Notice parue dans la Revue de Paris du 1" juillet
reprocher : en cherchant son propre plaisir, elle a fait les délices de plusieurs générations.
La carrière de Ludovic Halévy devait être, d'après les projets de sa famille, la moins aventureuse des carrières. Il fut voué, de bonne heure, à l'administration, « Savez-vous, nous disait-il un jour, que je suis le doyen des chefs de bureau ? » Il ne revendiquait point cette qualité pour qu'on lui offrit un banquet ; mais il ne lui déplaisait point de rappeler qu'il avait été fonctionnaire. « Je dois beaucoup, déclarait-il, à l'administration. «'Ses parents désiraient faire de lui un respectueux ; ils furent imprudents. On le mit en apprentissage chez Morny ; c'était d'une pédagogie hasardeuse. On l'installa au banc des secrétairesrédacteurs de la Chambre des députés : le spectacle d'une assemblée politique ne dispose pas nécessairement à la déférence. Après avoir vu de très près le monde parlementaire, il alla, dans le cabinet d'un ministre, compléter ses humanités pratiques. N'étaitce pas, avec les meilleures intentions du monde, défier sa vocation d'ironiste ? Il se prêta de fort bonne grâce à ces stages successifs. Plus tard, il leur savait gré d'avoir éveillé et cultivé en lui le sens de l'irrespect.
Des coulisses de la politique, Halévy pa.sa tout naturellement à celles du théâtre. Chez son ancien chef, le moins solennel des grands seigneurs, il avait vu fabrique • des vaudevilles sur le papier de l'État. Il imita son illustre patron. Son coup d'essai fut d'ailleurs d'une modestie exemplaire : sous le pseudonyme de Jules Servières, il rima le prologue d'ouverture
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d'un petit théâtre. Ce n'était pas méchant, et c'était fort peu révélateur d'une destinée littéraire. On sifflait alors les mauvais débuts : Jules Servières ne fut point sifflé. Il ne lui en fallait pas davantage pour renoncer aux grandeurs administratives. Le démon du succès l'avait tenté. Bientôt après, un de ses camarades, Hector Crémieux, lui proposa de faire ensemble une pièce, a une vraie pièce ». Et Orphée aux Enfers îuiconQu.
Vingt-huit années après cette date mémorable du 21 octobre 1858, Halévy prenait séance à l'Académie française. Il disait à ses nouveaux confrères : « Messieurs, on m'a souvent reproché d'être un homme heureux. Je n'ai jamais fait difficulté de reconnaître que cette accusation était pleinement justifiée. » En effet, dès ses premiers pas, la chance l'avait pris par la main. Elle lui fît faire la rencontre du musicien créé spécialement pour la compléter. L'idée de taquiner les dieux de l'Olympe ne trahissait pas un dessein profond. D'une farce improvisée par deux apprentis vaudevillistes le lyrisme endiablé d'Offenbach sut faire une extraordinaire nouveauté. Et les auteurs d'Orphée aux Enfers se trouvèrent avoir inventé un genre, sans l'avoir aucunement prémédité.
La date d'Orphée est à retenir. Pour n'avoir rien eu de solennel, elle n'en est pas moins capitale dans l'histoire de notre théâtre. La bouffonnerie lyrique devint, ce jour-là, un besoin de l'esprit français. Il n'est rien de plus mystérieusement spontané que la création d'un genre. Gela arrive sans qu'on le fasse
exprès. Pour qu'une forme nouvelle de comique s'impose et prospère, il lui faut la collaboration du public, j'allais dire sa complicité. Les Parisiens de 1858 demandaient à être grisés de fantaisie. Ils faisaient ingénument le songe d'un perpétuel bonheur. On cite toujours le mot de Talleyrand sur la douceur que goûtèrent à vivre les derniers voluptueux de l'ancien régime : nous consentons, par extraordinaire, à en croire Talleyrand sur parole. Mais se bien figurer l'humanité de style Louis XVI exige un effort d'imagination. Au contraire, à chaque pas que nous faisons dans les choses d'aujourd'hui, nous nous heurtons à quelque vestige de la société du second Empire. Période toute vosine de nous, bien que déjà à demi légendaire. Naguère encore, il était de bon ton de la juger avec rigueur. Quelques occasions, qui nous ont été fournies récemment, de faire notre examen de conscience nous ont enseigné la vertu du pardon. Nous commençons, sinon à douter de la corruption impériale, qui garde la majesté d'un fait, du moins à la considérer sans colère. Ce tout petit Paris des Tuileries et des Variétés a été habité par une race de pécheurs que l'histoire n'aura pas le courage de damner. Ils ont eu tant de raisons d'être coupables et tant d'excuses : ils se croyaient en sûreté. Gomment leur en vouloir d'avoir fait joyeusement la veillée du malheur ? S'amuser avant une catastrophe, c'est assurément manquer de prévoyance. Peut-être est-il moins innocent de continuer à s'amuser après. A ces gens, éperdument heureux de vivre et con-
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vaincus de leur hégémonie sur l'univers, il fallait un théâtre impertinent, chimérique et outrancier. Par contre, si libres et si folles que fussent les mœurs, les lois étaient soupçonneuses et maussades. Ce sont là d'excellentes conditions pour la bonne satire. Il nous est loisible, chaque jour, de constater à quel point les périodes d'extrême facilité politique permettent d'exceller dans l'injure. Les régimes dits de compression produisent des littératures plus aimables : le discours académique à allusions, la chronique perfide, le roman à clef. Le second Empire accepta le vaudeville lyrique et l'encouragea pour éviter pire. Lorsqu'il nous arrive de relire une de ces opérettes d'autrefois, dont la hardiesse inquiéta la censure, nous sommes étonnés de son innocence. On s'explique difficilement aujourd'hui qu'Orphée aux Enfers ait alarmé des moraHstes. Au succès étourdissant de la Belle Hélène s'ajoutait une pointe de scandale. Quant au public, il se laissait scandaliser en toute candeur.
