GRANDE-BRETAGNE
C'est toujours dans les salles de la Grande-Bretagne qu'on se sent le plus agréablement dépaysé. L'art anglais, mieux connu aujourd'hui, ne nous surprend plus sans doute par une de ces sensations aiguës et piquantes, comme celles que ressentirent nos grands-pères au Salon
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de 1824 et nos pères à l'Exposition de 185S. De la première rencontre avec les peintres britanniques est sortie notre école de paysage,, de la seconde une rénovation de notre dilettantisme poétique. Depuis, les rapports entre les deux écoles sont devenus assez réguliers, et chacune y trouve son compte. Nous devons beaucoup à F Angleterre : MM. Gustave Moreau, Puvis de Ghavannes, Gazin, Besnard, entres autres, en savent bien quelque chose. L'Angleterre nous doit beaucoup aussi ; elle n'est nullement restée insensible à notre évolution : l'influence de MM. Meissonier et Gérôme, de Millet et de M. Jules Breton, s'y est fortement marquée en plus d'un endroit. Mais ce qu'il y a d'admirable dans ce tempérament anglais, si robuste et si personnel, ce qui nous en étonne et nous en réjouit, c^est la faculté prodigieuse qu'il possède de s'assimiler tous les éléments qu'il absorbe et d'imprimer la marque de sa personnalité à tout ce qu'il produit. Nulle part peut-être on ne sent des esprits plus ouverts à tout ce qui vient du dehors ; les artistes anglais sont essentiellement cosmopolites ; aucun d'eux qui n'ait tour à tour étudié en Italie, en France, en Espagne, en Orient, en Hollande, qui ne s'y promène et qui n'y retourne sans cesse; partout, cependant, il reste Anglais, et tout ce qu'il acquiert ne contribue qu'à développer son moi.
Dans aucun pays, l'art, à première vue, ne semble plus artificiel et le résultat de plus continuelles importations et excitations étrangères. S'imagine-t-on Reynolds sans Titien, Gainsrobough sans Van Dyck, Gonstable sans Hobbema, Turner sans Claude Lorrain et presque tous les modernes sans les Quattrocentisti ita-
liens et flamands? Cependant, qu'y a-t-il de plus personnel que Reynolds et Gainsborough, Constable et Turner, M. Millais et ces poètes charmants trop tôt disparus, que nous admirions en 1878, Walker etMason? La puissance de fascination du sol anglais est si forte que les artistes étrangers qui s'y fixent n'y sauraient échapper; au bout de peu de temps, ils deviennent Anglais. A l'heure actuelle, comme en 1878, deux des artistes qui font le plus d'honneur à la section anglaise, qui expriment le mieux la pensée anglaise, sont deux continentaux anglicanisés : un Hollandais, formé à l'école belge et à l'école française, M. Alma-Tadema, un Bavarois, formé à Munich, M. Herkomer.
A quoi tient ce phénomène? En partie à la conscience opiniâtre que les Anglais mettent à bien faire tout ce qu'ils entreprennent, en partie à l'amour profond qu'ils portent, comme toutes les races germaniques, à la nature extérieure, en partie aussi à ce sens moral et pratique qui ne leur permet de considérer aucune œuvre de l'homme, moins encore l'œuvre d'art, comme indifférente et iniftile. Lorsqu'un Anglais peint ou lorsqu'il écrit, c'est qu'il a quelque chose à dire : il le dit comme il peut, le plus fortement qu'il peut, insistant sur tous les détails, torturant la palette comme le vocabulaire, sans souci des formes convenues, mais créant, à chaque instant, des formes inattendues. De là, dans leurs peintures ces inégalités d'exécution qui surprennent, ces maladresses de touche qui font sourire, ces aigreurs de colorations qui blessent la vue ; de là aussi cette précision soutenue et touchante, presque religieuse, dans l'observation analytique, ces accents incorrects et hardis
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d'une sensibilité délicate ou fière, ces éclats d'harmonie audacieux et profonds qu'on chercherait vainement ailleurs.
