A ALEXANDRE DUMAS FILS
GLEOPATRE
Après quarante ou cinquante siècles d'existence, l'empire d'Egypte agonisait sous l'œil de jettatore du peuple romain. La dynastie grecque, qui avait donné au pays une force nouvelle et un renaissant éclat, s'était épuisée dans les débauches, les crimes et les guerres civiles. Elle ne se maintenait plus que par la grâce de Rome, dont elle achetait à haut prix la fatale protection et qui daignait tolérer, pour quelque temps encore, une Egypte indépendante. Déchargés
de presque tout service militaire par l'introduction des mercenaires hellènes et gaulois, les Égyptiens avaient perdu l'habitude des armes. Ils avaient subi tant d'invasions et accepté tant de monarchies élrangères, que la patrie ne se résumait plus pour eux que dans la religion des ancêtres. Peu importait à ces peuples, nés serviles et accoutumés à tous les despotismes, d'être gouvernés par un roi grec ou par un proconsul romain. Ils n'en donneraient pas un épi de moins, ni n'en recevraient un coup de bâton de plus.
Sa gloire éclipsée et sa puissance déchue, il restait à l'Egypte sa miraculeuse richesse. L'agriculture, l'industrie et le commerce déversaient dans Alexandrie un triple flot d'or. L'Egypte avait naguère approvisionné de blé la Grèce et l'Asie Mineure; elle demeurait le grenier inépuisable du bassin méditerranéen. Mais la fertile vallée du Nil — (( si fertile, dit Hérodote, qu'on n'avait pas besoin d'y tracer de sillon avec la charrue » — ne donnait pas seulement
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du blé. L'orge, le maïs, le lin, le coton, rindigo, le papyrus, le henné dont les femmes se teignaient les ongles, le trèfle qui suffisait à la nourriture d'innombrables troupeaux de bœufs et de moutons, les oignons et les raves dont les ouvriers employés à construire la grande pyramide de Khéops mangèrent pour huit millions de drachmes, les raisins, les dattes, les figues et ces délicieux fruits du lotos terrestre qui, selon Homère « faisaient oublier la patrie », étaient d'autres sources de richesse. L'industrie indigène produisait le papier, les meubles de bois, d'ivoire et de métal, les armes, les nattes, les tapis, les tissus de fil, de laine et de soie, les étoffes brodées et peintes, les faïences vernissées, les verreries, les coupes de bronze et d'albâtre, les émaux, les bijoux d'or, les parures de gemmes. Le commerce enfin, qui avait des comptoirs au delà du cap des Aromates, qui lançait ses caravanes à travers l'Arabie et le désert Lybique et dont les innombrables navires sillonnaient les
mers depuis les colonnes d'Hercule jusqu'aux bouches de l'Indus, avait fait d'Alexandrie l'entrepôt des trois continents.
Sous Ptolémée XI, père de Cléopâtre, les impôts, la dîme et les droits d'entrée et de sortie donnaient, chaque année, douze mille cinq cents talents (soixante-huit millions de francs) au trésor royal*.
La capitale des Ptolémées, Alexandrie, faisait s'écrier à Achille Tatius: <c Nous sommes vaincus, mes yeux * » Et vraisemblablement Achille Tatius ne vit cette cité qu'après la ruine de plusieurs de ses édifices. Mais ce qui avait de tout temps frappé d'abord l'étranger, c'étaient moins le nombre et la magnificence des monuments que la disposition symétrique et la superbe ordonnance de la ville. Deux grandes avenues, bordées de colonnades de
1. Discoure (perdu) de Cicéron, cité par Strabon, XVH, 13. — Cicéron entendait vraisemblablement douze mille cinq cents talents attiques, le talent attique étant d'un usage plus général que le talent ptolémaïque, qui valait quatre fois
marbre et se croisant à angle droit, traversaient Alexandrie. L'avenue longitudinale, longue de plus de trente stades (quatre mille huit cents mètres) et large de trentecinq mètres, s'orientait du couchant au levant; elle partait de la porte de la Nécropole pour aboutir à la porte Canobique.