Jamais peut-être on ne reverra pareil exemple d'intimité entre des auteurs et une foule. La Belle Hélène, Barbe-Bleue, La Vie parisienne, la Grande- Duchesse, la Périchole, ces nourritures légères étaient si bien ce qu'il fallait servir à des gourmandises fatiguées ! Un peu de poison se cachait dans la friandise, mais si discrètement dosé ! Le glorieux trio inséparable — Meilhac, Halévy, Ofïenbach — gagna, à se sentir à la fois applaudi et surveillé, le don de la mesure exquise dans l'universelle dérision. Il osa
beaucoup, sans jamais aller jusqu'au point où l'audace mérite de changer de nom. Dans cette fortunée collaboration, on s'est demandé, on se demande encore quel fut l'apport de chacun. Ce petit mystère demeurera ton* ours fort obscur. Halévy eut assurément sa part de verve créatrice et d'invention. Ceux qui l'ont connu, ne disons pas repentant, mais assagi, l'imaginent volontiers jouant entre ses deux amis le rôle de modérateur.
Quant au public, il se souciait fort peu de choisir entre ses trois amuseurs favoris ; à chaque soirée nouvelle, il acclamait leur triple signature. Ce fut une débauche de parodie. Entre 1865 et 1870, les Parisiens voulaient rire. Rire de quoi ? De tout et de tous, de leurs hôtes et d'eux-mêmes, de la paix, de la guerre, des lois, des révolutions, des tyrannies, des gloires consacrées, de la bêtise et du génie, même de l'amour. Tout y passa.
La sacro-sainte antiquité fut la première victime sacrifiée à cette fureur d'irrespect. C'est une vieille tradition de l'espièglerie nationale d'habiller les héros et les dieux à la mode du jour. Pendant la querelle des anciens et des modernes on vit le prudent Charles Perrault, un académicien exemplaire, compromettre sa dignité en de pet ts vers blasphématoires. Marivaux commit un Homère burlesque, à l'exemple du Virgile travesti de Scarron, pour le plaisir pervers d'exaspérer le couple Dacier. L'opérette de Meilhac et Halévy s'attaqua à la majesté antique avec une effronterie encore inconnue. La censure impériale
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la laissa faire, et pour cause : cette émeute-là n'avait rien de dangereux. Cependant quelques graves personnages crièrent à riconoclastie. Jupiter, Achille et Agamemnon trouvèrent des défenseurs. S'il y eut crime, les coupables furent innombrables. Ils n'avaient point de mauvaises intentions. S'égayer aux dépens de l'antiquité, c'est, pour un peuple de bacheliers, une revanche contre les pensums de jeunesse. A bien considérer les choses, cette insurrection cachait un hommage. Qui donc a dit que la parodie était une forme de l'admiration ? Nos pères, gens de routine, faisaient des versions grecques et des vers latins. S'ils en gardaient une rancune, ils en concevaient de l'orgueil. Assis dans une stalle des Variétés, 1 leur parut délicieux de se venger d'ombres illustres en les tutoyant. Pour beaucoup de gens encore mal iébarbouillés d'humanisme, blaguer Homère, c'était presque une manière de le relire.
« Blaguer ! » il faut bien l'écrire, ce mot mal famé, et il y aurait à le taire trop d'hypocrisie. A l'ancien burlesque classé des vieux maîtres du rire, l'opérette substituait quelque chose de plus acide qu'un mot semblable pouvait seul définir. La blague remplaça le grotesque. Elle eut, en naissant, son heure de gloire. Ce fut aussi sa période d'innocence. Si impertinent que fût ce théâtre, il égratignait sans meurtrir. L'ironie de l'opérette était, en somme, conservatrice. L'insouciante société dont elle faisait la joie lui savait gré de ne rien vouloir changer à l'ordinaire du monde. C'est nous autres, les tard venus, ceux du lendemain,
qui y avons mis de notre perversité et de notre tristesse. Lorsque ce répertoire comparut devant une seconde génération, il avait perdu de son ingénuité et de sa grâce premières. Rappelons-nous l'effet, presque sinistre, que produisit, après la guerre, une reprise de la Grande-Duchesse. Les rires ne sonnaient plus le même son. Ce qui au public de jadis avait paru raillerie douce semblait satire féroce. Des drôleries, naguère inofïensives, prenaient on ne sait quels airs de prophétie. On faillit penser que les auteurs de cette bouffonnerie sans fiel avaient eu le dessein secret d'édifier et d'avertir leur temps.
Songèrent-ils jamais à pareille chose ? nous n'en croyons rien. Ce n'était pas leur faute, s'il est impossible de ridiculiser les hommes et les choses, sans faire, consciemment ou inconsciemment, besogne de moraliste. Derrière tout comique se cache une tristesse. L'arrière-goût d'amertume que l'on trouve aujourd'hui au fond de ces gaîtés anciennes, c'est nous qui l'y ajoutons. On sait le proverbe : « Les pères ont mangé des raisins verts et les dents des fils en sont agacées ». Les habitués de l'Exposition de 1867 ignoraient la mélancoHe.