Moins sûrs de leur main et moins ambitieux, comme ouvriers du pinceau, que les ouvriers de Paris, les Anglais se risquent peu dans les grandes toiles, mais ils remplissent jusqu'aux bords les cadres bien proportionnés où ils se renferment et se concentrent. C'est peutêtre une des raisons pour lesquelles ils entretiennent et fortifient leur individualité ; l'abandon de la peinture de chevalet, de la peinture méditée et soignée, conduit vite à la décadence ; une école ne saurait vivre longtemps par la seule pratique décorative. Une des autres raisons qui expliquent certaines de leurs tendances est le climat même de l'Angleterre et les habitudes sociales qui en découlent; les peintures y sont faites pour orner des appartements confortables, pour être vues, à travers une glace, tour à tour sous un jour brumeux ou sous la lumière artificielle ; l'aspect d'aquarelles, mat et clair, qu'elles gardent presque toutes, même lorsqu'elles sont exécutées par d'autres procédés, est fait pour répondre à ces exigences spéciales.
Il y a bien, en Angleterre, une école classique ; mais la liberté avec laquelle on y traite les sujets traditionnels et qui rappelle, par plus d'un trait, la liberté de ses poètes en semblable matière, ne ressemble plus en rien au pédantisme éphémère qu'y avaient importé au commencement du siècle les émules de notre David. Le mouvement préraphaélite, en reportant les imaginations aux œuvres primitives, d'une saveur vive et bizarre, des Italiens du xv^ siècle, les a fait remonter du même coup
vers les origines de l'art antique. C'est à travers la Renaissance italienne, à travers Botticeili et Mantegna, que la plupart aperçoivent l.a Grèce comme Sliakspeare devinait Rome à travers Boccace et Bandello. Bien que sir F. Leighton, le président de l'Académie, s'efforce, avec une remarquable volonté, de retourner à une antiquité plus pure, il est facile de surprendre, dans ses peintures comme dans ses sculptures, les traces de ses premières admirations; nous ne saurions nous en plaindre.
C'est par les bons côtés, la vivacité nerveuse du mouvement, le rythme fort et souple de l'attitude, que ses deux statues, le Paresseux et Fausses alarmes^ rappellent Donatello et Benvenuto. Il est encore passé beaucoup de ces élégances florentines, avec leur grâce un peu contournée, dans les silhouettes des belles filles qui accompagnent vlnf/rom«^z<e captive à la fontaine. Même, à dire vrai, les qualités de cette noble composition, longue et disposée en bas-relief, sont plutôt sculpturales que pittoresques. Les couleurs y parlent bas, sans toujours bien s'accorder; le travail de la brosse y est délicat, savant, fin, mais d'une égalité consciencieuse trop prudente et trop égale. En revanche, Tordonnance est savante et originale; presque tous les groupes présentent des combinaisons de mouvements et d'expressions d'une cadence admirable. L'Andromaque, enveloppée de noir, est une figure d'un beau caractère ; on ne trouve pas moins de noblesse dans la grâce chez les choéphores, indifférentes ou curieuses, de tout âge, qui l'entourent.
L'Antiquité de M. Alma-Tadema est plus familière que l'Antiquité de M. Leighton ; la grâce y est plus vivante, et, pour transfigurer les misses et les ladies en fiancées
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grecques ou en matrones romaines, M. Alma-Tadema possède, sur sa palette claire et lumineuse, d'admirables recettes d'incantation. Quelle carrière a parcourue M. Alma-Tadema depuis que nous l'avons vu, laborieux élève de Leys, tenter, dans une gamme noire et lourde, ses premières restitutions archéologiques ! Comme il s'est allégé, éclairé, vivifié depuis, acquérant chaque jour une science plus intime de la femme antique et de la femme moderne! Une anecdote de Plutarque, citée par George Eliot, lui a inspiré sa jolie composition des Femmes d'Amphissa. Yoici comme notre Amyot la raconte : « 11 advint que les femmes dédiées à Bacchus, que Ton appelle les Thyades, qui vaut autant à dire comme les forcenées, furent esprises de leur fureur, et courans vagabondes, çàet là, de nuit, ne se donnèrent de garde qu'elles se trouvèrent en la ville d'Amphisse; là où estans lassées, et non encore retournées en leur bon sens, elles se couchèrent de leur long au milieu de la place et s'endormirent. De quoy estans adverties les femmes des x\mphisséiens, et craignans qu'elles ne fussent violées par les soudards des tyrans, dont il y avoit garnison en la ville, elles accoururent toutes en la place, et se mettans alentour d'elles sans mot dire, les laissèrent endormir sans les esveiller. Puis, quand elles se furent d'elles-mêmes esveillées, elles se mirent à les traiter chascune la sienne et à leur donner à manger ; puis, finalement, ayans demandé congé de ce faire à leurs maris, les convoyèrent à sauveté, jusques aux montagnes .»
