini non pas obéir, mais servir, non pas être J> gouvernés, mais tyrannisés ; n'ayant ni biens, ni j) enfants, ni leur vie même qui soit à eux ; souf- » frir les pilleries, les paillardises, les cruautés^

)) non pas d'une armée, non pas d'un camp )) barbare contre lequel il faudroit dépendre (dé- )) penser) son sang et sa vie, mais d'un seul ; non )) pas d'un Hercule ni d'un Samson, mais d'un seul )) hommeau et souvent le plus lâche et le plus féminin de la nation ! »

Permettez-moi de vous citer encore ce passage, où sous le procédé de l'éloquence antique, avec ses surprises, ses gradations, ses habiletés, sa vigueur toujours croissante, vous percevrez un son bien moderne et bien surprenant chez un auteur aussi ancien :

(( Celui qui vous maîtrise n'a que deux yeux, » n'a que deux mains, n'a qu'un corps... D'où » a-t-il pris tant d'yeux d'où il vous épie, si vous » ne les lui donnez ? Commenta t-il tant de mains 3) pour vous frapper s'il ne les prend devons ? Les » pieds dont il foule vos cités, d'où les a-t-il,, » s'ils ne sont les vôtres ? Comm.ent a-t-il au- » cun pouvoir sur vous que par vous autres » mômes ? Comment oseroit-il vous courir sus ;; s'il n'avoit intelligence avec vous ? Que vous )) pourrait-il faire, si vous n'étiez receleurs du lar- » ron qui vous pille, complices du meurtier qui » vous tue et traîtres de vous-mêmes!... Vous )) semez vos fruits afin qu'il en fasse le dégât ; vous » meublez, remplissez vos maisons pour fournir à » ses voleries ; vous nourrissez vos filles afin qu'il )) ait de quoi soûler sa luxure ; vous nourrissez

» VOS enfants afin qu'il les mène, pour mieux qu'il » en fasse en ses guerres, qu'il les mène à la bou- » chérie!... De tant d'indignités que les bêtes » mêmes ou ne sentiroient point ou n'endureroient » point, vous pouvez vous en délivrer, si vous » essayez, non pas de vous délivrer, mais seulement » de le vouloir faire : Soye::^ résolus de ne plus servir ^ » et vous voilà libres!... Je ne veux pas que vous le » poussiez ni l'ébranliez ; mais seulement ne le » soutenez plus : vous le verrez comme un grand » colosse à qui on a dérobé sa base, de son poids » même, fondre en bas et se rompre. )>

Après la Boëtie, c'est le formidable Rabelais, notre Shakespeare hilare et si fin sous sa grossièreté systématique ! C'est Jean Cousin, c'est Cujas, c'est Erasme, tant d'autres ! et désormais il est impossible, ou à peu près, de lire une page où ne se refiètenr pas, faiblement ou rudem.ent,les aspirations de la Foule, son désir d'ascension, le besoin de justice et de liberté qui se fait impérieusement sentir dans la Masse. Et il deviendrait fastidieux aussi de citer tous les auteurs dignes de l'être désormais. Enfin, avecles précurseurs directs de la Grande Révolution, éclate la littérature àiit subversive, démolisseuse de l'ancien état de choses, essentiellement sociale puisqu'elle agite les plus graves problèmes sociaux. La science a progressé. La philosophie évolue sous Timpulsion puissante et tenace du sarcastique Voltaire, de Montesquieu et de

BufFon, graves et paisibles^ et de Rousseau « ardent et fier iromme un tribun et entraînant comme un poète ». A leur suite, c'est la nuée valeureuse des novateurs : c'est Diderot, c'est d'Alembert, c'est Helvétius, c'est d'Holbach, c'est Lamettrie, d'autres, d'autres. .. La belle lutte des doctrines est engagée. Cet esprit se perpétue dans les œuvres de M""* de Staël : Delphine, roman, et De la littérature considérée dans ses rapports avec les institutions sociales. M°i^ de Staël proclame hautement, ardemment, le dogme du progrès. La conscience sociale est née. Elle va éclore, mais nous sommes au début du xix^ siècle î Un siècle d'ailleurs sera nécessaire pour parachever l'épanouissement de cette conscience sociale.

Voici Hugo, reflet immense et complet de tout son siècle et qui réalisera magnifiquement ce rêve de jeune homme : « être le plus grand poète de tous les temps ». Hugo si surprenant, si éclatant, si splendide, et dont Eugénie de Guérin écrivait avec justesse : « Il est divin, il est infernal, il est « fou, il est peuple, il est roi, il est homme,- « femme, peintre, poète, sculpteur, il est tout ! Il a « tout vu, tout fait, tout senti.... » C'est avec lui que nous allons quitter la littér::ture en général pour nous occuper exclusivement de la poésie sociale. Dans la préfiice de Hernani i\ énonce : « Il faut qu'à une littérature de cour succède une littérature du peuple». Et il nous offre de magnifi-

ques exemples dans les grouillements admirables -de Notre-Dame de Paris, dans les Misérables et <lans ^^.

Aujourd'hui, l'idée qui flottait sur notre territoire comme les feux-follets bleus, qui font frissonner certains de nos paysans naïfs lorsqu'ils cheminent dans la nuit, — l'idée, un peu effra3'ante d'abord, qui sollicitait la foule marchant à tâtons dans la nuit de l'ignorance, — l'idée tremblotante et pâle, enhardie peu à peu, métamorphosée, s'est multipliée pour éclairer les esprits en une nouvelle Pentecôte!... Depuis, elle a rougi, elle a grandi, elle est devenue immense, elle a illuminé, puis elle a incendié le temple magnifique que les siècles avaient construit sur des bases mauvaises durant les âges de l'hésitation et de l'erreur. Les mauvais fragments de l'édifice croulèrent dans les rugissements de la flamme idéale et dans les clameurs au peuple, vociférant l'impétueuse Marseillaise de ses espoirs !

La poésie sociale devint consciente. Elle fut certaine de son bat et des moyens qu'elle devait emplo3'er pour l'atteindre. Et le moment est venu de définir la poésie sociale.

M. Léon Blum, l'érudit et sagace critique littéraire, donnait naguère, dans VHiimanitCy du roman social — - né d'hier — une définition qui

pourrait parfaitement s'appliquer à toute la littérature sociale, et dont je me sers pour définir la poésie qui nous occupe. Je dirai : j'appelle poésie sociale non pas celle qui est composée dans un esprit de propagande, non pas celle qui n'a que le but d'être persuasive, non pas celle qui conclut toujours, (car la poésie ainsi comprise pourrait cesser d'être de la poésie), mais celle qui peint des tableaux sociaux, des rapports sociaux. Je ne veux pas dire par là que toute poésie doit être sociale ou n'être pas. Je ne suis pas en effet assez barbare pour ne pas aimer les poèmes de notre grande compatriote Lucie Delarue-Mardrus ou les vers hautains, purs, splendides, de Sébastien-Charles Leconte, par exemple. . .

Mais je crois fermement à la nécessité et à la légitimité d'une poésie sociale — d'une poésie et d'un art complet même ! — qui, au lieu de s'adresser à une minorité d'oisifs ou à une élite de professionnels, dirigera son observation sur la majorité et pourra agir sur elle. Et, par majorité, j'entends la foule des travailleurs de toutes classes et de tous métiers, des intellectuels et des manuels, car il me semble bien que plusieurs poètes nouveaux ont unetendance persistante à ne considérer la foule que comme une réunion de manieurs de marteaux et de porteurs de pioches. Je ne crois pas être trop hardi en me hasardant à dire que la vie sociale comprend peut-être des gens qui ne sont ni forge^

rons ni terrassiers et qui, pour avoir une allure moins sculpturale que les ouvriers précités, ne sont pas indignes de l'intérêt le plus vif. J'aurai même l'audace de conclure que bien des poètes travaillent avec la méthode généralement employée par les modistes de second ordre : ils suivent la mode... Ils ont tort. S'ils étaient convaincus, ils agiraient autrement.

Je n'insisterai pas plus sur l'évolution de la ■conscience sociale. Mieux vaut que nous nous occupions, rapidement, des principaux poètes sociaux contemporains.

D'abord Eugène Manuel. Je n'ignore pas que l'on pourrait trouver dans TŒuvre de Sainte- Beuve des passages se rapportant à notre définition. Mais si je place ici, en première ligne, Eugène Manuel ce n'est pas par inconscience littéraire, mais parce qu'il a le droit d'être le pr^. mier par ordre de date. Et cela n'est pas un paradoxe. Alors que Sainte-Beuve poète mourut jeune pour faire place au critique, alors que Sainte Beuve anatomiste d'âmes et de livres (n'étudia-il pas la médecine avant de s'occuper de littérature ?) ilevient bizarre, détruit l'inspiration et donne une importance démesurée à sa personnalité — ce qui le met en contradiction avec les principes de la poé-

sie sociale, — Eugène Manuel, lui, peut être considéré comme le père de cette poésie moderne, en France. Il a eu conscience le premier de la nécessité, de l'utilité, de la beauté de la poésie sociale; il a dit le premier ce qu'il fallait accomplir et vers quel but on devait tendre. Je considère la préface^ trop peu lue, de ses Poèmes populaires comme l'acte de naissance de la poésie sociale contemporaine. Voici ce qu'il y écrivait :

« Aujourd'hui, d'autres devoirs s'imposent aux » poètes et^ sans qu'il soit nécessaire de leur attri- )) buer une mission spéciale qui pèserait à la mo- » destie de quelques-uns, il est permis d'affirmer » que la poésie, comme le théâtre, a une tâche à » remplir : qu'elle doit, de |;lus en plus, dans ses » peintures, être de son temps, s'associer à cette )) recherche ardente des problèmes de la vie mo- » derne, et ne pas craindre de se hasarder plus )) avant et plus bas dans l'expression des idées, des )) passions et des souffrances qui agitent la société » démocratique. Oui, la pauvreté, l'ignorance, le » travail pénible, le vice dégradant, l'héroïsme » obscur, toutes les inégalités, toutes les détresses » et toutes les résignations, voilà le thème de cette » poésie nouvelle, où ne manqueront aux mains » des plus habiles, ni les vives images, ni les émo- ^ tions poignantes, ni les puissants contrastes » d'ombre et de lumière, ni les sévères enseigne- J) ments. »

HORIZONS DE PROVINXE 9â-

C'est nei. C'est précis. C'est très beau. Eh oui, certes! je sais bien que la poésie de Manuel est un peu bien simple, un peu bien familière, sa langue est claire, harmonieuse sans relief puis sant, sans originalité bien déterminée. Mais les œuvres de Manuel sont accessibles à la foule et je crois bien que ce que leur auteur perd en talent il le gagne en précision et même en prévision, car je ne connais guère de manieurs de lyres capables d'écrire comme lui :

« Et nous nous sommes mis en route avant » d'autres, comptant bien que nous serions rejoint » par de plus jeunes qui déjà nous suivent, mais » prêt à nous arrêter sans regret pour les regar- » der passer ». Ces lignes furent publiées en octobre 1871.

Souffrez enfin que je salue ici la mémoire decet homme affable et vaillant et que j'évoque un instant ce beau visage de grand'père ceint d'une auréole pailletée d'argent, son cher visage qui s'est si souvent courbé vers la misère, avec une pitié jamais méprisante, car Manuel était de ces hommes qui estiment que faire l'aumône cà un infortuné est un prétexte suffisant pour lui serrer la main.

Eugène Manuel fut longtemps sans disciples dignes de ce litre. C'est à peine si l'on peut lui trouver quelques lointains imitateurs, parmi lesquels un M. Michel d'Ambur, auteur (avec préface

d'Achille Le Roy) d'un livre à couverture sang de bœuf sur laquelle ce titre tonitrue : Les Cris d'un Taria. Je croyais trouver de belles clameurs — quoique des clameurs seulement — dans ces pages. Je n'y ai découvert que des grossièretés et des incorrections. Je passe aussi très rapidement sur les T{imes Tlébéiennes, de M. Théodore Vibert. Dans l'œuvre énorme (comme poids) de cet écrivain, le nombre de sujets traités que l'on rencontre est aussi nombreux que les coquilles dans un livre composé par un typographe inexpert. Les %imes Plébéiennes ne sont plébéiennes que de nom et les vers impitoyables dont elles sont les « queues tambourinantes », selon l'expression de Bauër, nous montrent jusqu'où peut aller la banalité exprimée par la p'atitude. Passons vite.

Avant de m'occuper de poètes tout contemporains dont je veux vous entretenir plus spécialement, il convient de mentionner Ferdinand Massy dont l'œuvre, Fers la Lumière, contient de sérieuses promesses, et Eugène Pottier, l'auteur de ['Internationale. U Internationale, qui fut élevée par un hasard étrange au rang d'hymne des revendications populaires, n'est pas une des meilleures poésies de Pottier. La Veuve du Carrier, pour ne citer que celle-là, lui est de beaucoup supérieure. Mais les vrais disciples de Manuel ne devaient venir que plus tard. D'ailleurs, si Manuel ne fut pas suivi tout de suite pat les poètes, il avait

été précédé, et de loin, par les chansonniers. La chanson !... rr La chanson, dit Julien Tiersot dans « son Histoire de la Chanson populaire, la chanson « est la première forme sous laquelle les peuples « naissants ont conçu la poésie et la musique ; « vers et mélodie sont nés ensemble d'une même « inspiration, engendrés, en quelque sorte, l'une « par l'autre, et d'abord inséparables.

« Le vers n'est il pas l'intermédiaire naturel «f entre la parole et le chant, lui qui possède de ce « dernier l'élément vital par excellence : le (( rythme ? » Dans la chanson française « la phra- « se est courte et nette ; le mot juste y ressort « avec un éclat qu'envierait le vers le plus savant ;. « et toujours une concision admirable ; point de. if développement superflu ; — le récit va droit au « but par déductions logiques et naturelles, sans « s'attarder à rien d'inutile ; ou bien le sentiment « s'exprime en mots simples mais profonds et pé- « nétrants, et sur ces vers sont d'admirables mé- « lodies comme eux simples et concises, mais (( d'une saveur intense et d'une inépuisable vita- « lité ». Voilà la chanson normale. Elle peut être modifiée dans son objet et son expression, mais jamais dans son essence.

Et de fait elle évolua beaucoup. Elle eut son heure de splendeur avec Pierre Dupont, Béranger, Désaugiers, qui furent à proprement parler des chansonniers sociaux. De nos jours,de bons chan-

sonniers ont conservé la tradition saine, et nous avons eu J.-B. Clément, Xavier Privas, Marcel Legay, Pierre Trimouillat, Gaston Perducet, le bon Chebroux, et vingt autres qui n'ignorent pas, ainsi que le disait récemment l'un d'eux, que « la poésie doit être saine et réconfortante »,que « c'est à « sa source que l'homme puisera l'amour du trace vail, de l'équité, de l'indulgence » et « qu'à la « périoàe d'évolution où nous sommes il faut que « toutes les forces intellectuelles s'unissent pour « assurer le triomphe de la raison sur le préjugé, « de la justice sur l'iniquité, de l'amour sur la « haine, de la vérité sur le mensonge ^). Ce chansonnier avait raison. Je crois même que l'influence de la chanson peut préparer utilement à celle de la poésie, plus profonde mais moins familière, moins directe. La chanson, en effet, accompagne tous les gestes de travail, toutes les joies violentes -et souvent aussi toutes les peines. Elle peuple la solitude, elle fait prendre l'oisiveté en patience, elle redonne des forces aux membres las — il faudrait n'avoir jamais vu des soldats en marche pour le nier. — Par la chanson, le cœur est joie, l'enthousiasme ouvre ses ailes, le courage renaît... « La chanson est une de nos expressions naturelles », dit avec raison Louis Lumet.

Mais, si la chanson sociale est nécessaire, il est nécessaire aussi qu'elle ne soit pas parodiée et exploitée par des industriels sans vergogne. Il im-

porte qu'elle n'incite pas au meurtre, qu'elle n'appelle pas le crime, qu'elle ne tende pas à créer des désordres. Un chansonnier assume une responsabilité comme tout homme public. Il doit prévoir les conséquences de ses productions. Les appels à la Révolution, sauf des cas exceptionnels comme notre 89 ou comme les violences russes, les appels à la Révolution sont néfastes. Car les Révolutions démolissent toujours trop, et le temps que Ton perd à reconstruire ce qui n'aurait pas dû être détruit est du temps perdu pour le progrès.

Et puis ce n'est pas sous le geste dominateur, implacable, vertical et rouge des guillotines que l'on peut élaborer les réformes utiles. Il ne faut pas être révolutionnaire — je parle pour nous, français, — mais évolution nistes à bon escient. D'ailleurs, la chanson a souvent plus réformé avec -ses mélodies que la guerre civile avec ses fusillades. Il est incontestable, par exemple, qu'en Angleterre,, Le Chant de la Chemise de Thomas Hood a plus fait en son temps, de l'avis unanime, pour les classes laborieuses que toutes les violences... et même que toutes les lois plus ou moins philanthropiques.

Le second genre de chanson centre lequel je tiens à protester, et avec la dernière violence, sévit plus que jamais. Il se divise en deux classes <^ui se mêlent parfois monstrueusement : 1° la romance dite sentimentale par une délicate ironie ;

2^ la chanson franchement et seulement pornographique.

La romance dite sentimentale, naguère, la romance bêlée, pleurarde, la romance-gargarisme de l'Empire, bourgeoise, bébête^ raplaplat^ était déjà parfaitement haïssable. Cette pâte de guimauve ne suffisant plus à nos palais blasés, la luxure de bazar fut introduite, dans ces refrains en si bémol mineur — pour la plus grande joie des spectateurs de nos concerts et pour la délectation de nos trottins, ravis de pouvoir, pour trente centimes, laisser vagabonder leur esprit vers des pensées malsaines et batifoler leurs espoirs vers des projets de vie et de mœurs faciles, — cependant que penchés avec ferveur sur le papier de musique, ils oublient leurs canons qui heurtent les passants !

Quant à la chanson pornographique qui se rime et se chante dans nos salles de spectacle, je ne trouverai jamais d'expressions assez corrosives pour la qualifier. Ce n'est ni de la luxure sauvage frénétique (belle en somme d'outrance), ni de la violence, saine à tout prendre, mais un amalgame baroque et stupide de sous-entendus immondes, mais la gravelure la pics basse que soulignent à plaisir des gestes obscènes'.Et le public est soulevé! Et le public applaudit î Pourquoi donc avions-nous une censure ? Nousavonsvu interdire des oeuvres hautes et probes de Brieux ,de Georges Ancey, de Louis .\Lu'so]leau,de beaucoup d'autres — et nous

avons va applaudir dans un music-hall certains couplets sur la ville de Mézidon, qui eurent d'ailleurs les honneurs d'une interpellation à la Chambredes Députés. Mais Emilienne d'Alençonqui écartèle, comme chacun sait, «d'un violon de vaisselle sur champ d'habits i^oirs », est une de nos gloires nationales, alors que des hommes de la valeur d'Elémir Bourges sont absolument ignorés même parmi l'élite !

Chassons ces pensées tristes, et revenons à la poésie sociale proprement dite. Je déclare d'abord ne parler ici que de quelques poètes et de quelques œuvres vraiment sociales, car la place dont je dispose ne me suffirait pas pour énumérer tous les essais ou tous les poètes marquant une propension à aller vers le Peuple.

Ils deviennent rares il présent ceux qui s'isolent obstinément dans la tour d'ivoire, ceux qui demeurent en la contemplation constante de leurs rêves, ceux qui, les yeux levés, restent immobiles dans le silence formidable des immensités sidérables. La plupart ont compris que le poète ne peut plus vivre seul, que nul n'a le droit d'être inutile désormais, qu'il faut sacrifier le plaisir personnel aux Demains de la multitude, que la masse a droit à la Beauté qui est son salut, que Tac^i^t^^STSWE*^

BiaUOTHfCA

nécessaire, que l'artiste ne doit plus être poète seulement, ma^'s homme en plus. S'il lui est pénible de se retrouver de temps en temps dans la réalité, qu'importe ! Pour annihiler les tares de la société actuelle^ il convient que tous ceux qui veulent le Bien ne vivent plus en égoïstes. Les dernières générations qui nous précédèrent constatèrent avec Flaubert: « Paganisme, christianisme, muflisme, sont les trois étapes de l'humanité. Il est pénible de vivre au commencement de la troisième ». Elles constatèrent... et vécurent étrangères au reste du monde. Tout fléau non combattu s'aggrave ; le panmuflisme fut vainqueur. La tour d'ivoire s'éleva. Il y eut deux humnnités : celle qui songeait en haut ; celle qui souffre, en bas. Pourtant le Christ avait dit aux hommes cette parole simple, éternelle, subUme et galvaudée depuis : « Aimez-vous les uns les autres »... Les. isolés existèrent en désillusionnés mais en insatisfaits. Ils fermèrent les yeux sous prétexte de s'analyser, en réalité pour retenir leurs larmes. Ego réclame ; Alter procure. — Des hommes pleuraient et criaient sans espoir. Nos générations vinrent qui les voulurent plus heureux. Et nous avons la joie quelque peu douloureuse^ mais la joie, et l'orgueil pouvons-nous dire, de vivre, « en » un temps où nous assistons, anxieux, à l'éclon sion d'un art plus haut, plus noble et plus i) émouvant, lorsque tant d'artistes^ d'écrivains et

)) de poètes, s'efforcent douloureusement de créer » des formes nouvelles qui puis:ent contenir, non » plus les songes creux d'un poète au clair de la » lune, les émois passionner, d'un amant romanes- » que et de petites angoisses égoïstes, mais toutes » les aspirations et tous les rêves de la pensée » humaine renouvelée.

