Atala. René
Chaque pays a eu son romantisme et chaque romantisme sa forme, son destin particulier. Admettons que le romantisme français ne fut que le déchaînement, dans le poème, des passions, des sentiments libérés du silence sur soi-même, d'une discipline sociale faite de convenances et de pruderie autant que de dignité, un débordement de lyrisme jeune et un peu vain avec, pour occasion et lieu commun, l'homme perdu dans la nature et incapable de comprendre et libérer son incompréhensible accident. Ce romantisme-là, en germe dans RousseaU, frôlé par Bernardin de Saint-Pierre, fut mis à la lumière par l'Immortel Vicomte qui le conduisit à une glorieuse maturité et l'entretint, sans faiblesse et avec autorité, avec ses lunes, la cime indéterminée des forêts et autres trouvailles supportables sous sa seule plume.
Atala date cette naissance en même temps que le premier écrit romanesque de Chateaubriand, si l'on excepte Un Amour à la campagne, écrit en 1790, pour L'Almanach^des Muses ; c'est aussi le premier poème en prose français. Son auteur, qui se voulait aussi un homme d'action, restera à travers les péripéties, les variations de sa fortune, le perpétuel chantre de lui-même et un enchanteur. Revenant de l'Amérique du Nord où il voulait poursuivre l'œuvre de son compatriote Jacques Cartier, mais où il ne connut que les environs de Boston et les nombreux récits de voyageurs, il orchestra diverses hymnes à la nature, conçues dans un dessein apologétique ; Atala en était un épisode accessoire et tellement à part dans cet arsenal d'arguments prosélytiques que, par crainte d'en perdre une copie capable de tenter un contrefacteur, Chateaubriand, conscient de sa maîtrise lyrique et fort peu soucieux de coiffer la perruque miteuse de Bernardin, s'assura très vite d'une priorité en annonçant habilement son œuvre dans Le Journal des débats et Le Publiciste et en éditant, quelques jours après, un charmant in-12 sous couverture muette : Atala, ou les Amours de deux Sauvages dans le désert ; par François- Auguste Chateaubriand. Paris. L'an IX (1801).
A cette date, le vicomte remisait prudemment sa particule. Fontanes, tout puissant, avait protégé sa rentrée frauduleuse en attendant de le lancer dans la Carrière au bénéfice de la renommée. La préface comportait vingt-quatre pages, le texte deux cent dix. Le retentissement "fut des plus heureux ; une nouvelle prose était née, une écriture qui avait sa musique propre sans s'appuyer sur les poses fixes, monotones, fastidieuses même des rimes et des césures; elle déroulait son flot d'images, de comparaisons balancées, de descriptions inconnues jusqu'alors. Des critiques s'élevèrent sur la sensualité des peintures et sur les risques de certaines figures. On reprocha notamment ce curieux portrait du vieux missionnaire : Quand [le père Aubry] nous parlait... ses yeux modestement baissés, son nez aquilin, sa barbe avaient quelque chose de sublime dans leur inquiétude et comme d'aspirant à la tombe par leur direction naturelle vers la terre... Malgré ces poussières, nettoyées par la suite, le livre épuisé, l'auteur à sa naissante et ascendante renommée publiait, en 1805, un épisode détaché de la longue histoire des Natchez : René ; en le joignant à Atala, il soulignait sa double paternité du romantisme et mettait en relief la poésie en prose et la peinture de la
passion. Ces chants mélancoliques retentirent tout un siècle ; le puéril, le sonore, le sentimental romantisme était né, mais la langue en était solide, la construction clairvoyante et le procédé moins artificieux que ceux dont les générations mal nourries de ce désenchantement vont user et ternir l'éclat. Par un curieux synchronisme et pour souligner cette sorte de cohésion littéraire, le filleul de Chateaubriand, Victor Hugo, naissait avec la deuxième année du siècle, comme si l'événement soulignait en même temps les deux pôles du romantisme : le prosateur qui le conduira à la gloire avec majesté et le poète qui en scellera le tombeau enseveli sous un amoncellement de prestigieux alexandrins.
