‹ Athènes ancienne;Chapitre 1 sur 7 · GRECE · texte numérisé non relu

GRECE

Au dire de Pausanias, le voyageur antique qui double le cap Sounion voit de loin en mer scintiller le cimier du casque et la pointe dorée de la lance que porte l'Aihéna de l'Acropole, dite Promachos par les Romains. Dressée en 448, à la fin des batailles entre Grecs et Perses, exécutée avec le butin pris sur le barbare dans la récente guerre, la déesse colossale de Phidias, casque en tête, bouclier au bras, lance au poing, veille sur la cité. Image de la force militaire d'Athènes, elle est en même temps celle de la paix que cette force a su imposer au monde hellénique, et des bienfaits qui en sont résultés. Alors, sous la protection divine, commencent les grands travaux qui transforment l'Acropole. Libre de toute crainte extérieure après la paix de Callias (449), qui, du côté de la Perse, lui assure 40 ans de tranquillité, à la tête d'un puissant empire maritime que lui maintient sa flotte, la première de Grèce, riche de l'immense trésor des alliés devenus ses sujets, qu'elle a transféré de Délos dans ses murs (450Î et que viennent régulièrement alimenter les tributs, monnayant l'or des mines de Thrace et

l'argent des mines du Laurion, Athènes triomphante peut consacrer son temps et ses ressources à s'embellir. Sous l'habile adniinisiration de Périclès, et de cette date jusqu'à la mort du chef d'état, assombrie par les premiers revers de la guerre du Péloponèse (429, puis après la paix de Nicias 421 jusqu'à l'expédition de Sicile (415-413 , et encore par moments jusqu'à la prise d'Athènes 404 qui met tin à cette brillante période, c'est, dans toute cette seconde moitié du V^ siècle, une merveilleuse floraison d'édifices somptueux. Ils surgissent sur l'Acropole, et ce sont le Panhénon 447-438:, les Propylées {437-4321, le temple d'Athéna Niké ;vers 435;, l'Erechthéion icommencé après 420 . Dans ces sanctuaires, sur leurs façades, et tout autour d'eux sur la plateforme rocheuse, se multiplient les œuvres des grands maîtres : Parthénos (438 et Promachos de Phidias, frontons, métopes et frises du Parthénon, caryatides de l'Erechthéion, et tant d'autres qui sont dues aux contemporains et aux disciples de Phidias, les uns encore épris d'archaïsme, les autres, tels Alcamène. Agoracrite, suivant

docilement les enseignements nouveaux du maître, et propageant le style phidiaque qui rayonne sur l'art de la seconde moitié du V' siècle. En dehors de l'Acropole, dans Athènes même, on construit le Métroon, l'Héphaistéion, l'Asklépiéion 1420), le temple de Dionysos d'Eleuthères vers 4201. Plus loin, dans la campagne attique, ce sont les temples de Némésis à Rhamnonte, de Poséidon et d'Athéna à Sounion, des grands dieux à Eleusis. Hippodamos rebâtit le Pirée sur un plan nouveau. Partout règne une activité intense ; c'est le temps des grands architectes Ictinos, Kallicratès, Mnésiclès, et des grands sculpteurs Phidias, Alcamène. Agoracriie, Colotès. Epoque magnifique d'éclat artistique, moment unique dans l'histoire de la cité, dû non seulement aux heureuses conditions politiques d'alors, mais aussi au génie avisé de Périclès. Il comprend que la valeur d'un peuple ne se mesure pas à ses seules institutions guerrières et pacifiques, mais à l'art qu'il sait créer et encourager, et que les monuments de l'architecture, de la sculpture, de la peinture, s'ils offrent des jouissances momentanées, sont aussi des témoins impérissables de la culture d'une nation et contribuent davantage à son renom futur qu'une bataille et qu'un traité de paix, si glorieux qu'ils soient. « Nous serons, dit-il, dans les temps à venir, comme nous le sommes dès maintenant, l'objet de l'admiration du monde. »

