CHAPITRE II
UXE RUSE.
Giiciilc Dieu ! c't'sl lui qui nous pousse céans, pl il nous plante lu au milieu de la hesogne ! •
Victor Higo. — Xolie-Diime de Poris.
Oh! oh! le lusé compèie voilà dp quoi
nous faire riie le soii- à la veillée.
hiKi.K. — 1.11 j'cunni- ftilli'.
Le matin, sur les (piatre heures, la frégate «'"lait au plus à un mille de la Catlienue et de la Hi/n/r ; mais ses grandes voiles hianches et ses feux qui étincelaient au milieu d une de ces nuits des tro|)i- (pies si claires et si transparentes, avaient merveil-
IIS ATAH-GILI..
leiisement aidé le Borgne à découvrir reiinemi qui le poursuivait.
liPS deux navires de Brulart venaient de mettre en panne , et le Borc/ne s'était rendu à bord du brick.
Lui, Brulart et le Malais tenaient conseil sur l'arrière de la dunette.
i. II n'y a qu'une chose à faire, — disait le Borffnc,... — c'est de filer...
— Filons,... — répéta le Malais.
— Anes , chiens , que vous êtes , — cria Brulart , — la frégate vous laissera faire, n'est-ce, pas? car elle m'a l'air de marcher comme une autruche. Ce n'est pas ça... réponds, le Borgne , combien peut-il lenir de noirs... en plus dans la goélette?
— Mais, en les serrant un peu... trente...
— Pas plus ?. . .
— \on , car ils n'auraient pas même leurs coudées franches. Il faudra les arrimer de coté...
— Mettons quarante ; ils ne sont pas ici au bal pour faire les beaux bras et les jolis cœurs.
— Alors mettons cinquante, — dit le Borgne.
— Bon... cinquante... que tu vas choisir ici, parmi les grands Xamaquois ; tu les amarreras d'un côté et les petits Xamaquois de l'autre , pour qu'ils ne se dévorent pas... tu m'entends?
— Oui, capitaine.
— Pendant ce temps-là, toi, le ]\Ialais, tu prendras tout ce qui nous reste de poudre à bord de la goélette, moins un baril, et lu l'apporteras ici... lu m'entends?...
r\E uisi;. i5«»
— Oui, capitaine.
— Et dcpc'chons, car je vous cognerai si dans une (lomi-heure tout n'est pas paré... >
Le Borgne descendit dans le faux pont du l)rick, choisit à peu près cinquante nègres ou négresses , y compris Atar-Gull... doubla leurs fers et les lit embarquer à mesure par section de dix, dans un canot qui les transportait à bord de la goélette;... là, on les déposait provisoii-ement sur le pont... bien et (b'iment enchaîués.
De son côté, le ]\Ialais oui rit la soute aux poudres de In Hyène, fort honnêtement garnie, et lit apporter sur le pont de la (latlwrine environ trois cents kilogrammes de poudre rejifermée dans de petits barils.
Pendant ce temps, Brulart fixait son regard pénétiant, qui semblait percer l'obscurité de la nuit, sur la frégate, qui avançait toujours,... et à une lueur (jui ('data tout à coup (c'(''tait sans doute un signal), il put juger sûrement de la distance qui le séparait d'elle...
u Sacré mille tonnerres de diable, — cria-t-il... — c'est juste ce qu'il nous reste de temps pour prendre de l'air... le Borgne... le Borgne... ici, chien, ici... -n
\,o Borgne accourut...
u Fais embarquer tout rétjuipage ;i bord de la «ioëiette, y compris les noii's.
Les noirs y sont déjà. . .
\m AT.\R-r,l'LL.
— B'ipn... lu rosteras ici spul avec moi pf |p Malais... »
Le Borgne frémit...
(i Va dis à un viens matelot de tout parer pour prendre le large sitôt que nous retournerons à bord de la Hyène, n
Ces ordres furent exécutés avec une merveilleuse rapidité, et au bout d'un quart d'heure, Brulart , le Bcrcjne et le Malais restaient seuls sur le pont de la Catherine ([ui se balançait silencieuse sur l'Océan...
La Hijène , aussi toujours en panne , n'attendait que la présence de Brulart et de ses deux acolytes pour mettre à la voile.
Le Borgne et le Malais échangeaient de fréquents regards , et des mouvements d'yeux expressifs en considérant Brulart, qui, appuyé sur son gros bâton, semblait méditer profondément.
Cet infernal trio avait une singulière expression , éclairé à moitié par la clarté du fanal que Cartahut balançait machinalement.
