‹ Arts appliqués et industries d'art aux expositionsChapitre 66 sur 126 · RAPPORT · texte numérisé non relu

RAPPORT

rédisé par René GuILLERÉ

sur une Exposition mternationale des Arts Décoratifs Modernes PARIS 1915

C’est par une regrettable défaillance à sa légitime renommée dlinitiatrice du progrès dans le domaine des arts comme dans celui des idées, que la France a laissé à l'Italie l'honneur d’avoir organisé la première Exposition internationale des Arts décoratifs modernes.

Le règlement de l'Exposition de Turin en 1902 stipulait: « On n’acceptera que les ouvrages originaux qui montreront une tendance bien marquée au renouvellement esthétique de la forme. Les imitations d'anciens styles, et les productions industrielles dénuées d’inspiration artistique, ne scront pas admises. »

= CEXXAAMIE

Ce programme, qui faisait un principe absolu de l'affirmation d'une esthétique nouvelle, l'Italie le reprenait à l'Exposition de Milan en 1906, puis en 1911, à celle de Rome, où elle a tenté de réaliser une Exposition d'Architecture exclusivement moderne.

Comme l'Italie, tous les autres pays ont organisé, et avec quelle remarquable méthode et quelle continuité dans l’effort, de grandes Expositions, mais nationales, d'Art décoratif moderne. Parmi les plus importantes, citons celles de Munich, Stuttgard, Stockholm, Vienne...

En France, en 1906, M. le Rapporteur du Budget des Beaux-Arts devant la Chambre réclama une Exposition internationale d’Art décoratif.

Sans vouloir citer tous les écrivains que ce projet préoccupa vivement, rappelons que l’un d’eux, qui en avait plus particulièrement étudié l’économie, fixait alors l'ouverture de cette Exposition à 1920.

Cette échéance aujourd'hui a semblé trop lointaine. A attendre, on peut craindre, en effet, de décourager des talents très prèts, ou de laisser l'étranger nous devancer à nouveau. Au reste, l'honneur francais, en mème temps que les conditions économiques et commerciales actuelles, nous en font un besoin pressant.

C'est pourquoi, au moment mème où, dans la Presse, un organe important proclamait la nécessité urgente de cette manifestation, les Présidents des trois Sociétés, l'Union centrale des Arts décoratils, la Société des Artistes Décorateurs, la Société d'Encouragement à l'Art et à l'Industrie, persuadés qu’ils interprétaient le désir de toutes les Sociétés s’intéressant à l'Art Décoratif,exprimaient le vœu que le Gouvernement réalisät cette Exposition dès 1915.

Examinons l’objet de cette Exposition, les raisons qui la nécessitent, les résultats économiques et artistiques qu'on en peut attendre. Nous étudierons ensuile : son organisation artistique dans ses fins el ses moyens; son organisation administrative; son organisation financière,

Objet. — « Par la collaboration de l'artiste, de l'industriel et de l'artisan, réunir en une Exposilion internationale tous les Arts décoratifs : architecture, arts du bois, de la pierre, du métal, de Ja céramique, du verre, du papier, des tissus, etc. ; sous toutes leurs formes, qu'ils s'appliquent à des objets d'utilité ou à des œuvres purement somptuaires; dans toutes leurs destinations : décoration extérieure et intérieure des édifices publics et privés, ameublement, parure de la personne... »

Cette Exposition doit être exclusivement d'Art moderne. Aucun pastiche ou copie des styles anciens n’y seraient admis.

Une Exposition en deux sections, l’une de stile mecerne, l’autie de styles anciens, est absolument impossible.

Raiïsons. — D'abord, trouverait-on un emplacement assez vaste pour jrésenter une Exposition qui, si elle n’était pas réservée aux œuvres d'une esthétique moderne, prendrait presque, par l'apport des industries nombreuses qu'on y pourrait ratiacher sous prétexte d'art décoratif, des proportions d'Exposition tniverselle?

Les élrangers, quant à cux, enverront uniquement des œuvres d'Art moderne ainsi qu'ils l'ont toujours fait dans les Expositions, à Bruxelles comme à Turin. Pour nous, diviser nos forces, ne serait-ce pas assurer notre infériorilé?