C'est à cette Athènes du V' siècle, à celle de Périclès, que songe avant tout le voyageur. Ces grands noms de l'art chantent dans sa mémoire ; ils éclipsent tous les autres qui les ont précédés et suivis. Et il est d'autant plus confirmé dans sa pensée que leurs œuvres sont aussi celles qui se présentent les premières à sa vue. Le vovageur antique apercevait de loin l'aigrette et la lance de la Promachos; lui, aperçoit tout d'abord l'ensemble harmonieux que ces monuments constituent à l'Acropole et la couronne lumineuse qui semble posée sur le rocher sacré. Au hasard de ses pérégrinations dans les rues de la ville moderne, il voit à chaque instant sur l'horizon se profiler la silhouette trapue de l'Acropole, et sur le ciel les colonnes de ses temples. Il s'éloigne, mais, de la route du Pirée, de la plaine au pied de l'Hymette, il voit grandir cette Acropole, qui s'élève au-dessus de la ville aux maisons basses et la protège encore de tous les souvenirs glorieux qu'elle évoque, comme elle la protégeait autrefois de la force de ses remparts et de la sainteté de ses dieux. Ces monuments de la seconde moitié du V« siècle accaparent son attention, non seulement

par leur beauté et leur nombre, mais aussi pai leur situation privilégiée.

Sans doute ils n'ont pas surgi brusquement par quelque miracle, et l'architecture attique, avant d'atteindre ce point culminant, a lentement progressé. Avant les constructions péricléennes, Athènes a connu de nombreux édifices, depuis le temps reculé où la cité rovale se réduisait à l'Acropole mvcénienne des XVI' et XV= siècles, celle de Cécrops et d'Erechthée, renfermant dans son enceinte cyclopéenne le palais, le sanctuaire d'Athéna Polias et les demeures des Eupatrides, jusqu'au moment où, par agrandissements successifs, se constituent la cité plus étendue du légendaire Thésée, puis la ville du VI' siècle à l'enceinte déjà vaste et aux nombreux édifices contemporains de Selon et des Pisistratides.

De cette Athènes antérieure aux guerres médiques, rien n'apparaît plus aux regards du visiteur ; elle a disparu dans la tourmente de l'invasion perse. Repoussés après leur malencontreux débarquement à Marathon, les Perses reprennent leur projet, mais cette fois par la voie de terre, et, forçant les défilés des Thermopvles, s'ouvrent la route de l'Attique. Les Athéniens, réfugiés dans l'ile de Salamine, et à l'abri des derniers remparts qui leur restent, leur flotte, rempart de bois que leur conseillait la Pythie, voient de loin l'ennemi pénétrer dans Athènes, la mettre à sac, et, de la hauteur de l'.^réopage, faire pleuvoir sur l'Acropole des traits briJlants, avant d'en franchir le rempart et de la détruire de fond en comble :48o . Peu après, Mardonius occupe de nouveau Athènes 14791 et en saccage une seconde fois le territoire, .'\pres la victoire de Platées 1479), qui délivre pour toujours la Grèce continentale des attaques barbares, les Athéniens rentrent dans une ville ruinée où tout est à reconstruire.

Pendant plusieurs années, ils ont d'autres préoccupations que de l'orner de beaux édifices et de statues. Le Perse est encore menaçant, et l'attention de l'Etat est absorbée par les préparatifs et les expéditions guerrières. La flotte qu'a créée Thémistocle 482' doit être entretenue et agrandie, car il faut ranger à la domination hellénique les villes et les fies qui ont passé aux barbares ou qui ont été assujetties par lui. Il faut aflîrmer l'hégémonie grandissante d'Athènes sur les alliés, établir nettement, au lendemain de 480, qu'elle se réserve la domination sur mer, laissant Sparte à sa politique continentale.

Il faut fonder la ligue de Délos et en établir les principes. C'est, entre la victoire de 479 et la paix de 449, pendant une trentaine d'années, sous l'habile direction de quelques grands hommes politiques, Tliémistocle, Aristide, Cimon, que se constitue l'empire maritime d'Athènes, atteignant le maximum de puissance et de richesse au moment où parvient au pouvoir Périclès, le dernier venu de ces grands Athéniens qui eurent en vue la gloire de leur cité, et non pas, comme les démagogues qui les suivirent, leur propre ambition personnelle. En paix avec la Perse 1449', encore en bonne harmonie avec Sparte, centre d'un vaste empire de côtes et d'îles, .Athènes devient aussi la capitale intellectuelle et artistique de la Grèce, vers qui tous les regards sont tournés. Et, sans arrière-pensée, elle peut dès lors se livrer au labeur de l'Art.

