‹ Astronomie théorique et pratiqueChapitre 268 sur 437 · Nature des explications scientifiques · texte numérisé non relu

Nature des explications scientifiques

Pour meltre mon lecteur dans l'état d'âme voulu, je transeris une jolie page de Fontenelle; il parle à sa marquise imaginaire.

« Toute la philosophie n’est fondée que sur deux choses : sur ce. qu'on a l'esprit curieux et les yeux mauvais. Car si vous aviez les yeux meilleurs, vous verriez bien si les étoiles sont des soleils qui éclairent autant de mondes, ou si elles n’en sont pas. Et si, d’un autre côté, voug étiez moins curieuse, vous ne vous soucieriez pas de le savoir, ce qui reviendrait au même. Mais on veut savoir plus qu'on ne voit! Encore, si ce qu’on voit on le voyait bien, ce serait toujours autant de connu; mais on le voit tout autrement qu'il n'est. Ainsi les vrais philosophes passent leur vie à ne pas croire ce qu'ils voient, et à tâcher de deviner ce qu'ils ne voient point; et cette condition n’est pas, ce me semble, . trop à envier. s

«Sur cela, je me figure toujours que la nature est un grand spectacle, qui ressemble à celui de l'Opéra. Du lieu où vous êtes à l'Opéra, vous ne voyez pas le théâtre tout à fait comme il est : on a disposé les déco-

j PARTICULARITÉS DES DIVERSES PLANÈTES .874

. rations et les machines pour faire de loin un effet agréable ; on cache à - votre vue ces roues et ces contrepoids qui font tous les mouvements. Aussine vous embarrassez-vous guère de deviner comment tout cela joue.

«{l n'y à peut-être que quelque machiniste caché dans le parterre, qui s'inquiète d'un vol qui lui aura paruextraordinaire, et qui veut absolument démêler comment ce vol a été exécuté. Vous voyez bien que ce machiniste-là est assez fait comme les philosophes. Mais ce qui, à l'égard des philosophes, augmente la difficulté, c’est que dans les machines que la nature présente à nos yeux, les cordes sont parfaitement bien cachées; elles le sont si bien, qu'on a été longtemps à deviner ce qui causait les mouvements de l'univers. .

« Car représentez-vous tous les sages de l'Opéra, ces Pythagores, ces

Platons, ces Aristotes, et tous ces gens dont le nom fait aujourd'hui

tant de bruit à nos oreilles. Supposons qu'ils voyaient le vol de Phaéton que les vents enlèvent, qu'ils ne pouvaient découvrir les cordes, et qu'ils ne savaient point comment le derrière du théâtre était disposé.

Lun deux disait : « C'est une vertu secrète qui enlève Phaéton. »

L'autre : « Phaéton est composé de cértains nombres qui le font «monter. » L'autre : « Phaéton a une certaine amitié pour le haut du théâtre; il n’est pas à son aise quand il n'y est pas. » L'autre: « Phaéton

«nest pas fait pour voler; mais il aie mieux voler que de laisser le haut

« du théâtre vide »; et cent autres rêveries que je m'étonne qui n’aient

“perdu de réputation toute l'antiquité.

«A la fin, Descartes et quelques autres modernes sont venus, qui ont

dit : «Phaéton monte parce qu'il est tiré par des cordes, et qu’un poids

«plus pesant que lui descend. » Ainsi, on ne croit plus qu'un corps se remue, s'il n'est tiré par un autre corps : on ne croit plus qu’il monte

… où quil descende, si ce n’est par l'effet d'un contrepoids où d'un res-

di théâtre de l'Opéra. »

Sur: et qui verrait la nature telle qu'elle est, ne verrait que le derrière

Voilà, plaisamment décrit, l’état d'âme -du savant depuis Descartes, Axrivons à Neptune.

LE Inégalités d'Uranus.

La planète Uranus avait été découverte en 1781 par Herschel et

. étudiée par un grand nombre d’astronomes. En 1820, Bouvard entreprit

… de représenter les observations à. l’aide d’un mouvement elliptique, en

: % % bi \

tenant compte des perturbations causées par les planètes les plus voi-

sines, Jupiter et Saturne; il n'y parvint pas. Les observations anciennes

et modernes ne s’accordaient pas; Bouvard (qui était malin comme un

. singe) conclut à l'existence probable de quelque action étrangère modi- fiant la marche de la planète. 4

Bessel pensait que la conciliation viendrait de la découverte d'une

nouvelle planète dont les éléments seraient reconnus par son attion sur

Uranus et vérifiés par celle qu'elle exerce sur Saturne. |

1872 PLANÈÊTES ET COMÈTES

Le problème était donc posé comme il ne pouvait pas ne pas l'être. Si la planète Uranus avait une marche déréglée, c'est-à-dire ne s'accordant pas avec les hypothèses admises, pour les conditions actuelles dé

leur application, il devenait nécessaire ou d'abandonner ces hypo-

thèses, ou de les conserver mais en modifiant les conditions de leur application. Personne ne songeait à abandonner l'hypothèse de la gravitatian, ni même à modifier la loi de Newton qui expliquait au mieux la quasi-totalité des phénomènes connus; donc il fallait modifier les conditions d'application de cette loi, c’est-à-dire chercher l’astre ou les astres qui produisaient dans la marche d'Uranus les irrégularités constatées. C’est à cette alternative que se rangèrent tous les astronomes, en quoi ils obéissaient aux règles du genre. | Le problème était donc ramené aux termes suivants (et ê’est ainsi que le posèrent Bouvard, Bessel, Le Verrier, Adams, et probablement

plusieurs autres) : délerminer la position d’un astre capable de causer

les perturbations constatées sur Uranus.

Poser le problème n'avait donc rien de difficile, puisque les termes mêmes de l'énoncé résultaient du refus d'abandonnerla loi de gravitation, par suite de l'impossibilité de trouver pour les dérèglements d'Uranus uñe autre explication que l'existence d’une planète jusqu'alors inconnue; je. dis une, parce qu'il fallait d'abord en chercher une avant d'en chercher plusieurs. , TE

Ce problème, Le Verrier l’a résolu; îl était très difficile, Mais ajoutons. que sa résolution n’impliquait que des qualités extraordinaires de calculateur, cette épithète, prise dans son sens le plus relevé, restant la

seule capable de désigner Ia sorte de génie nécessaire à cet exploit. -

Comme le dit Bertrand dans son éloge académique, Le Verrier avait

une exactitude consommée dans le maniement des chiffres. Tel est le:

style ordinaire des savants académiciens quand ïs font .des grâces. devant les dames! Des élégances de phoques savants! /

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