LIVRE XXII. — ÉCLIPSES ET OCCULTATIONS
L'heure du commencement dé Téclipse approchait. Près de vingt mille personnes examinaient , des verres enfumés à la main , le globe radieux se projetant sur tin ciel d'azur. A peine, armés de nos fortes lunettes, commencions-nous à apercevoir la petite échancrure du bord occidental du Soleil, qu'un cri immense, mélange de vingt mille cris différents, vint nous avertir que nous avions devancé seulement de quelques secondes, l'observation faite à l'œil nu par vingt mille astronomes improvisés dont c'était le coup d'essai. Une vive curiosité; l'émulation , le désir de ne pas être prévenu, semblaient avoir çu le privilège de donner à la vue naturelle une pénétration, une puissance inusitées.
Entre ce moment et ceux qui précédèrent de très-peii la disparition totale de l'astre, nous ne remarquâmes danô la contenance de tant de spectateurs rien qui mérite d'être rapporté. Mais lorsque le SoleiU réduit à un étroit filet, commença à ne plus jeter sur notre horizon qu'une lumière très -affaiblie, une sorte d'inquiétude s'empara de tout le monde ; chacun éprouvait le besoin de communiquer ses impressions à ceux dont il était entouré. De là, un mugissement sourd, semblable à celui d'une mer lointaine après la tempête. La rumeur devenait de plus en plus forte à mesure que le croissant solaire s'amincissait. Le croissant disparut, enfin; les ténèbres succédèrent subitement à la clarté, et un silence absolu marqua cette phase de l'éclipsé, tout aussi nettement que l'avait fait le pendule de notre horloge astronomique. Le phénomène, dans sa magnificence, venait de triompher de lA pétulance de la jeunesse^ de la légèreté que certains
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hommes prennent pour un signe de supériorité, de IMndifférence bruyante dont les soldats font ordinairement profession. Un calme profond régna aussi dans Tair : les oiseaux avaient cessé de chanter.
Après une attente solennelle d'environ deux minutes, des transports de joie , des applaudissements frénétiques, saluèrent avec le même accord, la mémo spontanéité, la réapparition des premiers rayons solaires. Au recueillement mélancolique produit par des sentiments indéfinissables, venait de succéder une satisfaction vive et franche, dont personne ne songeait à contenir, à modérer les élans. Pour la majorité du public, le phénomène était arrivé à son terme. Les autres phases de réclipse n'eurent guère de spectateurs attentifs, en dehors des personnes vouées à l'étude de l'astronomie.
Ceux-là même qui, au moment de la disparition subite du Soleil, s'étaient montrés le plus vivement émus, s'égayèrent le lendemain, et ce me semble outre mesure, au récit des frayeurs que bon nombre de campagnards avaient éprouvées et dont, au reste, ils ne cherchaient pas à faire mystère. Pour moi, je trouvai tout naturel que des hommes illettrés , à qui personne n'avait dit qu'une éclipse devait avoir lieu dans la matinée du 8 juillet, eussent montré une grande inquiétude en voyant les ténèbres succéder si brusquement à la lumière. Qu'on ne s'y trompe point, l'idée d'une convulsion de la nature, l'idée que le moment de la fin du monde venait d'arriver, n'est pas ce qui bouleversa le plus généralement ces hommes incultes et nai fs. Lorsque je les questionnais sur la cause réelle du désespoir qui s'était emparé d'eux le