Mais, avant ce moment longuement préparé, elle doit se borner sur son territoire au strict nécessaire, renier tout désir de luxe. De 480 à 460, ni les textes anciens, ni les ruines ne laissent supposer l'existence d'aucune grande construction. Il faut d'abord rebâtir les maisons et les remparts dont il ne reste que des éboulis informes, reconstituer dans la campagne les plantations dont les arbres ont été coupés, en un mot parer au plus pressé.

On comprend pourquoi l'Athènes qui frappe les regards du voyageur est celle de la seconde moitié du V= siècle, et pourquoi il ne subsiste que peu de traces des constructions plus anciennes. Celles qui sont antérieures à 480 ont été détruites au ras du sol par les Perses, et toute l'Athènes des Pisistratides a disparu à la vue. C'est l'archéologue qui l'exhume dans ses fouilles et qui reconstitue patiemment le plan du premier Parthénon, du vieil Hécatompédon, du temple de Dionysos au Marais, de l'Olympiéion colossal projeté par Pisistrate, si c'est lui qui sort des décombres, portant encore les marques de l'incendie allumé par les Perses, et des murs oii ils sont engagés, les fragments de frontons, de statues et de stèles funéraires du VI' siècle. Ces documents, le visiteur ne les perçoit que le livre érudit en main, penché sur le sol oii se dessinent ces rares vestiges, ou dans la tranquillité des musées.

Ce qu'il perçoit encore, c'est le caractère utile des constructions érigées pendant la première moitié du V« siècle. Aussitôt après Platées, Thémistocle s'empresse de mettre Athènes à l'abri d'une nou-

velle invasion, de restaurer les murs de l'Acropole, de relever l'enceinte de la ville en l'agrandissant, telle qu'elle fut à peu près jusqu'au temps d'Hadrien. Il met à ce travail une précipitation que justifie l'attitude de Sparte, jalouse de la gloire naissante d'Athènes, et pensant que, démantelée, la cité serait plus aisément à sa merci. Mais la ruse de Thémistocle triomphe de ces désirs inavoués. Les matériaux des anciennes constructions sont utilisés tels quels, stèles funéraires, statues mutilées, pierres jadis taillées pour d'autres usages. Le visiteur songe à cette œuvre, quand il voit, engagés dans le mur nord de l'Acropole, les tambours des colonnes et les fragments d'entablement de l'Hécatompédon, les tambours encore inachevés provenant du chantier du premier Parthénon et roussis par l'incendie de

Après l'exil de Thémistocle [471 , Cimon continue cette œuvre utile, achève l'enceinte de la ville, puis, après 469, avec l'argent provenant du butin enlevé à la bataille de l'Eurymédon, construit le puissant mur sud de l'Acropole, et peut-être aussi le mur de l'est et celui du sud-ouest, .\insi, dix ans après Platées, les remparts de la citadelle sont encore inachevés, et il faut pour les terminer les ressources inattendues d'une victoire. A lui seul ce détail prouve qu'il eût été impossible aux Athéniens d'entreprendre à cette date des travaux de moindre urgence, tels que des temples. Cimon jette encore en 461 les fondations des Longs Murs du Pirée qu'achève Périclès en 450. Alors l'œuvre de fortification qui doit mettre Athènes à l'abri est complète, et l'on peut désormais songer aux dieux, à leurs demeures, que l'on veut splendides pour les récompenser d'avoir sauvé la patrie. Leurs temples sont détruits; le premier Parthénon, que l'on commençait au moment oti vinrent les Perses, demeure en ruine jusqu'en 447, et, à cause du manque de ressources convenables, pas plus que les sanctuaires de la ville haute, ceux de la ville basse ne sont reconstruits. Mais la période difficile est passée; l'œuvre d'embellissement dirigée par Périclès commence et se poursuit régulièrement. Grâce au génie de cet homme d'Etat et à celui des grands maîtres auxquels il confie la tâche de réaliser ses desseins, .Athènes s'orne de cette parure qui s'impose à notre adiniration et qui a contribué à faire dénommer cette période «siècle de Périclès».

