PÉTITION A MM. LES DÉPUTÉS
J'ai assisté, hier soir, à uïi bien triste spectacle.
J'avais été rendre visite à un artiste, au foyer d'un théâtre que je ne veux pas nommer, quand, en passant devant les loges des ligurantes, j'entendis un cri poussé par une voix jeune et frêle.
C'était une malheureuse enfant, de treize ans à peine, qui se trouvait mal.
La pauvre petite , serrée depuis trois • heures dans un corset de fer, n'avait pu résister plus longtemps à cette compression.
La chaleur de la rampe , l'exercice fatigant auquel elle est condamnée chaque soir, l'atmosphère infecte de sa loge, tout cela était de trop pour elle; elle succombait.
A son cri, vingt condamnées au même supplice, et du même âge, accoururent, pâles, maigres, les yeux cernés, suant des lèvres.
Vous avez une loi protectrice des animaux, (j'esl bien.
11 est défendu à un charretier de battre sa bête; à un honune de faire tourner son chien ; à un marchand de volailles de lier les pattes de ses poules, alors ([u'elles sont vivantes.
Il n'y a pas de règlement ([ui défende à un directeur tie théâtre d'engager une enfant |iour la pendre une demi-lieure, une heure'
quelquefois, le corps cerclé d'îiltaches. les yeux éblouis par la rampe et. le feu des herses, à une suspension qui la torture, la déforme, la tue.
Il n'y a pas de règlement qui défende à un de ces traitants de chair humaine d'exposer aux yeux d'une salle ces pauvres petits membres si grêles, attifés d'oripeaux de paillasse, exposés aux courants d'air, pliant sous le poids d'une figuration qui dure le plus souvent de sept heures à minuit.
Il n'y a pas de règlement qui interdise à un régisseur honteux, d'apprendre à des enfants qui ne savent pas encore lire, à sourire au public, à lever les jambes, à réciter des couplets stupides et quelquefois sales.
Il n'y a pas de règlement qui empêche un directeur de choisir un tas de petites filles, inconscientes du milieu dans lequel elles se trouvent, pour les faire se déshabiller en public, et se livrer en pâture à onze rangs de fauteuils dorchestre.
Je n'ai pas le droit de corriger ma bête, mais je puis tuer, prostituer ma fille, tout mon soûl.
Un soir, il est arrivé ceci :
Un directeur engage une enfant de qua-
torze ans. Elle était jolie. Il propose un traité. La mère, l'ignoble mère, demeure éblouie et signe pour trois ans.
On lionne un rôle à la petite.
Elle devait l'aire un Amour.
Se voyant absolument nue, elle refuse de jouer. Le directeur menace et en appelle au,\ tribunau.x. Le traité est signé : il fallait rester ou payer un dédit de :{,000 francs.
La mère , bien entendu , ne veut pas entendre parler de ce dernier moyen.
L'enfant est condamnée à jouer.
Bons juges I et belle justice !
Vous avez réglé par une loi sage le travail des enfants dans les manufactures, et vous n'avez pas hésité à vous substituer au père et à vous imposer au patron. Pourquoi ne vous appliqucriez-vous pas également à réglementer celui des enfants dans nos salles de spectacles ?
Le cas est plus grave et plus pressant.
L'homme ou la femme qui faisaient veiller leur lils ou leur fille dans une fabri(jue étaient apparemment de pauvres gens, pressés par le besoin et forcés de tripler un salaire insuffisant. Chez leur patron, l'enfant n'apprenait en tout cas qu'à deviuiir un ouvrier
rompu de bonne heure aux fatigues d"un travail opiniâtre.
Mais vous savez comme moi quel père ou quelle mère condamnent leur enfant à traîner les coulisses. Vous savez ce qu'on y voit, ce qu'on y apprend, ce qu'on y entend et ce qu'on y devient. Là-bas, l'enfant n'avait à redouter que les fatigues du corps ; ici, il a contre lui la lassitude des membres et la corruption des mœurs.
L'autre jour, au Cirque-d'Hiver, la préfecture de police, mettant en vigueur une mesure à laquelle j'applaudis, s'opposait aux exercices d'un enfant. Dans les cirques on ne leur enseigne qu'à devenir adroits, dans les théâtres on leur montre à tomber avec grâce. Il faudrait pourtant s'entendre et chercher à être conséquent avec soi-même.
Vous me direz peut-être que vous n'avez à vous occuper que des dangers physiques et que les questions de moralité vous entraîneraient trop loin?
Non, vous ne me le direz pas, vous n'y avez jamais pensé. Et nous vous avons vus trop souvent intéressés au salut de nos âmes, pour le supposer un instant.