L'avenue transversale s'étendait sur une longueur de dix-sept stades, de l'enceinte du Sud au grand Port. Toutes les autres avenues et rues, également pavées de gros blocs de pierre et garnies de trottoirs, et également perpendiculaires les unes aux autres, venaient se raccorder avec les deux voies principales. Cette distribution régulière, cet aspect grandiose, ces infinies perspectives donnaient à Alexandrie un caractère unique au monde. On sentait qu'à l'inverse des autres cités, qui s'étaient formées peu à peu, par agglomérations successives, celle-ci avait été créée d'un seul coup, d'après un plan arrêté. En effet, cette ville avait pour ainsi dire surgi du sable par la volonté d'Alexandre. C'était Alexan-
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dre qui avait déterminé l'emplacement de la ville, c'était Alexandre qui avait donné à l'enceinte la forme de la chlamyde macédonienne, c'était Alexandre qui, avec son architecte Dinarque, avait tracé ce réseau régulier d'avenues- et de rues, qui avait indiqué les digues à élever pour établir le nouveau port, qui avait désigné la place des principaux édifices. Les Ptolémées avaient ensuite embelli la ville, ils avaient construit d'innombrables monuments et créé de merveilleux jardins ; des faubourgs populeux s'étaient fondés à l'est et à Touest. Mais, dans son ensemble, Alexandrie était demeurée telle que l'avait conçue Alexandre.
C'était du Panéum, colline artificielle do trente-cinq mètres d'altitude, située au milieu de la ville, qu'on avait le panorama d'Alexandrie. Au sud, des milliers de maisons et de palaisparticuliers s'étendaient jusqu'à l'enceinte qui, par l'effet de la perspective, semblait baigner dans la nappe d'étain du lac Maréotis. Les humbles maisonnettes crépies à la chaux, percées irrégulièrement
de petites fenêtres garnies de grilles de bois et dont le toit en terrasse, surmonté de ventilateurs, servait de dortoir pendant les chaudes nuits de Tété, alternaient avec les vastes demeures qui s'élevaient au milieu des cours et des jardins, cachant à la vue des passants , par de hautes murailles crénelées comme des remparts, leurs blanches façades à portiques monumentaux, à rangées de colonnettes peintes et à corniches décorées de bandes multicolores. Le grand Sarapéum dominait tout le quartier. On accédait à ce colossal édifice par un escalier en spirale de cent degrés ; des colonnes de syénite, d'ordre corinthien, hautes de trente-deux mètres, en supportaient la coupole.
Si l'on tournait les yeux vers la mer, le regard embrassait les quartiers du nord, l'ancien Port et le Port neuf, séparés l'un de l'autre par une gigantesque jetée de sept stades, qui reliait à la cité l'île de Pharos. A l'extrémité orientale de cette île, se dressait le phare, immense tour
octogone à deux étages, haute de cent onze mètres, tout entière construite en marbre blanc. Autour du grand Port, depuis le cap Lochias jusqu'à THeptastade, régnait une superbe ligne de quais, le long desquels s'élevaient les palais et les temples. Les édifices de pur style grec succédaient aux monuments égyptiens et à d'autres constructions magnifiques où les deux architectures avaient combiné leurs éléments, relevant la pauvre modénature de l'art saïte par les reliefs des ordres helléniques, faisant alterner la colonne corinthienne avec la colonne aimpaniforme et mariant la feuille d'acanthe à la fleur du papyrus.
Dans la perspective des doubles portiques en colonnades se creusaient les absides des exèdres de marbre. A l'extrémité des longues avenues de sphinx, les gigantesques pylônes dressaient leurs massifs pyramidaux, où défilaient sur les blanches parois, les processions de figures peintes et dont le disque emblématique, aux grandes ailes déployées, décorait l'entablement. Ici, le
temple grec profilait sur le ciel son fronton sculpté dans le paros; là, le temple égyptien, vasle, trapu, mystérieux, avançait son pronaos de granit dont les piliers quadrangulaires portaient aux quatre faces de leurs chapiteaux cubiques la tête du dieu Hathor. Sur les terrasses superposées que couvraient les parterres de roses et qu'ombrageaient les sycomores, les mimosas et les palmiers, apparaissaient les palais entourés de portiques à colonnes lotiformes, les enfilades de pylônes, les pavillons en forme de tours coniques, les kiosques ajourés, les œdicules circulaires, les tribunes soutenues par dès cariatides. Au milieu des places, au croisement des rues, devant les portes des édifices, s'élevaient les hermès, les colosses osiriens, les statues de dieux hellènes, les autels, les héroums, dominés d'espace en espace par les hauts obélisques et les grands mâts fixés en terre dont les banderoUes multicolores flottaient au souffle de la brise.
Parmi ces innombrables monuments, on
distinguait d'abord, à la pointe du cap, le temple d'Isis Lochias et une grande villa royale ; puis devant le Port fermé des Rois, les chantiers et les bâtiments de l'Arsenal.