La figure de Brulart, reflétée au plafond par cette lumière rougeàtre , avait une horrible expression de méchanceté ; on voyait aux rides qui , se croisant dans tous les sens sur son large front, s'effaçaient, allaient et revenaient, qu'il était sous l'influence d'une idée fixe , cherchant sans doute la solution d'un projet (|uelconque...
Enfin frappant un grand coup de bdton sur le
dos de (lartninii , il s'écria joyeux et triomphant :
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u J'y suis... j'y suis. Ah! dame Iréjjatc , ki veux inauger dans ma gamelle... eh bien! tu vas goùlci' (le ma soupe... Et xous autres , — dit-il au Borgne et au Malais , qui causaient à voix basse de je ne sais quel meurtre ou quel vol, — vous au'res, imitezmoi... prenez des haches... mais d'abord descendons ces barils de poudre dans le faux pont...
(le qui l'ut l'ait — puis ils enlevèi-ent avec précaution le dessus de chaque baril de poudre...
Puis ils agglomérèrent ces barils en les entourant de trois ou quatre tours de cables et de chaînes... afin de les l'aire éclater avec une incroyable violence.
Puis lîrulart mit au-dessus d'un ries barils un pistolet armé et chargé, dont le canon plongeait dans la poudre.
Puis il attacha une longue corih; à la détep.lc de ce pistolet.
Pendant cette délicate opc-ration , ses deux coii- Irères se regardaient en l'rissonnant , il i'allaii un geste , un rien pour les faire sauter. Mais Hrularf avait tant de sang-froid et d'adresse !...
a Montons là-haut , — reprit-il en emportant le bout de la grande corde (|ui répondait au pistolet , — et toi, Cartahut , tu resteras ici — '
IjC malheureux mousse jeta un cri d'effroi. ;. Allons, — dil lîrulart, — non, je ne l'\ laisserai pas fout à fait , seulement ferme et calfate bien l'entrée du petit panneau... Vous allons l'attendre sur le ponl. .. •: et il |)0ussait du coude ses acolytes t:omme pour les prévenir d'une intention plaisante...
HJ-2 ATAU-GILL.
.roiil)liais de dire qu'il restait une ou deux douzaines de nègres dans le faux pont , de ceux que le Borgne n'avait pas désignés comme devant aller à bord de la goélette...
Gartabut ferma , verrouilla le petit panneau , et sortit pai- le grand. . .
Alors Brulart , avant de recouvrir cette ouverture avec la plancbe carrée destinée à cet effet , attacha au-dessous de cette plancbe, du côté qui donnait dans le faux pont, attacba, dis -je, la corde qui répondait à son pétard , et replaça ce couvercle sur le panneau à demi ouvert.
tt Comprenez-vous? — dit-il aux deux autres, qui suivaient ses mouvements avec une impatiente curiosité.
— Non,... capitaine...
— Vous êtes des bétes... je... Mais nous causerons de ça à bord de la Hyène ; toi, le Borgne, laisse le brick amure comme il l'est , laisse - le en panne , et suis-moi. -a
Or tous trois descendirent dans la yole amarrée aux flancs du brick , suivis de Cartahut, qui l'avait échappé belle... ma foi- et, le Malais et le Borgne ramant avec ardeur , ils atteignirent la Hyène en un instant...
A peine Brulart fut-il sur le pont que, de sa grosse et tonnante voix, il cria :
«Brassez bâbord, laissez arriver vent arrière, lui'guez toutes les voiles » toutes, à chavirer s'il le
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laut... mais iilons vite, car la camarade... nous apprête une chasse, v
Et, la nuit devenant plus claire, il montrait la frégate qui était à deux ou trois portées de canon...
La Hyène sentit bientôt cette augmentation de voiles , et vola avec une inconcevable rapidité sur la surface de la mer, favorisée par une bonne brise...
u Et bien... vous abandonnez donc le brick, capitaine , crièrent le Borgne et le Malais.
— Je le crois bien... mais voici la chose : connue vous voyez , il reste en panne dans l'air de vent de la frégate ; nous sommes deux navires , elle est seule , il faut choisir ; elle pique d'abord droit au cul lourd, au bâtiment en panne , on ne se délie pas de ça , un vrai bateau marchand ; elle s'approche à j)elite portée de voix... et se met à hèler. .. pas un jnot de réponse ; embêtée de ça , elle envoie du monde à bord , on monte , — personne... — on va au petit panneau... fermé, verrouillé; on va au grand... bon! — font-ils , il est à moitié ouvert, ils veulent l'ouvrir tout à fait, la corde raidit, la détente part et allez donc , six cents livres de poudre en feu. Avis aux amateurs î
— Quel homme , — se dirent des yeux le Borgne et le Malais...