Mais quand cela serait, croyez-vous qu'il
soit moins daiif-eroux (1(> desreiulre (runo l'rise que de oulhuler sur un trapèze? (ie manœuvrer au milieu de trappes, de tampons, de coulisseaux, de portants, de tlannnes,des mille dangers cnlin qu'ollrent aujourd'hui nos mises en scène , que de grimper à une; corde ou de glisser le long d'une perche?
Denuiudcz à nos hôpitaux les ravages du tard, de la teinture, de la perruque, du maillot sale, de l'agglomération dans une loge étroite et putride; demandez-leur de vous mettre au courant de mille détails épouvantables que je ne puis signaler ici, et concluez.
Vous ne trouverez même pas une excuse dans les nécessités de l'art.
Il n'y a pas un homme de goût qui n'éprouve naturellement de la défiance et de l'aversion pour ce genre de spectacle. Je vous renvoie sur ce chapitre à Gautier, un maître en esthétique, n'est-ce pas? Le professeur substitué à la nature le révoltait aussi, et il ne pouvait songer sans tristesse aux heures de récréation supprimées, aux réprimandes, aux pénitences, au pain sec et aux soufflets, moyens par lesquels s'obtiennent ces espèces d»! primeurs.
Avec quelle tri8l(?sse tous ces pauvres êtres
doivent tourner vers le ciel leurs yeux fatigués en songeant à ce qu'ils ont fait la veille et à ce qu'il leur faudra faire demain !
Je viens, messieurs, au nom de tous ceux qui pensent bien et qui ont suivi avec joie ce que vous avez déjà fait pour l'enfance, vous supplier de jeter aujourd'hui les yeux sur toute une classe de déshérités que vous avez oubliés et de les arracher, sans plus attendre, aux mains de parents avides et d'indignes exploiteurs.
La pétition était rédigée en termes chaleureux ; on sentait que son auteur avait agi selon sa conscience.
Malheureusement, à la Chambre , on s'occupait, à l'époque où elle y parvint, de la formation du dix-septième ministère depuis, le commencement de l'année.
Et l'on ne tint aucun compte des réclamations du prince Cataneo; seulement le commissaire de police du quartier, qui entretenait une danseuse délicate, gronda ferme le directeur, qui flanqua Eloa à la porte et donna le premier rôle de la revue : Vlan dans le dos ! à la petite Emeca, une grue de la pire espèce, intrigante comme pas une,
niai< (pii avait des boiitt-s pour tous ceux qui pouvaient lui être utiles.
EMECA PICHENETTE.
Non, je ne laisserai pas tomber ce nom de ma plume , sans vous présenter celle qui l'a illustré.
Kmeca Pichenette a vingt-trois ans aujourd'hui : elle est rousse avec l'œil noir, les lèvres peintes et les dents douteuses.
Emeca Pichenette est arrivée par ellemême, comme l'Empereur premier, et, chose assez curieuse, en employant à peu près les mêmes procédés, à coups de Di.x-Huit-Bru-
maire.
C'est Emeca Pichenette ({ui a inventé tous les trucs pour occuper le public.
Lesquels trucs il est bon de vous faire connaître.
DÉBINAGE DK ÏIIUCS.
Si l'on veut réussir au théâtre, il faut avant tout faire parler de soi.
Il y a bien un moyen d'occuper le public : il consiste à avoir du talent. Mais ce moyen, avouez-le, est compliqué et ne se trouve pas à la portée de toutes les intelligences.
Il faut alors en inventer d'autres.
A cet effet, on avait autrefois à sa disposition le truc de la vente.
On lisait sur les murs de l'hôtel Bouillon :
Mercredi îî janvier ,
Vente du mobilier de M"« Lodoïska.
Diamants, bijoux anciens, curiosités et
manuscrits, etc., etc.
La presse, les passants, les commissairespriseurs et les marchands de bric-à-brac, tout le monde s'occupait de Lodoïska.
Pourquoi vendait-elle? A la suite de quelle disgrâce ?
Les uns préteiulainit (juc le vieux l>aron .ivait convolé.
Les autres que, désespérant des directeurs parisiens, elle avait pris le parti de s'installer à Saint-Pétersboui:*!; et que, par conséquent, ses dieux lares lui étaient devenus inutiles.
D'autres enfin, qu'elle était sur le point d'enlever un ténor à la mode, et qu'avant l'enlèvement il fallait réaliser pour les frais de route.
Mais, quelles que fussent les idées de Lodoïska, on s'entretenait d'elle, si longuement entretenue par les autres, et Lodoïska risquait fort de passer à la postérité.
Et le l>ut était atteint.
Le truc de la vente débiné, on eut recours à un autre procédé.
On perdit son chien :