Les théoriciens modernes se demandent si la guerre est favorable ou non à l'éclosion artistique, si elle suscite des inspirations nouvelles, des génies ignorés. Les uns admettent son action féconde sur

l'Art et la croient créatrice autant que destructrice. Les autres, ne retenant que ses ravages, contestent cette opinion. L'histoire d'Athènes au V« siècle donne raison aux deux partis. Pendant la première moitié de ce siècle, elle n'a pu se livrer à l'activité désintéressée de l'Art, et elle a dû employer ses forces et ses ressources entières à lutter contre ses ennemis, à relever ses murailles, à reconstituer sa vie économique détruite, à reviser ses institutions sociales. Avec la paix seulement, dispensatrice de sécurité, de loisir, de richesse, elle exécute le programme de beauté que les précurseurs de Périclès avaient entrevu et qu'ils n'avaient pu réaliser eux-mêmes. D'autre part, si la sécurité politique et les movens financiers avaient permis aux Athéniens de relever leurs temples dès le lendemain de Platées, quel en eût été l'aspect? Au premier quart du V' siècle, l'art attique n'a pas encore suffisamment évolué ; les frontons d'un Panhénon, construit vers 476, eussent été conçus dans le style sévère et rude des sculpteurs d'Egine ou d'Olympie. Peut-être même que Phidias ne se fût pas manifesté, car le génie, s'il a pour principale caractéristique d'être individuel, d'être en avance sur ses contemporains, de leur indiquer la voie nouvelle à suivre, dépend aussi de ceux qui l'entourent, de ceux qui l'ont précédé et qui ont permis son éclosion. La période antérieure à 450, pauvre en monuments, est cependant féconde, puisqu'elle a permis à l'art attique de progresser lentement et de prouver par le Parthénon de Phidias qu'il a atteint la perfection. « II n'y a nul paradoxe, dit M. Lechat, à dire que ce fut une chance excellente pour Athènes d'avoir été ruinée en 480 ; restée intacte comme Egine, elle n'aurait fait, après la victoire, qu'ajouter quelque nouvel édifice à ceux du VI' siècle, n

Les reliefs du temple d'Athéna Niké, sculptés en 408 avec l'argent ramené par Alcibiade de sa brillante mais éphémère campagne dans l'Hellespont, sont les derniers dons de cette 'Victoire qui avait favorisé l'art attique, et les Nikés qui s'occupent à la célébrer semblent dresser le trophée du V' siècle finissant.

Songeons, en contemplant ces monuments, à tout ce qu'ils nous apprennent, non seulement sur le Grec du V^' siècle, mais sur l'homme en général. Ils nous disent ce dont est capable la piété, le patriotisme d'un peuple. Ce sont les dieux d'Athènes qu'ils glorifient avant tout, ces dieux qui l'ont délivré du barbare, qui lui ont donné la prospérité. Pleine de reconnaissance, elle sculpte dans les frontons, sur les frises et les métopes, leurs aventures

