SCÈNE II
Les Mêmes, PIERROT
PIERROT, sortant de chez lui, avec un volumineux portefeuille.
Comment !
On ne t'annonce pas !
ARLEQUIN
Nous faisions la causette.
PIERROT, à Suzette.
Sortez !
(Sur le signe impérieux de Pierrot, Suzette sort prestement.)
ARLEQUIN, continuant, avec un petit claquement de laui^ue.
C'est un beau brin de fille que Suzette !
PIKRROT, sévère.
Oui, mais je te de'fends de t'en apercevoir.
ARLEQUIN
Pourc]uoi ?
PIEUR OT.
Tu viens chez moi : très bien ! Mais ton devoir Est de n'y pas venir pour y prêcher le vice, Gâter mon personnel et troubler mon service !
ARLEQUIN, avec éclat.
Es-tu changé, mon pauvre ami ! Qui l'aurait cru, Que Pierrot deviendrait avec moi si bourru ? Parmi ses qualités, jadis, il avait celle De casser avec un beau geste la vaisselle ! C'était un esprit large, un sublime fêtard ! Qui m'eût dit qu'il aurait des remords sur le tard, Et qu'il ajouterait un beau jour à la liste De ses rôles anciens un Pierrot formaliste. Protégeant la vertu des soubrettes, moral. Solennel, bougonneur comme un vieux général, Digne du vêtement hideux qui le fagote, Un Pierrot muré vif dans une redingote ?
PIERROT, posant pour son portrait.
Je m'y trouve fort bien! C'est chaud et c'est cossu! Ça donne l'air penseur !
ARLEQUIN, lui tapant sur l'abdomen.
Ça donne l'air pansu !
PIERROT, l'examinant sans bienveillance.
Mais n'as-tu pas aussi modifié ta mise, Toi qui le fais blanchir dans l'eau de la Tamise, Et, sorti brusquement de tes maillots étroits. Importes, nonobstant l'énormite' des droits, Des complets où ton corps fluet est trop à l'aise Et qui semblent taillés dans la moutarde anglaise ?
ARLEQUIN
Il est vrai, je m'habille un peu différemment : J'ai changé de tailleur, — non de tempérament! Avec mon veston clair et leste d'acrobate, Ce jonc pour les toutous, qui remplace ma batte, Mon chapeau vernissé, je reste l'Arlequin Classique, un bon garçon, vif, alerte...
PIERROT
Et taquin!
ARLEQUIN, avec dédain.
Es-tu devenu lourd 1...
PIERROT, même jeu.
Es-tu toujours baroque!
(La mine épanouie.)
En re'sumé, pourtant...
ENSEMBLE, se tendant !a main.
Amitié réciproque !
PIERROT, poussant Arlequin dans un fauteuil. Et maintenant, fais-moi le plaisir de t'asseoir!
ARLEQUIN, avec défiance, désignant le portefeuille de Pierrot.
Hum! ce superbe étui sent le cuir à rasoir!
PIERROT, avec satisfaction, tirant de sa serviette un manuscrit.
J'ai terminé mon drame !
ARLEQUIN, mélancolique.
Ah ! oui, Pierrot-Shakspeare, Hélas!
PIERROT
J'ai pris l'époque à la mode, l'Empire ! Titre : L'Aigle captif on le Titan maj~tyr ; La scène, à Sainte-Hélène ! — Oui, sans me départir De ce bon goût qui doit régner dans l'art austère, Je ne suis pas fâché d'embêter l'Angleterre ! Toi, tu vas franchement me donner ton avis.
ARLEQUIN, très carré.
Non :
PIERROT, stupéfait.
Tu refuses?
ARLEQUIN, les bras croisés.
Net! Est-ce que tu me vis En aucun temps couper dans ta littérature ? Allonge ou raccourcis, recopie ou rature De la première ligne à la conclusion : Moi, je m'en fais sur l'œil une contusion 1
PIERROT, très pincé.
Je t'ai cru mon ami. Pristi! Comme on s'abuse!