« Il y a tant à faire!... Traduire d'une façon » vivante et lyrique tour à tour, des observations " » précises et justes, des émotions nobles, tragiques » et toujours vraies, montrer les conflits moraux » et matériels qui naissent chaque jour entre les » vieilles croyances et les jeunes, étudier ces » chocs de sentiments, d'intérêt et d'idées qui » caractérisent notre temps ; créer aussi ce grand » spectacle social où, en de vastes amphithéâtres, » les couleurs, les sons, les danses et le verbe » s'uniront et se mêleront en un drame plein de » vérité et de fantaisie, pour réjouir l'âme enfan- » tine du peuple et lui rendre accessibles, sous des » formes concrètes, des vérités lumineuses, pro- » fondes et humaines : tels sont les essors nouveaux » et magnifiques de l'art ! >y

La poésie sociale est régie par trois caractères principaux : elle est humanitaire, elle est libérée, elle est décentralisatrice. Elle est humanitaire. Je

n'ai plus à insister sur ce point. Lisez les vers de deux poèt:es sociaux^ de tendances bien différentes; lisez le Travail du batailleur, de l'ardent, du fougueux assoiffé de vérité et de justice qui s'appelle Clovis Hugues et les Petits bourgeois de son antithèse absolue, le sage, le prudent, le calme et plaintif François Coppée. Il ne saurait être question ici de politique. Je puis dire pourtant qu'à mon sens, et sans manquer de respect à Coppée, Clovis Hugues est un poète d'une autre valeur que l'auteur du Reliquaire et qu'il le dépasse de toute la hauttur des sommets gigantesques où plane l'inspiration. Je considère d'ailleurs les Intimités comme une suite de petits chefs-d'œuvre travaillés avec soin et qui resteront, comme les bijoux anciens demeure:'t,dans les musées, à l'abri des vents et des intempéries. Il n'en est pas de même de l'œuvre de Clovis Hugues qui restera debout exposée à tous les orages et mutilée sans doute... comme les ruines de Timgad ou celles du Parthénori !...

J'aurais voulu parler en détail de l'œuvre des bons poètes Maurice Bouchor, Roinard, SuUy- Prudhomme(jecite pêle-mêle), Jean Richepin, etc. L'espace me manque. Je préfère énoncer ici une remarque qui ne fut pas assez faite jusqu'à présent. La poésie française a subsisté longtemps (elle subsiste et subsistera longtemps encore) sur l'antiquité. La poésie sociale s'avère encore mal

dégagée de l'aniique, qui demeure trop son moule extérieur. Les figures sont souvent des réminiscences d'auteurs anciens. Pourtant une modification s'accentue, et dans un livre tout récent, un jeune poète, M. Emile Lante, a donné une série de poèmes exclusivement modernes, d'un modernisme absolu et du meilleur aloi. Nous parlerons dans un instant de la métrique. Il est entendu que je ne veux m'occuper jusqu'à présent que du mécanisme des images. Ce livre s'intitule, d'ailleurs, les Emotions Modernes, ce qui est tout un programme. Une tentative voisine a été faite par M. Edmond Blanguernon dont le second volume paraîtra bientôt. Il n'a point tenté de rompre totalement avec l'antiquité, avec la Grèce surtout, — mais il a rénové magistralement les mythes anciens.

En ce qui concerne spécialement la métrique, j'insisterai peu, car il pourrait paraître outrecuidant que je m'appesantisse sur une question que j'ai contribué de toutes mes forces à soulever. Je préfère laisser au lecteur le soin de se faire par la lecture une idée précise de la tactique nouvelle, des vers dits libérés (l'expression est de nous, elle fut lancée lors de nos Coni^rès de<: Poètes), des vers qui sont pratiqués par les poètes de notre Ecole française. Succinctement, le vers libéré n'est autre que le vers classique évolue raisonnablement, avec admission de l'hiatus agréable, des coupes nou-

velles, et écrit pour être déclamé, c'est-à-dire sans souci de rhomographie.

Enfin, j'ai dit : la poésie sociale est décentralisatrice. Ce n'est point le lieu de déplorer la centralisation outrancière qui congestionne Paris et qui anémie nos provinces. D'ailleurs les principes décentralisateurs progressent à pas géants, et si beaucoup de poètes chantent excellemment leur Béarn ou leur Bourgogne en habitant rue Lepic ou boulevard Saint-Michel, il est incontestable que les plus grands demeuient chez eux . Je puis citer Rollinat qui habitait Fresselines, dans la Creuse ; Vermenouze, récemment couronné par TAcadémie Française, qui reste dans le Cantal ; Guillaumin, cultivateur, qui n'a pas abandonné l'Allier, et cent autres. Je ne vais p^s refaire ici le tableau de la vie navrante du jeune poète provincial venu à Paris. D'ailleurs, je ne cherche pas h savoir si Paris est propice ou non à Téclosion des chefs-d'œuvre littéraires. Mais ce dont je suis certain, c'est qu'il y a des affinités entre le pays qui l'a vu naître et le poète lui-même. Ce dont je suis certain, c'est que le poète s'est nourri, c'est qu'il a vécu, comme les plantes, de l'air qui y circule ; c'est qu'il contemple depuis l'éveil de son âme et de son cœur les choses et les hommes de son coin de terre. Il peut donc mieux que nul autre connaître ce lieu et mieux que personne les gens qui naissent, vivent et meurent à sîs côtés. Il saura donc

procurer à son lecteur des sensations exactes et intenses et son écriture gagnera en vigueur et en originalité. Madame Bovary est une œuvre de terroir. Et Mireille î... Par la décentralisation la poésie sociale s'aère, s'illumine. Elle ne risque pas de devenir banale. Elle se renouvelle et se renouvellera toujours comme la nature. — Parmi les meilleurs des poètes sociaux fidèles, dans leurs œuvres, à leurs provinces, je tiens à citer : Maurice Magre dont le premier et le meilleur recueil obtint un succès très justifié, — un Toulousain ; Hugues Lapaire, le vaillant poète du terroir berrichon, si connu à Paris, si célèbre et si aimé au pays de George Sand, Lapaire qui publiait ces jours derniers son dixième livre : Les Rimouères d'un paysan ; Charles Grandmougin, le poète national franccomtois. Tant d'autres que je suis au regret de ne pouvoir même citer. J'aurais pourtant mauvaise grâce en oubliant ici Verhaëren qui, poète français quoique Belge, a chanté ses Flandres avec une puissance incomparable. Je veux nommer aussi M. Marcel Roland, poète énergique et puissant, Marcel Roland qui fait honneur à notre Ecole Française, comme Blanguernon et Emile Lante dont je parlais tout à l'heure, Florian Parmentier dont le volume Entre la Fie et le Rêve est digne de mémoire, Gabriel Clouzet, Jules Romains, Paul-

Hubert ( Au cœur anUnt de la cité), Han Ryner, etc.. Kl)

Je m'excuse d'être aussi incomplet... aussi peu méthodique. Maib j'ai choisi pour sujet la poésie sociale, et non les poètes sociaux. Je ne cite donc que ces noms qui peuvent me servir de témoins^ de preuves, de documents. Je me réserve le droit de m'occuper spécialement de certains d'entre eux plus tard.

Et je terminerai en prenant pour exemple le livre peu connu d'un poète mal connu : Les Rét'ofe, publié en 1888, chez Lemerre, par M. Omer Chevalie':. Cette œuvre me fournira la conclusion de cette trop longue étude.

• Nous ouvrons le livre. Tout d'abord, le poète prêche la guerre civile avec une éloquence, une conviction, une couleur, une énergie allant jusqu'à la brutalité. Il s'adresse à tous les misérables :

les mendiants tombés du travail aux prières,

les galeux, les malbâtis, les foudroyés,

(i)Je n'oublie pas mon bon collaborateur M.- C. Poinsot dont j'aime les Minutes profondes, mais mon amitié pour lui m'interdit de dire ici tout le bien que je pense de son talent. On m'accuserait peut-être de partialité ou de complaisance. Et Poinsot, comme moi, ne tolérerait cela à aucun prix. G.N.

Ceux qui n'ont pas le sou, ceux qui n"ont plus de force,

Les illusionnés que l'idéal amorce,

Les faibles engloutis sans bataille, les forts

Ecrasés sous les tas d'abus, toute la masse

Des vagabonds qu'au creux des chemins on ramasse,

Les malheureux, les sots, les vils, les claquedents,

Ceux qu'on ne connaît pas, ceux qui sent évidents,

Les fous qu'un même élan à la lutte convie,

et qui

Pataugent en perdus au bourbier de la vie.

Il les harangue à pleine voix, en barbare, en apôtre et se grise aussi quelque peu du son de ses paroles, terribles d'ailleurs. Il leur clame :

Pourquoi pleurer ? La lariv.eest lâche !

puis il leur donne l'ordre horrible de tuer, de piller, de voler.

Après, justement las, s'imaginant tout par terre, le poète contemple son oeuvre, et il a peur. Les cris d'ivresse et de victoire qui se mêlent à des râles l'effarent. Il songe enfin que les riches ne sont pas si heureux qu'il se le persuadait, que tout est relatif, leur bonheur comme le reste. Il s'aperçoit que la fureur, la brutalité, les excès, la guerre illogique, font perdre, à Thumanité, des siècles.

Il voit qu'il a privé l'évolution humaine de vies précieuses ; il connaît que

Les lendemains de guerre ont d'atroces rancœurs.

Il s'aperçoit qu'il ne faut pas tout détruire, que ie travail du passé n'est pas complètement vain, et au milieu des ruines monstrueuses qu'il imagina, il murmure :

Or, tout étant fini, tout reste encore à faire. Les vaincus de la veille, aujourd'hui les vainqueurs, Ont la même blessure au fond des mêmes cœurs. Les trésors^ qu'on croyait infinis, dans la foule Ont disparu, rongés comme un roc par la houle. L'avenir a trompé ceux qui croyaient en lui Et, regrettant hier, les pauvres d'aujourd'hui, Lourds de nouveaux soucis et vides d'espérances, Végètent dans l'horreur de nouvelles souffrances.

Et il conclut à l'union universelle et rédemptrice :

Ne prêche plus la guerre, apprends, combats, enseigne,

se dit-il.

L'avenir ne gît pas dans la lutte des castes,

Les hommes pour fonder doivent s'unir entre eux.

Cette conclusion sera la mienne. Nous ne voulons pas de la Révolution brutale et sanglante.

Nous voulons l'évolution, c'est-à-dire la révolution pacifique et incessante, si l'on veut.

Le sang des races est trop précieux pour qu'on le gaspille, même avec enthousiasme, même en des gestes sublimes.

Et s'il }• a des sceptiques parmi mes lecteurs, qu'ils tournent leurs regards oublieux des horreurs passée^: vers l'horreur toute récente qui s'étala parmi les plaines de Mandchourie I. ..

La raison doit paralyser la fougue, la hâte dont certains ambitieux peuvent abuser. C'est au cœur de l'homme qu'il convient de s'adresser d'abord, puis àson intelligence. Apprenons-lui qu'il est bon malgré tout et malgré lui, apprenons-lui la sincérité, apprenons-lui la tolér..nce, apprenons lui la charité. Ensuite nou3 raisonnerons. Nous feuilletterons avec Demos le livre rouge de l'Histoire où il verra que les passereaux que nous appelons liberté, bonheur, bonté, ne se posèrent jamais sur des tas de cadavres. Les oiseaux de proie, seuls, volent vers la charogne 1 Bonaparte prit son essor après la grande Révolution. Ce fut un boucher inconscient et superbe et lorsqu'il s'en alla, terrifiant encore dans la défaite, vers l'Océan, les nuages étaient sanglants parce qu'ils reflétaient la terre. De pareils tueurs sont d'autant plus néfastes qu'ils ont plus de génie.

Dénonçons sans faillir les fourbes de toutes classes, ceux qui veulent jeter les fliibles dans le

pressoir de leur ambition, ceux qui méprisent lamisère jusqu'à spéculer dessus, tous les aspirantsprivilégiés qui cherchent à faire du peuple un escabeau à leur usage. Les malheureux unis auront, une force tranquille et salutaire, Eclairés ils renouvelleraient l'humanité. Pour atteindre à ce but, ce n'est pas la haine qu'il faut leur conseiller, mais la bonté, mais la pitié, mais que tout est relatif et rien plus que le bonheur.

Peut-être nos efforts seront-ils infructueux en partie auprès de nos contemporains. Au moins, nous pouvons diriger les générations qui montent, vers l'horizon calme et pas si lointain où nos yeux vont se fixer quand nous pensons. Il n'y a pas de moyens efficaces à employer autres que l'apostolat. Depuis Jésus on ne trouva rien de meilleur en ce sens. Montrons à ceux qui nous suivent le chemin menant à l'aurore. Opposons aux émeutes sanglantes et illogiques la révolution paisible et profonde de la pensée humaine luttant pour la charité, la Beauté, — l'évolution qui nous rapprochera de plus en plus de notre idéal d'amour.

Et plus tard, ceux qui vivront heureux, en s'aimant, en s'aidant, lorsqu'ils auront fini leur tâche quotidienne, se retourneront vers les routes où nous peinons, et leurs regards voilés de larmes de tendresse évoqueront, dans les drames crépusculaires, nos attitudes qu'ils sauront s'imaginer.

Qu'on ne vienne pas dire, surtout, que je fais «ile Tutopie.

Lorsqu'un semeur, ayant lancé ses graines aux sillons, meurt à la fin de l'hiver, sa disparition empêche-t-elle la moisson de grandir^ de mûrir, d'être fauchée ?

Nous savons bien que nous ne verrons pas la récolte. Est-ce une raison pour ne pas semer ? Non. n'est-ce pas ! Et, paraphrasant Eugène Fournière, je terminerai en affirmant :

Si l'individu de l'avenir devait n'être prévoyant que pour lui-même, à la manière du petit bourgeois d'à-présent qui ne cherche que ses aises, il ne vaudrait pas la peine que nous nous donnons pour le mettre au monde!.,.

Travaillons.

Le 2" LIVRE POSTHUME DE JeAX LoRRAIX

l'Aryexne, Gens de mer, Bords de C^Carne, Bords -de Seine. — Le second livre posthume, déjà!... Il y a déjà huit mois que Jean Lorrain mourait à Paris, rue d'.\rnh\illc, malgré les soins impuis-

sants de ses admirables amis, les dorteurs Pozzi; et Albert Robin. Quelques-uns de ses obligésl'oublient, mais tous ses ennemis se souviennent de lui avec une violence d'autant plus grande qu'ils s'accoutument mieux à ne plus le craindre,, lui, ce grand enfant malade et bon qui, révolté contre l'Hypocrisie contemporaine, donna desleçons inoubliables à son siècle. Il est émouvant de relire ses lettres de jadis, — ces lettres danslesquelles l'adolescent qui s'analyse explique l'homme et l'écrivain tout entiers. Oh ! cette longue missive écrite, en 1S71, de l'école Albert Legrand d'Arcueil où Paul Duval était en pension ! J'y trouve ces lignes-ci qui prennent la valeur d'un testament psychologique: «... et le soir, dans mon lit, je m'endors au doux chant de la brise à travers les branches mortes ou à celui des feuilles sèches à la surface des eaux. C'est mon plaisir, à moi qui suis tout seul, tout seul, loin de mon pays et de mes parents, sans amis, car y en a-t-il un seul de nos nombreux amis de Paris qui songe à moi?... Mais je suis bien loin de leur en vouloir. Je prends les hommes comme ils sont, frivoles, oublieux, ingrats, et je ne me formalise pas, demandant à Dieu de ne point leur ressembler. On me prendra peut-être pour un original, pour un sauvage... Qt que m importe}.., L opinion du monde m est fort égale. Mais si jevous perdais, mes chers parents, que devien-

drais je ? Avec une nature comme la mienne^ il faut que faime. J'ai soif d' aimer ^ et si l'ami que j'aurai pris me trompe, se joue de mon cœur, alors ce sera fini pour moi. Je suis ainsi fait qu il faut que je sois très bon ou très mauvais,.. \'oilà pourquoi je me dis souvent qu'il serait peut-être un bien pour moi de mourir tout de suite... Il me faut quelqu'un à qui confier ma peine, à qui parler intimement, mais qui ne se rie pas de moi (moi si étrange et si fantasque), quelqu'un de bon, d'indulgent. Où trouver cela ailleurs que dans une mère ?... Des amis de collège, l'amitié me fait peur. Je suis défiant et ne veux me livrer à personne sans bien connaître. J'ai éprouvé déjà trop de déceptions et d'amertume... »

Ces aveux d'enfant nous éloignent beaucoup de la légende et de la façade quejean Lorrain, railleur, se construisait pour leurrer la sottise Je la foule. La Rue ne détient pas le monopole des multitudes. Il y a nombreuse compagnie, souvent, dans les salons mondains. — L'étude attentive de la personnalité du poète de Brocéliande est passionnante au moins autant que celle de son Œuvre, cet œuvré qui, d'après M. Georges (Zasella « vivra à travers les siècles, comme celui de Crébillon tils, dans « l'enfer » des bibliothèques » . Il sera en digne compagnie. Jamais occasion ne fut meilleure pour citer Milton :

« Better to reign in hell than serve in heaven ».(i)

Jamais, non plus, on ne pourra regretter davan- "tageque lorsqu'un de ses livrer posthumes paraîc la disparition de Jean Lorrain, il est mon à l'heure où il prenait une orientation nouvelle. Le Tréteau nous Tavait indiqué. U aryenne nous le confirme. Ces deux livres sont deux aspects du talent définitif de Paul Duval. J'avoue que le recul nous manque encore pour porter sur l'ensemble de ses pages des jugements complets. On peut déplorer que les exigences du journalisme aient su dévorer beaucoup de son activité. Oi\ peut regretter que cet improvisateur unique n'ait pas toujours travaillé suffisamment son style, car M. de ^ougrelon, Ellen, Heures de Corse^ La T)a?ne Turque, prouvent qu'il savait se souvenir, lorsqu'il le pouvait, de Gustave Flaubert autant que des Concourt. Mais on peut aussi proclamer qu'il fut et qu'il demeure le plus prodigieux de nos coloristes et de nos voyageurs. Il est, sur ce point, l'égal de cet autre glorieux Fécampois : Guy de Maupassant, le Maupassant de la Fie Errante. Il fut un forçat de la Sensation. Son atavisme ne lui avait point donné le don artificiel de renouvellement que procure (assez imparfciitement, d'ailleurs^ dans la plupart des cas) l'exercice de la pensée. Il appelait à son

(i) Theparadise lost. B. I.

aide les aspects naturels. Il alla quérir cette Sensation dont il vivait, dont il mourut et qui lui fournit ca devise désespérée : Mon mal in enchante, sous toutes les latitudes et dans tous les « mondes ». Son inslinct artistique était incomparable. Il allait sans hésiter à l'œuvre intéressante, à l'homme de talent (et celui-ci fût-il son ennemi de toujoursja conscience littéraire de Lorrain l'emportait sur son amour propre — qui était immense). Il ne s'abaissa jamais aux ficelles de l'intrigue, aux malices du métier. Il charmait par son abandon, par son style spontané, par la variété de ses souvenirs, par l'intensité de ses impressions et pour tout dire, par sa sincérité profonde. Sa phrase, naturelle, caresse, berce, entraîne, charme ; elle noie dans son élégance et sa séduction les incorrections grammaticales qu'elle recèle parfois.

Ce que Sarcey disait de Daudet s'applique à Lorrain : « Je ne suis pas sûr que ce soit bien construit, mais je sais que cela me plaît et me retient ». Lorsqu'il travaille, l'harmonie ne disparaît point de son verbe ; les mots se succèdent, évocateurs et cérémonieux : ils se déroulent avec Tallure et la couleur que les processions eurent jadis, dans notre Fécamp natal, le jour de la Fête- Dieu, au temps où la croyance populaire, soumise aux jolis mensonges de nos mères, parait de tentures et de fleurs les murs des maisons, devant lesquelles le dais devait passer entouré de thurifé-

raires. Le Tréleaii permet de dire en outre que si Lorrain n'avait pas, jusqu'alors, construit un roman, il pouvait le faire mieux que quiconque. Elle I montrait que, s'il daignait écrire pour les jeunes filles, il les charmait plus que personne. L'aryenne décèle qu'il savait s'élever jusqu'aux conflits les plus hauts. Je ne connais rien de plus poignant, dans sa sobriété pathétique, que ce conflit des deux Races, transmis silencieusement à travers les siècles et brutalement ressuscité entre deux femmes modernes de l'élite, entre la comtesse Marthe IlhatiefF, ruinée, et la princesse de Ragon d'Helj^euse (née Rebecca Riesmer), deux synthèses parfaites, jamais aucune œuvre ne contint, en si peu de pages et plus intégralement, le tempérament et le talent de Jean Lorrain., Il est là tout entier. — Ce drame prend parfois l'ampleur d'une œuvre sociale (ce qui s'esquissait dans la Préface du Crime des %iches) et parfois la grandeur simple d'une œuvre antique : c'est la vieille haine de la race affinée fet vaincue cà cause de cela) pour la Race triomphante et forte ; c'est la rancune de Kassandra contre Klytemnestra, femme d'Agamemnon, c'est « la légendaire rancœur de l'Otage ». Quelles surprises heureuses nous ménagent les quelques œuvres (plusieurs sont inachevées) laissées par Jean Lorrain ? Il inventa des images, il créa des expressions pour traduire les nuances que sa sensibilité exceptionnelle discernait. Sa vaillance

m travail, sa conscience d'artiste étranger aux bizarres cuisines de la littérature actuelle, sa loyauté professionnelle et sa fidélité d'ami ne seront jamais mises en doute. Personne ne saurait nier non plus que Jean Lorrain s'affirme comme le plus tastueux descriptif de notre temps. U Aryenne proclame que la Mort a brisé sa puissante évolution. I! ne devait, il ne pouvait plus nous donner que c' ,'s livres impérissables. Il regardait la vie avec beaucoup d'émotion etderegret.il voulait œuvrer Jans la solitude. Il y a des tristesses indicibles. \'ous connaissons, hélas ! l'horreur du « 'Nevermo- )) et la vanité de nos gestes de prière, de menace ou de désespoir tendus vers les étoiles î

... Son rêve s'est éteint ; son rire s'est usé...