Que deviennent les succès du rire ? Dix ans semblent suffire à les démoder irréparablement. C'est là-dessus surtout qu'il est téméraire de prophétiser. Nous osons croire pourtant que les opérettes de Meilhac et Halévy, dussent-elles disparaître des colonnes d'affiches, demeureront essentielles à l'intelligence de toute une période de notre histoire. On se
reprocherait d'alourdir ces choses délicates en insistant sur leur importance documentaire. Mais comment fera-t-on pour comprendre ce moment de l'humeur française si l'on n'interroge pas ceux qui l'ont noté le plus fidèlement ? Ces petits poèmes gouailleurs ont été écrits sous la dictée de tout le monde. Sans doute, les spectateurs qui les acclamèrent songeaient peu à en exagérer la portée. Les feuilletons contemporains sont bien curieux à relire. Il en est de solennellement indignés qui se croient obligés de venger la Fable et l'Olympe outragés. La plupart sont sympathiques et louangeurs. Il en est peu qui pressentent que la littérature comique vient de s'enrichir d'une formule nouvelle. La qualité de chef-d'œuvre est rarement conférée à un ouvrage par les artisans de son succès. On eût, croyons-nous, grandement étonné les lecteurs des Contes de Voltaire et Voltaire plus encore, en leur prédisant que Candide et V Homme aux quarante écus serviraient mieux la gloire du patriarche de Ferney que Mérope et le Dictionnaire philosophique. Est-ce à dire que l'opérette puisse prétendre à une égale immortalité ? On objecte qu'il lui manquera toujours cette garantie de durée que confère seule la beauté du style. C'est, en effet, écrit sans façon, au petit bonheur, avec une grâce si spontanée, si naturelle, que l'art d'écrire s'y dissimule de son mieux. Qui oserait refuser pourtant à cette langue aisée et mordante la consécration des bibliothèques ? En attendant, elle a déjà celle de la conversation. Après plus de quarante ans, certaines
formules de cette ironie qu'on a jugée passagère persistent dans le vocabulaire. Il arrive aux plus graves causeurs de faire des emprunts involontaires aux propos de Calchas et de Boulotte. Ces étranges manières d'exprimer des vérités éternelles ont fini par prendre, avec le temps, une vague dignité. Des fantoches caricaturaux se sont installés, peu à peu, à l'état de types dans nos souvenirs. Lorsque nous allons les revoir, nous les saluons avec une sorte de déférence, non plus de ces tempêtes de rire qui secouaient une salle entière, mais d'un sourire averti où il y a de l'attendrissement. On dirait que la postérité a déjà commencé pour ce théâtre qui semblait si peu se soucier de son lendemain. Si ce n'est point là de la gloire régulière, au sens où l'entendent les dictionnaires et les manuels, de quel nom faut-il appeler cela ? Mettons que ce soit de la gloire en contravention.
Disons-nous trop ? Il y a, nous ne voulons pas l'oublier, la hiérarchie des genres. Mais ne voilà-t-il pas une hiérarchie aussi malade que les autres hiérarchies ses sœurs ? Nous avons assisté à la déroute des théories au nom desquelles se délivraient les permis d'admiration. Il n'y a plus, en littérature du moins, rien d'illégal ni de défendu. Autrefois, c'eût été un devoir de se demander si l'opérette participait du bouffon, ou du burlesque, ou du grotesque, ou de la caricature, ou de la parodie. Mais quoi ! personne ne croit plus à la nécessité des classifications. C'est l'opérette, et voilà tout, c'est-à-dire un des plus aimables caprices du génie français. Et cela suffit aux êtres
antisolennels que nous sommes. Si nous avons tort ou raison on ne le saura, que dans un siècle ou deux. Être les rois du rire ne suffît point à Meilhac et à Halévy. Ils eurent la fantaisie de faire pleurer. L'entreprise eût été, pour d'autres, hasardeuse ; mais ces fins connaisseurs de la sensibilité parisienne pouvaient tout se permettre avec leur public, même cette témérité : changer de manière. Les spectateurs de Froufrou s'aperçurent à peine que cette fois leurs joyeux amis leur demandaient de s'attendrir, ni plus ni moins qu'aux mélodrames du boulevard du crime. L'histoire était, si l'on veut, assez banale, et déjà mille fois racontée ; le miracle fut dans le tour de main. Le hasard voulut qu'une comédienne, ignorée la veille, incarnât l'héroïne de la pièce avec une grâce qui ressemblait à du génie. Mettons qu'Aimée Desclée ait été pour beaucoup dans le triomphe. Mais depuis, nous avons revu Froufrou bien des fois, jouée n'importe où, par n'importe qui. Et toujours notre émotion était la même, et toujours les mêmes larmes nous montaient aux yeux. D'où vient le durable prestige de cette comédie tendrement cruelle ? N'est-ce qu'un récit d'adultère, après tant d'autres ? Sans doute ; mais avec quel art le vieux roman de l'épouse coupable était recommencé et rajeuni ! Les auteurs se gardaient comme d'une inconvenance de prendre le ton de la prédication. Et voilà que ces maîtres ironistes se révélaient des conseillers de pitié ! On l'a transposée dans toutes les langues, cette frivole comédie qui force à pleurer. Froufrou nous est revenue
avec des noms moscovites ou Scandinaves. Nous sommes si férus d'exotisme que nous ne l'avons pas reconnue sous ses divers déguisements. C'était notre Froufrou pourtant, moins cet on ne sait quoi d'indéfinissable qui n'est que de France et de Paris. Il est des manières qui ne s'imitent point.
Encore une œuvre qui échappait à la classification des genres. Était-ce un drame ? ou une comédie de mœurs ? ou une comédie de caractère ? Point de la comédie larmoyante, à coup sûr. Et surtout, en aucune façon, une pièce à thèse. L'idée foncière des auteurs de Froufrou, c'est que le théâtre est un lieu de plaisir, c'est-à-dire ce qui doit ressembler le moins à un cours de morale. Ils prenaient les spectateurs pour de vieux enfants, impatients, nerveux, exigeants qui demandent qu'on leur raconte une histoire. Ce sont des êtres moyens, médiocrement propres à la méditation. Ils ne veulent être ni brusqués, ni prêches. Ils consentent bien à être attristés pendant quelques heures, mais il leur déplaît qu'on les dégoûte à l'excès de l'existence. Jamais écrivains dramatiques ne sentirent aussi finement ce qu'un public français consent à se laisser dire et veut qu'on lui taise. Froufrou est une merveille de tact. Sous son air de ne pas toucher à la morale, il n'est pas de pièce plus édifiante. La sagesse s'y dissimule avec la plus coquette hypocrisie. Tous ces gens si malheureux confisquent la sympathie universelle. L'ancienne psychologie de convention, selon laquelle l'humanité se divisait en deux catégories distinctes, les bons et les méchants,
reconnaissables, les uns et les autres, à leurs propos et à leurs costumes, d'un côté les victimes, de l'autre les traîtres, tout cela se trouve relégué, sans qu'il y paraisse, au magasin des accessoires démodés. Les auteurs de la Belle Hélène se souvenaient d'avoir, à leurs débuts, absolument déconsidéré la Fatalité. Aussi ne lui réservèrent-ils aucun rôle dans la distribution de Froufrou. Ils lui interdirent de paraître en scène. Elle demeura anonyme, avec défense de venir faire aucune conférence devant le trou du souffleur. Elle n'en fut que mieux présente, et plus féroce cent fois que dans les vieilles fables où elle apparaissait coiffée de vipères.
