PRÉFACE
Sous couleur de présenter Jossot au public, il me serait loisible de dérouler ici, chronologique et détaillée, la liste des caricaturistes célèbres, depuis les temps les plus embrumés d’hypothèses jusqu’aux jours de gloire où nous sommes arrivés. Mais, sans préjudice de l’ennui désastreux qui se dégagerait de ces récolements, pourquoi irais-je glaner dans le champ fleury qu’un autre ensemença? D’ailleurs, mon indispensable Larousse a disparu le 14 avril, veille du terme — coïncidence étrange! — et ne sais quand il r’viendra.
Donc, foin de l’érudition, et rappelons seulement que la caricature d’il y a cinquante ans, qui eut son heure de gloire — mais où sont tes charges, Dantan ? — a portraicturé les mœurs politiques et le grouillement social en images d’une méchanceté savoureuse, mais d’allure classique, bien différentes des satires graphiques si brillamment inaugurées par Jossot ; celui-ci ne respecte plus rien, ni la famille, ni la vieille bourgoisie, ni la jeune littérature, ni même les lignes constitutives de ses personnages, distordues par sa fantaisie sans frein, parfois chahuteuses jusqu’à la folie, toujours déformées jusqu’à l’épanouissement du sentiment qu’elles affirment, féroce ou douloureux.
Né à Dijon, en 1866 (la Bourgogne était heureuse!) de parents riches mais honnêtes, notre collégien fréquenta peu les auteurs latins, point les grecs; et rarement les cuivres de la fanfare locale, sans lesquels il n’est pas de bonne distribution de prix, purent saluer de leurs couac! adnriratifs le nom de Jossot. Quand il fut bien avéré, — de par ses nettes déclarations répétées cent fois, de par les marges de ses bouquins encombrées de subversives caricatures — que leur fils voulait être artiste, tout à fait artiste, rien qu’artiste, ses parents n’hésitèrent pas à l’improviser assureur; mais au dict du bon roi Dagobert répétant à ses chiens galeux qu’il faisait noyer : « Il n’est si bonne Compagnie qui ne se quitte », Jossot ajoutait : « surtout quand elle est d’assurances. » Entré en fonctions le i5 février, il démissionna le i5 mars; toutefois, s’il quitta la Compagnie, il ne perdit rien de son assurance, et resta toute sa vie le gars d’attaque, carré par la base, qu’au Lycée de Dijon ses co-potaches surnommaient « Peu peureux ».
J’arrête ici mes révélations biographiques forcément succinctes — les « Peu peureux » n’ont pas d’histoire — pour ne plus parler que de l’œuvre. En mon âme et conscience, devant Charles Blanc et devantles salonniersannuels, je croisau succèsdesexubérantes floraisons graphiques de Jossot, évoquant en leur indépendance épanouie les ciselures de tel chapiteau gothique, les fouillis de rêve d’où jaillit telle médiévale gargouille. Ironiques dessins aquarellés, ils requièrent l’attention par les subtiles correspondances de lignes, par l’habileté de l’artiste à indiquer tous les mouvements, toutes les impressions, tous les sursauts, au moyen de jolis trèfles groupés avec un délicieux parti-pris, découpés et amenuisés finement dans l’allure de chaque bonhomme, par la malicieuse disposition des tons imprévus s’enlevant sur des fonds grenés qui constituent un milieu d’existence ou d’habitation. (Hélas ! ce grené disparaît dans la reproduction opérée à l’aide de « patrons » simplificateurs ; d’où désespoir de Jossot, éclatant en clameurs « Guerre au patron ! » qui le signalent à la vigilance de M. Lépine.)
En un significatif portrait de Gazais, se constatent nettement
ses procédés; tumultueux comme Antony-le-Bàtard , hautain comme Georges-le-Mulâtre, le cou boudiné dans une haute cravate lamartinienne, le barde s’avance « si féroce et si loyal » parmi le caprice des volutes issant de son brevas ; aux arabesques de la fumée s’adjoignent les arabesques de la redingote mil-huit-cent-trente (chère à Pierre Veber sur son rocher de Saint-Malo, chère à Chateaubriand chroniqueur au Gil-Blas ) ; et les arabesques, encore, de la canne recourbée en replis anguiformes ; arabesques aussi, le saganique cordon du monocle, le jabot tortueux, les manchettes chicorées, les doigts convulsés, les cassures du pantalon à la hussarde. Et de ces entrelacs aux fantaisies savantes se dégage l’effigie la plus exacte, la plus mémoriale du poète Verlainien.