Première de (( La Faute de l'abbé Mouret »

4 actes et ii tableaux, avec musique, tirés du roman d'Emile Zola, par M. Alfred Bruneau. Dialogues cC entracte. — Tiens !... Reconnaissez-vous cette petite ? — Ce nez de modiste, ces yeux de princesse légendaire ?. . . — ... Et celte bouche d'enfant pré-

lis ARTICLES DE PARIS

coce, oui. On ne la voyait ici qu'à la ((. seconde )) d'habitude. Y êtes-vous ? — Mais c'est la charmante Dussanne de chez Claretie I — Enfin ! Vous commencez à vous ressaisir ! Tout à l'heure, mon pauvre ami, vous paraissiez^ mentalement, d'un flapi 1 — Aliez-y, là^ ne vous gênez pas, brave cœur ! . » .Vous avez bien de la veine (ou bien du malheur) si vous n'êtes pas plus ému que çà par cette pièce. En vérité, je vous le dis, Alfred Bruneau est une belle intelligence et une splendide volonté. — Vous avez donc peur que je vous eng...age à vous taire ? Vous n'av-z pas dit qu'il a du talent, capon ! — Non, mais je le pense. — Vous êtes effra3Mnt. — Moins que vous... à moins que vous ne cherchiez à me faire aller en bateau ! — Inutile : avec cette musique on obtiendrait facilement le mal de mer. — Parce que vous n'avez pas d'estomac, dear \ Vous préférez sans doute Rodolphe Berger ou feu Delmet... — Dites donc vous ! — Oh ! ne protestez pas. Vous avez commencé. — Mais... — Vous auriez sifflé Wagner jadis, avec ces gens-là qui l'applaudissent aujourd'hui et qui n'osent pas huer ici Bruneau parce qu'on leur imposerait silence. — Insolent 1 -- Après vous, monseigneur!... En outre, j'estime qu'Antoine fait preuve d'un goût,d'un art, d'une science et d'une vaillance î — Tellement qu'il perd tout l'argent qu'il veut... gagner... et on dit des choses... Il est question d'une démission... — Et plus encore.

d'une prolongation de privilège... — ... Pour lu permettre de contracter un nouvel emprunt. . D'ailleurs, vous en savez plus long que moi... — Mais je n'en dis pas autant. — Je vous revaudra :à. Comment trouvez-vous Var^ias ? — Très bien On a toujours le curé qu'on mérite. Quant à Syl vie, c'est un rêve. Elle est admirable. Q.uelle splen dide sauvageonne et comme elle équilibre bien, par la poésie fougueuse de son corps, de sa voix et de ses gestes, le lyrisme solide que Bruneau a su extraire de l'œuvre magnifique de Zola ! Et cet acte du Paradou, si simple, si biblique, si humain et si bellement symbolique !... — Matoche ! que de littérature !. ..Visez-moi donc les trois premiers fauteuils de balcon ! Vovez-vous le 2:ros R..., le bedonnant V... et l'énorme de C... o ? J'appelle ce coin-là : Vauiel des Ventres... — Très juste, d'autant plus que la jolie Jane D... et l'exquise LéadeK. .. complètent cet ensemble. Direz -vous encore, après çà, que je fliis de la littérature ?...

Un grand aventurier : Gordon-pacha

« Les Français vivent chez eux comme à l'intérieur d'un mur de Chine » . Cette phrase de Bjornstjerne-Bjornson est mieux qu'une boutade. Malgré les travaux des historiens anglais : G. Birbeck Hill, D.-C. Boulger, S. Mossman et A. Egmont Hake,. malgré la portée considérable de l'œuvre qu'il accomplit, malgré les ouvrages français de F.-Grin et de Marie-Anne de Bovet, Charles Gordon demeurait jusqu'à présent à peu près inconnu en France. La cause de cette ignorance doit être recherchée dans notre tempérament de peuple insoucieux des questions extérieures, sans doute. Pourtant, il importe de constater, pour notre excuse, que, jusqu'alors, nous ne possédions aucun livre français « absolument complet » consacré à cette grande figure coloniale du xix^ siècle. M. Achille Biovès comble une regrettable lacune aujourd'hui^ en nous offrant sa nouvelle œuvre : « Gordon- Pacha ».

Charles-Georges Gordon, plus connu sous les noms de Gordon-le-Chinois et de Gordon-Pacha, né en 1833 à WooKvich, fit revivre dans son siècle une silhouette formidable de northman ; il réincarna l'un des vigoureux géants descendus des

brumes des îles Faroer vers les boues de la Neustrie conquise, puis rués vers TAngleterre, asservie et plus grande après avoir subi la domination de tels vainqueurs. Gordon descend d'un de ces titans ; le fait n'est guère mis en doute puisque l'on peut remonter dans son ascendance jusqu'à un aventurier de mon pays, attiré en Angleterre par Edouard-le-Confesseur et passé en Ecosse pour soutenir, contre l'usurpateur Macbeth^, le rude Malcom Canmore. Au reste, si quelques hésitations effleuraient la conscience des généalogistes, il suffirait de comparer la vie individuelle de Gordon- Pacha à l'épopée collective de ses aïeux. Ses aïeux! Je le disais dans un article récent : « On les vit apparaître aux deux extrémités de l'Europe, dans la Mer Noire, dans la Caspienne, en Méditerranée, en Orient et en Afrique. Constantinople trembla sous leurs clameurs ; ils enlevèrent aux rois lombards et aux monarques grecs l'Italie méridionale et ils prirent à la France la plus riche de ses provinces !... » Ils étaient des pirates, des corsaires redoutables. Leur nom seul épouvantait le vieux monde. Et pourtant ils pratiquèrent des vertus d'autant plus remarquables qu'elles s'effacent d'habitude dans les raffinements de la civilisation après la conquête. Entière bonne toi dans les promesses, fidélité dans l'amitié, hospitalité chevaleresque, sentiment artistique très développé. Individualistes formidables, puissantes entités secon-

décs par un grand pouvoir d'organisation, ils conglomérèrent autour d'eux les éléments inertes et désagrégés du Millénaire premier.

C'est tout le caractère de Gordon, c'est toute son oeuvre, c'est toute sa destinée vécue en des temps lointains par toute la Race dont il est issu. L'utilitarisme forcené, l'égoïsme farouche sont d''essence saxonne. La générosité et toutes les qualités exceptionnelles des Anglo Saxons viennent des Vikings par les vainqueurs Northmans. C'est pour^iuoi les gens d'Outre-Manche forment le peuple le plus « vivant » du monde. Gordon, excellent anglais, poussa le dévouement à la cause des faibles et des opprimés aussi loin que les pa* ladins h3'pothétiques de la Table-Ronde. Et ici je cède la parole à son biographe (la comparaison avec l'épopée de la Race sera toute faite) : « Gordon a consacré son existence à secourir des gens que leurs infortunes seules lui rendaient chers. Pendant 25 cins, nous le voyons courir des rives du Yan-Tsé à celles du Nil, de l'Inde au Cap, et prodiguer partout les trésors de son cœur, les ressources de son intelligence aux peuplades jaunes ou noires victimes de la guerre ou d'un fléau pire: la traite. Officier de génie, combattant de Crimée, membre de la commission de délimitation de la frontièie turco-russe en Bessarabie et en Arménie, attaché cà l'expédition de Chine de 1860, mandarin chinois et chef de 1' « armée toujours victorieuse » ,

directeur des travaux de défense sur la Tamise, commissaire anglais pour la surveillance de la navigation du Danube, gouverneur des provinces équatoriales égyptiennes, puis mouclnr et hokomdar du Soudan, secrétaire du vice- roi des Indes, conseiller bénévole de la Cour Céleste, commandant du génie dans l'île Maurice, major général anglais, chef des troupes de la colonie du Cap, pèlerin en Terre-Sainte, derechef vice-roi du Soudan, ce n'est ni l'amour des aventures, ni la soif de l'or, ni l'attrait de la gloire qui le ballotte ainsi sur le monde. A la vérité, nul ne sentit mieux que lui « qu'il est triste de s'arrêter, de taire une fin, de se rouiller comme une épée au lieu de briller et de se polir par l'usage». Respirer est-ce donc vivre ? (Tennyson).

La vie de Gordon-Pacha apparaît comme une leçon salutaire pourles àmesmodernes, mesquines, craintives, égoïstes, odieuses, — âmes de calicots noceurs, de béguines vicieuses ou de vieillardes médisantes renseignées sur le présent des autres par leur orageux passé à elles.

Le livre de M. Achille Biovès, sans prétentions littéraires superflues, est écrit agréablement, composé avec méthode, parfaitement documenté. M. Achille Biovès se laisse aller parfois à des remarques personnelles qui révèlent une belle âme. En conséquence, nous pouvons faire confiance à cet historien. Etant sincère, il restera toujours

impartial. M. Achille Biovès doit désormais à l'Histoire beaucoup d'autresœuvres. Nous aurionsplaisir à le lui rappeler s'il paraissait l'oublier quelque jour.

l'abbaye

Quelle Abba3'e ?... L'homme qui poserait dans certains cénacles littéraires une semblable question serait immédiatement classé parmi les parisiens de province dont on sourit avec pitié. Il n'existe, par la volonté victorieuse de quelques jeunes hommes, qu'une Abba3'e. Elle est située, cette Abbaye, là-bas, non loin du confluent de la Seine et de la Marne, entre la désolation de Maisons-Alfort et la gaité paisible des coteaux de Bonneuil. HAhhaye, phalanstère d'artistes, de littérateurs et de musiciens ! Paris n'ignore plus ce groupement curieux, cette tentative intéressante, ce dernier avatar du fouriérisme. Nous savions, depuis une année au moins, que, sous cette dénomination symbolique, quelques jeunes, habitaient en commun 35 et 37 rue du Moulin, à Créteil^

une villa. Je caractériserai le îPoJe d'existence de ces jeunes hommes d'un mot : U Abbaye est à l'art indépendant ce que la Villa Médicis esta l'art traditionnel. La rumeur publique affirmait que les moines laïcs de Créteil, tous pauvres, vivaient grâce à un atelier d'imprimerie monté par leurs soins, atelier dans lequel ils travaillaient, tous sans exception, quatre ou cinq heures par jour, pour assurer leur « matérielle » . En outre, j'avais eu l'heur de rencontrer, au cours d'excursions peu fréquentées et déjà un tantinet anciennes, vers Montmartre et Montparnasse, quelques-uns des jeunes membres de ce groupe d'art : le compositeur Albert Doyen, entre autres, l'auteur des Houles j grande sjmiphonie, exécutée en 1906 au Palais du Trocadéro. Or, je trouvai l'autre jour, dans mon courrier du matin, une jolie carte où l'on m'invitait, en lettres d'or (ces messieurs font bien les choses) à visiter la i^^'^ exposition des peintres et culpieurs de l'^^bbaye, à Paris, 49, rue Latfitte. Je puis bien avouer à présent que je me rendis à l'invitation avec quelque scepticisme. Je pensais tomber dans une de ces ahurissantes pyrotechnies à l'aide desquelles divers arrivistes tentent de masquer leur insignifiance, selon l'avis de Florian-Parmentier, et d'épater non le Bourgeois, comme au bon temps de Flaubert, mais la Critique. (Il est juste d'ajouter que la critique d'art à présent n'existe pas plus que la critique littéraire^

la plupart de nos critiques étant aussi improvisés que les artistes dont ils s'occupent.) Or, j'eus une agréable surprise. Tous ces peintres ne sont pas des génies, mais plusieurs possèdent un tem.pérament. Je suis persuadé que nous aurons l'occasion, dans quelques aniîées, de saluer comme de très beaux talents : Mlle E. de Krou2;licofF, MM. Henri Doucet (sa toile : la Sei?ïe au Tont-Neuf est puissante et mouvementée)^ Essaïan, Maurice Robin (sa vision s'apparie a celles de Steinlen et de Renefer) et Louis Triquigneaux (coloriste remarquable, mais dessinateur paresseux). Maurice Drouard, Jean de Sczezpkowski, Constantin Brancusi et surtout Naoum Aronson font preuve de vigueur et d'intelligence ; le ciseleur Géo Printemps manifeste une délicate vinuosité. Mais les deux noms à retenir, les deux artistes qui dominent -cette exposition sont, sans conteste, Umberto Brunelleschi, dessinateur, et Albert Gleizes, peintre. Umberto Brunelleschi est déjà maître de sa forme. Il est^ par excellence, un fixateur de visages étranges. 11 est de la famille de Gustave Moreau (à la technique près) et les masques de Botticelli ont fait sur lui une impression qui ne s'eflacera point. Brunelleschi est le chantre d'élection des dames et des éphèbes légendaires, des longues et souples silhouettes aux cheveux ruisselants, évoluant dans des décors de fable, des princesses dont les baisers sont mortels et qui coupent, dans de

prodigieux jardins, des corolles géantes capables de souffrir et de saigner, princesses semblables à des fleurs et fleurs semblables à des princesses. Brunelkschi est le peintre des reines diadèméesde chrysoprases, de calcédoines et d'émeraudes, vêtues de velours, de brocard et d'orfroi, et dont les yeux sont bleus comme des lacs ou verts comme l'aiguë marine, et qui vont escortées de paons multicolores et de grands lévriers blancs... Je rêve d'une édition des Princesses de Jade et de Jadis de Jérôme Doucei, illustreîTpar'&runeneschî. — ^^ïWfrtRlîelïfïiresrïa manière de M. Albert Gleizes... Terrains vagues, banlieues salies par une herbe galeuse et rare, arbres poitrinaires perdus dans un chaos de sites ouvriers... « six étages » serrés les uns contre les autres, sites de barrière, maladives campagnes suburbaines... M. Albert Gleizes quitte peu Paris, « la ville empoisonnée » et ses faubourgs. Sa formule est déjà très intéressante. Son talent souple, un peu trop « pignocheur «, un peu trop synthétique parfois aussi suivant les sujets, dénoie une lucidité d'observation tout à fait exceptionnelle. Son Soir sur le poul de Neuilly lait songer à Renoir. Uarbre blond de son Abbaye impose à la fois le souvenir de Jonckind et de Sisley. M. Albert Gleizes, s''il travaille, sera demain Tun des meilleurs défenseurs de l'art social. Je comprends à présent que l'Abbaye, qui compte, en outre, parmi ses

adhérents un poète comme René Arcos, intéresse à son sort des personnalités de la valeur d'Anatole France, de Robert de Montesquiou ou de mes amis René Ghil et Paul Adam...

Valence-sur-Rhoxe

Je suis allé tout de suite à la poste. C'est avec la nervosité délicieuse que connaissent bien les gens privés depuis longtemps de leur courrier quotidien (quelqu'un baptisa cette nervosité : « la maladie du facteur ») que j'ai reçu des mains tachées d'un employé l'encombrant paquet de papiers que je viens d'étaler sur un banc, à côté de moi, sous les arbres de la promenade.

— Cinq heures dégringolent des clochers de la ville. Sur son piédestal, le Louis Gallet d'Injalbert sourit et rêve. Devant n:ioi : le Rhône, dans la vallée, et le double pont qui l'enjambe. Plus loin, les montagnes nues et violettes et,sur un pic inaccessible, le surhumain, le fantomatique château de Crussol, en plein ciel ! Ces ruines étaient dignes •<de la plume de Hugo. Des cartes, des journaux

HORIZONS DE PROVINX'E 129

que je ne lirai pas, des livres que j'aurai à peine le temps de feuilleter, des revues aux couvertures attrayantes. Des lettres gaies, affectueuses, cocasses... Mais il y a beaucoup plus de douleurs que de joies dans ce courrier de toute une semaine. Un vieil acteur écrit d'une villedela Manche :

«... Le Casino est en déconfiture. , . Les direc- « teurs nous ont laissé sur le pavé de Ch... sans « un sou et à une époque où toutes les affaires « d'été sont faites. Si j'avais pu rentrer à Paris, je « me serais peut-être débrouillé pour trouver des « représentations au cachet, mais, avec ma pauvre « vieille compagne de misère, je n'ai pu, même en « engageant ma montre, réaliser de quoi payer <f nos deux voyages... Je ne pourrais compter sur <( quelque « travail » qu'à Angers, à moins que « d'ici là, fatigué, je ne prenne une résolution qui « me tente depuis quelques jours ».

Et cet homme a du talent. Il a, de plus, un passé d'art.

Un jeune littérateur, qui montra mieux que de la facilité, a griffonné quatre pages follement violentes Il dit :

« .. . Je suis dégoûté de tout. L'effort est inutile

« et la littérature, tueuse d'hommes pauvres,

^^ ferait de moi une victime de plus si je m'y

« acharnais plus longtemps...

(( ... Les convaincus, les tendres, sont toujours

<( dupes. J'ai 27 ans, l'âge où Texisience est déjà « décidée. J'ai en manuscrit, après dix ans de « travail acharné, deux romans, une relation de « voyage d'un genre que je crois nouveau, un « livre de poèmes, sans compter ce que je sacrifie : « conférences, articles, etc.. Et après tout cela,je « constate que, sans relations puissantes et sans. (( fortune suffisante^ je n'ai plus qu'à me tuer mo^ (( rahmenty de telle sorte que je me contraigne à. « arrr.cher une à une les mille pensées qui m'ob- « sèdent pour mettre toutes les fibres de mon être « au service de la vie matérielle, condition sine qua (( non de mon existence. Pendant ce temps, quelques « crétins, etc. . .

«... Je travaille 17 heures par jour pour tenter de « me créer une situation commerciale. Je ne réus- « sis guère... ))

Ce cri de désespoir se rencontre avec un mes^ sage plus affligeant encore dont l'auteur est un agent colonial actuellement sous le climat meurtrier de Bimbo (Congo français). Mais la plus navrante de ces missives est encore celle-ci, qui voudrait faire sourire encore :

« Paris, 27 août.

(( Cher Monsieur,

« Vous m'excuserez quand vous saurez quelle « triste période s'est écoulée depuis que j'ai eu le

<c plaisir de vous voir... C'est la dèche, la dêche <c noire qui s'est abattue sur moi. Je me suis fâché « avec ma famille à cause de mon échec au prix « de Rome, à cause de mes idées libres, à cause de « mon dédain pour les préjugés de toutes sortes, « etc., etc ! Tableau ! Poème symphonique ! Epo- « pée ! La musique ne marche plus. Plus de pa- « pier pour écrire. Ça n'est pas drôle : pas de si- <( tuaiion sûre. . .

«... Ne pouiriez-vous trouver à me caser, ^ comme gratte-papier, quelque part. J'accepterais « tout. Mille excuses de vous entretenir ainsi de ■« mon fait divers... »

L'auteur de cette lettre est l'un des plus en vue parmi nos jeunes musiciens. Ses œuvres eurent les honneurs des grands concerts. Son avenir paraît devoir être brillant... Hélas !

Ma gaîté de tout cà l'heure n'est plus. Mille idées se heurtent en moi. Je n'ai pas l'énergie de les coordonner. Une grande lassitude m'abat. Le Rhône semble chanter, de tous ses violents remous, les paroles fameuses qui scintillent dans l'œuvre vigoureuse de Charpentier :

« Tout homme a le droit d'être libre... Tout homme a le devoir d'aimer.. . »

La mélancolie du crépuscule descend. Ht, les fuines de Crussol lançant, toujours en vain, leurs

murailles mutilées vers le ciel d'or, prennent à. mes yeux l'importance d'un navrant S3'mbole. En bas, le fleuve, irrésistible, passe...

Poèmes de France et de Bourbon

Alors que tant de poètes sont artificiels, alors que les réputations s'imposent, à la foule ébahie, du jour au lendemain (par la toute-puissance de l'or et l'habileté de la réclame), alors qu'il aurait le droit d'être orgueilleux de son œuvre, je salue en M. Maurice Olivaint un poète sincère, consciencieux et modeste.