Là commençait le Bruchium. Entouré d'une enceinte de hautes murailles et de jardins suspendus, le Bruchium était une ville dans la ville. C'était la cité ptolémaïque. Chacun des Lagides y avait construit un palais, édifié un temple, placé des statues, fait sourdre des fontaines jaillissantes,' planté des bosquets d'acacias et de sycomores, creusé des bassins où s'épanouissaient les nénuphars et les lotos bleus, Strabon applique aux monuments du Bruchium le vers (le VOdyssée : « Ils sortent les uns des autres. » Près des divere palais des rois et de leurs vastes dépendances, s'élevaient le temple de Kronos, le temple d'isis Plousia, le petit Sarapéum, le temple de Posidôn, le gymnase avec ses portiques d'un stade, le théâtre, la galerie couverte, la Bibliothèque, contenant sept cent mille volumes, enfin le Sonia, immense mau-
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solée où Alexandre reposait dans un cercueil d'or massif, remplacé plus tard par un cercueil de verre. Un autre édifice du Bruchium attirait encore la vue par ses énormes proportions et son épistyle que couronnait un dôme. C'était le célèbre Musée d'Alexandrie, à la fois école, monastère et académie. Les grammairiens, les poètes, les philosophes, les astronomes y vivaient en commun aux frais des Ptolémées, et on l'appelait méchamment la Cage des Muses. — Cage magnifique, en tout cas, où chantèrent Théocrite, Callimaque, Apollonius, et d'où s'éleva la grande voix de la philosophie alexandrine.
Après le temple de Posidôn, les quais s'infléchissaient en ligne brisée vers le sudouest. Là aussi les monuments succédaient aux monuments. C'étaient la Bourse, le temple de Bendis, le temple d'Arsinoé et les immenses Apostases où s'amoncelaient les marchandises du monde entier. Au delà de l'Heptastade, on découvrait le vieux port
avec ses grands chantiers de construction, et plus à l'ouest, en dehors de l'enceinte, le faubourg de la Nécropole, le quartier funèbre des embaumeurs *.
1. Sur la topographie et les monuments d'Alexandrie, cf. Diodore de Sicile, XI, 52; Strabon, XVU, 6-10; Ammien Marcellin, XXIÏ, 16; Achille Tatius, Leucipp. et CUL V, 1 ; Mahmoud-Bcy, Mém. sur Cantique Alexandrie; Kiepert, Topogr. cler allen Alexandrie; Néroutsos-Bey, t Ancienne Alexandrie.
Alexandrie était une ville cosmopolite.
Tandis que les cités de la Haute-Egypte et de l'Heptanomide avaient conservé le caractère national, dans le Delta la civilisation hellénique s'était greffée sur la civilisation égyptienne, ou plutôt elle s'y était juxtaposée. Les lois et décrets étaient rédigés dans les deux langues» Le sacerdoce, le gouvernement, la police, les tribunaux, Tadministration appartenaient par moitié aux Hellènes et aux indigènes; l'armée se com-
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posait de mercenaires grecs et gaulois, de Imndils ciliciens, d'esclaves romains fugitifs. A Alexandrie, où depuis plus de deux siècles s'étaient établies d'innombrables colonies, les indigènes, groupés de préférence dans la vieille ville égyptienne appelée Rhakôtis, formaient tout au plus le tiers de la population. Les Juifs, qui habitaient un quartier spécial, où ils avaient leur ethnarque et leur Sanhédrin, étaient dans la proportion de un à trois. Du Phare au Sarapéum, de la porte de la Nécropole à la porte Canobique, on rencontrait autant d'étrangers que d'Égyptiens. C'était une foule bruyante et bigarrée de Grecs, de Juifs, de Syriens, d'Italiotes, d'Arabes, d'illyriens, de Perses, de Phéniciens. Dans les rues et sur le port, on parlait toutes les langues, dans les temples on sacrifiait à tous les dieux. En celte Babel, chaque race apportait ses passions. La population d'Alexandrie, qui s'élevait à trois cent vingt mille habitants sans compter les esclaves, était aussi turbulente que celle des autres villes
d'Egypte était tranquille et résignée. Pendant les règnes des derniers Lagides, la plèbe alexandrine secondait les révolutions de palais, espérant trouver sous de nouveaux souverains plus de liberté et moins d'impôts*.
Ptolémée XI (Aulète) mourut en juillet 51 avant Jésus-Christ 2. Il laissait quatre enfants ^, Par son testament il désigna pour lui succéder au trône sa fille aînée Cléopâtre et son fils atné Ptolémée. Selon la coutume égyptienne, le frère devait épouser sa sœur.
A la mort du roi, Cléopâtre avait seize ans,