mythiques, et les rudes combats que se livrent Lapithes et Centaures, Grecs et Amazones, rappellent sous forme de symboles les batailles que les Athéniens ont remportées sur les Perses grâce à la protection divine. Sur les métopes de l'Héphaistéion iThéséion construit sans doute vers 437, deux vainqueurs de monstres se partagent les façades : Héraclès, le héros dorien, et Thésée, le héros attique, préféré dès le commencement du V'' siècle. En réalité, c'est .Athènes et Sparte que ces sculptures évoquent à la pensée du spectateur pieux, alors que les deux cités unies contre le danger commun n'avaient point encore repris la détestable rivalité qui devait amener le désastre attique. Le peuple athénien communie dans cet acte de foi, dans cet hommage religieux. Ses constructions ne sont pas celles d'un individu déterminé, d'un Périclès qui les a désirées, d'un Phidias qui les a élevées, elles sont l'expression de l'âme attique tout entière. Si suspecte qu'elle soit, l'anecdote de la Parthénos est caractéristique. Phidias a commis un sacrilège en plaçant sur le bouclier de la déesse son portrait et celui de Périclès, puisqu'il détourne ainsi sur eux la faveur divine à laquelle a droit seul le peuple anonyme qui a matérialisé sa prière dans la statue chryséléphantine d'Athéna, protectrice de sa cité. L'individu peut être grand et illustre, mais il n'est rien encore par lui-même ; il n'existe qu'en fonction de l'Etat auquel il doit comme tribut naturel son intelligence et son courage. De ces monuments se dégage le même sentiment de ferveur nationale que des grandes cathédrales du XIII'' siècle, elles aussi œuvres de la communauté. C'est, dans le domaine de l'architecture, la même tendance que dans celui de la sculpture du V"^ siècle et dans l'art chrétien du XIII', éliminant l'individuel au profit de l'homme éternel, dégagé des accidents temporaires. Voilà pourquoi nous revenons toujours au Parthénon et à ses nobles figures, sans jamais nous lasser. Ce que nous y voyons, ce n'est point une œuvre d'art localisée dans le temps et dans l'espace, c'est un symbole, celui de toute la Grèce du V' siècle, croyante et héroïque, du génie hellénique dans ce qu'il a de commun avec l'humanité entière, plutôt que dans ce qui la différencie de nous. Ces vieillards, ces éphèbes, ces jeunes filles, calmes et graves, qui suivent la procession des Panathénées sous le regard bienveillant des dieux assemblés, c'est Athènes qu'ils représentent, telle qu'elle a été pendant un bref moment de son existence, soulevée par la foi et le patriotisme, telle qu'elle aurait dû être plus tard, au lieu de succomber aux dissensions intestines ei aux rivalités extérieures.

Ces édifices, que la victoire a rendus possibles, nous apprennent aussi comment, sous l'imminence du péril barbare, une nation a pris conscience d'ellemême, de sa valeur et de sa tâche. Avant que les Perses eussent ravagé Athènes, les cités helléniques, préoccupées chacune de leurs intérêts égoïstes, n'avaient qu'une politique individualiste que beaucoup continuèrent, il est vrai, à pratiquer. Certes, l'unité hellénique, fondée sur la religion, la langue, la race, existait en principe, mais elle n'avait pas eu l'occasion de s'affirmer nettement à elle-même. Le danger surgit de l'Orient, et la Grèce presque entière, oubliant ses querelles antérieures, fait face à l'ennemi, oppose à la marée des nationalités hétérogènes que traîne après lui le Grand Roi, le roc solide de la nation hellénique. Athènes a le mérite d'avoir compris la nécessité de cette union et de s'être efforcée de la réaliser. Alors que Sparte et d'autres Etats hésitent, prêts à abandonner une cause qui leur paraît désespérée, Athènes, aidée de ses grands hommes, Miltiade, Thémistocle, Aristide, relève leur courage, paie la première de son sang, de son territoire ravagé, de sa fortune anéantie. Les luttes mythiques qui rappellent les luttes réelles et qu'elle sculpte sur ses temples, ce sont bien celles de toute la Grèce, mais ce sont surtout celles d'Athènes à qui échoit l'honneur de la victoire. Les Athéniens l'ont bien compris, lorsqu'ils dépossèdent graduellement l'Héraclès dorien de sa gloire séculaire, pour en revêtir leur héros Thésée, et donnent à ce dernier une place de plus en plus grande dans leurs légendes et dans leur art, entre autres sur les métopes charmantes du Trésor qu'ils élèvent à Delphes au lendemain de la bataille de Marathon, entre 490 et 483. De cette confiance qu'Athènes leur témoigne, de sa foi dans l'avenir de leur race, les dieux la récompensent amplement: il lui donnent non seulement la puissance matérielle et cet empire maritime, petit si on le compare au colossal empire des Perses, grand toutefois pour la Grèce libre qui n'en reverra plus de tel, mais, ce qui vaut mieux, la puissance littéraire et artistique, qui en fait, dans la seconde moitié du V<^ siècle, une capitale intellectuelle dont l'éclat nous fascine encore.