M. Maurice Olivaint n'a publié qu'un petit nombre de volumes, mais aucun d'eux n'est passé inaperçu. Depuis son livre de début, Les Fleurs du Mè-Kong et les Fleurs de Corail ^couronné par r Académie) jusqu'aux Poèmes de France et de Bourbon, M. Olivaint n'a donné en librairie, il me semble, que deux pièces: La V\Cusede Corneille, mw acte en vers, et Les Deux Gentilshommes de Vérone, 5 actes en vers, représentées toutes deux sur la. ] scène de l'Odéon.

HORIZONS DK PROVINCE 133

Les Toêmes de France et de T^oiirhon sont la synthèse du talent de M. Maurice Olivaint. C'est à ce titre que je veux les examiner, — rapidement, hélas ! car l'encombrement des publications nonveWcs inléressantes ne diminue guère.

Les Heures de'\Bourbon sont exquises à souhait : vers lumineux, harmonieux, bien rythmés, très émus et très habiles, mais peut-être pas assez violenis dans certains cas. La qualité principale du talent de M. Olivaint est la délicatesse. Cela ne signifie pas qu'il manque de vigueur. Mais, je lui reprocherai tout de même d'éviter avec trop de soin la brutalité. J'ai savouré avec un plaisir particulier les poèmes réunis sous le titre : Amours créole';. Il y a dans ces pièces une fraîcheur, une spontanéité, une sensibilité, un pittoresque de couleur et de sonorité de tout premier ordre.

Citc^rai je quelques vers des Heures de 'Bourbon ?

... Au rythme triste et lent des complaintes créoles. Par les escar[)ements sauvages, nos porteurs, De la plaine brùliinîe aux sereines senteurs, Hissaient les palanquins en tendant leurs bricoles.

Il taut lire aussi Le Goyavier ei Le Givre. Le givre à Bourbon, parmi les aloès penchés sur les ravins ruisselants de fleurs étoilant les fouillis de lianes, les bois de filaos et les palmiers géants surgis dans tous les paysages !.. Je déplore que les vers con-

sacrés au cirque pierreux du grand pays 'Brûlé ne soient pas plus heurtés, plus rudes, plus retentissants. S'ils sont ainsi, c'est que M. Olivaint l'a voulu (et il a eu tort), car il est absolument maître de son art comme le prouvent, pris au hasard, ces vers très musicaux:

Vous voici devenu l'hôte du inont sonore Où le bois, que jamais lauiomne n*a jauni, Eparpille au matin, dans l'azur infmi, Dqs carillons d'oiseaux pour saluer l'aurore !

Ces vers agiles :

... Les rayo-^s du soleil, pointant leurs fers de lance. Font miroiter la mer comme un bouclier d'or; Tout languit et se tait ; seul, un vol de condor, Dans l'air appesanti lentement se balance. Sous leur feuillage fauve et lourd de somnolence. Abritant des oiseaux paresseux à l'essor, Les palmiers, dans l'azur, découpent le décor D'un théâtre d'ennui, de rêve et de silence.

Et enfin ce vers si simple, si limpide, parfait :

... Les vantaux entrouverts montraient les cours

[fleuries Oii tinte, en honMssant, le cristal des bassins...

Les voyages nombreux de AL Olivaint lui ont tait trouver des accents poignants pour exprimer l'émotion qui vous étreint à Theure des départs

HORIZONS DE PROVINX'E 135

pour des pays que l'on n'est pas très sur d'atteindre et d'où l'on n'est pas certain de revenir. Oh ! le déchirement de l'àmc, la soufi'rance du cœur éperdu qui se contracte et défaille comme si quelque main d'ombre le pétrissait dans ses doigts rageurs, maigres, osseux!... Les Adieux, c'est peut-être, dans le livre de M. Olivaint (dont les sentiments sont quelquefois un peu compassés, il faut le dire) le poème qui émeut le plus. Et il émeut profondément.

Je reconnais l'aimée à ses vêtements blancs. Debout sur la falaise, entre ses doigts tremblants, Elle agite dans l'air un mouchoir de dentelle...

Et pendant que l'avant du navire soulève deux copeaux symétriques dans l'étain de l'océan, le voyageur fouille encore l'espace de son regard voilé de larmes :

Plus de feux sur le port : l'eau, le citl et la nuit ! Partout l'horreur obscure a répandu ses voiles, L'eau, la nuit et le ciel 1 Le navire, sans bruit, Vogue sous les regards attendris des étoiles.

Les Heures de France uous révèlent un Olivaint un peu trop exclusivement individualiste, plus volontiers penché sui lui-même que vers la douleur humaine, mais animé par des pensées hautes, des aspirations noblement orgueilleuses. Parfois son vers atteint presque la splendeur simple et sévère

de celui auquel notre grand Sébastien-Charles Leconte nous accoutuma. Ecoutez ceux-ci :

A) ... Poète la souffrance est source de beauté^ ... Si tu veux la chanter iî faut vivre la vie : O poète ! sois homme, un jour tu seras dieu ! B) ... Si quelque passion, d'une flèche d'argent, Traverse le cristal de sa noble pensée. L'âme de l'homme fort ne se sent point blessée. ... Et lorsque le désir apparaît triomphant, // le laiise à ses pieds jouer comme un enfant.

Lorsque M. Maurice Olivaintse gardera un peu plus de sa « facilité » qui dépare les Heures de France et de Bourbon d'insignifiances, agaçantes parmi tant de beaux vers, {le Rondel pour Rose par exemple,) je suis certain qu'il nous donnera des œuvres de tout premier ordre M. Olivaint est un poète habile et un artiste sincère. J*ai pour son talent la plus haute estime. J'ai le devoir de le publier.

La Pente, roman par Claude Lorris

La Feutea. pour titre : Etude de femmes au XX^ | siècle^ et cette œuvre entre dans la catégorie de

HORIZONS DE PROVINX'E 137

celles qui modifient, rajeunissent et consolident la tonne littéraire dite roman Le roman, tel que notre génération paraît le comprendre, n'est plus seulement le compte-rendu impartial ou non, exact ou tronqué, observé ou truqué, des conflits passionnels, des aventures sentimentales, financières, ou autres qui troublent l'ordre social.

Il cherche à extraire une leçon des faits, il marque une tendance vers l'utilisation noble qui fait de la littérature le véhicule des idées de progrès

— et ce véhicule-là est plus rapide que tous les autres. Le roman ne prêche pas ; il intéresse l'imagination d'abord, il accapare ensuite peu à peu toutes les fibres du lecteur qui, le livre fermé — sur une conclusion écrite ou suggérée par Tauteur

— le regard vague, se remémore ses émois, ses approbations ou ses révoltes et conclut à son tour. Le roman contemporain veut taire penser. Il est remarquable que le théâtre et la poésie subissent une évolution parallèle.

Q.u'on ne dise pas que la littérature y perd î — Il serait puéril d'affirmer qu'il est impossible de produire de belles œuvres en abandonnant un peu les thèmes surannés : adultère, divorce, escarmouches d'alcôves et, en général, tout ce qui occupe la majorité des gens qui s'ennuient de trop bien vivre et peuplent leur oisiveté de petites secousses illégales et des suites qu'elles comportent ! Somme toute, ces exercices sont peut-être

moins blâmables, au point de vue artistique, que les vers, les proses, les mélodies, et les cuirs travaillés que les mondains de tous les mondes s'obstinent à commettre.

La littérature veut avoir une valeur sociale : elle doit être autre chose qu'un agrément, qu'une futilité; elle tente de faire penser plus que de divertir, elle essaie d'indiquer plus que de constater, et les émotions cfu'elle suscite pénètrent audelà des glandes lacrymales. Je ne crois pas que les protestations de quelques paradoxistes professionnels, ajoutées aux lamentations d'un quarteron de réactionnaires systématiques et de snobs versatiles, puissent retarder le mouvement qui s'accentue et se généralise. Le vent du siècle emportera tout cela. On n'arrête pas l'évolution d'un peuple, d'une époque, d'une littérature, comme on maîtrise un cheval de fiacre ou comme on anéantit une campagne de presse. Je suis persuadé que le roman, à thèse si l'on veut, est la forme littéraire de l'avenir, celle qui sera la plus goûtée par le public, celle que chériront les auteurs, car elle leur permettra de couler leur pensée dans une forme artistique, saisissante, viable, et d'offrir à la foule lear personnalité complète : sensibilité, science esthétique et philosophie mêlées.

Dans cet ordre d'idée, La Tente n'est pas très loin d'être un livre parfiit. Le sujet traité par Claude Lorris est tout d'actualité : c'est le fémi-

nisme. Claude Lorris, comme nous, se proclame adversaire résolu de ce féminisme, un peu passé de mode déjà, qui pose l'homme el Li femme en antagonistes, alors que biologiquement ils sont destinés à s'unir. Le féminisme qui érigeait la femme comme la statue vivante de l'éternelle opprimée, de l'Esclave, de la Victime, n'obtint d'ailleurs que le succès dont il était digne. Les virginités navrées de leur persistance semiséculaiiw, les épaves du mariage qu'anime une rancjre agrandie d'un individu à toute son espèce, les détraquées dont le cerveau vit seul et que les couvents réclamaient naguère, plus les intoxiquées cérébrales qui opèrent à Lesbos, le fomentèrent. Le public fut vite fixé. Mais dans certaines classes sociales (les plus intéressantes^ ses doctrines persistent, et c'est à la lisière de la jeunesse et de l'âge mûr, au carrefour vers lequel convergent la plupart des carrières libérales, que Claude Lorris vient courageusement les combattre. Ses héroïnes sont des anciennes de Sèvres, très artistes, supérieures pour la plupart, mais dévoyées par la vie, « les désenchantées, celles qui s'étaient rêvées si haut qu'elles s'estiment tombées ». Chacune d'elles est un sujet, une réalité, un argument. Raconter ce livre serait long, mais que les femmes, que les jeunes filles même, le lisent. Son action sera salutaire. Certes, nous n'entendons pas qi e la fem.me demeure exclusivement, une créature de tendresse,

une ignorante de tout ce qui n'est pas du domaine culinaire ou domestique, mais nous lui demandons de garder jalousement son caractère d'amaniCj d'épouse, de jnêre, nous lui demandons de rester femme y de laisser les mathématiques aux professeurs à cheveux courts, les muscles aux lutteurs, et les manifestations publiques aux apôtres et aux énergumènes. Nous la conjurons d'être pour l'homme ce qu'elle fut toujours, et de n'oublier point que sa force la plus redoutable réside dans sa faiblesse. Son évolution s'accompHt et s'accomplira en même temps que celle de l'individu et de la société. — Et la société elle aussi, il ne faut point cesser de le redire, souvent a tort. Claude Lorris le montre d'une façon saisissante en ce qui concerne la maternité. Le droit d'être mèrel Les odieuses convenances sociales n'admettent pas ce droit qui est pourtant le plus sacré de tous. Et, si Ton n'y prend garde, l'abomination croîtra. (( Les femmes auxquelles l'enfant demeurera interdit (et les femmes professeurs sont de celles-là) incapables en leur mentalité nouvelle et leurs besoins nouveaux de commander à l'exaspération de leur désir, recourront aux pires fraudes. Légitimés par l'intolérance publique, l'avortement sera courant, l'ovariotomie habituelle, jusqu'à ce que, dégoûtées de rhomme, certaines de trouver l'impunité et la jouissance assurées dans les amours lesbiennes.

-elles s'accouplent comme Marcelle et Céleste (i), •<es créatures d'ignominie, reçues partout ».

En vérité, ce roman mériterait une longue analyse que je ne puis songer à faire pour l'instant. J'ai trouvé dans La Pente, outre une pensée saine et clairvoyante, de la vigueuret, plus fréquemment, une délicatesse quasi-féminine. Les descriptions, courtes, sont suffisantes, pures de lignes et harmonieuses.

La psychologie est exacte et consciencieuse. Le paysage et l'état d'âme des héros principaux sont en correspondance constante : c'est parfait, cela. — J'ai noté aussi deux études d'enfants tout à fait exquises — et la dernière scène de l'épilogue, si pathétique, si douce, si précise dans son art et si sobre dans sa composition, devrait tenter le pinceau du grand peintre Maxence. Claude Lorris est mieux qu'un bon romancier professionnel.

Son livre séduira Mme Gabriel Réval, le délicieux auteur des Sévriénnes, ircîfô^'ue'ra'sans doute Mme Renée Vivien, l'aimable styliste qui nous ànfli^ea la Dame à la Jouve. . .

(i) Deux des personnages de La Pente.

Gaston Couté^ poète beauceron

On vient de publier un album contenant une sélection des poésies et des cliansons de Gaston Coûté. Né à Beaugency, dans le moulin paternel, mais venu à Paris, de Meung-sur-Loire, où sa famille vint s''établir^ l'auteur de la Chanson d'un gas qui a mal tourné nous revient de Montmartre. Il 3^ débuta (aux Funambules, alors dirigés par le mime Séverin), et il n'a pas subi — prodige ! — l'influence de ce milieu spécial. C'est le propre des tempéraments d'échapper aux influences et de conserver intacte leur personnalité. Coûté est un tempérament. Il sufnt de lire, au hasard, trois de ses œuvres pour en être convaincu. Son art, très réel, très vigoureux, dans sa sim.plicité voulue,demeure très régionahste. Gaston Coûté, par l'âpreté de son talent, par la connaissance approfondie du glossaire paysan de sa contrée, peut être appelé le Bruant de la Beauce, — un Bruant plus philosophe et plus artiste surtout. Avec Hugues Lapaire — le Lapaire d'antan, - Coûté est le seul patoisant qui fasse œuvre sociale. Dans la Préface de l'albuii de Coûté — illustré par le crayon vengeur de Grandjouan — Maurice Duhamel a affirmé avec raison: « ... Il apporte une note

t( vraiment nouvelle. Et, qu'on partage ou non la « fiu'ouche indépendance de ses conceptions, on « ne peut s'empêcher d'en admirer la sincérité, en « même temps que l'art pittoresque qu'il met à « leur service. Intensément, ses personnages vi- -« vent; nous les voyons agir; nous assistons à « l'obscur travail de leur pensée rudimentaire, aux « gestes logiques qu'elle déclanche ». Voici, par -exemple, l'époque où les tiiles sentent des désirs monter en elles « en regardant, par la plaine, épier les blés nouviaux »...

L'souleil leu' coll' des bécots roug's, à mèm' la pian, Quifont bouilli' leu sang counime eiin' cuvé' d'septemb'e... ... Et, d'vant les homm's qui pass'nt en revenant des

^champs, A s'sent'nt le cœur taq'ter coumme un moulin à vent... ... Y a pas à dir' ! Via qu'il est temps ! Il est grand

[temps !...

Les vieux farniiers qui vont vend' leu' taure à la fouère £ntr' repontront des accordaiH's en sortant d'bouère :

— Disez-don' Met' Jean-Pierr' v'ia vout'fill' qu'est en

[âge.

J'ai un g:\s et j'ai tant d'arpents d'terre au souleil. Via c'que j'compte y bailler pour le mett'e en ménage.

— Tope là !... L'marché quient!...

— Pour faire eun' femme honnête, en faut pas davantage ! Voui, mais faut l'fair' I... faut-i' encor pouvouèr le faire? Les garces des loué's, les souillons, les vachères,

Cell's qu'ont qu'leu'pain et quat'pàr's de sabiots par an, ... CeU's-là a'peuvnt attend' longtemps eun épouseux... ... Attend' !... Mais coumment don' qu'vous v'Iez qu'a*

[fass'nt, bon gueiu !

Empêchez vouer un peu d'tleuri" les aubépines

Et les moigneaux d'chanter au joli cœur de mai I... CeU's-là charch'ront T Amour par les mauvais senquiers..»

A côté de ces alexandrins rudes, Coûté sait chanter avec douceur les confitures de Grand' mère Gâteau, avec émotion les pensées de deux, vieilles gens à la vue de leurs enfants heureux de s'aimer; et « les vieux » revivent leurs bonheurs d'antan En suivant leus noces... Je regrette de ne pouvoir citer les rimes farouches des Mangeux déterre et les ironies corrosives de Mossieu Imbu ou de la Dot. Nous avons entendu Broka, l'hiver dernier, lancer ces cris terribles à la face stupéfaite des iètards assis dans les loges de Parisiana... Mais comment ne pas proclamer la beauté violente du poème qui a pour titre : Idylles des grands gâs^ coutnme il faut et des Jeunesses ben sages l... C'est toute la tristesse et toute l'hypocrisie cruelle, mais morale, paraît-il, qui sévissent aujourd'hui dans « les chefs-yieux d'canton » de « troués mille

... La moiquié du pays moucharde aux chauss's de l'aut'e Et les vilans coups d'yeux pond'nt les mauvais coups d'bec ! Pourtant su' les vieux murs, nouèrs coumm' l'esprit du

bourg,.

La beH'siiisori fait berlancer les giroflées,..

Et, derrière les façades des petites maisons, à colombages, des drames se cachent^ comme sous l'immobilité voulue des visages les mauvais senti-

ments et les bonnes passions se dissimulent. Les g.irçons aiment les filles platoniquement.

M. Gaston Coûté, parti de Meung-sur-Loire, at-il subi l'influence de Jehan de Meurg, dit Clopinel, auteur du Roman de la Rose?... Je crois plutôt que l'âme de Villon, qui fut détenu dans les prisons de Meung pour crime de sacrilège, a voulu faire passer un peu de sa verve et de son insubordination dans les poèmes du fils de l'ancien meunier de Beaugency. ..

Jules Charles-Roux

Il n'y a guère de nom qui soit plus célèbre en Provence, à Paris (et ailleurs) que celui de Jules Charles- Roux. Aussi je me garderai bien de m'occuper ici de l'industriel phocéen qui fut membre du tribunal de commerce, administrateur de la Banque de France et du canal de Suez, député libre-échangiste de la 3*" circonscription de Marseille, président de la Société de Géographie, etc., etc.. Ce Jules Charles-Roux très décoré, « arrivé » depuis longtemps, notoire au point que son nom

vient d*être donné au plus moderne de nos paquebots, ne doit pas m'intéresser ici. Son éloge a été fliit, et bien fait, cent fois. Je saluerai cette figure énergique, ce vieillard qui, après une existence de luttes et de travail, ne veut pas connaître le repos et je ne m'occuperai que du régionaliste qui publia le plus beau des monuments littéraires élevés à la gloire d'une province française. C'est un grand ouvrage en deux volumes modestement intitulé : Souvenirs du Passé. Le Costume ex Provence. Ah ! l'admirable travail, le plus complet, le plus documenté, le plus artistique que je connaisse ! Pourtant, depuis près de quinze ans que je m'occupe de régionalisme, bien des œuvres me sont parvenues ; pourtant, depuis quelque temps, les efforts des décentralisateurs se multiplient et, avec leurs efîorts, leurs succès. Pour ne pas remonter très loin, je viens de recevoir en une semaine : Les ânes errantes, légendes bretonnes recueillies à Quiberon par Marie-René Le Fur, le Tays Berrichjn, exquisQ monographie d'Hugues Lapaire, la nouvelle édition de la Littérature sociale de M.-C. Poinsot, contenant tout un chapitre sur le traditionnalisme, et le premier volume du formidable Glossaire étymologique et historique des patois et des parlers de VAnjou de MM. A.-J. Verrier et R. Onillon. Cette floraison me réjouit, mais si magnifique qu'elle soit, je doute qu'elle donne jamais

nue œuvre comparable, même de loin, à celle de Jules Charles- Roux,

Ce qui nous frappe tout de suite dans le Costucn Provence, c'est le caractère d'extraordinaire uiiiveisalité de cet ouvrage, qui va de l'époque préhistorique à l'époque contemporaine inclusivement. Pour Charles- Roux, le capuchon {hardocuculliis) des Gaulois de jadis est aussi familier que hiaiolo des Alpins d'à présent. Rien de ce qui est provençal ne lui est étranger. On peut dire que lui seul pouvait signer un travail si grandiose qu'il s'impose à l'attention comme le résultat d'un demisiècle de recherches, d'études^ d'expérience et de voyages. Si l'on jette un regard, en effet, sur l'œuvre publiée par Charles Roux (encore une fois je m'occupe seulement de l'écrivain que le grand public, hypnotisé par l'éclat de la carrière industrielle, politique et financière de ce célèbre Marseillais, oublie trop) si l'on jette un regard sur cette œuvre, dis-je, on s'aperçoit que tous ces volumes ne sont que des essais résumés et achevés dans ces « Souvenirs du Passé ». C'est Vingt ans de vie publique (questions municipales, rapports, études économiques, discours parlementaires), ctsi Le Canal de Jojiclion du Rhône à Marseille, c'est Une cour d'amour en iSS6, ce sont d'érudiies monographies de Ninu's, ville latine, et d'^Hix-en-Provence, ville parlementaire, ce sont des légions d'études publiées par la Revue des Deux- Mondes, etc., etc. . . et, pour

tout dire, un labeur si considérable qu'il suffirait à remplir l'existence de plus d'un, lui qui représente une partie minime de l'activité de Jules Charles- Roux.