Si on laissait aux fabricants le moyen trop facile de participer à l'Exposition avec des œuvres de styles anciens, ils saisiraient vite l’occasion d’y envoyer leur stoik de marchandises, et ne réaliseraient aucun effort pour créer des modèles modernes. Les obligerait-on à n’exposer dans la seconde section que s'ils figurent dans la première? Ils respecteraient la lettre du règlement en présentant une œuvre modertie insigni-

— CEXXXNIII —

fiante. Et ne serait-ce pas s’enfermer dans la routine dont on veut justement sortir, aller contre les fins même de cette Exposition, qui sont en effet : de provoquer lu réalisation et la diffusion des styles modernes français.

Mais quelles raisons de ces fins?

Raison d'honneur d’abord !

N’appellerons-nous à Paris un si grand concours de peuples que pour leur montrer des mauvais pastiches des œuvres qu’ils peuvent admirer, au Louvre, à Versailles, à Fontainebleau... ou chez eux dans leurs propres musées?

Depuis quarante ans, nous faisons commerce de toutes les richesses de notre mobilier national ; nous débitons des surmoulages des commodes, des tables et des fauteuils, des chenets et des pendules, des bronzes et des girandoles; nous vendons des copies de toutes ces merveilles décoratives entassées par les dynasties royales dans leurs palais, que nous avons trouvés comme des greniers d'abondance. Ces répliques furent d'abord traitées en perfection, par l'emploi des mêmes inoyens qui avaient servi à l'exécution des originaux. Les bronzes étaient alors fondus et ciselés. Aujourd'hui ils sont reproduits par la galvanoplaslie! Nos beaux modèles anciens sont galvaudés, vilipendés. Bien plus, certains marchands estimant la main-d'œuvre française trop coûteuse font venir d'Italie, d'Espagne, de Belgique, les bois tout ouvrés, tout sculptés (Séance du Sénat du 24 mars 1910); ils se contentent de les assembler et de les revendre comme produits français!

Pénibles constatations ! Pendant des siècles, depuis le muyen âge, la Renaissance italienne exceptée, la France a imposé son goût au monde. Aujourd'hui, nous ne savons plus que nous faire gloire du talent qu'ont eu nos ancêtres. Tomberons=nous à n'être plus qu'un peuple de mouleurs et de copistes?

Il faut réagir courageusement, nous relever. Nous nous devons de renouer avec notre tradition et de rester des créateurs. Il est d'un devoir premier pour la République d’aider à la réalisation des styles modernes.

Et hätons-nous devant la menace étrangère. Les étrangers sont très en avance sur nous. L’Angleterre, l'Allemagne, l’Italie, l'Autriche, la Hollande, la Belgique, les pays Scandinaves ont leurs styles modernes, et dès à présent sont outillés pour leur exécution à bon marché. Bien plus, ils commencent à en importer de grandes quantités chez nous. On compte à Paris, comme maisons étrangères de décoration exclusivement moderne :

Dour lé manblé, à à à à 2 à 4 à & 20 maisons DOURO REVIENT NN 8 — l'OUPATESMTISSUS SE EN ER 10 — DOUPMIANCÉRANAUE EEE TT D —

Et combien de fabriques Ctrangères n'ont pas en France de maiscns de vente à leur nom, mais y possedent des dépôts importants. C’est près d’elles que se fournissent fous nos grands magasins de nouveautés, sans en excepter un, en articles modernes :

Services de tables, de toilette (Autriche, Allemagne); Vases, majoliques (Allemagne, ltalie, Danemark); Bois vernis (Angleterre, Autriche, Italie);

Petite orfèvrerie, cuivre, étains (Allemagne, Hollande); Verrerie (Allemagne, Bohème);

Bijoux (Allemagne);

Broderie (Suisse, Allemagne);

Bimbeloterie (Angleterre, Autriche, Japon, Allemagne); Tissus (Angleterre) ;

Etc:,“etc...

— GEXXXIX —

Mais c'est également sur ces fameux styles anciens que nous pensons si francais, que les étrangers aujourd'hui nous battent en brèche. Puisqu'il suffit de copier des pièces de musées, il leur est tout aussi facile qu'à nous d'exécuter du Louis XV ou du Louis XVI. [ls ont maintenant d'excellents ouvriers, de parfaits artisans, un outillage plus important que le nôtre. Comme ils fabriquent à bas prix, la main-d'œuvre n'étant nulle part aussi chère qu'en France, leur concurrence devient des plus dangereuses. Le chiffre de leurs importations augmente chaque jour.

En voici quelques exemples (Rapport sur la modification des tarifs douaniers. Documents du Sénat, 1910).

MAROQUINERIE Importation Exportation 1892 Hire SOID DIE 7057 008 1908 — GAG20P 20 GES 08 71192

Balance en perte: 4.880.508 fr.

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