Avant les guerres médiques, cette ville est une cité sans beaucoup plus d'importance que les autres ; maintenant elle est le chef de la Grèce. C'est elle qui, jusqu'au moment de son déclin, à la fin du V= siècle, dirige la politique hellénique. On l'a souvent remarqué avec raison, l'histoire grecque est avant tout celle d'Athènes, où s'élaborent les

grands plans qui s'élèvent au-dessus des conceptions mesquines et jalouses, qui sont helléniques, au lieu d'être Spartiates, corinthiens ou thébains. Des le lendemain des guerres médiques commence cette hégémonie spirituelle, grâce à ces intelligences d'élite qui sont Thémistocle, Aristide, Cimon. Périclès.

A Athènes, et c'est là un contrecoup des guerres médiques, se développent les institutions démocratiques. Elle a subi auparavant la domination d'un seul, mais elle a su se délivrer des Pisistratides. Dès ce moment, elle lutte de tout son cœur contre ceux qui veulent restaurer l'ancien état de choses, et l'on suit à travers le V' siècle les progrès de ses institutions de plus en plus larges et humaines. Devenue le défenseur des libertés de ceux qui sont attaqués par les réactions aristocratiques, Athènes trouve dans Sparte une opposition qui ne désarmera jamais. A comparer la constitution athénienne des dernières années du V<= siècle à celle de Solon, on constate combien la politique intérieure a évolué dans le sens de la liberté individuelle, et nulle part on ne trouve cette indépendance, cette largeur d'idées, qui font de l'Athènes de la seconde moitié du V<" siècle le précurseur de nos libertés modernes.

Tout tableau a ses ombres. Cette époque est unique dans l'histoire d'Athènes et de l'Hellade, mais dès ce moment toutefois on voit s'annoncer le déclin que consacrera irrémédiablement la chute de la cité (404). Si grands qu'ils soient, ces Grecs ont leurs défauts ; réfrénés alors que le danger les menaçait, ceux-ci s'épanouissent une fois qu'il est passé, et ils amènent tout d'abord la ruine de la cité, puis celle de la Grèce. Les âpres rivalités se rallument entre villes, qui préféreront, plutôt que de subir la gloire d'une d'entre elles, la médiocrité commune, et accepteront plus tard la domination de ces étrangers qu'ils avaient repoussés. Alexandre, ce demi-Grec, puis les Romains, élèveront sur les ruines des libertés helléniques leurs immenses empires. Soustraits par leurs venus à l'esclavage perse, les Grecs vont tomber par leurs défauts sous un autre esclavage. Que fût-il advenu d'eux, et par suite de la civilisation européenne, si le patriotisme du premier quart du V' siècle s'était maintenu intact, et si, par lui, la Grèce avait conservé son indépendance pendant des siècles ; la face du monde en cùi-elle été changée ?

Celte marche à l'esclavage est déterminée par diverses causes. L'antagonisme qui dresse la Grèce contre l'Orient en un élan naturel, devient un crime quand il dresse l'un contre l'autre des peuples aussi apparentés par la langue, les coutumes, la religion, que les Doriens et les Attiques. Cette haine invétérée, résultat de différences ethniques du temps où les populations helléniques s'établissaient en Grèce, apaisée un moment par le danger perse, éclate aussitôt après, déchaîne la guerre du Péloponnèse et amène la chute d'Athènes, prélude de la chute de la Grèce.

Les mêmes défauts qui ont perdu la Perse et les empires qui l'ont précédée, perdirent aussi Athènes. Tour à tour les peuples semblent poussés par le désir instinctif de devenir les maîtres du monde. En Orient, depuis quelque 3ooo ans avant notre ère, les empires élamite, chaldéen, égyptien, assyrien, hébreu, hittite, lydien, se succèdent et s'efforcent d'étendre leur domination sur l'Asie et même sur une partie de l'Europe. Puis l'empire perse, voulant faire entrer dans ses frontières la presqu'île hellénique, échoue devant ce pays animé d'un ardent patriotisme. Alexandre, Rome, Charlemagne, ou, pour ne plus citer qu'un exemple récent, l'Allemagne du XX« siècle, sont les victimes de cet impérialisme. L'Athènes du V« n'a pas échappé à cette loi qui semble inéluctable, et qui mène tout d'abord un pays au comble de la prospérité pour le mieux précipiter dans la ruine. Eux aussi, les Athéniens veulent asservir les autres, et ce n'est pas sans susciter de violentes rancunes et haines qu'ils constituent leur brillant empire maritime, réduisant leurs anciens alliés au rang de sujets et les rançonnant sans merci. C'est de leur or, souvent taché de sang, que Pcriclès embellit Athènes, le puisant sans scrupule dans le trésor qui fut celui de la Ligue et qui est maintenant celui d'Athènes. L'empire atteint alors son point culminant, mais il va immédiatement après déchoir et s'écrouler sans jamais se relever. Périclès le prévoit déjà, et cette pensée assombrit les dernières années de sa vie.