Le peintre a juste saisi le moment oi!i les folles du dieu, allongées sur les dalles, sortant de leur sommeil
halluciné, se soulèvent, s'étirent, se frottent les yeux pour se reconnaître. Les Amphissiennes hospitalières, rangées en ligne au fond de la place, les regardent avec compassion et tendresse ; quelques-unes, les plus vieilles d'abord, les plus jeunes ensuite, se détachent pour leur apporter quelque nourriture. Tout ce groupe, vêtu de tuniques et de péplos clairs, s'enlève en blanc sur le fond blanc des colonnades de marbre ; les Thyades aussi sont vêtues de blanc, et c'est au milieu d'exquises blancheurs que rougissent leurs visages plus allumés que ceux des honnêtes ménagères, les gardiennes de leur vertu. Et cette délicatesse de la couleur n'est point une délicatesse superficielle, car M. Alma-Tadema est aussi fin dessinateur que fin coloriste. Toutes ces Grecques ont l'allure cadencée, l'expression nette, la draperie souple et serrée des figurines de Tanagra et mêlent, dans une fusion charmante, la pudeur intelligente des filles d'Albion à l'élégance attique. Il n'y a pas de pédantisme ou de réalisme qui tienne, c'est là une délicieuse fantaisie archéologique, un art particulier et délicat qui ne s'adresse point sans doute au gros public, mais qui n'en a, pour cela, ni moins de charme, ni moins d'intérêt.
Plus loin, M. Alma-Tadema nous montre une jeune Gréco-Anglaise assise sur un banc en marbre (belle matière dont le peintre tire de surprenants effets), devant la mer bleue, se faisant de la main un abat-jour pour apercevoir la barque qui ramène le bien-aimé. Cette petite scène est encore ravissante par le naturel de la pose, la grâce de l'ajustement, l'éclat du marbre, des fleurs, de l'eau, du ciel, la transparence sereine de l'air. Les Ménades, plus classiques, bien anglaises pourtant,
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de M. John Collier, semblent banales à côté de ces évocations fraîches et gracieuses ; et, si l'on songe au parti que M. Alma-Tadema a su tirer de ses premiers modèles en ce genre, Ingres et M. Gérôme, on se prend à regretter que M. Calderon, l'auteur agréable d'une Aphrodite couchée sur les flots, n'ait pas pris conseil à la même école; il eût certainement doté sa nageuse blonde de formes moins abondantes, mais plus juvéniles.
MM. Burne Jones, Watts, Strudwick, Walter Crâne, représentent le dilettantisme anglais s'inspirant de la Renaissance comme chez MM. Leighton et Alma-Tadema il s'inspire de l'Antiquité. On ne saurait tous les appeler des préraphaélites, car si M. Strudwick, dans sa Circé, s'en tient à la stricte imitation de Mantegna, et M. Walter Crâne, dans sa Belle dame sans merci^ à celle d'autres primitifs, M. Watts, dans ses allégories poétiques, souvent peu intelligibles, se livre à des combinaisons savantes de formes contournées et de colorations vaporeuses qui procèdent des maniéristes du xvi" siècle bien plus que de leurs prédécesseurs. Le plus intéressant de ce groupe distingué, mais un peu trop porté à confondre la littérature avec la peinture, est M. Burne Jones. 11 a traduit, dans son Roi Cophetua^ la ballade de Tennyson, The Beggar Maid, avec une exactitude scrupuleuse et avec une puissance extraordinaire : « Elle se tenait les bras croisés sur sa poitrine; — elle était plus belle qu'on ne peut dire; elle vint, pieds nus, la mendiante, — devant le roi Gophetua. — En robe et en couronne, le roi descendit — pour la rencontrer et la saluer sur sa route. — « Ce n'est point étonnant, disaient les lords, <( — elle est plus belle que le jour. » — Comme brille la
lune en un ciel nuageux; — elle, dans sa pauvre parure, apparaissait : — l'un louait ses chevilles, l'autre ses yeux, — l'autre sa noire chevelure et sa mine aimable. — Un si doux visage, une grâce si angélique, — il n'en fut jamais dans toute cette terre! » — Cophetua jura un royal serment : — « Cette mendiante sera ma reine. » — Dans le tableau de M. Burne Jones, la fille, en robe grise, les pieds nus, est assise, doucement rêveuse, sur des degrés de marbre. A ses pieds le jeune roi, couvert d'une riche armure, se tient, sa couronne à la main, également assis, dans une attitude méditative. Deux seigneurs, accoudés en haut, sur un balcon, regardent la scène. La vigueur du dessin, la force des