Gilberte et Valréas ont fait le rêve absurde de consacrer leurs deux existences à la seule occupation de s'adorer. Les voici à Venise, dans le décor des crimes héroïques, tout étourdis encore de leur bonheur. Ils se croient heureux. « Qu'est-ce que je deviendrais, mon Dieu ! si je n'étais pas heureuse ! » s'écrie Froufrou. La poste italienne dépose sur la table, à côté du verre unique où boivent les deux amants, un paquet de lettres et de journaux. On s'interrompt, un instant, de s'aimer pour voir ce qui se passe là-bas, dans le Paris quitté. Le pauvre couple exilé, par un geste machinal et rituel, interroge le courrier des spectacles : Le journal tombe des mains de Valréas. Tous deux restent un instant silencieux, puis se regardent... Les auteurs n'en disent pas davantage. Un des plus éloquents silences qui se soient entendus au théâtre plane sur la salle, soudain oppressée. La Fata-
lité vient de se révéler. Sous quel aspect ? Sous celui du Figaro. Elle n'a rien dit, mais le discours dont elle leur a fait grâce, les spectateurs pourraient le souffler : « Ghers petits êtres criminels et innocents, perdus dans la ville de la mort, légères âmes égarées au paradis de la passion, que vous êtes désespérément loin de chez vous ! Quelle étrange idée avez-vous eue de jeter à la vie un défi pareil ? Vous avez laissé derrière vous le monde de l'existence sans orages et sans hontes. Vous vous êtes crus faits pour l'effroyable tentative de la solitude à deux. Avez-vous réfléchi que vous auriez seize heures à tuer par journée d'amour ?» Le soupir avec lequel Froufrou ferme le Figaro, ce moderne messager de Némésis, quelle tirade tragique a jamais exprimé plus d'amertume ? Les deux Parisiens, d'esprit subtil et de main légère, se sont gardés d'appuyer sur la plaie. Mais une larme a coulé qui ne s'y trompe pas. Entre les auteurs et leur public on s'est entendu à demi-mot.
Déjà la pauvre petite poupée repentante est pardonnée. Mais Meilhac et Halévy n'auraient voulu pour rien au monde la condamner à une nouvelle expérience du bonheur. Le dénouement, qui semble implacable, est plein de miséricorde. Froufrou métamorphosée par le remords ? Froufrou raisonnable et corrigée ? L'ancien théâtre acceptait les êtres humains qui, à la fin d'un cinquième acte, quelques minutes avant le coup de minuit, s'avisaient soudain de changer d'âme. Ceux qui avaient créé Gilberte la voulaient et la savaient incorrigible. Ils lui ont fait la galanterie
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d'une jolie mort. Froufrou se sépare, en femme d'esprit et de goût, du mari qu'elle a trahi, de sa sœur méconnue, de son enfant abandonné, et du public qu'il lui faut séduire une fois de plus. Elle laisse tout le monde attendri et désarmé.
Œuvre exquise et qui, à chaque ligne, témoigne d'un tact infaillible ! Meilhac et Halévy ne prétendaient ni condamner leur héroïne, ni la jucher sur un piédestal. Nous avons vu, depuis, revendiquer avec quelque vacarme ce qu'on appelle « les droits de la passion )>. Par contre, de sévères dramaturges nous ont montré ce qu'il y a de vanité et de cruauté dans l'amour. Il ne s'agit point, dans Froufrou, de maudire la passion, pas plus que de la diviniser. Deux philosophes résignés et compatissants nous demandent d'accepter comme telle cette petite âme funeste et malheureuse. Ils ne nous défendent point de l'aimer. Ils en seraient bien empêchés : ils ont pour elle une faiblesse toute paternelle. Et puis, ayant appris la vie où il faut l'apprendre, ils ont fait le tour de bien des choses. Ils sont résignés à ne rien changer au train du monde et à l'humaine nature. Grâce au ciel, nous ne manquerons jamais de personnes bien intentionnées pour entreprendre de refaire les âmes. Cet ouvrage de refonte est commencé depuis longtemps. Nous n'apercevons point qu'il avance, parce que nous n'avons pas le recul nécessaire pour en bien juger. Il faut faire provision de patience. En attendant, soyons reconnaissants aux philosophies plus modestes qui nous^ enseignent à tolérer nos semblables, tels qu'ils se
comportent provisoirement. Le monde, ce n'est ni réjouissant, ni réussi, ni logique, ni toujours agréable à contempler. Heureux les esprits qui parviennent à le concevoir autrement qu'il n'est! Nous sommes^ tout de même, plusieurs millions de créatures sur la planète, qui n'arrivent point, quelque effort qu'elles, fassent, à se figurer les hommes plus justes et la vie meilleure. La parole sacrée : « Aimez-vous les uns les autres », est encore ce qu'on a trouvé de mieux jus-qu'aujourd'hui. Peut-être est-ce encore trop demander. Entre camarades d'existence, qui se connaissent à fond, s'aimer n'est pas facile tous les jours. Paix aux hommes de bonne volonté et de sagesse miséricordieuse qui, de temps en temps, viennent nous dire r « Eh ! mon Dieu, ne vous aimez pas, à la rigueur, si cela exige de vous trop d'héroïsme ! Tâchez au moins de vous supporter. Vous n'êtes, après tout, ni des anges, ni des monstres. Passez-vous gentiment vos horribles petites faiblesses et tâchez de vous faire souffrir le moins possible. Soyez surtout ménagers de la douleur. »
Les grands mots philosophiques, les gros mots révolutionnaires valent-ils mieux que cet humble langage ? Lorsqu'il est tenu par un Montaigne, lorsqu'il murmure entre les pages d'un conte de Voltaire,^ il réconforte pour le reste de la vie. Bénis soient les esprits légers qui évangéhsent en souriant ! Notre bonne terre natale, la plus maternelle et la plus douce qu'on puisse habiter, a toujours produit de ces déli^ cats bienfaiteurs. Cette prédication sans morgue a
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trouvé dans le théâtre de Meilhac et Halévy une de ses formes les plus gracieuses. Prenons-le en bloc, ce théâtre, en y comprenant les folles opérettes, et le drame navrant de Froufrou^ et l'adorable Petite Marquise j comédies railleuses, fantaisies débridées, mascarades échevelées, — dans tout ce bruit d'irrévérence, que découvrirons-nous ? Un perpétuel conseil de mansuétude. Ces fanfarons de scepticisme ne nous ont fait si abondamment rire que pour nous provoquer à la bonté.