— Vous voyez la chose , le brûlot éclate, désempare la frégate ou à peu près , lui tue un monde fou ; si proche', c'est une bénédiction ! elle ne pense pas à nous poursuivre ; nous prolitoiis de ça pour
Jdi ATAU-GLLL.
lilei', et dans doux jours nous sommes à la Jamaïque... à boire... v
Et il se dit eu lui-même , quel rila'ni rèce. JiC pont de la Hyène offrait un singulier spectacle : encoml)ré de nègres et de matelots , chargé de plus du double de monde qu'il n'en pouvait contenir ; vrai, c'était à faire pitié que devoir ces noirs, enchaînés , battus , foulés aux pieds pendant les manœuvres, ne sachant où se mettre et roués de coups par les marins.
Il Avant qu'il soit dix minutes , — murmura Brularl , — vous verrez l'effet de ma mécanique, d
A peine achevait- il ces mots qu'une immense clarté illumina le ciel et l'Océan , une énorme colonne de fumée blanche et compacte se déroula en larges volutes , et la goélette trembla dans sa membrure au bruit d'une épouvantable détonation.
... C'était cette pauvre Catherine qui sautait en l'air en couvrant sans doute la frégate le Camhrian de ses débris enflammés , tuant peut-être son jeune et brave commandant , son bon et gourmand docteur , son petit commissaire malgré sa tante... que sais-je , moi ?
Pauvre Cat/irrine , adieu! laissez-moi lui donner un regret !
Adieu , c'en est donc fait ; aussi bien tu devais suivre la destinée de ton capitaine , du bon et digne Benoît, car sans lui que serais-tu devenu, pauvre cher brick?... quelque infâme bâtiment pirate... loi , iioroufnniéc au\ jurons si chastes , si candides
i \K lusr. icr,
do Claiulp -RoiTonn^e -Martial , lu aurais peut-rlrn retenti d'ignobles et crapuleux blasphèmes ! d'iufàmes orgies eussent souillé la blancheur virginale de ton plancher , tes mâts en auraieni frémi d'indignation , et , au lieu de voir pendre à tes jolies vergues luisantes l'habit et le pantalon de ton bon capitaine , qui soignait si bien sa modeste garde-robe , on les aurait peut-être vues fléchir , ces jolies vergues , sous les balancements de cadavres pendus cà et là.
Ainsi , repose en paix , Catherine , tu as trouvé un tombeau digne de toi ; mieux vaut cent fois pour tombe la profondeiu- ti'ansparenfe de l'Océan que les lourds et chauds estomacs des petits Xama- ([uois —
Kt certes, Benoît le dirait, s'il vivait, s'il n'avait pas été digéré ; le pauvre homme...
Adieu donc encore. .. adieu, Catherine... que les vagues te soient légères...
On ne peut se faire une idée du transport , du délire que cet événement excita à bord de la Hi/ènc : c'étaient des cris , des battements de mains à la faii'e sombrer ; lîridart surtout ne se possédait pas de; joi<î; il sautait, gambadait, fouiuiit , ravi de voir la réussite de sa ru.s('...
Au lever du soleil il avait perdu là frégate de vue.
Le surlendemain, sur les quatre heures du soir, il débarquait ses nègres à la Jamaïque , près de
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l'ansfi Carbet. ., sur l'habitation de M. Wil , braip colon , unp de ses plus anciennes pratiques.
Par exemple, sur les noirs sauvés du brick, il n'en restait que dix-sept et Atar-Gull. La carf^aison (le la goélette avait moins souffert, il en restait les deux tiers; somme toute : — il jouissait de quarîintesept nègres ou négresses, qu'il vendit, l'un dans l'autre, quinze cents francs pièce, c'était donné
Tom Wil le paya comptant , mais il l'engagea à ne pas faire un long séjour dans la colonie , par mesure de prudence...
Brulart goûta d'autant plus cet avis qu'il se souvenait de l'espièglerie faite à la frégate ; or il mit bientôt à la voile pour Saint-Thomas , en se proposant de renouveler sa tontine s'il en trouvait l'occasion, car Tom Wil lui avait appris que, comptant marier sa fdle , il faudrait alors monter l'atelier qu'il lui donnait en dot , et que lui, Brulart, étant raisonnable, il voulait le charger de cette fourniture.
Brulart partit donc, et de quelque temps on n'en entendit plus parler.