LE COLO
Sépara le l)i'as de l'avant-bras , qui flispanit broyé outre les deux meules...
Le commandeur accourut aux cris du bonhomme W'il et à ceux des noirs...
On transporta \arina à l'infirmerie, où elle fut parfaitement soionée.
Avec un maître moins humain que le colon , elle eût reçu une vigoureuse correction à sa convalescence, car enfin elle ne perdait à tout cela qu'un bras , le propriétaire y perdait au moins cent gourdes. . .
tt Que décidez-vous de ce gaillard ? — demanda le commandeur, — il mérite quelque chose pour avoir retardé la fabrication et détériore une de vos esclaves?
— Sa conduite?
— Pour ce qui est de cela , monsieur \\ il , excellente ; travailleur conmie un bison , un peu taciturne, mais doux comme un agneau, pas plus de fiel qu'un pigeon...
— Vraiment ! pardieu , alors je l'emmène avec moi... justement cet animal de Cham, à qui j'ai donné la direction de mes chiens, se néglige de jour en jour... je te l'enverrai pour remplacer celui-ci à l'atelier... Parle-t-il un peu anglais?
— Quelques mots de patois, mais il enteiul très bien les signes.
— .Allons, c'est dit, je le prends... mais avant, pour ne pas encourager de telles dégradations , faislui administrer quel(|ue chose... un rien... pom*
Joxemple, et fais vite... car ma femme et Jenny m'attendent pour déjeuner, et je veux rentrer avant la chaleur. . ,
— Alors, monsieur Wil, la douzaine...
— Comment! la douzaine?
— Oui , monsieur , — répondit le commandeur en agitant son fouet. . .
— Ah!... je n'y étais, ma foi, pas du tout; oui , oui, la douzaine... et envoie-le-moi tout de suite..»
Atar-Gull fut donc attaché et fouetté.
Son calme , son sourire doux ne l'abandonnèrent pas un instant; pas une plainte, pas un gémissement, c'était plutôt avec une expression de joie et de contentement qu'il recevait les coups...
Et au fait , le pauvre garçon , tout le servait à souhait; depuis une certaine aventure, il n'avait e(i qu'un but, celui de se rapprocher de AI. \\ il, d'être autant que possible admis dans son intérieur; car il vivait maintenant de deux haines bien distinctes : — Urulart et le colon.
Et encore la haine qu'il portait à Brulart était-elle pâle et froide auprès de celle qu'il avait vouée nu bon homme \\ il.
Aussi sa conduite sage , laborieuse , réglée , soumise , portait déjà son fruit; car, avant la correction , et comme pour la lui faire endurer plus patiemment, le commandeur lui avait expliqué qu'il allait suivre le colon , et que c'était à sa bonne conduite qu'il devait celte faveur inespérée.
Comment, après cela, n'cùt-il pas béni cent fois
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les coups ! n'eùt-il pus haisd les luiiièi-es (jui le décliiraient !
Quand on eut fini, Atai--(lull lit un paquet du peu (|u'il possédait, et courut tenir l'étrier de M. Wil, (|ui, flatté de son activité et de son peu de rancune, lui tapa légèrement la joue d'un air riant et pa- Icrncl.
Atar-(iull partit sans même voir Aarina; il salissait bien d'amour vraiment...
Qu'est-ce que l'amoui', dites -moi, en présence d'une bonne haine africaine, profonde et vivace?
Quand le colon arriva près du Carbet, le soleil était fort ardent ; aussi commençait-il à regretter son grand parasol , et à se tourmenter sur sa mule , lorsqu'une voix bien connue le fit tressaillir...
Il parcourait une longue avenue d'épais tamarins, entourés de lianes et de hazicrs , lorsque d'un des côtés accourut, foute gaie , toute palpitante , toute rose, une ravissante jeune fille...
C'était Jenny...
l']t puis derrière elle , un beau jeune homme qui portait le parasol tant désiré... et donnait le bras ù une fenmie à clieveuv gi"is, un peu courbée...
C'était Théodrick et madame \\ il. ..
tt l'rends garde, prends g^arde, ma Jeimy, — dit le colon... — tu vas faire écraser tes petits pieds par la hichc •) ( c'était le nom de sa mule).
Et, au fait, la jeune folle se précipitait sur la main de son pèi-c, qu'elle baisait avec tendresse, sans iiaindrc les atteintes de la hkhc \ et, comme .son
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grand chapeau de paille tomba , ses jolis yeux disparurent presque sous ses beaux cheveux blonds tout boucles...
s Pauvre père , — dit-elle en attachant sur le colon un regard tendre et inquiet , — comme il a chaud... et nous avions oublie ce parasol... c'est de la faute de Théodrick aussi...
— Ahl... Jenny... tu vas gronder ton Théodrick. . . ï
^ladanie W il approcha...
u Eh bien! mon ami, tu dois être fatigué...
— Voulez-vous descendre de mule, monsieur Wil ? — demanda Théodrick avec intérêt.
— Xon, mes enfants, non, je me trouve très-bien. . . quelle est la fatigue qui ne s'oublierait pas avec une réception aussi cordiale... pourtant jaime mieux linir la route à pied... avec vous... n
Et le colon descendit de sa mouture , la flatta un peu de sa grosse main , et la remit à un des nègres qui l'avaient suivi...