Vint un jour où il leur plut de se séparer. Etaientils las de fraterniser dans le succès ? Pourquoi ? Le public leur était demeuré fidèle et prêt à les suivre sur tous les chemins. Au lendemain de 1870, ils l'avaient retrouvé aussi docile et aussi fervent. Mais ce n'était plus cette foule étourdie du second Empire, qu'un rien mettait en joie. Avec les mauvais jours étaient nés des idées, des goûts et des besoins nouveaux. Les visages et les coeurs avaient vieilli. Meilhac demeura au théâtre. Ludovic Halévy, plus méditatif, se mit à écrire de jolis livres attristés.
Les Récits de V Invasion révélaient un clairvoyant contemplateur dans le satirique apaisé. Livre sans passion et sans colère, ou nos illusions, nos chimères, nos fautes étaient notées, au jour le jour, par un sûr témoin. Devenu historien, l'auteur dramatique gardait l'horreur instinctive des longueurs. Jamais de tirades ; et jamais le ton guindé du justicier amateur. Point de phrases ; des faits, de petits faits, de grands
aussi, relatés sur un ton de sincérité parfaite et de mélancolique courtoisie.
Au lendemain de la guerre et de la Commune, il me souvient d'avoir assisté à la distribution des prix d'un lycée quelconque, que présidait un vieux général. Il devait un discours à son auditoire. C'était l'heure où les partis se jetaient l'anathème et s'excommuniaient à l'envi. Le bon vieux soldat, après avoir évoqué les souvenirs tout brûlants encore de la défaite, conclut ainsi : » Ne nous en prenons de nos malheurs qu'à nous-mêmes. » Nous n'étions que des gamins, déjà grisés de mauvaises rancunes, et, selon la loi de notre âge, prompts aux malédictions. Cette parole d'aïeul, si simple et si grave, nous parut fade et vide de sens. Seule, la vie pouvait nous apprendre ce qu'elle contenait d'équité. Que de fois depuis je me la suis rappelée, cette sentence si humaine et si sage î Elle pourrait servir d'épigraphe liminaire au livre qu'a écrit Halévy sur l'invasion. Que de papier a été noirci à propos de la guerre de 1870, et toujours contre quelque chose ou contre quelqu'un ! Dans ce petit volume d'Halévy rien n'est outragé, personne n'est maudit. Qu'on n'aille pas croire que ce soit ch^z le narrateur indifférence ou défaut de pénétration ! L'écrivain est de ces hommes qu'on ne trompe guère. Il a été en bonne posture pour juger les uns et les autres. Lui aussi, il a dormi de ce sommeil qu'un réveil atroce a interrompu. Il revendique sa part dans la faute commune. En jetant les yeux autour de lui, il ne veut voir que des compagnons d'erreur. C'est
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l'examen de conscience d'une génération que Ludovic Halévy a fait là, à voix basse, sur le ton que doit garder dans une chambre de malade un visiteur de bonne compagnie. Aucune toilette funèbre au style : le sujet est suffisamment triste par lui-même. Parfois un sourire, presque involontaire : une habitude d'autrefois. Mais ce n'est plus le même sourire qu'au perron des Variétés.
On n'attendait pas d'Halévy ce livre d'une sobriété saisissante. C'était mal connaître l'arrière-fond de son esprit. Sous les dehors de la bonne hum.eur, il cachait une lourde réserve de mélancolie. Cet homme si heureux, et qui se proclamait tel, n'a jamais accordé à la vie sa pleine et entière confiance. Peu de Français ont senti plus profondément le contre-coup de la défaite. Avec la nouvelle des premiers désastres, il avait appris la mort tragique d'un ami qu'il admirait et chérissait. Le souvenir de Prévost-Paradol, mêlé à celui du malheur public, l'attrista pour le reste de ses jours. Il y eut deux Halévy, celui d'avant les Récits de VInvasion et celui d'après. Sa mélancolie dédaigna toujours, d'ailleurs, de se montrer importune. Tout au plus se trahissait-elle par un refus courtois, mais formel, de s'enrégimenter dans aucun parti. Ce n'est pas Halévy qui aurait dit : « Les jeunes gens sont bien heureux, ils verront de belles choses. » Il pensait plutôt : « Pauvres générations de demain, vous aurez à faire des expériences nouvelles ! » Il s'éloignait de la politique comme d'un magasin de matières explosibles. Elle l'intéressait
passionnément, en raison même de la peur qu'il en avait. Il se tenait au courant des moindres incidents de la vie publique. En bons termes, d'ailleurs, avec les représentants du pouvoir, qu'il plaignait un peu et admirait presque pour leur intrépidité. On le savait incapable de conspirer ; il était classé parmi les conservateurs non dangereux. Tout au plus lui en voulait-on un peu, dans certains milieux, d'avoir donné à « Monsieur Cardinal » trop de souci du bonheur de son pays.