colorations, la profondeur des expressions, la perfection des détails, l'harmonie de l'ensemble assurent à cette toile, tout imprégnée d'un vigoureux amour pour Carpaccio et pour Mantegna, un attrait fort et durable. L'imitation des maîtres, poussée à ce degré d'intelligence, n'est plus seulement une satisfaction donnée à la curiosité des amateurs et des lettrés, c'est encore un exemple salutaire pour toute une école et un rappel fiécond aux vrais principes de la peinture. Un morceau senti, dessiné, peint comme le Roi Cophetua, rend les yeux plus difficiles pour tout ce qui l'entoure. Le talent supérieur de MM. Alma-Tadema et Burne Jones justifie et anime leur dilettantisme. 11 n'en est pas moins vrai qu'une école ne vit pas d'évocations rétrospectives ; c'est dans sa lutte avec la nature et avec la réalité qu'elle acquiert ses forces et qu'elle les éprouve. Les peintres anglais, sous ce rapport, ne sont pas en retard sur ceux du continent ; dans le portrait, dans l'étude de mœurs, dans le paysage, ils conservent leur ori-
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ginalité avec une ténacité surprenante. Quatre portraits d'hommes, celui du Très honorable W.-E. Gladstone, par M. Millais, celui du Cardinal Manning, par M. Ouless, celui de Sir Henri Rawlinsoji, par Holl, celui de M. Renry Vigne, maître des lévriers de la forêt d'Epping, par M. Shannon, sont surtout caractéristiques. L'homme d'Etat anglais, l'ecclésiastique anglais, le savant anglais, le gentleman anglais, tous robustes, sérieux, calmes et dignes, tous à la fois hommes d'action et hommes de réflexion, s'y trouvent représentés par des procédés assez différents, mais où l'on retrouve toujours l'exactitude et la conscience britanniques. Tandis que les portraitistes français établissent la dignité de leurs figures et ennoblissent l'aspect de leurs physionomies, soit par la fermeté des contours et du modelé, soit par l'ampleur et la puissance de la touche colorée, les portraitistes anglais arrivent à l'expression de la grandeur par l'extraordinaire justesse des détails multipliés.
Cette façon de comprendre et d'exprimer, qui est celle aussi des romanciers et des historiens, anglais, ne saute pas d'abord aux yeux chez MM. Holl et Shannon, plus pénétrés des méthodes continentales; elle est flagrante chez MM. Millais et Ouless, dont les œuvres sont typiques et de premier ordre. Qu'on compare le martelage pointillé, minutieux, acharné, de taches innombrables, au moyen duquel sont construits les corps, si solides pourtant, et les visages, si nobles et si parlants, de M. Gladstone et du Cardinal Manning, avec la simplification rapide de touches fermes et hardies par lesquelles MM. Donnât ou Carolus Duran représentent un personnage intéressant, on comprendra, du coup, la différence entre les deux
écoles. Il y a plus de saveur pittoresque chez nos peintres, il y a peut-être plus de saveur intellectuelle chez les peintres anglais, au moins chez ceux-là, car lorsque le système n'est pas appliqué par des artistes de cette force, il n'aboutit qu'à des enluminures froides et mesquines, d'un aspect sec et jaunâtre, assez pénibles à regarder. M. Millais lui-même ne se gare pas toujours des dangers oii peut conduire celte excessive analyse. Son portrait de M. Hook., le peintre de marines, est certainement très individuel et très ressenti ; mais le faire en est si pénible et si compliqué qu'on souffre, en le voyant, du labeur auquel s'est condamné l'artiste. C'est un homme bien particulier, d'ailleurs, que M, Millais, tout plein de surprises et assez inégal. A côté de ces beaux portraits, il expose quelques fantaisies sentimentales, comme on les aime en Angleterre^ une jolie Cendrillon au coin du feu, une fillette jouant avec des cerises, un bambin rose soufflant des bulles de savon, qui ressemblent à des frontispices de romances. Ce dernier tableau, reproduit parla lithochromie, est devenu sans peine le prospectus d'une maison de parfumerie. Sa, Dernièf^e rose d'été, une étude de jeune femme, est d'une exécution plus franche et plus chaude. C'est même un des bons portraits féminins de la section, où les images du beau sexe abondent, mais sont, en général, traitées avec une mièvrerie proprette qui nous met bien loin de Reynolds, de Gainsborough et même de Lawrence.