— Quel est ce nouveau-venu? — demanda ma^ dame \\ il en montrant Atar-GuU.
— Ln diamant... un vrai diamant, à ce que m'a assuré Jacob. . . je vais lui donner la place de ce paresseux de Gham... *
— Tu es bien sûr au moins de cet esclave, mon ami ?. . .
' On ne doit pas s'étonni'i de \((ir des nègres porter des noms bibliques ou mythologiques. — Sitôt qu'une fournée de nègres arriie
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— Tu sais que Jacob s'y connaît... Allons, allons, marchons vite , je me sens en appétit...
— Vous aurez de quoi le satislaire , monsieur, — dit d'un air sérieusement comique madame W il , — je ci"ois que Tony s'est surpassé... vous avez des langoustes au piment , un chou-palmiste au coulis , des. . .
— Tais-toi, tais-toi, ne me dis pas; madame \V il, tu môtcs la surprise... Mais vois-donc Jenny et Théodrick! chers enfants... ils sont bien faits l'un pour l'autre... qu'ils sont beaux! regarde donc cette taille, hein... ma Jenny n'est-elle pas une des plus jolies lilles de la Jamaïque?...
— Dites donc notre Jenny , s'il vous plait , monsieur \l il , — reprit madame II il.
Le colon embrassa joyeusement sa femme pour toute réponse...
On arriva enfin dans une salle à manger fraîche et spacieuse, et toute cette bonne et honnête famille s'attabla gaiement autour d'un splendide déjeuner.
ù Faites appeler Cham, ^ dit AI. Wil quand il eut pris son thé.
Au bout d'un quart d'heure Cham se présenta tout tremblant.
Le colon , à demi couché sur son canapé , tenait un superbe fusil de chasse, dont il s'amusait à faire
dans lii l'uluiiiu , on les biiptiM- ; ainsi tuus lub nuiis d'uue iiabitcitloii ont (les uonis tels (|U(! Job , (iliiini , .laphet , etc. — (!eu\ d'une aulii- |ioi|piit ceux dWpiiiiou , de Mais , de Vulcaiii , l'ic. , etc. , selon le ciipriiK du iiiutlic.
\-G ATAU-IRLL
jouer les ressorts, i; Chain , — dit le maître , — je m'aperçois de plus en plus de ta négligence ; d'abord, lu maigris, tandis qu'un bon esclave doit toujours être bien portant pour faire honneur à son maître , et représenter le plus d'argent qu'il peut ; — mes chiens de chasse dépérissaient aussi, je t'en ai ôté la surveillance ; je t'avais donné la direction de la purgerie, tu t'en acquittes fort mal. Or, tu ne mettras plus les pieds chez moi, dans la maîtresse case, tu partageras les travaux des autres esclaves ; c'est Atar-Gull , — dit-il en montrant le noir qui, déjà installé dans son poste, était assis au pied du colon, et le rafraîchissait avec un éventail , — c'est Atar- Gull qui te remplacera. . . •
Le pauvre Cham baissa tristement la tète en disant à voix basse :
i Pardon , maître , pardon , pardon , il y a seulement neuf jours que je négUge mes devoirs , jus- (jue-là. ..
— Jusque-là, c'est vrai, tu t'étais montré un digue scrviteiy , — dit le colon en jetant un morceau de sucre à Atar-Gull , qui le disputa à un superbe épagneul , — mais depuis il a fallu ma bonté pour ne pas te laisser mourir sous le fouet du commandeur ^ car , Dieu me damne ! si je sais à quoi attribuer ce changement dans ta conduite, ■n
Alors Gham , comme s'il fût -sorti d'un combat (|u'il se livrait intérieurement, articula avec peine cl angoisse : >' C'est que depuis neuf jours mou fils a
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disparu, et je ne puis penser qu'à cette perte cruelle ; je l'aimais tant mon premier-né !
— Ton fils a disparu! — s'écria l'honnête \\ il en se levant sur son séant et ajustant Cham avec son fusil, qui, heureusement, n'était pas chargé (Cham valait au moins trois cents gourdes j , — ton (ils a disparu , misérable ! un négrillon Congo de la plus hcUe espèce ! Non content de laisser dépéri-r mes chiens , de maigrir toi-même , tu me perds ton lils! mais tu veux donc me ruiner, misérable! songesy bien!... si, demain à parciMe heure, ton fils n'est pas retrouvé ; si dans quinze jours tune commences pas à avoir un embonpoint convenable, tu seras châtié d'importance. \ a- t'en , que je ne le voie plus ; et toi, mon fidèle Atar-Gull, tiens, voici une montre que je desfinais à cette brute ; que ce soit une récompense et un encouragement; et toi, Cliam
sors, ou, pardieu, tu connaîtras ce que pèse la crosse de mon fusil. »
Cham sortit en jetant un furieux regard sur son rival qui se livrait à une joie d'enfant en approchant la montre de son oreille pour écouter le bruit du mouvement.
Voici donc Atar-Guli en faveur chez le colon.