Cette fois, il faut bien l'avouer, l'aimable railleur avait égratigné un peu cruellement. Il s'était offert une véritable orgie d'ironie. La Famille Cardinal est de tous les livres de Ludovic Halévy celui qui porte le mieux sa marque personnelle. Peut-il être goûté hors des frontières de cette région spéciale qu'on appelle la vie parisienne ? Qu'a bien pu donner sa traduction en langue étrangère ? Songe-t-on aussi à ce qu'un romancier pessimiste aurait tiré d'un sujet semblable ? Halévy a trouvé moyen de remuer ce linge malpropre, du bout de la pincette, sans troubler l'air. Il semble dire au lecteur : « De grâce, ne t'indigne pas. N'oublie pas qu'il s'agit ici des bas-fonds d'un petit monde particulier contre lequel il serait aussi vain que ridicule de se mettre en frais de sévérité. Au hasard de mes explorations de dilettante, j'ai vu poser devant moi ces exemplaires d'inconscience. Je les ai crayonnés au passage. Regarde-les comme les croquis d'un album de caricature. Ils sont vilains, mais si amusants ! »
Quelle sera la fortune de ce chef-d'œuvre d'impassibilité gouailleuse ? L'esprit en demeure toujours jeune. Ces types d'une espèce, heureusement exceptionnelle, ne prétendent pas à la vérité générale. Ils sont en marge des psychologies connues. Ils vivent pourtant d'une vie intense. Il ne semble point qu'avec le progrès des mœurs les petites femmes de théâtre et leurs ascendants aient perdu de leur importance sociale. Virginie, sous un autre nom, mais avec la même frimousse, s'est encore mariée, pas plus tard qu'hier, dans l'aristocratie. Avec une moralité très supérieure à celle de M. Cardinal, et peut-être moins d'ingénuité, d'austères apôtres continuent à éclairer leurs concitoyens « sur leurs devoirs et surtout sur leurs droits ». En réfléchissant, on serait capable de trouver aux différents membres de cette intéressante famille des chances de survivre à l'actualité. Halévy n'avait pas d'aussi lointaines prétentions. Il ne généraUsait point, il philosophait à peine. Sa fantaisie était partie en bordée ; il se sentait en récréation. Ce qui l'amusait par-dessus tout, c'était, en racontant ces choses énormes, de moraliser tout doucement.
A parler franc, la moralité de cette histoire n'apparaît point tout d'abord. Elle met à se dissimuler tant de coquetterie que les esprits épais pourraient s'y méprendre. C'est le côté scabreux, et même inquiétant, de ce livre d'une si adorable scélératesse. L'écrivain n'a pas trop de toute sa délicatesse de touche pour estomper les couleurs fâcheuses du tableau. Aussi parfois, au détour d'une page, sent-il le besoin
de mettre de la distance entre ses personnages et lui. Lorsqu'ils vont devenir trop vilains, il pirouette sur les talons et leur fausse brusquement compagnie. H veut bien condescendre à écouter d'une oreille les confidences de la maman ; avec le père, il ^vite soigneusement le tête-à-tête. On n'apporte pas plus de décence dans le maniement de choses malodorantes. La gaieté sauve tout. Et, sous son affectation d'impartialité impertinente, il n'est pas de livre plus respectueux de la vertu. On s'en aperçoit avec le dernier éclat de rire.
C'était toutefois jouer un peu audacieusement la difficulté. Pareil tour de force ne se fait pas deux fois. L'auteur de la Famille Cardinal comprenait bien que, s'il n'avait pas scandalisé son prochain, il l'avait troublé quelque peu. Il eut le caprice de rassurer entièrement les bonnes âmes. Il écrivit un conte de fées, lui qui s'était si légèrement moqué des féeries. Il voulut, avec, VAbbé Constantin, expier en une fois tous les jolis péchés d'irrévérence qu'il avait commis. Il se fit plus optimiste, plus consolateur, plus édifiant qu'un congrès de moralistes. Le succès de ce petit poème, éperdument romanesque, est à l'éloge de l'humanité. Il lui prend parfois un besoin irrésistible d'entendre dire du bien d'elle-même. Justement, sous prétexte de vérité — on ne disait pas encore de vérisme — d'implacables psychologues versaient à flots la désespérance. Le roman se transformait en une ménagerie de monstres enragés. La clientèle des écrivains réalistes, un peu lasse du pessimisme, se
LUDOVIC HALEVY 265
sentait, à la fin, froissée dans son amour-propre. L'occasion était opportune pour une réaction contre de trop véridiques littératures. Furtivement, gentiment, timidement, Halévy glissa, entre deux livres bien noirs, ce qui a été écrit de plus bleu depuis qu'il y a des contes et des conteurs. Ce confident avisé du public a toujours mis sa montre à l'heure qu'il était. Il devina que le moment était favorable à l'exaltation de la vertu.
Au fond de l'âme populaire, subsiste une prédilection pour le genre pastoral. Nos arrière-grands-pères ont rafiolé des bergeries héroïques. En faisant une idylle, Halévy s'est bien gardé de donner à ses bergers des houlettes et des chapeaux de fleurs. Il les a costumés à la dernière mode. Il n'en fallait pas davantage pour les rendre acceptables et leur enlever l'apparence chimérique. Tout le monde prit pour des contemporains ces revenants du ciel de VAslrée,
Ce village de Longueval, où les servantes sont fidèles, les paysans satisfaits, les Américaines modestes, et tendres les officiers d'artillerie, c'est, proprement, un coin de paradis à proximité du tout-Paris des premières. Ce fut à qui voulut aller passer un dimanche dans ce lieu de félicité. L'habileté merveilleuse du narrateur était de présenter, comme des créatures normales, des êtres descendus d'une planète éteinte. Les personnages de VAbbé Conslaniin tiennent nos propos habituels et cachent poliment leur nature céleste. Ils dissimulent leur sublime. Nous finissons par nous trouver à notre aise en leur angéli-
que compagnie. Au fond, c'est notre désir intime, à tous tant que nous sommes, d'avoir des âmes de cette qualité. Etre bon, c'est ce que tout homme reproche aux circonstances de l'empêcher d'avoir été. Halévy s'est fait le confesseur de ce qu'il y a, au fond des consciences, de vocation contrariée pour le bien. Seulement, on ne sait jamais, avec ce diable d'homme ! Tandis que nous prenons tous un bain de candeur au potager de l'abbé Constantin, on dirait que l'auteur se retourne pour rire dans sa barbe. Ne croirait-il pas, par hasard, à cette justice immanente qui récompense tôt ou tard les bonnes créatures ? Il n'a aucunement voulu se moquer de son public. En son for intérieur, il savoure le plaisir d'artiste d'avoir su si adroitement rajeunir l'antique conte de fées. Il se félicite d'avoir escamoté l'attirail des enchantements, le voile blanc, les tahsmans, la baguette de coudrier. Autrefois le Prince Charmant et la fille du roi, après avoir traversé le cycle des épreuves, étaient ravis dans un empyrée jonché de roses. Les modernes ont une conception plus pratique des récompenses. Ils voient avec satisfaction un militaire d'une vertu parfaite se marier avec une ravissante demoiselle follement millionnaire. Les fils d'un siècle utilitaire conçoivent ainsi le dénouement des pastorales. Ce qui fait sourire le malicieux et tendre conteur, c'est la satisfaction d'avoir compris que la qualité du merveilleux s'était modifiée avec les progrès de la civilisation. Toujours un peu d'ironie se mêle à la bonté chez cet homme qui connaît son époque et veut
LUDOVIC HALEVY 257
Taîmer sans être sa dupe. Et puis, tout cela dit, nous fturons beau gloser, VAhhé Constantin était un livre délicieusement nécessaire. Un pareil succès répond toujours à un besoin des cœurs et des esprits. Une bienfaisante émotion se dégage de ces pages parfumées d'optimisme. Elles vous réconcilient, du moins pendant le temps qu'il faut pour les lire, avec cette pauvre espèce humaine que les littératures ont tant calomniée.