Peut-être, pour mon goùtpersonnel^, eût-il mieux valu que l'auteur du Costume en Provence s'aban donnât un peu plus au lyrisme mesuré qui distingue de toutes les races les Français du pays du soleil. Par crainte de manquer de méthode, Charles Roux s'en est gardé, avec raison certes, mais aussi avec trop de soin. Il a préféré faire appel au talent d'artistes tels que Montenard, Robida, L. Lelée, Valère Bernard, Morice Viel, d'autres, et à la fidélité de la photographie pour faire passer devant nos yeux ce qu'il n'a voulu ni décrire, ni chanter. Sa collaboratrice Mme Jeanne de Flandreysy, écrivain lyrique que le Figaro nous fit aimer, imita sa réserve en se bornant à rechercher avec discipline des documents encore inconnus. J'accorde que l'éloquence des faits, en pareille matière, est préférable à celle des mots, mais. . . D'ailleurs si Jules Charles-Roux s'est gardé de la littérature, il faut reconnaître qu'il s'est montré plein d'enthousiasme pour les littérateurs : Mistral et Félix Gras, Arnavielle et Charloun Rieu, Aubanel et Roumanille, Clovis Hugues et Jean Aicard et, plus près de nous, Frédéric Charpin et Emile Ripert.. . C'est parfait, d'autant plus qu'il leur laisse parfois, à travers ses pages précises et

précieuses, ouvrir Taile de quelque strophe choisie. — Il serait insensé de vouloir, dans les limites ctroites d'un article examiner en détail deux tomes de cette importance. Il est préférable de prévoir leur portée.

C'est avec de telles armes que l'on combat excès de centralisation dont nous commençons à ■ uffrir. C'est par la diffusion de telles pages que , on fortifie l'esprit racique qui existe, du moins à l'état raient, chez tous les citoyens d'une même pro/ince, d'une même cité, d'un même village. C'est au^si par de telles lectures qu'on trouve le chemin de Tâme des travailleurs et qu'on peut élever peu à peu, de génération en génération, le niveau intellectuel de la foule. Ce que l'école primaire comnience^ces travaux le continuent. Le député Alfred Massé écrivait récemment : « C'est faire œuvre démocratique que dechercher à répandre chaque jour davantage le goût des oeuvres d'art et le sentiment du beau. D'abord, le plus grand nombre se trouve ainsi initié à des jouissances qui étaient jusque là le privilège de quelques-uns ; mais les oeuvres d'art, déplus, concourent à améliorer la mentalité de la nation ». Le Costume en Provence devrait donc, sinon être édité sous une forme populaire, du moins prendre place dans les bibliothèques scolaires provençales.

Il est incontestable que, si notre enseignement universitaire n'était plus soumis à des programmes

trop généraux, les résultats produits par lui seraient meilleurs. Il gagnerait à être un peu plus particulariste. De même l'enseignement primaire serait meilleur si, tout en respectant les programmes généraux, (nécessaires ici, car les rudiments ne sauraient être négligés nulle part, il comprenait un cours historique, agricole, littéraire exclusivement régional. (La culture de l'olive indiffère les gens de Lille ; celle de la betterave n'intéresse pas les habitants de Beaucaire). Et Mistral n'aurait pas pu me dire, avec raison, il y a quelque trois ans, dans une conversation que nous eûmes parmi la splendeur glorieuse d^-Vrles : « Aujourd'hui on arrive à ce résultat que si vous montrez un insecte ou une pknte à un enfant, il vous répond invariablement : Çà, c'est une bête ! ou Ça, c'est une herbe ! » Q.u'on ne s'y trompe pas, le million de bacheliers qui encombrent les antichambres administratives et que notre Paul Adam fouaille si vigoureusement dans la magistrale préface de sa D^orale de la France n'a pas un savoir d'une qualité supérieure.

Mistral a créé le Muséon ArJatcn. On a si bien compris la nécessité de son initiative que, partout, des musées locaux se sont créés suivant une doctrine analogue. Tournus a son Musée GreuT^e^Gx os- Rouvre a son ^Cnsée de l'Yveline, Les Andelys ont leur Musée ToussiUj etc.. Et ce sont des collections que beaucoup de grandes villes pourraient

«nvîer. Rien n'est meilleur à tous points de vue. Or, je ne puis mieux qualifier le splendide ouvrage de Jules Charles-Roux qu'en disant : Le Costume en Pravence est au Muséon Arlaten ce que Le Louvre est à Carnavalet. Et il présente cet avantage inappréciable de pouvoir prendre place dans toutes les demeures !... Ali î comme Mistral a raison d'écrire dans « la langue archéologique » (selon le mot d'Antide Boyer) qu'il sait seul manier avec une incomparable maîtrise :

N'agLiessian quauquis-un, fort e boa coume tu ! Eveirian dou païs regreta la vertu, Lis art sagateja sus nosto roucassiho.

L'oulivié patriau flouca lou terradou E lou mounde crida souto TAmiradou :

<i Toustenis per si grand-fa resplendiguè Marsiho ! ».

Heures de Cannes

Le Salon de /' « Association des Beaux ^rts » . — La Côte bbuleuse renouvelle à profusion les impressions qu'elle procure. Chacune de ses villes, chacun de ses h.imeaux, chacun de ses sites se

différencie de la ville, du hameau, du site que Ton vient de quitter. Jamais, dans les nombreux pays que mes vagabondages heureux me firent traverser, jamais je n'ai trouvé cette variété de spectacles dans une aussi prodigieuse et lumineuse unité. Cannes est, au pays bleu, la seule cité riche où le rastaquouère n'ose se risquer : il y mourrait de faim. Cannes est belle et paisible, aristocratique et galante, avec tact, réserve et bon goût. Cannes vit dans un calme parfait et dans une frénésie suffisante, — suivant les époques. Les palmiers élégants de sa resplendissante Croisette ignorent assez les hideurs anormales et les inquiétantes beautés qui pullulent ailleurs. Son port, plus animé que celui, si paisible et si affable, d'Antibes, étale des eaux que ne souillent point les navires marchands accaparés par Nice. Des yachts de plaisance y plongent leur image à l'envers. Des pavois de fête claquent dans les mâtures... Cannes, au surplus, ne se montre pas puritaine à l'excès pour les chercheurs de documents humains. Elle offre, dans le cadre familier et banal d'un cordial Alberfs-Bar, établissement américain tenu par un italien malicieux, une suffisante galerie d'épaves amusantes, d'âmes pour porte-faix et d'organismes pour cliniques : « donneurs » ivres, en bordée, « gommeuses » en représentations dans les musichalls de l'endroit, banquiers qui savent s'amuser où tant d'autres s'ennuient, comtesses « à la man-

que » revenues, après le décès de leurs maris, à leurs anciennes amours, et baronnes déchues faute de prévoyance pleurant, dans des bras généreux, 1:1 disparition du meunier cossu qui jeta leur bonnet par dessus son moulin.. .Cannes est aussi une 'té d'art. On l'oublie trop. On ne loue pas a^sez ls efforts heureux de 1' « Association des Beaux- Arts > locale, présidée avec vaillance et sagacité par M. Havez. J'ai voulu voir le Salon de cette Société. Malgré mon régionalisme éprouvé, je ne m'attendais pas à voir ce que j'ai vu. L'exposition cannoise tolère autant d'horreurs que les Salons de Paris et d'ailleurs, mais pas plus. C'est bien. Il y a mieux : à côté d'oeuvres signées de noms connus, parmi lesquels je veux remarquer : Denys Puech (quelques machinettes sans importance, bons débris d'atelier),Chigot (une pochade <:xquise laite parmi la splendeur humide de Dordrecht) et Gonyn de Lurieux (si je disais que M""' Y. Rambosson a peint autre chose qu'un intérieur normand, personne ne me croirait !), à côté de ces œuvres, dis-je, ce Salon révèle des inconnus de talent. Le prodigieux de l'aventure réside en ce fait que les meilleurs de ces nouveaux venus sont d'origine cannoise ou qu'ils traitent des sujets du terroir. C'est un argument de plus pour le régionalisme en faveur de quoi tant d'arguments, déjà, militent. (Il est permis de rappeler, en passant, que l'excellent Dujardin-Beaumetz pratique le

régionalisme artistique et qu'il chargeait hier Louis Lumet d'une mission en vue de créer une section de céramique à V Ecole des Arts T)écorati}s de Nice). J'ai remarqué spécialement les œuvres de MM. Bonamici, Louis German, Arluc et Tavel. M. Bonamici connaît bien son métier ; il le pratique avec une verve un peu lourdement farouche. Il y a dans ses marines une puissance d'évocation et une justesse d'interprétation dignes d'éloges. Son lever de lune en pleine mer satisfait à la fois le regard et l'esprit. M. Louis German sait à merveille manier l'aquarelle. Il conserve dans ces petites études de nature locale un brio qui plaît et qui retient. Sa cour déserte, sous le soleil qui dore une vigne folle, publie à la fois que la peinture à l'huile n'a plus de secrets pour lui et qu'il ne sort pas beaucoup de son atelier. J'aime assez la manière de M. Tavel. Sa couleur est un peu savonneuse^ notamment dans un pa57sage — du Cannet il me semble, — où des montagnes bleues et des tuiles roses apparaissent à travers l'argent d'oliviers séculaires. M. Tavel est un bon artiste. M. Arluc en est un autre. Plus hardi, plus vigoureux, aussi sincère que ses trois concitoyens, il a trouvé une harmonie assez neuve en juxtaposant la blancheur aveuglante de quelques rochers et le bleu violacé d'une Méditerranée estivale. M. Arluc peut tout oser. 11 peut aller aussi loin que l'insolite et téméraire Zo. M. Arluc est aussi un

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excellent amateur du professorat puisque^ me diton, il donna des leçons amicales à un débutant que je veux saluer faprès quelques confrères, il paraît)^ comme un de nos meilleurs paysagistes de demain. Je veux parler de M. Pastour. Oh ! la sincérité charmante de M. Pasrour ! Quelles jolies maladresses et quelles roueries enfantines ! Quelle facture indépendante et surtout quelle gaîté, quelle fougue bienheureuse dans ces sites de la Riviera : collines escaladées par des verdures denses, brumeuses parfois de chaleur ; pins élancés au hasard et bruissants de reflets lumineux et de cabridans en joie, ou bien, lointains, perdus, irréels, comme évaporés sous le soleil ; vallées mauves et dorées ; ciels d'une variété possible, d'une simplicité sans pareille, d'une délicatesse charmante !... NL Pastour progressera certes, — il le peut et il le doit. Il doit aussi travailler beaucoup et sciil.W est un des rares peintres jeunes (est-il jeune ? je l'ignore, mais je le crois tel) capables de travailler en prenant pour guides leur instinct et leur sincérité. — Cannes peut devenir une cité d'art, un « centre d'art » comme Nizza-la-Bella. Quelques peintres l'ont compris. Je viens de contempler un solide portrait de M. Angelo Garino, artiste niçois. Pourquoi faut-il qu'un individualisme excessit introduise dans les ateliers des mœurs de coulisses ? Pourquoi fliut-il que l'inditïérence des critiques d'art (on affirme qu il en existe encore

quelques-uns) omette d'encourager les efforts sincères dans les quelques journaux qui ont encore l'héroïsme d'être indépendants ? Pourquoi les amateurs locaux préfèrent-ils une excursion en auto à une promenade au Salon ? Et pourquoi les snobs envahissent-ils les salles de tel ou tel établissement où la calomnie règne, alors qu'ils désertent celles où l'art triomphe ?Je doute pourtant que le chic et le « chien » de Dolorès ou de Léa soit comparable à la beauté de quelques œuvres. Les joies artistiques durent et elles affinent. Les maladies de la moelle épinlère sont un châtiment qui remplace la morale. T)isciie justltiam moniti^ et non temnere divos !

Pierre Valdagne

Près de la place Péreire c'est, dans une petite rue paisible, un appartement affable comme le sourire de celui qui l'occupe. Des meubles choisis avec soin, des tentures sobres, des toiles charmantes signées de nom d'amis, depuis Jaudin, peintre des brumes fluviales, jusqu'à Camille

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Mauclair — car ce critique a mis un joli crayon de pastePaiï bôurSe son porte-plume. Devant le bureau où le papier déjà noirci attend le stylographe avec lequel furent écrits tant de livres charmants, Pierre Valdagne, accoudé, parle avec une élégance instinctive et une tranquillité obtenue. L'œil doux, mais sagace, embusqué derrière le binocle, dévisage et 5onde. Le masque, d'une distinction parfaite, est d'une douceur rare. C'est à peine si les mains, sans cesse agitées d'une sorte de léger tremblement involon-.aire, trahissent chez cet homme une activité cérébrale constante et fiévreuse. Pierre Valdai^ne est bien l'homme de ses livres. Si la littérature doit beaucoup à l'auteur des Variai tons sur le même air, les littérateurs lui doivent encore plus. Certains n'en ont pas assez conscience. Je viens de relire tous les livres de Pierre Valdagne (le Valdagne auteur dramatique, le dramaturge d'Allô! Allô /(Vaudeville), de la Peur de l'être (xMe nus- Plaisirs) et de la Blague (^Odéon) ne dilîère pas du romancier des Femmes charmar.tes.) Je viens de relire tous les livres de Pierre Valdagne. Je veux essayer de dire en quelques lignes tout le délicat plaisir que j'y ai pris. Si Pierre \'aldagne n'avait pas signé les deux chefs-d'œuvre qui s'intitulent : la Confesùon de. Nicaise et Toutij je suis persuadé qu'on aurait cru avoir affaire avec une femme, duel style simple, discret, souple, sans longueur, précisant en quel-

<^ues mots non seulement un état d'âme, mais toutes les nuances infiniment légères Je cet état d'âme ! duelle adorable compréhension de la femme moderne! Avec quelle aisance — et cela est du grand art — ce romancier démonte -î-il tous les rouages des petites âmes que la majorité des hommes se tue a étudier en vain ! Q.uel sens précieux de la vie contemporaine ces deux livres décèlent !... Oh 1 louîi ! cette Touti surtout, pas femme forte pour deux sous ni pour plus cher, bonne comme le bon pain. impulsive comme tous les -êtres de belle race, sincère en toute chose et si admirablement passionnée, cette Touti mariée à seize ans et qui acquiert de sa fille le sens de la vie contemporaine, seulement à trenie-cinq... (au prix de quelles peines : tout se paie aujourd'hui !) Touti « si gaie, dont on vante l'âme claire et contente » et qui redoute tant la sévérité de sa fille Catherine! Quelles jolies notations j'ai pu cueillir à foison à toutes les pages ! Jamais, à ma connaissance, personne n'est allé aussi loin dans l'analyse du cœur et des sens de la femme, avec une semblable désinvolture et en en ayant aussi peu l'air. Pourtant la tâche est fort ardue. La femme est impulsive par nature, instinctive par destination, indisciplinée si elle ne se situe pas dans la vie. Elle est pareille à une plage de sable fin. La vague vient, la caresse et laisse sur elle une empreinte jusqu'à ce que la vague suivante l'efîlice et la

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remplace par une autre. La lemme est suggestionnée sans cesse par l'ambiance dans laquelle elle vit. Ainsi, elle paraît être d'une infinie complexité alors qu'infiniment simple, elle n'est que le reflet de la vie perpétuellement changeante. Mais lorsqu'elle a fixé son existence sur un seul objet, pour un temps, elle se soustrait pendant ce temps à l'ambiance. Elle s'hypnotise sur cet objet et elle demeure iiiimuable, avec autant d'excès qu'elle obéissait auparavant à la suggestion de son entourage. Elle pousse aux conséquences les plus ignobles et les plus sublimes les principes qu'elle a élus. Elle devient alors Fégoïste par excellence. L'âme de la femme est une âme d'enfant. Tout cela caractérise l'œuvre entière de Pierre Valdagne, et en particulier Touti et la Confession de Nicaise. Caractériser est aisé. Il flillait créer. Cela est incomparablement moins facile. Cela nécessite des qualités de psvchologue qui ne doivent pas entamer une sensibilité exceptionnelle. J'admire la science de Valdagne, mais j'admire tout autant Si» sensibilité, cette sensibilité, qui s'est traduite d'une façon si émouvante dans la dédicace (à notre grand Pozzi) de Parenthèse amoureuse, l'aime les tendres^ lis sont si rares a notre temps d arrivisme féroce, de pédanterie et de sdrrtS¥Tr:^" "'"^ ' ""^'" -" "*" Les sage s comme Pierre Valdagne propagent la notion de la relativité universelle que nous nous obstinons à vouloir ignorer. Ils nous apprennent

que la joie est bornée et que, parce qu'il en est ainsi, nous pouvons mieux l'atteindre tout entière. Ils nous font douter des grands bonheurs pour nous apprendre à mieux savourer les petits. Suivons-les. Soyons sceptiques et indulgents à la fois. Soyons bons^ dignes et justes. Remplaçons la misérable vallée de larmes, inventée par les prêtres pour mieux dominer les êtres abîmés dans Thumilité, la pénitence et la loi aveugle, par la radieuse vallée de joie où chantent l'orgueil de savoir et la volupté de sentir. Sachons vivre. L'homme n'a que le bonheur qu'il se fait. Sachons nous faire le plus de bonheur possible. Regardons devant nous au lieu, comme jadis, de regarder au dessus de nous et derrière nous — parce que derrière c'est l'Ignorance et que là-haut, c'est l'Incertitude. Soyons tolérants, soyons indulgents. Jean Lorrain, dans son dernier livre Hélie, crarçon d' Hôtel ^ nous donne des maximes de ce genre. Ellen se terminait déjà par un appela la résigna:ion. « L'atroce Nicaise » de Pierre Valdagne « n'est peutêtre qu'une pauvre femme amoureuse à qui il importe peu que ce soit l'enfer qui l'ait prise pourvu qu'elle ait pu se donner ». Et Maeterlinck a écrit une phrase que je ne cesserai jam.ais de citer. Elle pourrait servir d'épigraphe à toute l'œuvre de Valdagne, à laquelle Coolus et quelques autres doivent décidément beaucoup : « Si j'étais Dieu, j'aurais pitié du pauvre cœur des hommes ».

Il faut remercier Tauteur souriant (pour ne pas pleurer, peut-être!) de V Amour par principes d'avoir su, en les séduisant, protéger ses fidèles contre le funeste Vertige de l'Absolu. « Les vérités cliaugent selon les générations », conclut l'exquise Tt\'<//, Touti que j'adore... J'ose avouer cette passion. Je n'ai pas de déf^iuts, mais j'ai des vices. Heureusement!... Touti est un de mes vices.

Heures de Nice

Quitter un Paris de neige et de boue, de tristesse et de « rosserie » et se retrouver peu après, par la grâce un peu brutale du Côte-d'Azur-Rapide, -dans la féerie de la Nice hivernale, produit d'abord la sensation heureuse d'une évasion définitive. On a vu fuir la mélancolie de la banlieue souffreteuse et la torpeur des vallées bourguignonnes ; on a fui devant la pluie qui dévidait sur le Lyonnais un formidable écheveau gris et sale ; on s'est réjoui de voir le paysage se transformer peu à peu : les rochers rouges succédèrent ^ux montagnes violettes ; les eucalyptus rempla-

cèrent les chênes-liège... Et c'est Nizza-la-Bella> étendue comme une écharpe blanche dénouée auprès de la mer chantante. Il sied alors de se laisser emporter par la nouvelle vie qui vous entoure. Il faut exister, sans réfléchir, dans le tourbillon de tous les ao;réments factices et stériles accumulés à plaisir pour séduire tous les blasés à plaindre, et tous les malheureux qui ont atteint l'âge variable où l'on n'a plus d'impressions vives. Il faut savoir faner le teint de villageois qu'on avait acquis devant les flots, dans l'atmosphère ouatée des lieux dits de luxe. Il faut souper, aller d'Opéra en Casino et de music-halls en bars américains ; il faut accepter des invitations implacables, répondre à des louanges, échanger des mots..^ Il faut écouter des musiques, des musiques de tous les pays, des musiques et des chansons que leurs exécutants miment... Il faut voir passer des beautés prostituées à tant d'infirmités fardées, à tant de brutalités gourmandes, à tant de neurasthénies bien entretenues. Les belles filles vont, gestes étudiés, nudités ofl'ertes malgré le mensonge des toilettes adroites quelquefois, les belles fiUes qui s'oublient dans la fièvre du jeu, de l'électricité et des passions mêlées, jusqu'à se permettre quelques coups de cœur parmi d'innombrables coups de reins — à la grande joie des croupiers à faces de milliardaires, et pour la plus grande nervosité des milliardaires à gueules de croupiers. Splendeurs

superficielles, âmes lourdes Je vices, poches lourdes d'or !... Des idylles interdites s'ébauchent autour des blancs troupeaux de vierges rétribuées [Damen orchester)j qui submergent les propos hardis dans un océan de mélodies cosmopolites. Folie des corps, folie des nerfs, folie heureuse des sensitifs qui se laissent délicieusement aller au charme trouble de cette ambiance unique ! Femmes, amours, mensonges... fumées !...