ARLEQUIN, le secouant.
Ton ami? Mais c'est pour le rester, triple buse, Que, m'offrit-on la tour Eiffel en diamants,
Je ne veux rien savoir de tes enfantements! Car, tu peux l'avouer sans être trop modeste, Tu n'as pas de talent !...
(Mouvement de Pierrot. ">
Tout le monde l'atteste !
On n'a Jamais compris un mot de ton Phéhus; La Presse t'aplatit comme un simple gibus Chaque fois que ton crâne émerge à la lumière. Donc, pour te conserver mon estime première, J'ai pris le bon moyen : je ne te lis jan:iaisl Non, là, vois-tu ton nez, mon vieux, si je semais Sous tes pas, à l'instar de nos grands Aristarques, Les pois très fulminants de mes fines remarques? Mon cher, tu sauterais en l'air comme un cabri! Toi qui m'offres sans cesse et le vivre et l'abri, Tu me ferais flanquer hors de cette demeure! Faut pas!... J'y veux rester, par la raison majeure Que je me plais beaucoup chez toi... J'y dîne bien! Ta femme n'a pas l'air d'aimer mon entretien; Mais son chic est très pur, et son joli visage Pâle fait bien à table, au fond du paysage. Parmi les fleurs, les fruits et les verres luisants. Pour toi, bien que partout le terme de dix ans Soit de toute amitié', dit-on, l'âge critique. Tu ne m'es pas encor par trop antipathique! Tout cela, n'est-ce pas? t'explique largement Que je te traite avec un grand ménagement;
Et maintenant encor, je crois faire œuvre pie En te disant : « Mon bon, rengaine ta copie ! » (Suzette, pendant cette tirade, est rentrée avec le thé; elle le
pose sur la table; sur un regard irrite de Pierrot hâte
sa sortie.)
PIERROT, sarcastique.
Je conçois que mes vers t'assomment! Sarpejeu! Quand on est comme toi, très sport, très nouveau jeu, Qu'on a les doigts charge's de bagues; qu'on parie Aux courses; qu'on possède une part d'écurie; Qu'on connaît des jockeys verts, rouges, violets; Qu'on baragouine un tas de mots peut-être anglais : Handicap, outsider, dead-head; qu'on dilapide Son patrimoine en cette existence stupide Dont les filles et les pur-sang sont les refrains, Que pourrait-on comprendre aux fiers alexandrins?
ARLEQUIN
11 manque certains traits à ta piquante ébauche :
(Allant à sa bicyclette.) (Solennel.)
Et le vélo? — Tu n'en souffles mot!... La débauche Est interdite à ceux qui tentent les records : Le Cyclisme refait les âmes et les corps!
PIERROT, goguenard.
Oui, mais il donne soif, et lorsque tu pédales, Comme il faut se tenir au frais les amygdales.
Je gage qu'il n'est pas en route un cabaret Où ton vélo ne fasse un petit temps d'arrêt!
ARLEQtJIN, dressé sur ses ergots.
Tu sais que je fre'quente aussi la salle d'armes Et Gastine-Reinette !
PIERROT, épanoui.
Ah! vraiment!. ..Tume charmes!
Quand la dent d'un monsieur m'aura par trop serré, Désormais, si tu veux, je te l'adresserai Et tu te chargeras, oh ! moyennant salaire, D'extraire adroitement l'indiscrète molaire. Moi, je suis bon garçon, et c'est l'impunité Qui fait que l'on m'éreintc avec sérénité. Mais quand on apprendra, mon vieux, ce qu'on hasarde A me gratitier de la moindre nasarde, Pour moi, le plus grincheux deviendra déférant!
(Vivement, lui poussant des bottes.)
Tu seras mon bravo, mon dogue, mon ge'rant Responsable, le pourvoyeur de la Camarde Au pistolet ou bien à la colichemarde.
Et l'on n'osera plus douter de mon talent ! Conclusion : mon nouveau drame est excellent ! Je vais le mettre au net!...