La résonance de Chateaubriand est sensible dans la sombre révolte de son compatriote et contemporain Lamennais, dans Gustave Flaubert, son arrière-disciple, et jusque dans M. André Suarès qui, en dépit d'un luxe de rhétorique et d'antithèses, n'a pas réussi à l'éclipser. La gloire de l'écrivain ne peut cependant faire oublier l'énergie, l'endurance de l'homme qui, faible, de petite taille, un peu gibbeux, mena, en dépit denses tourments plus métaphoriques que réels, une longue existence de voyages et... d'enquêtes, de misères et de grandeurs, d'action et de
rêve, de plaisirs et de labeurs, mais toujours digne de respect et non sans courage. La politique même, qui lui laissa de persistantes haines, ne parvint pas à ternir son blason de la moindre poussière. Sa foi, quoique obstinée et sincère, ne put apaiser aucun de ses nombreux orages passionnels ni tempérer ses quêtes amoureuses. Même dans cette attitude double d'homme vivant et d'écrivain doloriste ou algomane, il reste lui-même et digne de sa renommée ; qu'on l'imagine mourant de faim dans les rues de Londres, accablé de mélancolie en Orient, triomphant dans les salons de Paris ou adonné aux fastes d'une ambassade, il harmonisa au mieux ses principes et ses flexions sentimentales, ses goûts et ses rêves, ses ardeurs et ses fortunes. Nul n'est dupe de ses variations sentimentales non plus que de ses désirs troubles si habilement travestis flans ses romans. Ce René, débordant de sèves juvéniles, est bien le complice de cette sœur inquiète, étrange, son double tellement ardent que le suicide seul pouvait sinon la consoler, du moins la libérer des tortures d'une séparation par trop égoïste.
On a voulu imputer à Atala, aux Martyrs, le roman de propagande de Fabiola à Quo Vadis ? sans omettre les derniers produits commerciaux du genre sortis de Raynès-Mon-
laur et Louis Bertrand. Cette contestable paternité n'atteint pas l'Immortel Vicomte, pas plus que René n'a enfanté les confidences d'amour multipliées depuis 1805, d'Adolphe à YEnfant du Siècle, de Corinne au Petit Ami.
11 n'empêche qu'A tala reste un événement littéraire, un roman nouveau. Ses intentions prosélytiques trahissent la sensualité de l'auteur malgré les efforts du père Aubry tentant de mêler dans ses prônes Homère à Salomon ; on trouve là cette cime indéterminée des forêts qui excitait Stendhal à un vain duel. Là encore, cette faible argumentation en faveur de la transsubstantiation : le soleil frappant l'hostie à angle déterminé, et d'autres tours et d'autres images qui sont à la fois et de leur temps et d'un poète, non d'un apologiste trahi dans ses intentions mêmes tant l'inspiration poétique l'entraîne. En effet, le vœu maladroit qui enchaîne Atala et la conduit au suicide pourrait bien être inspiré de Phlégon et devenu sous une autre plume Les Noces Corinthiennes. N'est-ce pas, en effet, une gageure de lire les appels du sensuel, de l'égocentriste, de l'inquiet et inassouvi Chateaubriand au sacrifice, à la pureté, à l'altruisme chrétiens ? Cela est aussi contradictoire que les tendances et presque les disciplines de Stendhal révolutionnaire, au de-
meurant envieux de noblesse jusqu'à s'octroyer une particule, plus soucieux d'aristocratie que de bourgeoisie et de l'amour de femmes racées que de Pietragrua ou des grues, sa pâture le plus souvent ! Quel parallèle même à approfondir entre cer deux antagonistes, le Breton patriote et royaliste par atavisme, le Grenoblois européen et milanais par coquetterie ; leur mort même susciterait encore des vues convergentes : le viceconsul mourant, selon son vœu, sur une borne rue Neuve-des-Capucines ; l'ambassadeur demandant pour tombeau anonyme, mais illustre, le rocher du Grand-Bey.
Atala et René contiennent le plus pur des amours rêvés, vécus et chantés par Chateaubriand et le premier, le plus mélodieux poème romantique. N'ont-ils pas droit à notre audience comme à notre considération ? Et, si Les Mémoires d' outre-tombe sont un incontestabe chef-d'œuvre de la littérature française, n'en sont-ils pas la préparation, l'avantgoût ?
Rien n'est plus touchant que les singuliers et ridicules hommages rendus à ces deux chefs-d'œuvre et il faut s'en tenir à ceux connus ! En 1810, une demoiselle Marie- Louise Amassant osa écrire en vers un poème de six chants imité d' Atala (à Lyon, chez l'au-
teur, 1810) et, en 1832, un jeune homme, malade sans doute, mit René en vers ! Ces sousproduits ne doivent point étonner. Il y a fort longtemps, un jeune mélomane qui ne savait rien de la langue musicale rêva longtemps de tirer d'Atala le Tristan et Yseult français !
Si pareille tentative n'a pas été réalisée, en revanche il y eut plus de dix parodies, vaudevilles, ballets et pantomimes qui furent la rançon du succès considérable d'Atala. L'inventaire détaillé en serait ici oiseux. Il a été déjà scrupuleusement relevé par M. G. Chinard. Signalons toutefois un gracieux pastiche conçu en charge contre les délicatesses d'Atala : Les Oraisons amoureuses de Jeanne- Aurélie Grivolin, lyonnaise (La Connaissance).
Par son écriture magnifique et bellement française, Chateaubriand est resté un enchanteur, représentatif d'un art, d'un temps, d'une école', comme il fut une grande personnalité.
René-Louis Doyon.
Référence : Gilbert Chinard.