Fidèle à son système, Jossot, invariablement, substitue à la vision de la défroque particulière de ses modèles le geste déterminant, constitutif de chaque individu. Je m’explique (c’est une façon de parler; j’ose vous conseiller de ne pas lire ce paragraphe de haut embêtement). Nous touchons au fonctionnement intime de la personnalité dont les arabesques, ondes rythmiques d’icelle, s’inscrivent au moment même où nous les percevons. Et telle est la prestesse avec laquelle s’effectue le détournement de notre attention, que nous n’avons pas le loisir de constater le remplacement de l’image coutumière par l’apparence que crée le subtil dessinateur. Pour éclairer mon pathos fumeux, ces lignes de Maillart, lumineuses : « Chez Jossot, c’est la sensation qui se substitue à l’individu et l’incorpore dans le décor où il tient la place d’un accessoire animé ; les arabesques du trait sont les ondes du mouvement et vibrent pour le pauvre être dépossédé. »
La gaîté de la composition est encore soulignée par la simplicité, dirai-je primordiale, du coloris, et la fantaisie vagabonde des lignes jure, avec l’ingénue fraîcheur chromatique, comme un Templier. C’est toujours avec un nouveau plaisir — ainsi que s’exprime à l’ouverture de chaque session « le vieil Allobroge » Pierre Blanc — que je considère un amateur entièrement vert-coupolard, et qui semble sculpté dans des épinards très cuits, béer devant un esthète jaune-Seraing(ville des Cana-
ries, ne l’oublions pas), Seraing, dis-je, des pariétaux aux ripatons, qui vaticine : « Mon opus est l’idiosyncrasie synthétique des v-ésaniques et absconses morbidesses de la modalité des contingences. « Et- la contemplation ne saurait me lasser des aventureuses polychromies dont se rehausse la despotique Bourgeoise en soi, la Terrifiante chargeant l’infortunée Bonneà-tout-souffrir de colliger les miettes chues sous la table, pour en chapelurer son macaroni du soir.
Dirai-je qu’insoucieux des notations d’actualité quotidiennes dont le fugace intérêt ne procure à leurs confectionneurs qu’une gloire viagère, la caricature de Jossot dédaigne les contingences pour s’élever aux entités ? qu’elle se plaît au rendu narquois des mouvements de la jeunesse contemporaine, littéraire, artistique, ou simplement bohème, acharnée, soit à défendre sa vocation contre les tristesses du pécune et les duretés familiales, soit à fesser dans les brasseries littéraires, avec des rages d’ivrognes inédits, toute boisson alcoolique et tout écrivain àsuccès? Aquoi bon ! Ouvrez cet album qui ne réclame point si longue glose, et le feuilletez d’un pouce attentif. Je m’ébahirais fort si un seul acheteur regrettait son emplette et Boudet contre le sympathique éditeur de ce nom.
Willy.
LES ARTISTES
— Pour obtenir ces dessins d’une facture si étrange, d’une étrangeté si troublante , je laisse tomber une goutte d’encre de Chine sur un morceau de bristol; je le plie en deux, je le presse, je l’ouvre.... et voilà !
LES ARTISTES
— J’ai un talent énorme, je n’en disconviens pas, mais je suis trop modeste pour devenir célèbre !
LES ARTISTES
— Pour mes tons de chair , je ne veux plus désormais employer que deux couleurs : le vert et le violet.
LES ARTISTES
— Bast ! tu arriveras tout comme un autre... il y a tant de fourneaux qui réussissent !
— Avant d’exercer un métier , il faut l’apprendre tu ne sauras jamais peindre si tu persistes à ne pas vouloir suivre les cours de l’École.
LES ARTISTES
— Mon opus est l’idiosyncrasie synthétique des vésaniques et absconses morbidesses de la modalité des contingences.
LES ARTISTES
— Et ton nouveau bouquin ?
— Mon bon , il devient tout bêtement shakspearien !
LES ARTISTES
— Avec tes théories subversives , tu deviendras tout simplement un fruit sec , un raté , un déclassé...
LES ARTISTES
— Votre Louvre ?... Mais je ne troquerais pas tout ce qu'il renferme contre ma plus petite pochade !