LIVRE XXI. — LA LUNE
Si de la lumière solaire tombe sur un corps non poli, il y aura une distinction essentielle à établir entre les rayons qui viendront de ce corps à notre œil; les uns seront réfléchis spéculairement sur les petites facettes qui existent à la surface du corps, les autres ont pénétré le corps, se sont en quelque sorte incorporés à sa substance, et paraissent partir dans tous les sens de tous les points de la surface, comme si le corps était devenu lumineux par lui-même. Cette seconde espèce de lumière varie énormément d'intensité et quelquefois de couleur, suivant la nature des corps; elle est presque nulle dans les matières charbonneuses, dans le charbon de terre, par exemple; elle est très-considérable, au contraire, dans les roches calcaires. Si nous ne considérions que la lumière réfléchie spéculairement par les facettes extérieures des corps, nous ne trouverions entre une surface de charbon et une surface de marbre que de petites différences.
C'est la lumière émanant de l'intérieur de la matière éclairée par le Soleil qui produit les inégalités d'éclat énormes qu'on remarque entre les objets terrestres placés dans les mêmes circonstances ; c'est donc à la dissemblance des matières dont se compose la surface de la Lune et non à des rayons régulièrement réfléchis qu'il faut principalement attribuer les inégalités d'éclat qu'on y observe même à l'œil nu.
Les roches dont la Terre se compose, éclairées par le Soleil et vues de la Lune, brillent comme les matières dont la Lune est formée lorsqu'on les observe de la Terre.
On peut se demander comment on prouverait que la Terre, vue de la Lune et éclairée par le Soleil, brille d'un éclat analogue à celui de notre satellite. De prime abord on est disposé à résoudre la question négativement , mais en y réfléchissant un peu, on change d'avis.
Voici la série des raisonnements à l'aide desquels tous les doutes peuvent être écartés.
Ceux qui dans leurs voyages parcourent les montagnes, ont journellement l'occasion de s'assurer qu'un nuage éclairé par le Soleil est au moins aussi brillant par sa face supérieure que par sa face opposée. Eh bien, la Lune, vue en plein jour, est souvent confondue avec les nuages vus par leurs faces inférieures; elle ne s'en distingue que par sa forme ronde et parfaitement tranchée. La Terre , vue des régions de l'espace, doit donc, quand elle est couverte de nuages, paraître au moins aussi brillante que la Lune.
Reste à examiner le cas où l'atmosphère est sereine , où la lumière que notre globe réfléchit provient de ses parties solides. Or, qu'on place dans une chambre noire une quelconque des roches non polies dont la Terre est formée, qu'on fasse tomber sur cette roche les rayons solaires, et on la verra briller d'un éclat comparable à celui de la Lune illuminant nos nuits.
Une circonstance faisait illusion dans l'observation en plein air sur l'intensité de la lumière réfléchie par une portion quelconque du terrain , c'était l'éclat des parties environnantes et aussi l'éclat de la lumière atmosphérique. Supprimez ces causes d'erreur en regardant un champ nu ou couvert de moissons à travers un long tuyau