' Quel spectacle peut être comparé à celui de certains buveurs, de quelques joueurs, humanités typiques revenues riches de quelles traites défendues ? masques basanés, couturés, distendus de pirates et de forbans ! Quelles évocations ! Quels frissons peu ressentis ailleurs !... Abolir le sommeil, vivre ainsi dans un délire constant — parmi toute la puissante animalité qui se dégage de celte ville agitée, — sans but, sans trêve, ardemment, jusqu'à mourir .. Et mourir, enfin, parmi la magnificence naturelle, revenir à la terre après un dernier regard jeté, de haut, sur la ville qui paraît couverte avec des toitures faites de roses roses... Folies ! Bonnes folies spontanées, dont il est bienséant de sourire; folies qu'il importe de railler, Tnais auxquelles il est doux de s'abandonner parfois, pendant une heure, attablé paresseusement au milieu de la fumée pâle de quelque cigare <i'outre-mer... Et nuis il y a des réveils amusants, lorsqu'on voisine avec les « bons confrères », tou-

jours loquaces par nécessité : ils parlent de leurs articles ; ils récitent ceux qu'on n'a pas eu la bonne fortune de lire. . . — Des gens passent.

— Voyez-vous ce jeune homme ? — Eh ! bien ?... — Eh ! bien, je vous présente un de nos prochains ministres... — Ministre?... — Oui, dans un cabinet Briand, dont l'avènement ne tardera guère plus de trois ans... — Vous avez raté votre vocation : vous feriez une excellente somnambule. — Que pariez-vous ?... C'est couru. — Je joue quelquefois. Je ne parie jamais. Mais vous oubliez le principal : qui est ce ministrable. .. apparemment bien jeune ? — La jeunesse n'est pas une question d'âge... pas plus que le talent... — Vous, vous voulez les palmes : je ne vous ai jamais vu aussi élogieux... Mais qui est-ce, encore une fois? — Vous ne connaissez donc personne ?... C'est Zévaès, parbleu !...

filtre groupe. — Voici Chadi de Brouage, écrivain militaire... — Ah ! oui, Fenimore DéCooper !... — Horrible ! .. Je vous souhaiterais son talent... — Vous ne lisez pas ses articles alors! Il est vrai que si vous lisez les revues... — V^ous êtes ignoble, vous... Vous vous feriez pendre pour dire une méchanceté inoubliable... — On fait ce qu'on peut... D'ailleurs Chadi de Brouage est un ami charmant... — Nous sommes d'accord. Mais vous retardez. Il y a belle lurette que la mode des surnoms n'existe plus à Paris... — Vous vous

trompez ? Savez-vous comment on a baptisé Grébauval qui, au dernier dîner des Gens de Lettres, « postillonna » aussi désagréablement que de coutume ? — Non, je l'avoue. — La Source Crachat... — Au secours !...

Les médisances continuent... J'ai l'illusion d'être attablé dans les parages du Napolitain. On ne s'évade pas de Paris.

Le Bréviaire d'un panthéiste et le pessimisme

HÉROÏdUE

C'est le titre, un peu long du nouveau livre, un peu court, que vient de publier le bon poète Jean Lahor. On connaît les ouvrages médicaux de Jean Lahor et tous les gens de goût le vénèrent depuis qu'il fonda la Société pour la protection des paysages. Je regrette de ne pouvoir signaler longuement ici la valeur philosophique de son œuvre ; je liens pourtant à reproduire cette pensée qui peut servir de base à Uvit l'altruisme contemporain : « L'amour physique n'est qu'un apparent égoïsme. C'est, en effet, l'acte impulsif le plus puissant du moi pour

sortir de lui-même, rentrer dans la vie générale^, se donner, se sacrifier au tout, chaque être mourant quelque peu d'avoir transmis sa vie. Le m?i n'est don c pas l'unique, comme le prétendent certains penseurs. L'aniour le fait rentrer dans cette vie du tout, qui contient la sienne, et à laquelle il devait, pour croître, opposer longtemps, sans doute, son égoïsme obstiné ». Excellent agnosticisme !

De telles maximes nous consolent des innombrables sous-La Rochefoucauld qui encombrent les salons de leurs « lapalissades » inexorables.

Nizza-la-Bella

Le Hall du Casino. — Il faut choisir. Il faut contempler la Baie des Anges, remueuse, soleilleuse, déserte,, — et si bleue devant le Mont- Boron et le Cap Ferrât ! ou se laisser accaparer par l'étrange spectacle des oisivetés cosmopolites qui encombrent la Promenade des Anglais. A mon goût de sauvage « assez orgueilleux pour vivre solitaire », une rouge voile de tartane perdue parmi l'immensité des flots, ou la silhouette parfaite d'un

jeune pâtre (bronzé comme ceux de Sicile), appuyée contre un cyprès noir au flanc d'une colline plantée d'oliviers et de chênes-verts, représentent Timportance de l'humanité admissible dans ]a Nature. La ville est composée de quartiers très divers. Ils forment pourtant une vague harmonie. Le Hall, l'incomparable Hall du Casino, est une synthèse et une réduction de la Cité. Rien n'y manque, pas même, transposés, l'attitude des porteris (avec ou sans bauasfres), et les propos des ouvriers du port. Suivant les heures, des groupes se forment à des places aussi invariables (maismoins connues) que le talent de Lillian Grenville ou la jeunesse de Liane de Pougy. Il y a le coin des acteurs, le faubourg des siècles autochtones qui paient un louis par saison le droit de médire en rond, la table des paisibles rentiers locaux, l'hémicycle des politiciens, le terrain des hommes d'épée et la zone franche des gens de plume qui, comme il sied, tiennent des propos plutôt légers. Les mots tintent sèchement, sur les passants, comme des matraques, d'un groupe à l'autre. Lorsqu'on est prévenu, il devient nécessaire de se livrer à quelques discrètes manœuvres stratégiques à travers ces régions inexplorées. Çà vaut le voyage. Ecoutez, au hasard :

— Il était hier dans le rapide de 2 h. 15 « se rendant à Menton » (style d'échoiier mondain).

— Loti ? Vous blaguez ! — Pendez-vous, mon cher: vous ne le saviez pas!... Je l'ai vu, de mes yeux vu, très affaissé. — Et très peint? — Parbleu ! Une crème. On en mangerait. — Je préférerais la fouetter. — Tâchez à être convenable, vous î S'il était ici, il saurait vous répondre. — Vous croyez qu'il serait froissé ? — Mieux, mon bon, piqué... Viaux piqué! — Vous êtes mûr pour fournir des nouvelles à la main au Sergines des bacchanales politiques et littéraires. — frissonslà.

— Je ne me trempe pas; c'est bien Mariéton avec son charmant associé AntonyRéal. — Quoi! Mariéton, le grand, Tolympien, le Seul? — Luim.ême — Mais, comment ? 11 n'est pas décoré ? (*) Non, vous confondez avec Castelbon de Beauxhostes. — Orange ! ô désespoir !.. . Et que faitil à présent? — Il prépare des choses... des choses... — L'oisif errant ? — Q.ue non. Vous lirez avant peu deux livres qui vous feront regretter cet à peu près détestable.. . — A rendre jaloux Mariéton, n'est-il pas vrai ? — Vous tenez donc bien à être odieux?... Willy nous arrive aussi. — Oui, on le dit. Q.uel bonheur est le nôtre ! Tiens ! la générale W... C'est un défilé.

(") Heureusement, Paul Mariéton a vu saigner sa boutonnière depuis le jour ou j'écrivis ces lignes. G. N.

Quelle coiffure, seigneur ! — La natte chiche. — Dieu, que vous êtes embêtant !... Cette pauvre W..., elle est encore plus maigre que Tan passé. — « C'est la lance nouvelle, mademoiselle »... — — Vous êtes impitoyable. — Pardon I je suis bienveillant : j'ai dit « nouvelle» sans raison pour la rime. — Assez!... Car voici l'Unique Ch.. , le Maître des Colles. — H y a longtemps qu'on ne l'avait vu... Il a un lorgnon, on dirait. Il paraît assez flapi. — Oui. Il va sans cesse de thernic^s en buvettes. — Le résultat complet des sources, alors! Ça ne me donne pas envie de l'imiter. — N'essayez pas. Il fcUit avoir son estomac pour vivre une existence aussi mouvementée que la sienne. — Quel âge a-t il ? — 47 ans... ou la Vie d'un Joueur. — Ne vous excitez pas: on ne démantèle pas les ruines. — Vous avez une taçon de défendre vos ennemis! Je la retiens. Je vais l'appeler: il saura se justifier. — Ne faites pas ça. On sait quand il commence ; on ignore s'il terminera. —-- Le Félicien « courant » quoi ! — Ah ! qui dira les méfaits du poison de la littérature ! — Surveillez votre prononciation : vous venez de zézayer ! — Si Ton avait sténographié notre dialogue, cher, on aurait pu l'intituler sans inconvénient: Un apache d'xAmour. — Il suffit. Vous me paraissez très atteint, mon ami. Et puis, vous aurez beau dire, Ch... se vend bien. — \'ous ne sauriez mieux dire... en substituant le p.issé au temps pré-

sent. — Vous êtes si rosse que vous finirez par me le rendre S3'mpathique.

Vous ne la reconnaissez pas ? Elle a embelli, il est vrai. — Q.ui est-ce ? — M... — Pas possible ! La Berceuse de Coquelin? — Méchante. — Le mot vous déplaît ? — On dit qu'elle s'est rangée.

— Soit. Appelons-la si vous voulez : « Pouliche privée, Célérité, Indiscrétion » et n'en parions plus. Q.ui est celui-ci ? — Cet exotique au teint de lait, si mat ? Vous ne le reconnaissez pas non plus ? Voyons: le comte M... 11..., le fameux banquier.

— Ah ! oui : le Comte des Mille et Une fuites ! — Lui-même... blanchi à l'ombre... — Avec qui estil donc ? — Avec P..., la danseuse américaine.

— La courtisane d<^s Shakers (réclame payée) !... ... Un peu d'habitude est nécessaire pour s'accoutumer à ce langage spécial, signe des temps. Il importe de savoir cheminer à travers les ordures contemporaines: elles tiennent tant de place! Je propose à ces bonnes âmes de baptiser Pargot dont elles usent pour leurs dialogues (Tristan Bernard m'excusjra) : l'Engrais tel qu'on le parle.

Oh ! la joie de quitter cette atmosphère déprimante et de demeurer longtemps, immobile, devant la mer ! L'ivresse de sentir dans mes cheveux la fraîche caresse de la brise du large !...

La dame ex noir

Guidé par quelques amis, j'avais conseiui à visiter le vieux Cannes. Après les auberges du quai, après des escaliers et des rues montantes, après la visite de l'église hideusement badigeonnée, dorée, peinturlurée de hideux motifs au pochoir, je m'étais absorbé longuement dans la contemplation de la Côte rouge surgie tout à coup, devant nos yeux éblouis» — la Côte rouge où Agay,cher au peintre Valtnt, le Trayas, la Figuarette, Théoules et son château désert, la Rague et son viaduc doré mettent des taches blondes que surlignent les silhouettes tumultueuses de l'Estérel. Dans «ne rue déclive, une femme, modestement vêtue de noir, allait de maisons en maisons. Intrigués, nous descendîmes vers cette voie. Pauvre rue habitée par des humbles et des pauvres honteux, toitures de guingois, façades lézardées dont le soleil masquait mal la misère et la mélancolie ! La dame en noir allait, coiffée comme une bonne, chapeautée comme une petite rentière de souspréfecture, — avec une simplicité silencieuse et comme furtive. Je voulus être renseigné.

— C'est une bonne dame riche, une étrangère, qui vient deux fois par semaine donner de l'argent

aux pauvres. Elle habite Cannes^ mais je ne connais pas son nom.

J'allais, intrigué et toujours ignorant. La dame en noir sortit d'un couloir sombre. Je faillis pousser un cri en la reconnaissant. J'étais devant la princesse Annina Gagarine-Stourdza. Je feignis de ne pas la reconnaître. Et je poursuivis, ému, mon chemin en murmurant les vers du poète suisse Warnery :

Donner, parfois, c'est presque rendre.

Ouvrez vos cœurs, ouvrez vos mains :

Les seuls vrais des bonheurs humains Sont ceux qui savent se répandre...

La dame en noir m'a fait oublier un peu les innombrables arthritismes orageux des bêtes de proie armoriées en réforme qui déshonorent leurs noms et la Riviera.

xxxvn

Le Roman de Jésus, par Michel Epuy

Dans'l'avant-propos de ce volume, remarquable à divers titres, M. Michel Epuy avoue qu'il

^'attend à être combattu. Je ne serais pas surpris que l'auteur obtînt un succès qu'il n'avait pas prévu ; je ne serais pas surpris, dis-je, si h roman 4e Jésus occ2iS\o\-\u^\t un retentissant scandale. La donnée en est pourtant très simple, mais à notre -époque où tout ce qui ressemble à un ostensoir prend les proportions d'un soleil et où la moindre pantoufle à boucle d'argent vous a des airs de navire de guerre, il ne m'étonneraii pas qu'elle scandalisât aussi bien les gens dits « bien pensants » que la majorité de leurs adversaires, lesquels n'ont pas encore atteint à la sérénité areligieuse. Se fondant sur la mzVc>/z, xM. Epuy considère riiomme d'une sensibilité suraiguë, le neu. rasthénique exceptionnel que fut le charpentier Jésus, non pendant sa vie publique (qu'il ne commença qu'à l'âge de 29 ans), mais pendant une période de sa jeunesse, « à l'époque de la vie où les désirs sexuels sont les plus ardents à enfiévrer le sang de l'homme ». Comme un pur Oriental l'eût fait^ avec un lyrisme lumineux et une innocente crudité, M. Epuy essaie de reconstituer,pour sa satisfaction d'artiste et de penseur, l'attitude, très humaine d'ailleurs, de Jésus à l'égard de la Femme, en l'espèce la courtisane Mariam établie à Magdala.

Il serait puéril, à mon sens, de chicaner l'auteur du roman de Jésus sur l'identité de cette Mariam, qui est ou n'est peut-être pas la femme au vase

de parfum de la maison de Simon le lépreux, à Béthanie, non plus que la sœur de Lazare. Cela n'a aucune importance. D'autre part, si quelques esprits timorés protestaient bruyamment, nous pourrions nous rappeler qu'en une circonstance semblable, pour un livre beaucoup plus grave et d'une impeccable documentation, les gens que la foi guide et que la raison abandonne s'acharnèrent, sous la conduite de M. Freppcl, contre un M. Renan qui leur survit à tous. — Je regrette que le temps me manque : j'aurais voulu insister sur un certain nombre d'hypothèses^ habiles ou discutables, faites par M. Epuy. Je tiens, néanmoins, à signaler la splendeur voluptueuse de quelques chapitres très osés du roman de Jésus, la vigueur des descriptions qu'il renferme et l'élégance de son style, d'une pureté pourtant quelquetois contestable. M. Michel Epuy a beaucoup lu, évidemment, Anatole France et Pierre Loti. Mais son tempérament est très voisin de celui du délicieux Pierre Louys.

Les salons ou l'on pose

Rassurez-vous : il ne s'agit ni de ceux du Ritz, ■ni de ceux de Mme de N.. ., qui ne les valent pas, ni de ceux où Pierre Petit opère lui-même. Je veux parler des salons artistiques. Ils sévissent actuellement avec une exceptionnelle rigueur. Nous recevons, d'ordinaire, de soixante à quatrevingts invitations de ce genre par saison. Nous dépasserons ce chiffre cette année. Peintres du Taris Moderne, OuinqiiennaJe des achats de VEtat et des Boursiers de Voyages, Exposition Scott, Exposition Frank y Exposihon de la Société des Aquarellistes, Salon des Femmes peintres et sculpteurs, Salon de ï automobile Club, que sais je ? Excellente préparation à la titanesque corvée des grands Salons ! Il ne fiiut pas songer à s'attarder à toutes ces exhibitionnettes. Les artistes le mériteraient, mais le temps manque. Il est pourtant malaisé de ne pas •citer, aux Fenvncs peintres et sculpteurs, les œuvres de Mme Clovis Hugues et celles de Mme Bour- .^onnier. j'aurai l'occasion de reparler de ce sculpteur charmant et de ce peintre gracieux. Aux Aquarellistes, Doigneaux triomphe avec ses aspects de Hollande, une Hollande lumineuse et paisible-

ment dorée ; Zuber délaisse Versailles, mais demeure digne de son renom ; Calbet déshabille de jolies femrnes et Tcnré en accoude quelquesunes dans des attitudes élégantes. Tl a su choisir son modèle, Germaine, célèbre dans les grands ateliers par sa gentillesse et pour son exceptionnelle distinction.

A V ^iiitomohik CJiih, peu d'œuvres et peu d'œuvres bonnes. Je veux mettre hors de pair : le Trintemps d'Emile Barau, tout vibrant de lueurs blanches et roses ; un bon Profil en plein air, de Roll ; Grosse Fortune, excellente' farce de Jean Véber et, surtout, le Portrait de Mlle Yvonne F., si simplement puéril, et le Ollé! !, semblable à un Lunois meilleur que nature, de Claude Bourgonnier. Mais quelle jolie chose expose Abel Faivre! Oh l ce Portrait de Mlle d'Usés ! cette face étroite, longue, trop sérieuse et trop pâle, ce menton prognathe tout de même élégant, ce menton révélateur et ce front bas abritant des yeux tombants, des yeux troublés par l'âge où la femme naît dans la jeune fille, des yeux sombres, des yeux de velours usé et d'anthracite un peu gris ! Quelle extraordinaire, pathétique, attristante et fragile effigie de dégénérée, masque d'infante cruelle ou de victime révoltée, masque pour cloître maudit ou pour orgie morose, hallucinant masque de décadence ! Princesse de Castille, de Souabe ou d'Orient I Fin de race !...

... Les vierges, pour le sang, n'ont pas l'horreur des mères

Frissonnantes toujours pour un fils adoré ;

Leur cœur n'a pas soulïert, leurs yeux n'ont p-is pleuré...

Devant les vitrines d'art précieux. Un groupe d' « exquis ». - Ce Lalique ! Il n'y a que lui pour trouver ces présentations sur mousseline blanche.

— Oui, çà et les bijoux... Mais dès qu'il aborde l'objet d'art... — Rien ne va plus... Voyez ce pichet... — Ce n'est pas un objet d'art; c'est un ustensile de ménage. . . Et cette dégringolade de nudités d'ivoire... — Aux flancs du Vase.., Çx aurait ravi Samain. — Moi, çà me fait songer à la fois au Cirque Médrano et au Marquis de Sade 1

— Horreur !... Q.ui a dit çà ? — Vous le demandez ?Ii n'y a, vous le savez, que cette rosse de Lecœur de S:iint-André pour oser... — Il n'ose pas être timide... — Çà lui irait trop bien ! Venez voir les peignes de Gaillard... — Je préfère l'envoi de Falize. — Et moi les coiffures de théâtre de Fouquet.. . — Pour les mettre à la ville... ? Vous êtes toujours en représentation ! — Pas plus que vous ! Vous cherchez une scène ? -- Moins que vous quand vous avez envie d'un bijou... — Rosse !

Kratès, l'ouvreur de portes

Ce livre m'arrive de Cannes. Il porte la firme d'un éditeur régional. Il est intéressant. Je me dois donc de ne point le laisser passer inaperçu. Il a pour auteur M. Gaston Dumestre. Si mes souvenirs sont exacts, M. Gaston Dumestre fut l'un des chansonniers les plus répandus parmi la gaîté de « la Butte » à l'heure où, là-haut, la Folie montmartroise n'avait pas encore fêlé les grelots de sa marotte. Il écrivait des choses douces et sentimentales : la ballade du souvenir^ la Cloche... Il chantait :

... L'homme fort est devenu vieux; L'aile obscure des agonies Qui frôle les tempes jaunies Appesantit déjà ses yeux.

Inexorable, approche l'heure Des suprêmes renoncements Et la cloche, à longs tintements, Mélancolique et grave, pleure Sur tout ce qui n'est plus.. .

Il partit un jour, vers des Belgiqueset des Norwèges... Kratès, l'ouvreur de portes, m'apprend qu'il s'oubhe maintenant parmi la splendeur de la Côte fabuleuse... Cette œuvre nouvelle est un

roman, un roman de mœurs athéniennes. M. Dumestre a su y glisser quelques belles pages assez originales, quelques fresques curieuses, — et aussi quelques réflexions^ incidentes, qui viennent directement de la Place Pigalle en passant par l'Agora. Le style, pas très pur, pas aussi curieux que Celui de Jean Lombard mais plus lisible, amuse et vibre. Certes, Pierre Louys peut savourer en paix l'amertume du laurier. M. Dumestre ne veut pas être son rival. — J'espère que Gaston Dumestre abordera bientôt un sujet moderne, régionalisre, vécu. Autrefois il fiiisait « avec ses grands chagrins des petites chansons » ; qu'il fixe, demain, en tomes durables, les splendeurs naturelles parmi lesquelles se déroule à présent sa vie.

Florise. Quatre actes, ex vers, de Théodore de Banville

Nous devions déjà beaucoup à M. Antoine. Parti de Montmartre en 1885 (au temps légendaire où Jules Roques fondait le Courrier FrauçaiSy

qui révélait Willette, Henry Somm, Mac-Nab, et d'autres ; le temps du Quadrille naturaliste né du succès de Zola; le temps de l'ancien Echo dedans, quotidien du soir, de VEvènement, grand journal littéraire du matin... le bon temps, enfin !...

Mais où sont les neiges d'antan?)