Si méfiant des hommes et des choses qu'ait été Ludovic Halévy, il pensait beaucoup de bien de ses semblables. Il s'est moqué d'eux abondamment, mais il dédaignait de leur mentir. Il n'a jamais paru croire beaucoup à la mission providentielle de l'écrivain, mais ce n'était de sa part qu'un excès d'humilité. Distribuer tantôt un peu de gaieté, tantôt un peu d'émotion, réconcilier dans une heure de plaisir des gens qui se déchireront le lendemain, là se bornait son ambition. Il laissait à d'autres, plus hardis, le rôle ingrat de réformateurs.
Lorsqu'il jugea que sa tâche était accomplie, il se mit volontairement à la retraite et se fit un charme du repos. La célébrité lui était venue, avec tous les avantages qu'elle comporte et les menues rançons dont il la faut payer. Il s'acquitta à ravir des mille petits devoirs qu'impose la renommée. Il monta allègrement les escaliers des ministres pour leur signaler de bonnes actions à accomplir. Depuis plusieurs années, il ne voulait plus entendre parler de reprendre la plume. Ses amis le pressaient d'écrire ses Sou-
venlrs. Il répondait à toutes leurs instances d'un air détaché et paresseux. Quel livre délicieux nous avons perdu là ! Les confessions d'Halévy eussent été, en même temps qu'un chef-d'œuvre de grâce, un trésor inépuisable de bons conseils. Il avait su si délicatement déguster la vie ! Mais il ne s'occupait plus que prendre des sûretés contre elle. Nous l'avons dit, il se méfiait d'elle, tout en reconnaissant qu'elle l'avait comblé. Il voulait jouir des siens, de leur tendresse, du foyer paisible qu'il s'était construit, de l'intelligence audacieuse de ses deux fils, du talent des jeunes gens, de la joie d'admirer. Jamais il ne s'intéressa aussi passionnément aux lettres qu'à partir du jour ou il cessa d'écrire. A l'Académie, sa seconde famille, il sollicitait les occasions de servir les renommées commençantes ; il se laissait accabler de rapports. « Ils ont tous du talent ! » cette exclamation revenait dans sa critique comme un refrain. Les soirs de première représentation, si le succès faisait mine de se dérober, il s'en affligeait ; il guettait le moment de donner le signal des applaudissements. Cette bienveillance ne venait pas d'un parti pris de banalité. Ce n'était aucunement une attitude, mais le résultat d'une vie de travail, lavolonté arrêtée d'être juste, le respect sincèredel'efïort. Bien des choses ont étonné, dérouté, choqué Halévy dans les mœurs nouvelles. Il appartenait à une époque moins inquiète et moins agitée que la nôtre. Mais, jusqu'à la dernière minute, il voulut comprendre fion temps et l'accepter tel qu'il était. Aussi nous a-t-il quittés sans que personne de nous l'ait vu vieillir.
LUDOVIC HALEVY 260
Lorsqu'on réfléchit à cette carrière si droite, à cette œuvre où pas un mot de haine n'a été prononcé, lorsqu'on fait le compte de toutes les heures charmantes que cet esprit a prodiguées, on se dit qu'il y a eu là un rare exemplaire de parfaite élégance intellectuelle. On jette un coup d'œil attendri sur le rayon de la bibliothèque où sont rangés les volumes signés de son nom. On sent qu'il en est plus d'un parmi eux dont on ne se fatiguera jamais, auquel on viendra recourir dans les moments de lassitude et de mauvaise humeur. Nos fils aimeront-ils autant que nous cette sagesse légère ? Il leur faudra, craignons-nous, des vérités plus appuyées. Halévy est mort persuadé que les dernières générations étaient infiniment plus intelligentes que la sienne. A l'âge où Ton se sent étranger et hostile aux nouveautés, il se défendait de se raidir contre elles. « Ils sont plus forts que nous ! » répétait-il, en parlant de ses jeunes confrères. Il se trompait rarement, ayant une longue habitude de la clairvoyance : nous devons penser avec lui que l'avenir aura ses vertus. Tout au plus changeront-elles d'apparence. Ce que cet homme, si digne d'être aimé, aura représenté, pendant un demi-siècle, dans la société contemporaine, c'est la faculté, qui semble se perdre, d'être constamment agréable aux autres. Un homme agréable, déterminé à l'être toujours, restant tel jusqu'à la dernière heure, qui sait si ce ne sera pas bientôt presque un personnage fabuleux ? Dans sa conduite et dans son œuvre, Ludovic Halévy aura été cet homme-là en toute perfection.
TABLE DES NOMS CITÉS
Abraham, 125.
Àlaric, 190.
Alaux, 120.
Allar, 116.
Angivilliers (d'), 241.
Anselme (le P.), 16.
Arboh de Jubainville (d'), 24.
Aristophane, 82.
ArmelMni, 121.
Artois (le comte d'), 7.
AttUa, 191.
Auber, 150.
Aumalc (le duc d'), 40, 80,
Averroès, 125.
Bach, 94.
Baltard, 126.
Bambâja, 110.
Barbet de Jouy, 19.
Barezzi (Antonio), 140.
Barezzi (Margherita), 141.