Entre cités grecques, entre Sparte, .\ihenes et les autres villes moins fortes, obligées de subir l'alliance tantôt de l'une tantôt de l'autre, suivant les circonstances, c'est tout une politique d'intrigues, de compromissions, de vilenies, qui jette une

ombre fâcheuse sur ce tableau par ailleurs si lumineux. La guerre est presque permanente entre les cités du V' siècle, et ce sont partout ruines et massacres. La politique intérieure de la Grèce est, à cette époque comme plus tard, un écheveau presque inextricable.

Pour réaliser leurs ambitions impérialistes, les Etats grecs rivaux non seulement forment entre eux des alliances qui leur assurent la suprématie, mais ils recourent à l'étranger. Ces Perses qu'ils avaient rejetés d'un presque commun accord, en un merveilleux élan de patriotisme, vont devenir les arbitres de la Grèce et se jouer d'elle. Oubliant les souvenirs de ceux qui combattirent à Marathon, à Salamine, à Platées, à Mycale, les Grecs vont solliciter leur appui, leur or et leurs troupes. Et l'on comprend le mépris du Grand Roi pour ces Athéniens et ces Spartiates qui tour à tour intriguent à sa cour au détriment de leur propre honneur et de celui de leur pays. N'oublions pas que si Sparte, à la fin du V' siècle, a définitivement triomphé d'Athènes, elle doit sa victoire à l'appui du Perse dont elle est devenue l'alliée.

On a vanté les progrès de la liberté individuelle dans l'Athènes de la seconde moitié du V' siècle. Mais toute démocratie, à un moment donné de son évolution, devient une démagogie. Remplaçant le pouvoir d'un seul ou de quelques-uns, qui, s'ils ont les défauts des autocrates et des aristocrates, ont du moins raffinement de la culture, par le pouvoir du peuple souverain, elle crée cetie utopie que chaque citoyen possède le bon sens, la raison, la venu, la compétence universelle. Athènes, dans la seconde moitié du V"^ siècle, a déjà le culte de la médiocrité et de l'incompétence, ces fléaux de notre démocratie moderne. Elle hait toute supériorité non seulement financière et sociale, mais intellectuelle et morale, et ses grands hommes ont tous éprouvé ses jalousies et ses méfiances. Tour à tour Miltiade, Thémistocle, Aristide, Cimon, Périclès, sont accusés, condamnés, bannis par elle. En revanche, elle écoute volontiers ceux qui savent flatter ses vices et contenter ses désirs. Après la mon de Périclès, la démagogie, longtemps contenue, prend le pouvoir, et ses chefs ambitieu.^ et sans scrupules entraînent leur ville à sa perte.

Voilà ce que l'Athènes de la seconde moitié du V* siècle montre dans ses monuments, et les pensées qu'elle suggère à ses visiœurs : vives lumières et ombres profondes, comme celles qui se jouent sur ses édifices eux-mêmes.