... parti de Montmartre, dis-je, André Antoine a pu accomplir le miracle d'aller de succès en succès en montant d'audace en audace. Il sait aujourd'hui^ comme fonctionnaire de l'Etat, couronner sa carrière par cette invraisemblance : il continue son œuvre avec la même activité. Il n'a pas mis de rond-de-cuir sur son fauteuil directorial. Après Shakespeare^ après Zola-Bruneau, voici qu'il rend justice à l'auteur du Baiser. Et nous avons pu entendre, trente ans après la mort du poète, cette phrase inconnue dans l'histoire du théâtre contemporain : a La pièce que la troupe de VOdéon vient, etc . . . , est de feu Théodore de Banville » ! . . . La pensée, l'émotion, la sincérité sont douées d'une éternelle jeunesse. Florise n'a pas vieilli. Ce drame poétique a conquis le public, las des singularités et des paradoxes morbides qui envahissent toutes nos scènes. Oh ! la joie simple et douce d'écouter et de revoir sur nos tréteaux l'étique Jodelleet le bravache Rosidor i Et la musique magnifique de ces vers bien pensés, bien écrits et

bien articulés ! M. Desiardins, dont on a critiqué le débit, dit prosaïquement les vers de théâtre et lyriquement les vers poétiques. C'est à merve.l e. Mme Dux (Célidée) demeure excellente dans les rôles de douceur et de mélancolie et M. Desfontainer, a composé une inoubliable silhouette de

\his avec quelle vigueur Mlle Berthe Bady (Florise) se détache sur la grisaille de ses partenaires ! Elle prouve que l'enseignement des poètes vaut celui de tous les conservatoires de 1 univers. Oh' l'élégance et la délicatesse de ses gestes lents, la science instinctive de ses attitudes, la spontanéité de ses élans, le charme de ses émois . Et, surtout, quels accents pathétiques dans sa voi.x, cette voix unique éternellement brisée et sombree tout à coup, cette voix presque surnaturelle et pourtant humaine, - la voix de Bady, Berthe Bady — Florise Bady\..'

Vaxité, roman de Paul et Victor Margueritte

Pendant que je guidais ma liseuse entre les pages du nouveau livre de Paul et Victor Margueritte, j'évoquai le souvenir des heures que j'eus la joie de vivre en compagnie de l'aîné de ces écrivains^ là-bas, entre Juan les-Pins et Antibes, au Pa3'S- Bleu . C'est une villa heureuse et paisible, dressée sur une collinnette, dans la lumière et dans les fleurs, devant le plus admirable paysage maritime qui se puisse voir... C'est la Villa de V Oranger. Des roses blanches montent vers elle. Des oliviers déferlent en flots d'argent sur les pentes. Sur terre, un moutonnem-nt bleuâtre — qui noircit ou blêmit suivant les heures et suivant l'éclairage — s'élance à la poursuite des horizons évaporés. Dans le golfe, pareil à une opale gigantesque, une escadre immobilise la silhouette lourde de ses cuirassés. Oh ! la joie de pouvoir, loin des fracas et des tracas de Paris, vivre là, dans la torpeur heureuse des rêveries fécondes î Et je revoyais le bon Paul Margueritte étendu sur la « terre maternelle », face aux flots, une pèlerine à agrafes d'argent sur les épaules .. C'était en janvier dernier... Les bonnes heures réconfortantes que je vécus là-bas!... Il y a en-

core quelques maisons « littéraires » où l'on peut aller quérir du courage. Avant de commencer la lecture de Fanité, je me revoyais quittant la Filla de r Oranger, — comme à regret. A la route de Cannes, je pris congé de iMme Renée d'Ulmès, l'auteur des Forces perdues, venue, en visite, dans l'après-midi. Regagnant Antibes par la route de la Badine, je levai les yeux vers les terrasses de la villa. Le manteau de Paul Margueritte y flottait doucement. Plus loin, irréelle et comme divinisée, sur un fond muct et grave de vergers très siciliens, une écharpe bleue déroulait ses plis souples au gré de la brise du soir... Un crépuscule pâle allongeait sur le ciel d'interminables mains d'or. A la journée bienheureuse succédait une nuit de rêves et de légende... Comme Paris était loin I... — Avec quelle joie les Margueritte savent quitter la capitale ! Comme je les félicite de fuir « la ville empoisonnée » et comme je les approuve d'avoir dit dans Vanité pourquoi elle est haïssable. Fanitê est un roman très attachant, parfaitement construit, vigoureusement mené. Depuis longtemps aucun livre ne m'avait fait songer aussi impérieusement que celui-ci à la « manière » du grand Alphonse Daudet, dont on paraît déjà oublier un peu trop l'influence sur la littérature contemporaine. Peut-être la partie descriptive est-elle un peu restreinte dans ces pages vibrantes. Mais la vivacité haletante du

récit explique cette discrétion des auteurs. Il serait aussi puéril de vouloir narrer l'intrigue complexe de Vanité que de tenter de rappeler en quelques lignes les actes et les œuvres de Paul et Victor Margueritte.

Voir ces artistes et ces sociologues dire son fait à l'Hypocrisie, reine de la Société contemporaine : quelle joie ! Quelle raveur dans cette analyse de la mondanité parisienne, quelle vérité dans cette succession de tableaux où la vie des riches est criblée à jour^ la vie des riches, la misère et les misères des riches, — le Crime des Riches, écrivait même Jean Lorrain ! Vanité, c'est toute la vie d'aujourd'hui, absurde^, frénétique, menteuse et féroce; c'est la lâcheté réciproque de la Fortune et de la Pauvreté, la bêtise des millionnaires grisés par la stupidité des foules en hj^pnose devant le Veau d'or ; c'est le faisandage des forçats du capital, des parvenus fidèles à leurs habitudes de bourgeois doués, comme des petites lorettes, d'appétits mesquins et de vices sans caractère ; c'est l'étalage de toutes les lâchetés dérivées du principe : pas pris, pas pendu, qui nous domine malgré la comédie des Codes, c'est toute la Misère corporelle et intellectuelle, c'est toute l'aberration sentimentale de l'Humanité étranglée par le carcan social !... Et la morne parole de Byron, qui sert d'épigraphe à la troisième partie, pourrait être inscrite sur la couverture du livre :

« Le meilleur de la vie n'est qu'une ivresse; c'est vers la gloire, la grappe, l'amour et l'or que tendent les espérances de tous les hommes. » — Vanité, livre profondément sincère, serait déprimant si l'impartialité de Paul et Victor Margueritte ne se manifestait, en conclusion, par une scène courte, intime et douce, dans laquelle ils opposent à la folie des ambitions et des passions actuelles la sagesse de la famille et du travail paisible. — kAu travail ! Vanité se ferme sur ces mots. Et c'est un monument nouveau élevé à la gloire de la Santé, de la Vérité, de la Simplicité, de la V^ie normale.

A l'Elysée- Palace. — Une heure d'art.

Dans une salle (luxe banal mais sobre) du Palace Hôtel, vis-à-vis du Château- Lafitte (c'est la maison de Je sais tout, Fémina, Musica, etc.. que je veux dire), le Comité du Prix « Vie Heureuse » nous convie. Je veux ignorer que deux magazines se font concurrence. D'une part, je ne suis pas assez américain pour m'arréter à ces détails

matériels, et, d'autre part^ je suis insuffisamment parisien pour cacher le plaisir que je pris durant cette « heure d'art : musique, poésie, danse », disent les programmes. — C'est le triomphe des nouveautés de printemps déjà. Le bleu Nattier, le vert Lancret, les plumes « arrachées » se marient sur des chapeaux à la Charlotte Corday. Au fond de la salle, les derniers venus s'écrasent obstinément. Dans un angle, quelques « exquis » papotent avec entrain. — Chambrée assez belle, dites? — Oui, mais, pour une fois, le spectacle n'est pas au parterre. — Où donc voulez-vous qu'il niche alors ?... — Il est très du Boulevard, ce cher comte î... Mais sur la scène, voyons! — C'est une chose impossible cela, croyez-en mon expérience, chère amie... Jamais de ma vie, je n'ai vu... — Yous arriverez à fréquenter les théâtres pour y entendre des pièces... — Ne plaisantez donc pas.. . Le jour où vous me verrez m'asseoir, en bourgeois, dans un fauteuil pour écouter. . . — Ce jour-là n'est pas loin. Les temps sont changés... Le progrès marche... — Moi pas !... Vous vous mov^uez, n'est-ce pas ? — Je n'oserais! Et je vous pardonne : il faut bien que vieillesse se passe !.. . — Zut, na !... Comment ? Voici Marie Leconte ! Ils ne suivent pas le programme. Nous qui venions pour Simone Le Bargy ! Nous sommes peut-être arrivés trop tard... — Cette petite Leconte... — ... Petite !... Oubliez-vous

5on acte de naissance ? — Oh ! dès qu'il s'agit de prouver que vous êtes seul à avouer votre âge... — Il n'y a pas moyen de causer avec vous. Mais, même en colère, vous ne réussissez pas à paraître moins jolie. — Un mot de plus er je pars. Des rosseries, soit. Mais des complimeins ? De vous, cela deviendrait injurieux. — ... Vous aimeriez mieux que le joli David Devriès... — Assez! — Ne vous défendez pas. Tout à l'iieure^ quand il chantait sa machinctte de Richepin, cette poésie barbare, pleine de brutalité, de férocité et de sang, j'ai vu vos yeux luire. Vous en avez cassé votre éventail... Ne niez pas !... La femme est réfractaire au progrès... que vous invoquiez tout à l'heure, exquise méchante... En vérité, je vous le dis, il avait raison Pierre de Bourdelles, abbé et seigneur de Brantôme... — Moucher, vous dépassez les bornes... — Vous m'avez demandé des rosseries. — Oui, m.ais vous oubliez trop qu'ici vous n'êtes ni au palais de Glace, ni chez Maxim's... — Ki chez vous. . . Et voici Cécile Sorel. Il n'y a qu'elle pour savoir porter ces chapeaux immenses... " ... Et ces robes d'un invraisemblable rose. Elle est toujours jolie et elle dit toujours bien. — Ce: inflexions de voix!... Elle laisse tomber les mots avec un chic ! . . . — Et sa poitrine... « Ah! n'insultez jamais. . . » — Vous êtes ignoble et d'une mauvaise foi ! Je ne sortirai jamais plus avec vous. — Alors, je vais pleurer.

C'était par esprit de contraste. Je ne veux pas être Régence puisque Sorel... — Taisez-vous. Ecoutez... — On annonce Massenet. — Vous avez pu entendre ?... Le voici, en effet... — Avec Grandjean. Il va l'accompagner au piano. Regurdezle prendre possession du clavier. Ce n'est pas l'arrogance splendide d'Harold Bauër. — Ces virtuoses charlatanisent assez... — Trop. Accordez-moi> en revanche, que Massenet là- bas, a bien l'air d'un tout petit rentier qui ferait son ménage... Sa façon d'épousseter les touches d'un mouchoir soigneux... — Vous n'épargnez donc personne ?... — On a sa réputation... — Eton y tient î — Fatalement : quand je veux être galant, vous criez à l'outrage... Quelle voix posée, tout de même» que celle de Grandjean ! . . .

Accompagnée par l'auteur d'Ariane, Mlle Grandjean emplit la salle de notes pures...

Une chanson d'amour sort des sources troublées...

Les bonnes langues poursuivent leurs exploits. La scène ne leur suffit plus. La salle, à son tour, est criblée :

... — Que de grosses dames à effusions... — Et quels Bluze ! Quels Lère-Cathelain î - Cherchez bien, vous découvrirez des Plimsaul... —La jeunesse se fait rare... Pigez-moi celle-ci... Cette grosse mère zouzou. Il lui manque des médailles. ■

HORIZONS DE PROVINX'E 18^

— On en porte aussi au Concours Agricole. D'ailleurs, ce mastodonte écoute religieusement. Un vrai chanoine. — Mieux. : Vobèse de Jouarre... Attendrez-vous les sœurs xMante dans leurs danses Louis XIII? — Les ïMantes prieuses ? Jamais. Ça manque de mouvement et de « chien ». — Vous préférez Bullier?...

Et la séance continue.

Ux HOMME

Nous avons tous entendu nos parents évoquer le siège — nous savons qu'il s'agit du siège de Paris — et (( l'année de la guerre » — nous savons qu'il s'agit de la guerre de 1870. C^h nous apparaît un peu comme le souvenir d'une époque très lointaine ou comme l'un des contes effrayants que les vieillardes narrent à la veillée, « chez nous », pendant que, tout près, l'océan gronde. Nous avons peur de la guerre : on craint toujours ce qu'on ignore. Et nous espérons que nos diplomates nous éviteront de la connaître autrement que par ouï-dire... Or, voici que l'on fait revivre^

avec une intensité magnifique, l'Année Terrible, en publiant les écrits de Louis Rossel fusillé^ le .28 novembre 1871^ sur le plateau de Satorj'.

Il y a quelque chose de plus horrible que la guerre ; ce sont les suites de la guerre. Pourtant il est déjà assez effroyable de voir une foule de braves gens se massacrer parce que, pour assouvir une haine instinctive et pour se faire un nom, M. de Bismarckfalsifie un télégramme sur une table d'auberge ! . . . Oh ! ce cataclysme dément qui précipite les éléments et les hommes les uns contre les autres, mêle toutes les classes sociales, toutes les intelligences, tous les grades, tous les héroïsmes, toutes les lâchetés, toutes les hideurs, toutes les abnégations, tous les crimes, dans un charnier sans nom ! La guerre, il faut le répéter toujours, est monstrueuse, haïssable et stupide. Elle est une longue folie pendant laquelle le monde voit rouge, une folie qui fait rouler des tonnerres plus épouvantables que la foudre. Car la foudre frappe aveuglément et passe. La guerre ! C'est le cortège des journées assombries par la fumée, par la poussière, et des nuits zébrées de coups de feu ; ce sont les rugissements des gueules d'acier, l'incendie des villes répondant aux feux de bivouac : jours et nuits pourpres, comme si le ciel était un miroir placé au-dessus -de la terre gorgée de sang coagulé et de chair morte!... On ne peut pas imaginer sans trouble

ces mêlées aussi géantes qu'immondes, ces mêlées où des pères et des fils, de la jeunesse et de Texpérience, de l'espoir, de l'avenir, s'anéantissent volontairement, se déchirent et s'entrégorgent parce qu'un caprice du sort les fit naître en deçà ou au delà d'une frontière inexistante, conventionnelle, tracée^, jadis, par la volonté de quelquesuns. C'est la Guerre cela — et cela, malgré tout, a sa beauté, son horrible beauté. Les suites de la Guerre, elles, sont toujours infâmes, car elles permettent aux lâchetés, aux ignominies, aux haines individuelles, perdues jusqu'alors dans les grands élans de la multitude, de se faire jour. Les vengeances s'assouvissent, les représailles s'exercent^ d'ordinaire, pendant la transition qui précède le rétablissement complet de l'ordre. Mais, l'ordre revenu, comment stigmatiser l'homicide décrété par les dirigeants contre un sincère, contre un brave, contre un intellectuel, contre un héros tel que Louis Rossel ?

L'histoire est connue de cet homme qui, en 1869, à 25 ans, était déjà capitaine de génie et qui, dès la déclaration de la guerre, demanda à être des premiers au feu. Immobilisé, à Metz, durant trois mois, avec la meilleure armée de France, il prend patience à grand'peine, pendant que Bazaine et ses généraux ignares capitulent; puis il traverse les lignes prussiennes pour se mettre, enfin, au service de la Défense Nationale. Or, là.

puisqu'on tient le pouvoir, on veut la paix. Rossel est un gêneur : il incarne le Devoir. Il n'admet pas qu'on se soumette. On se débarrasse habilement de lui en lui confiant des missions vagues. Paris se soulève. Le Gouvernement s'enfuit honteusement à Versailles. Rossel écrit au ministre de la guerre : (v II y a deux partis en lutte dans le pays. Je me range sans hésitation du côté de celui <jui n'a pas signé la paix et qui ne compte pas ■dans ses rangs de généraux coupables d'avoir signé la capitulation ». Voilà pourquoi, malgré la pitié €t la sympathie de la France entière, malgré les supplications des Dames de Metz, malgré l'inter- Tention de Victor Hugo, malgré les démarches d'officiers de toutes armes et de tous grades, malgré tout et malgré tous, par peur sans doute et peut-être par haine, l'exécution fut ordonnée après des manoeuvres d'une dégoûtante hypocrisie. Dans cette affaire, il importe de le dire, car il faut avoir le courage de regarder la vérité toujours en face, Freycinet et Gambetta agirent comme des pleutres, tandis que Challemel-Lacour et Thiers surtout, petit bourgeois inexorable, se conduisaient comme des lâches. Ces deux derniers doivent rendre compte de ce crime à l'Histoire. Ils n'osèrent pourtant pas faire dégrader Rossel avant de l'envoyer au mur. Ah ! comme ils étaient qualifiés pour s'ériger en justiciers, ces politiciens qui n'avaient su, selon le mot de Georges Dehermc,

< ni pourvoir, ni prévoir, ni mourir ! » Aucune nécessité d'ordre n'excuse cet assassinat. D'ailleurs, Rossel, héros digne de Rome, intelligence ■exceptionnelle, âme de bronze et cœur d'or, écrivait deux jours avant son exécution, avec cette lucidité prodigieuse qui ne l'aban.lonna jamais : « Quelle faute pour ceux qui me tueront ! Une fois Tnort, je suis inattaquable. La Mort est mon triomphe ; j'ai coupé le lien trompeur qui attache le soldat à des chefs même traîtres et infâmes. J'ai prouvé qu'on pouvait briser ce lien avec honneur » . Remercions Mlle Isabella Rossel, sœur du héros, et Victor Margueritte de nous avoir fait complètement comprendre Louis Rossel. Mémoires et correspondance de Louis Rossel est une excellente leçon pour nos contemporains, gens incapables, pour la plupart, d'aimer ou de haïr franchement, tas d'aveulis prétentieux , méchants et perfides. Ce livre leur apprendra ce que c'est qu'un Homme. Ils éduqueront peut être ainsi leur volonté et ils apprendront, comme l'écrit Paul Margueritte dans ses délicieux souvenirs de jeunesse • Lss Jours s'allongent (Paul Margueritte fut élevé comme Rossel au Prytanée militaire de La Flèche), ils apprendront, disje, à lire le roman de notre pays, « ce roman que chaque miiiute imprime avec une perpétuelle suite à deniai^i » et « à mieux aimer la patrie à travers la race, les idées, la terre des vivants et des morts » .

Les œuvres de Hexri Zuber

Che:^ Georges Petit. Naiurellemeni ! ... Henri. Zuber nous était connu jusqu'à présent surtout comme le traducteur séduisant des parcs du Grand Siècle et en particulier de la mélancolie dorée des allées et des sous-bois du Versrjlles automnal. Il y avait dans ces bassins déserts, sur Teau glauque et morte desquels surnageaient des feuilles rousses, un charme que peu d'artistes surent traduire avec autant d'intensité. L'exposition que voici rend manifeste le désir que M. Zuber a de se renouveler. Ce désir est peut-être un peu bien volontaire, car ce qui convient à l'interprétation des sites engrisaillés de la Haute-x\lsace est difficilement appli- M cable à la fabuleuse féerie des couleurs qui carac- " térise la Riviera. Or, dans les œuvres que M. Zuber offre aujourd'hui à notre suffrage, nous pouvons, en reconnaissant que le procédé qui consiste à. unir, sur un même carton, le dessin, l'aquarelle et le pastel est très neuf, nous pouvons remarquer que la Fallée de l'Ill ne paraît pas d'un éclairage sensiblement distinct de celui de la région d'Antibes et de Juan-les-Pins, pas plus que \3. Forêt de Sondersdorf nt sz différencie nettement de Maillyle-Château, sur les rives de l'Yonne. Pour aller

jusqu'au bout de mi pensée, avec une brutalité que je ne veux pas atténuer, mais qu'on ne peut me reprocher, je dirai qu'à mon sens M. Zuber fait preuve d'une virtuosité admirable plus que d'un véritable tempérament d'artiste. Je puis bien, sans qu'on m'en tien)ie rigueur, déplorer cette habileté trop confiante en elle-même. L'inquiétude constante, le souci d'être sincère absolument, valent mieux, pour un peintre, qu'une trop absolue sûreté de main qui tend à l'endormir dans une «conscience excessive de sa valeur. Ceci dit, après avoir noté au passage : le calme du Fil'age de Vieux Ferrette adossant ses toits d'ardoises et son clocher pointu à la frontière violacée d'une haute montagne ; la solitude poignante d'un Lever de Lune où, au bord d'un étante assombri, une paysanne pousse sa vache devant elle, dans l'ombre ; la gaîté d'une petite procession etl'irant des •oies à la sortie d'un village et la largeur d'exécution d'un groupe de Cyprès et Oliviers à Antibes, nous reconnaissons mieux Zuber dans le panneau décoratif qu'il intitule : Les Chwips Elyséens.

Devenere locos laetos et amœna verita Fortunatorum nemorum sedesque beatas.