Barrias, 108.
Barye, 100.
Bastien-Lepage, 108.
Baudelaire (Charles), 14, 199.
Baudry (Frédéric), 22, 65.
Bayard, 105.
Beethoven, 94, 173.
Benazet, 204.
Benoît XI\% 230.
Benoist (Eugène), 47, 48.
Benouvllle, 108.
Béranger, 175.
Berlioz, 150, 199, 200, 202-
Bernard (Saint), 125.
Berry (la duchesse de), 11.
Bertrand, 220.
Bessières, 40.
Bismarck, 206.
Bizet, 213.
Blanc (Charles), 13, 26, 132,
Bonaparte (Jérôme), 20.
Bonnat, 37, 132.
Borromini, 235.
Boucher, 228.
Bouguereau (W.), 64-69.
Brosses (de), 231-233.
Brunellesco, 166.
Buisson (Jules), 14.
Buloz (François), 126.
TABLE DES NOMS CITÉS
Buon, 21.
Byron (lord), 111.
Campo-Casso, 220.
Caron (Rose), 216, 220.
Carpeaux, 90, 100.
Castagnary, 53.
Caumont (de), 16.
Cavatetti (Stefano), 139, 140.
Cavelié, 25.
Cavour, 158, 159.
Caylus (le comte de), 38.
Cennino Cennini, 195.
Chabrol, 20.
Chambord (le comte de), 11.
Champfleury, 24.
Chapu, 25, 108.
Chardin, 181.
Chartier (Alain), 14.
Chassériau, 25.
Chénier (André), 242.
Chennevières-Pointel (le marquis Charles-Philippe de), 6-39, 188.
Chintreuil, 25, 177.
Cicéron, 125.
Clodion, 14.
Clotilde (sainte), 125.
Cochin (Charles-Nicolas), 228, 229, 232-234, 236, 240,
Colbert, 30,31,228,
Colombe (Michel), 104.
Colonna (Vittoria), 135.
Condé, 105.
Corot^ 178.
Couder, 188.
Cousin (Victor), 24.
Couture, 74.
Crébillon, 227.
Crémieux (Hector), 245.
Croiset (Alfred), 46.
Crozat, ,38.
Dacier, 248.
Dante, 128.
Darboy (Mgr), 126.
Darcel, 19.
Daubigny, 25, 177.
David, d'Angers, 167,
David (Félicien), 200, 21^2.
Decamps, 177.
Deîaborde (le comte Henri),
Delacroix, 36, 74, 177.
Delaroche (Paul), 72-74,
Delaunay, 25.
Delécluze, 22.
Desclée (Aimée), 253. Détaille (Edouard), 50.
Devosges, 119.
Diderot, 81.
Domenico el Barbiere, 93.
Donatello, 94.
Donizetti, 143, 144.
Drolling, 73.
Du Barry (Mme), 240.
Dubois (Paul). 91-113.
Du Rose (Alphonse), 9.
Duguesclin, 110.
Du Hausset(Mme), 238, 240.
Du Locle (Camille), 220.
Dumas fils (Alexanéi'e), 149.
Duplessis, 24.
Dupont (Pierre), 200.
Dupré (Jules), 178, 179.
Durer, 1.
Dussieux, 22, 24.
Egger, 48.
Faguet (Emile), 51.
Falaise (Jean de), pseudo-
TABLE DES NOMS CITES
myne de M. de Chenne-
vières, 14, 15, 35.
Falguière, 25, 60, 100, 110.
Farrenc (Mme Louise), 199.
Fauveau (Mlle de), 10, 11.
Fensonius, 13.
Ferraris (Mme), 202.
Ferry (Jules), 33, 137. Ficin (Marsile), 128.
Fillon (Benjamin), 24.
Flaubert ,36 199, 219, 221.
Foix (Gaston de), 110.
Fouchard (Marie-Charlotte),
Fourtou (de), 26, 32.
Fra Angelico, 184.
Français, 25, France (Anatole), 153.
François P^ 93, 110.
Frezzolini (la), 144, 145.
Fromentin, 25.
Gabriel, 240.
Garibaldi, 121.
Garnier (Charles), 60, 61.
Gautier (Th)., 14, 36, 75, 77,
Gavarni, 14, 80.
Gay, 228.
Geneviève (sainte), 189.
Gérôme (Léon), 71-90.
Giottô, 179.
Gleyre, 74.
Gluck, 199, 213.
Gœthe, 119, 205.
Goncourt (Edmond de), 15,
Goncourt (les), 14, 36^ 166.
Gossec, 20.
Gounod (Ch.), 9, 169, 173,
Gozzoli (Benozzo), 11.
Guibaudet, 227.
Guifïrey (Jules), 25, 230.
Guillaume (Eugène), 114-136.
Gracques (les), 122, 123.
Gruyère, 169.
Halévy (Daniel), 268.
Halévy (Elle), 268.
Halévy (J.-F.-E.), 150.
Halévy (Ludovic), 243-269.
Hébert (Ernest), 165-195.
Hegel, 133.
Heine (H.), 199, 204.
Henner, 64, 102, 192.
Heurtaut-Lamerville, 1 8 .
His de la Salle, 37»
Hittorfï, 126.
Homère, 170, 249.
Huet (Paul), 25.
Hugo (Victor), 145, 146.
Hummel, 199,
Ingres, 25, 36, 108, 126, 169.
Ismaïl (le khédive), 155.
Jeanne d'Arc, 107-109, 189.
Jéliotte, 227.
Julienne (de), 38.
JuUien (Adolphe), 213.
Justinien, 125.
Laborde (le comte Léon de),
La Boussardière (François
de), pseudonyme de M. de
Chennevières, 14.
TABLE DES NOMS CITES
Lacaze (Louis), 37.
Lafenestre (Georges), 27.
La ontan (Ernest), 9, 10,
Lamartine, 17.
La Moricière, 102-104.
Larroumet (Gustave), 40-63.
La Sicotière (de), 24.
Lavallée (Théoplule), 22.
Lavigna (Vincenzo), 141.
Leblanc, 228, 229.
Lebrun (Ch), 30.
Lefuel, 169, 188.
Lenient, 48.