M. Herkomer a eu sous les yeux deux fort belles personnes, Miss Catherine Grant, et la dame en noir, regardant fixement devant elle, qui, dans le livret, devient l'Extasiée. Toutes les deux ont ce type ferme et régulier,
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qui serait le type antique, n'étaient de plus la délicatesse aristocratique des carnations et la finesse intelligente du regard. Les images que nous en donne M. Herkomer sont fidèles et nettes, d'une allure distinguée et fière, mais d'une sécheresse mal dissimulée et d'une tonalité froide qui va tourner au jaunâtre. Il y a moins de style et de beauté, mais plus de souplesse, de douceur et de sentiment anglais dans les portraits de M. Gregory, de M. Luke Fildes, de M. Carter. Quant à M. Whistler, c'est toujours le peintre habile, volontairement étrange, tant soit peu paradoxal, que nous connaissons. Son Portrait de Lady Archibald Campbell n'est pas seulement le portrait d'une grande dame, c'est, paraît-il, dans l'œuvre du peintre, V arrangement en noir n° 7, comme son autre tableau, le Balcon^ est une harmonie couleur chair et couleur verte. Nous ne sommes pas assez au courant de la classification whistlérienne pour savoir si l'arrangement en noir n" 7 est plus ou moins foncé que l'arrangement n° 8 ou l'arrangement n° 9. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il est fort noir et quon a toutes les peines du monde à distinguer de lady Archibald Campbell, dans ces ténèbres, autre chose qu'un profil qui se perd et un pied qui s'enfuit. La chose est menée avec science et sûreté par un homme fort au courant des ruses les plus subtiles du pinceau; ce n'est point une raison pour voir une rénovation de l'art dans ce qui n'est qu'un raffinement de métier et ressemblerait fort, si l'on s'en tenait aux termes du livret, à une mystification régulière à l'adresse des Philistins.
Il n'est point probable d'aillears que ces excentricités maladives aient grande influence sur le génie anglais,
qui ne redoute pas, il est vrai, l'étrange et le bizarre, qui saute, avec une brusquerie déconcertante, de la sentimentalité pleurnicheuse à la brutalité tragique, mais qui aime par-dessus tout le naturel et la santé et qui revient toujours, en fin de compte, à l'observation consciencieuse. Les paysagistes, à cet égard, nous peuvent rassurer, et, en particulier, les peintres de marines. Il en est trois au moins, MM. Moore, Hunter et Hook, qui sont des artistes de premier ordre, sans pédantisme et sans prétentions, aimant la mer d'une passion énergique et attentive, la connaissant si bien qu'il leur suffit, pour nous émouvoir profondément, de gonfler, dans leurs toiles modestes, les vagues irritées ou calmes de l'océan, sans avoir besoin de les peupler d'incidents dramatiques. Dans la plus belle toile de M. Moore, Après la pluie, le beau temps^ pas une voile à l'horizon, pas une roche au premier plan ; la mer seule, la pleine mer, d'un bleu intense, profonde, transparente, avec de grandes vagues qui s'apaisent et se régularisent; au-dessus, à l'horizon, une longue percée dans le ciel, une percée lumineuse, fraîche, rassurante, dans un air rasséréné qui s'allège, avec des essaims de petites vapeurs, affolées, en déroute, qui remontent vite, regagnent le dernier débris de l'orage, un gros nuage que le vent balaye. Le scrupule, l'amour, la sincérité, la science que l'on sent dans la forme comme dans la couleur du moindre flot et du moindre nuage sont vraiment admirables, et l'exécution est d'une liberté et d'un entrain superbes. Les marines de M. Hook et de M. Hunter ne sont pas si désertes ; dans la plus intéressante du premier, A quelque chose malheur est bon, on voit, au premier plan, un pêcheur et sa
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femme, tirant de toutes leurs forces une corde à harpon pour ramener sur la grève une épave; dans celle du second, Leur part du travail^ ce sont trois femmes qui trient le poisson sur le sable. Le faire de MM. Ilook et Hunter est plus heurté, plus laborieux, moins magistral et moins sûr que celui de M. Moore, mais ils possèdent comme lui une connaissance profonde de la vie des eaux et des mouvements de la lumière.