C'est un calme paysage orangé, brumeux à •souhait, idéal et doux, dans lequel errent ou se reposent des êtres immatériels enveloppés d'amples

et légers voiles. Peut-être encore pourrions nous reprocher à cette œuvre très belle d'avoir été vue petitement. Mais, en somme, l'exposition que voici nous montre Henri Zuber en pleine évolution. Il ne lui suffit plus d'être le peintre par excellence des vieux arbres, des eaux ternes, des feuilles mortes, des vasques moussues, des marbres mutilés... C'est une idée extrêmement louable et: qu'on ne saurait trop approuver. Les médiocres,, seuls, se confinent dans le genre que la foule préfère : c'est de l'excellent commerce. — M. Henri Zuber veut iaire, avant tout, de l'Art.

(( Fil de fer » par Jehan Rictus; « l'Epuiselsk •> PAR Gaston Tour nier

Ils sont très différents aux points de vue du style, de la couleur, de l'impression. Ils ont chacun Tâge de leurs auteurs. Lorsqu'en 1895,. Jehan Rictus publia Les Soliloques du Pauvre au Mercure de France, il avait (étant né à Boulognesur-Mer^ en septembre 1867) vingt-huit ans. Jus-

qu'à cette heure, Jehan Rictus r/ctait connu que d'une élite pour avoir collaboré, depuis l'âge de 17 ans, à des revues jeunes comme : la 5\Cuse Française, hi Plume, le Pierrot de Willette, la Deuxième Plémàe de Brinn' Gaubast, la Revue Septentrionale, etc., et aussi à quelques journaux : le Figaro de Magnard, VFcho de Paris, le Soir, et d'autres. D'ailleurs, tous les essais de poésie lyrique de Gabriel Randon, dit Jehan Rictus, La T^ame de Troue, par exemple, ont été, depuis, considérés par lui comme « des bégaiements poétiques » qui ne valaient que par leur intention. En 1896, malgré des relations avec Albert Samain, avec le pauvre Dubus, mort victime de la morphine, etc., la vie de Jehan Rictus n'avait été qu'une lutte affreuse contre toutes les réalités, — l'odyssée de tous les jeunes gens de lettres sans fortune. Il roula, disparut, revint, toujours digne et vaillant, conservant la fierté hautaine de ceux qui connaissent trop la 5^ouffrance pour ne pas la mépriser. En 1896, donc, Jehan Rictus trouva sa voie. Il débuta aux Quat':(Arts et donna ses Soliloques écrits dans cette langue faubourienne dont il a su fixer la beauté brutale, savoureuse, pittoresque, éloquente, gouailleuse, et si triste ! cet argot dont on ne peut ne pas se souvenir après l'avoir entendu. Mais parler àçs Soliloques du Pauvre, c'est un peu vouloir faire connaître au monde une chose que le monde connaît déjà très bien !

Les éditions successives de cet ouvrage et celles des T)oIèanccs (qui sont de no\i\t2iU^ Soliloques) aie dispensent d'insister là dessus. Fil-de-fa est moins connu. C'est, parmi les livres de Jehan Rictus, un ouvrage d'un genre complètement nouveau : c'est un roman!... Un roman ? Entendons-nous !... Fil-de-Fer se rapproche, autant qu'il est possible lorsqu'il s'agit d'un auteur aussi puissamment original que Jehan Rictus, de la forme dite roman. C'est l'histoire simple (racontée iwcc une simplicité qui est une des formes les plus parfaites de la science), d'un pauvre gamin à qui sa taille qui ne finissait plus et « sa maigreur qui était terrible » valaient ce surnom populaire. C'est l'histoire type de l'enfant-martyr^ — martyr dans les limites tolérées par nos lois. On peut imaginer à quel degré d'émotion, de comique irrésistible (*) mais navrant, atteint Jehan Rictus, puisqu'il termine sa déclaration liminaire par ceci : « Fil-de-Fer est

(*) Extrait d'une lettre de )ehan Rictus à l'auteur : «... je vous remercie d'avoir souligné le sens comique de Fil-Jc'-Fer, car c'est bien là ce que je cherche à apporter dans le Roman français. De l'Humour ! Or, l'Humour n'est réellement l'Humour que lorsqu'il exprime joyeusement des tristesses ou des ridicules de la vie — Fil-de-Fer ne résiste à la pression générale que grâce à sa patience et à sa bonne humeur, indices de belle santé et de bon estomac. Rabelais l'a dit avant moi. . . ;;

HORIZ<JNS DE l'Rr»viXCE 199

devenu mon Sosie, mon double, et moi je suis devenu pour lui un véritable trère, un consolateur et un ami, comme je voudrais devenir Tami, Id frère et le consolateur de tous les Enfants qui furent honnis, pollués, exploités et battus ». Jehan Rictus, qui a produit, dit-il, w quand il a pu », devait, même à l'heure où il po:sédait un nom, souffrir, une fois encore, du destin qui semble s'acharner contre lui, ccmime il s'acharne « sur tous ceux que l'Animadversion qui accueillit leur naissance laissa, pour jamais, timides, faibles et désarmés devant Ja Femme et devant la Vie », — sur tous ceux-là qui sont « les enfants perdus de la Douleur î » Fil-de-Fer, en eff"et, n'a même pas pu être composé comnie tous les livres. Rictus ne m'écrivait-il pas Tautre jour : « Si vous parlez de mon œuvre, tenez compte du (f sabotage » qu'il subit de la part des typos astucieux, car on l'imprima durant et malgré la grève des ouvriers du livre, — ce, sous la protection .les fusils \ » — - Peu nous cliault !... L'imagier Marcel Lenoir a dit : « Rien n:\ d'importance en art sauf la Douleur, qui est utile ». FiI-de-F:r et tout l'œuvre de Jehan Rictus justifient une fois de plus la mélancolie de cette parole. A ce roman peut s'appliquer l'opinion de M. Georges Oudinot : c C'est un réquisitoire heureux contre l'iniquité des Forts et des Puissants, une leçon à l'usage d'une société soi-disant Chrétienne, dont la cous-

cience semble dormir, en toute sécurité^ au milieu d'un bourbier ».

LÊpuiseuse de M. Gnsron Tournier esr l'œuvre d'un auteur visiblement beaucoup plus jeune que Jehan Rictus et beaucoup plus favorisé par la fortune, par ia vie, peut-être aussi par la chance. VEpuiseuse est une œuvre hardie et morale dans laquelle^ avec une vigueur parfois un peu audessous de ses intentions, M. Gaston Tournier stigmatise un certain nombre de tares sociales dont souffre la jeunesse contemporaine. Par là, son roman s'apparente a F:! de-Fer. L Epuiseiiseàéyo'ÛQy avec une belle audace, encore insuffisante à mon gré^ la déplorable action de l'internat sur les jeunes gens. C'est une question dont les familles ne se préoccupent pas assez. Les nécessités nous font arriver à cette monstruosité : pour pouvoir élever l'enfant, il faut, le plus généralement, cesser de s'occuper personnellement de lui. Comme si la promiscuité des cours moroses et des dortoirs pouvait remplacer l'existence et les conseils de la famille !... L'internat permet à 1' (( Epuiseuse » d'entrer dans la vie des adolescents aux sensualités neuves. V Rpuiseuse, c'est la banale femme de proie, la destructrice d'énergies et de cerveaux. Elle atrophie les âmes et ruine les organismes. Rançon des solitudes du collège !... M. Gaston Tournier permet par cette œuvre qui est, ou à peu près, un début, de fonder sur son

avenir littéraire de belles espérances. Quoique l'oa puisse reprocher à ce roman de n'être pas écrit avec assez de soin et d'art, la fin du livre fait espérer que ces promesses seront réalisées dans quelques années... Si d'ici là l'auteur veut bien adopter pour bréviaire l'œuvre de notre dieu : le créateur de Salammbô, de Madame Bovary et de la Tentation, — ces solides merveilles !...

Le bal des Quat'z'Arts

(( Didon, h ij mai, à IVagram, Tu seras Carthaginois ou Mercenaire, escorté de les Concubines en leurs plus légers atours, car, Amilcar, Autocar et autres car, Asdrubal, Annib.il seront à ce l^aî ! Que ce sera Bâ ! Mathô et Salammbô en outre... ». On croirait quasi lire une gaminerie verbale du pauvre Verlaine. C'est l'invitation du Bai fameux oîi j'irai ce soir, en bon fidèle de ces fêtes de la jeunesse, de la gaîté et de la couleur. Sur la souche de l'invitation, assez lourdement dessinée par G. Bonnet, mais joliment gravée par V « Atelier du Bois de l'Ecole des Beaux-Arts », on lit cet

a-.is qui remplira d'aise M. Bérenger : « La Carte est rigoureusement personnelle. Les Voj^eurs de Choses Liimondes seront sacqués ainsi que les Godasses bourgeoises et les Locatis ». J'ai dit antérieurement toute la joie d'art que procure cette apothéose de la Chair et de l'Oripeau. Il est un spectacle moins vanté, plus difficilement visible pour le profane et qui mérite une heure d'observation : celui de l'installation des loges. A six heures du matin, les architectes, les peintres, les sculpteurs ont pris possession de la salle Wagram absolument vide. Les déesses en « pâtisserie » et la décoration vaguement moderne du lieu disparaissent en un clin d'œil sous des toiles pudiques qui se couvriront, dans la journée, de cartonnages de l'époque phénicienne. Car c'est Carthage, cette année, qu'on ressuscite. Une activité prodigieuse règne de toutes parts. On cloue, on peint, on chante, on fume, on sculpte, on scelle, on court, on grimpe, on oublie de déjeuner, on s'interpelle : on travaille!... Une frénésie incomparable anime un peuple d'ouvriers et d'artistes. Et ce soir les remparts de Kart-Hadatsch verront saigner sur leurs pierres des tètes de vaincus et des cadavres de suppliciés. Ils seront à peine surpris, aussi, cçs remparts, d'être ornés de légendes peu prévues au temps des guerres puniques et vouant à la gloire et aux gémonies — déjà ! — les noms des triomphateurs de l'année, lauréats du a Chenavard »,

etc.. Sur la loge des ateliers Coutan et Injalbert je lis, par exemples : Pourquet est un... et M.., Zut pour Févola ! Massiers et sous-massiers promènent à travers ces chansons, ces appels et cette poussière, leurs pipes très respectées. L'or commence à se plaquer sur des Astartés gigantesques, mais joviales... Finira-ton ?... Parbleu î... La jeunesse est communicative comme le Rire — qui est son apanage. Dans cette salle sombre et vibrante de vacarmes sans nom, je vois déjà, sous l'éclairage fabuleux du soir, tourbillonner la Multitude ardente, folle et belle d'être outrancière et démente, qui ne cessera même pas de gambader et de tonitruer quand l'aurore, plus implacable que Caton l'Ancien, viendra écrire, d'un doigt morose, sur Tazur du ciel, son inévitable : Deîendd Carthago ! . . .

Expositions

Les galeries parisiennes innovent un tantinet. Elles ont une excellente raison pour le faire : il y a tant d'expositions que le public se lasse, après les critiques, de cçs promenades à travers des intérieurs et des campagnes qui ne présenteront jamais le charme des intimités et des pa3^sages réels. Cette maladie nouvelle fait tant de ravages que Mauclair pouvait écrire naguère sans rien exagérer : «... D'abord, il y a eu deux salons, et puis trois, et puis quatre, avec les Indépendants et le Salon d' Autcmm. Ensuite les peintres se sont tous mis à exposer dans de petites sociétés ; il y en a dix ou douze cà Paris. Puis ils ont exposé individuellement et sans relâche, en sorte que de Janvier à Juillet et de Septembre à Décembre il est loisible de les admirer. Ils ne se réservent guère que les deux mois de grande chaleur pour fabriquer ce qu'ils montreront. Dans ces conditions, les Salons n'ont plus de sens et la critique devient impossible. » On ne saurait mieux dire. Je dois à la vérité d'ajouter qu'il n'}^ a pas quatre Salons, mais six; les deux supplémentaires s'inritulant : Salon de F Ecole Française et Salon des Humoristes. Jadis, aux temps fabuleux où l'on savait encore

construire des cathédrales, les humbles imagiers créaient, au pied des tours et sous les porches, des centaines de chefs-d'œuvre qu'ils déposaient docilement dans les niches assignées par les architectes. On savait encore à cette époque que l'architecture est un rudiment et non pas un complément. Aujourd'hui, dés qu'un (( boueux » quelconque a mis debout un informe petit bonhomme, il l'affuble d'un titre pompeux ou obscur et le livre, sous vitrine, à l'adoration de la multitude des snobs. Cet exhibitionnisme spécial est tellement intense que j'ai pu lire avec stupeur, avant-hier que les envois pour le Salon d'Automne commençaient « dès maintenant » ! Or, cette exposition s'ouvrira dans quatre mois. En vérité, je vous le dis, il n'est plus nécessaire de créer des œuvres parfiiites. Il est seulement indispensable d'exposer partout, n'importe quand et n''importe comment, n'importe quoi. C'est d'un comique à faire pleurer.

Quelques galeries innovent, ai-je dit. L'autre jour, MM. Shirleys, les marchands du Boule- Tard Malesherbes, nous convoquaient au Trivate Viau de leur Exposition (remarquable) des œuvres de Monticelli, — et les cartes portaient cette mention assez neuve : Five oclock tea.

Le pauvre grand coloriste Monticelli aurait grimacé dans sa barbe de fleuve en lisant ces cartes €t en feuilletant ce catalogue très chic, lui de qui

les toiles se vendaient^ peu après sa mort, vers 1889, pour des sommes dérisoires chez les brocanteurs. Le temps est un grand justicier... un peu bien lent tout de même.

Une tentative plus digne d'attention vient d'être faite par Chaîne et Simonson en leur Galerie des Artistes Modernes, rue Caumartin. Sous les auspices d'une intéressante revue régionale : VsJlme Normande, di'-igée par M Jacques Hébertor, ils nous offrent la i''"' Exposition des Artiiter ^JSLormands. Voilà du régionalisme et du meilleur. Je suis décentralisateur au point de préférer en art la distinction des races à celle des natiomJités. — duelle joie de voir réunis tous les artistes, c'est-àdire toutes les caractéristiques de la mentalité d'une région choisie! Ces sortes d'expositions sont utiles. Elles permettent de discerner les qualités et les défauts d'un peuple. Elles rassemblent les éléments épars de la PersonnaUté d'un terroir, si j'ose ainsi m'exprimer. A côté des diverses hideurs inévitables, que de jolies choses dans ces trois salles!... Une symphonie en rose mineur de M. Maurice Halay : La Roche Ferrée^ à T)omas ; de malicieux dessins rehaussés d'aquarelle d'A.- M. Le Petit : Le Marché aux Cochons, Le Marché aux Volailles; un solide Monet : A Etretat.., De vieilles maisons si sombres et si misérables que le maupiteux mendiant, écroulé devant elles fait songer à la Misère implorant la Pauvreté ; cela s'ap-

pelle Y Impasse, à Lisieux : c'est très évocateur (j'ai Têvé là de la bizarre Rue aux Febvres et Je la Touques aux remous d'huile et d'or) et c'est de M. Payret-Dortail. Il faudrait citer encore de splendides Lebourg, d'exquis Léandre, les gravures de Brunet-Debaines^ médaille d'honneur du Salon de l'an passé, de très lumineux essais d'impressionnisme de M, R. Pinchon : Le TonJaux-KÂnglais à Rouen et la Grue Flottante, de vigoureuses toiles de J.-L. Rame : Le Hameau des Vignes (sous la neige) surtout, si paisible et si morne, cinq adorables aquarelles de Raymond-Renefer qui a abandonné, pour une fois, ses chères rives séquanaises, une romantique To ir aux Corbeaux, de Raymond Pallier, qui aura bien du talent s'il est jeune, une harmonieuse M^r/z/t?, un peu naïve, de P. Musart, et d'autres : Alexandre Bertin, M. Coignet, Mauprat, Hermann Léon et d'aines encore.. Mais, après avoir salué au passage quatre toiles de feu Eugène Boudin et une belle étude pour le monument de Jean Lorrain par Georges de Ribaucourt, je veux m'arrèter devant un superbe pastel de ce dernier : Portrait de Mlle G, A. L'étrange et l'attirante femme !.. Gestes délicats, un peu apprêtés, donc un peu maladroits, mais si puérils ! nudité offerte sous le mensonge léger de la robe de soie blanche, épaules grasses, mains <lélicates bien qu'assez (( peuple », chevelure légère, soyeuse et teinte, afféteries et naïvetés...

Ce modèle peut paraître à l'observateur superficiel un simple et doux nid à baisers. Cependant quel faux mystère dans ce visage charmant — pour combien d'années encore ? — quelle fascination d'abord, quelle déception ensuite, et quelle tristesse eniin!... Ce masque jeune de princesse de légende, d'enfant inquiète ou de gouge avide^ on ne sait, ces j^eux immenses griffés par la luxure ou par des chagrins irraisonnés, ce nez aristocratique démenti par une bouche jolie, m.ùs assez bestiale avec sa lèvre inférieure avançante,, charnue et rouge comme une grenade ouverte, ce front bref d'impulsive et de créatuie faite pour le malheur, l'incohérence et la néviose..! E^ cqs yeux encore, ces 3'eux béants, humides, implo» rants et violents comme ceux d'une bète mal tuée, ces yeux qui semblent avouer que dans l'être auquel ils appartiennent quelque chose devait naî. tre qui ne vivra pas!... M. Georges de Ribaucourt a fait de ce Portrait une synthèse voisine du chef-d'œuvre : c'est la femme-enfant, le petit papillon inconscient et fou qui se brûlera les ailes aux flammes nocturnes de Paris, — « la ville empoisonnée » !...

... Il est désirable que les cent expositions qui nous sollicitent chaque saison cèdent progressivement la place à des initiatives régionalistes du genre de celle-ci. L'ordre y gagnera. L'art aussi. Et les critiques, je le jure, ne protesteront point

contre cette répartition logique Je la production artistique.

43, Rue DES Belles-Feuilles. Chez Ernest Charles

Comment les femmes deiienneut écrivains, par Mme Alfred Mortier (Aurel). — Tendant la causerie. — Dans le salon harmonieux et simple, deux palmiers entrecroisent leurs feuillages au-dessus du plus amenuisé des visages -^ un visage de jeunesse avertie et d'orgueil obtenu, un visage aristocratique, malgré des yeux changeants, malgré le front orageux qui semble souffrir du poids de la chevelure domptée, un visage sérieux ou souriant, alors qu'il est marqué pour les éclats de rire ou pour les sanglots, un visage qui fait songer à une porcelaine éclairée à l'intérieur. Au-dessus du menton bref, un peu vipérin, la bouche sinueuse exprime seule, dans ce masque soigneusement fermé, quelques impressions, quelques sensations que des mots cruels précisent. Il y a du mépris, sous ces amabilités ; il y a dans ces

franchises, un manque de franchise qui dépasse (par ce qu'il suggère) la sincérité ; il y a toujours et surtout le beau tempérament que nous découvrit ce livre vraiment neuf : Les Jeux de la Flamme. Aurel préconise la disparition de la femme de lettres, au profit de la vraie Femme — qui, dans notre société et dans notre littérature, est à peine née. Aurel sait — elle voit que la femme sera perdue, le jour où, par un excès de cérébralité qui lui fait annihiler (pour combien de temps ?) sa chair et son coeur,elle renoncera à l'irrésistible force que nous appelons, par fierté, sa faiblesse. Aurel est toujours Aurel. Sa complexité séduisante et fausse ne peut que me faire répéter ce que j'écrivais naguère : le cœur féminin est simple, trop simple, excessivement simple. C'est cette simplicité extrême qui fait croire à de la complexité. La femme est impulsive par nature, instinctive par prédestination, indisciplinée... Elle est pareille à une plage de sable fin. La vague vient, la caresse et laisse sur elle une empreinte en se retirant. La plage gardera cette empreinte jusqu'àce que la vague suivante l'efface et la remplace par une autre. La femme est suggestionnée sans cesse par l'ambiance dans laquelle elle vit. Ainsi, elle paraît être d'une infinie complexité, alors qu'infiniment simple elle n'est que le reflet de la vie perpétuellement changeante. — La femme donne trop, même lorsqu'elle reiuse.

HOiaZONS DE PROVINCE 211

La causerie d'Aurel est utiîe^ passionnante, ironique,.. Et douloureuse aussi. La voix monte, hésite, se brise harmonieusement, se rue, éperdue, dans un délire de mots choisis, d'images audacieuses, d'observations mordantes; elle glisse et trappe, enveloppe et fuit, brutalise et s'attendrit^ comme voilée de larmes, et c'est instinctif tout cela, ou très cherché (et partois, trouvé), à moins que ce soit à la fois l'un et l'autre! Les phrases s'enlacent et les mots se mêlent comme des lianes et leurs fleurs, aux branches des mangliers des rives du Tapajoz.

A côté de moi, Alfred Mortier écoute avec une dévotion anxieuse qui émeut et charme. Mais je n'ai pas vu Jean Dolent. — Là-bas, debout derrière l'auditoire nombreux et choisi, Jules Bois et Ernest-Charles nous rappellent par leur présence qu'il y a encore une critique littéraire en France. Il sera très amusant de la voir, cette critique, essayer de définir Aurel... si elle ne songe pas à voir, en l'auteur des Jeux de la flamme, une femme ou mieux, la Femme intégralement soumise à la Destinée, — la Destinée qu'on ne change pas plus qu'on n'échappe à l'Atavisme. La Race dirige. Les morts ne meurent jamais pour ceux qu'ils enfantèrent.

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