Les marins que MM. Hunter et Hook mettent en scène ne sont pas moins vrais que leurs paysages. On en trouve de bien caractérisés encore chez M. Reid, l'un de ceux qui représentent avec le plus d'originalité les types populaires. Dans sa Rivalité entre grands-pères, un vieux loup de mer, assis contre le parapet d'un quai, ajuste devant les yeux de sa petite-fille une longue-vue, tandis que son rival, l'autre grand-père, la main sur l'épaule de l'enfant, médite ce qu'il fera de mieux encore pour l'amuser. Le titre est un peu subtil, visant à l'esprit littéraire, comme beaucoup de titres anglais ; mais l'ouvrage, en lui-même, est très simple et très librement peint. Les deux bonshommes ont des têtes tannées et recuites, avec des expressions de grosse tendresse, fort amusantes, la petite fille est à croquer. C'est tout à fait dans la direction de notre école moderne, mais en restant très anglais. On en peut dire autant du Retour de la foire de M. Bartlett etdela Société philharmonique au village par M. Forbes. Dans cette dernière toile qui représente de bons bourgeois et ouvriers exécutant le soir un concert dans un grenier, toile pleine d'observations justes et fort bien peinte, M. Forbes se montre beaucoup plus sensible que ses confrères aux
procédés larges et gras des vieux Hollandais et des Français modernes. Il y a encore bien des cadres intéressants à signaler dans la section anglaise, d'abord quelques agréables tableaux de genre, soit historiques, comme la Garnison défilant avec tes honneurs de la guerre^ de M. Gow, le Marlborough après la bataille de Ramillies de M. Crofts, le Monmouth et Jacques II de M, Pettie, soit romanesques, comme le Tout seul de M. Orchardson, le Retour de la pénitente de M. Fildes, la Femme du joueur de M. Stone, les œuvres de MM. Morris, Smythe, Lengley, soit purement descriptifs, comme les Gardes du corps de la reine de M. BeadJe, En temps de paix de M. Millet. Presque partout l'observation des types est juste et fine, la composition dramatique ou spirituelle; mais, sauf chez M. Gow, qui est un peintre plus ferme, l'exécution, pour nos yeux français, reste un peu mince, ou extrêmement sèche et pointillée, ou trop amollie et fuyante, et tournant presque toujours plus ou moins à ces tonalités sourdes et jaunâtres qui donnent aux toiles une apparence vieillotte et fanée.
Pour quitter les salles anglaises sur la bonne bouche, il est bon de s'arrêter devant les paysages de terre, qui parfois valent autant que les paysages de mer. Comme nous l'avons dit, c'est dans de petites toiles, à l'exemple de Ruysdaël et d'ïïobbema, de Jules Dupré et de Théodore Rousseau, que les Anglais concentrent leurs émotions et leurs réflexions devant les accidents des forêts et des plaines. S'ils les agrandissent un peu, par exception, comme M. Leader, ce n'est point simplement pour occuper plus de place sur une muraille d'exposition, ainsi que font nos jeunes paysagistes, c'est parce
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qu'ils ont de quoi la remplir. Et vraiment la toile de M. Leader, qui passerait pour une petite toile dans nos salons annuels, est toute débordante d'impressions et d'expressions. Ce soir il y aura de la lumière ! Titre bien anglais, peinture bien anglaise aussi, saisissante, pénétrante, touchante, admirable ! Une plaine inondée, d'oiî émergent au loin, entre les bouquets d'arbres secs, des toitures basses de villages ; à la gauche, une sorte d'îlot, sur lequel se dresse, au milieu du cimetière, près de la petite église, un cèdre énorme, étendant ses larges branchages noirs au-dessus des tombes abandonnées. Pas une âme dans ce grand espace vide, attristé, silencieux. Tandis que l'eau se retire, ne brillant plus que dans les fossés et les sillons, la lumière du crépuscule, dorée, tendre, puissante et rassurante, emplit lentement, de sa splendeur pacifique, le ciel rasséréné et la campagne consolée. Ici, l'exécutant est tout à fait à la hauteur de l'observateur et du poète, la force et la délicatesse éclatent aussi bien dans la vigueur des arbres et dans la transparence des nuées que dans la majesté simple de l'ensemble. C'est vraiment une œuvre hors ligne, et ce n'est pas la seule ; nous nous y sommes arrêté parce qu'elle est la plus typique, mais il faut voir aussi les toiles de MM. Wyllie, Corbett, Fisher, Aumônier, Knight, Brewtnal, Johnson, Bâtes et bien d'autres. Il y a là un art vivant, consciencieux, observateur, chercheur, indépendant et audacieux, qui vit par lui-même et qui nous réserve sans doute dans l'avenir bien des surprises encore et bien des enchantements.