Les constructions postérieures ne t'ont pas défaut, mais elles n'ont plus pour nous l'intérêt des précédentes. Elles n'évoquent plus une époque de gloire à la fois politique et artistique, elles ne forment plus un ensemble homogène conçu suivant un programme défini comme ceux de Périclès. Elles dénotent aussi une autre mentalité. Au IV'= siècle, Athènes a renoncé à son rêve d'impérialisme, et, vaincue, en est presque réduite à ses seules murailles. Attristé par le malheur et par ce brusque effondrement, l'Athénien commence dès ce moment à se détourner de ses dieux qui l'ont mal défendu ; il ne leur élève plus de temples somptueux qui le glorifient lui-même en même temps que ses protecteurs. Il se réfugie en lui-même, et c'est de lui seul qu'il attend désormais le secours. L'individualisme naît et, se développant de plus en plus au cours des siècles, se manifeste dans tous les domaines, mœurs, religion, art, sciences. Les monuments, du IV^ au !"■ siècle, ne sont plus guère élevés à l'honneur de la cité et des dieux, mais à celui des particuliers. Ils commémorent les victoires que ceux-ci ont remportées dans les jeux, et ce sont les monuments choragiques de Lysicrate (335-3o4), de Thrasylle (32o; ; les services qu'ils ont rendus à la ville, et c'est entre autres le tombeau fastueux de Philopappos, élevé en 114 et 116 après J.-C-, en souvenir de ce prince syrien, citoyen et bienfaiteur d'Athènes. Plutôt que des demeures divines, ce sont maintenant des édifices utiles aux mortels. N'est-ce pas un fait caractéristique que les tragédies des grands classiques, Eschyle, Sophocle, Euripide, ont été jouées de leur temps dans un théâtre de bois encore rudimentaire, qui ne devient pierre, ne s'agrandit et ne s'embellit, sous Lycurgue (338 à 326), qu'au moment où le génie dramatique est épuisé, où le drame se laïcise de plus en plus et tend à être un divertissement plus qu'un acte de culte ? Elevées pour la commodité du public, les constructions perpétuent les noms de ceux qui les ont données, princes ou riches particuliers : portique d'Eumène II 1 197-1 Sg), Stoa d'Attale II (i 58-1 39), Odéon d'Hérode Atticus (après 161), horloge d'Andronicos (i'^'' siècle avant J.-C). Construit-on encore des temples, on les veut colossaux, non tant pour honorer les dieux qu'ils abritent que pour affirmer son propre faste. Comparé au

Parthénon, dont les dimensions sont réduites et dont la grandeur réside avant tout dans l'harmonie de ses rapports, combien pompeux, par l'ampleur de son plan et la hauteur de ses colonnes, cet Olympiéion qu'Antiochus IV Epiphane commence en 174 sur les soubassements abandonnés de Pisistrate et qu'achève et consacre Hadrien en 129 après J.-C. !

Les beaux siècles de l'architecture grecque sont morts. On s'en rend compte, puisqu'en construisant l'Arc de triomphe d'Hadrien, sans doute sur l'emplacement d'une porte de l'enceinte du VI« siècle que l'on croit à l'époque romaine être la limite de la ville primitive de Thésée, on inscrit, du côté qui regarde la splendeur de l'Acropole classique, ces mots : « Ici est l'ancienne Athènes, la ville de Thésée », et de l'autre côté, qui regarde l'Olvmpiéion, si contraire par ses proportions au sentiment de mesure du génie grec : « Ici est la nouvelle Athènes, la ville d'Hadrien et non plus celle de Thésée ». L'Athènes ancienne en effet n'est plus.

Si le visiteur voit surgir du sol athénien les monuments d'une architecture déjà parvenue à sa perfection, sans qu'il puisse encore discerner ceux qui ont préparé cette éclosion, en revanche il peut suivre au Musée de l'Acropole et au Musée national la lente évolution de la sculpture attique depuis ses débuts les plus grossiers, et il y retrouve d'un bout à l'autre, durant toute son existence, ce qui constitue le caractère distinctif de l'école attique et que révèlent même les génies les plus individuels.

L'atticisme primitif peut devoir quelques traits à ses antécédents mvcéniens et à cet Orient dont l'influence fut si forte sur la constitution de l'art grec primitif, mais il sait de bonne heure affirmer sa personnalité, si bien qu'il est facile dès lors de distinguer les œuvres attiques de celles qui matérialisent d'autres tendances. On le voit, jusque vers le milieu du VI' siècle, tailler en pierre tendre les reliefs qui décorent les temples ultérieurement détruits par l'invasion perse, puis ses premières sculptures de marbre, tels le Kouros de Sounion ou le Moscophore, et y révéler des qualités qui sont à égale distance entre la rudesse, la brutalité péloponnésiennes.

et la mollesse et la rondeur ioniennes, déceler un goût remarquable de simplicité et de netteté, être dirigé « par un secret instinct de mesure qui le préserve des excès choquants et des étalages agressifs, et le conduit à occuper un juste milieu entre l'art de la Grèce orientale et celui de la Grèce occidentale « (Lechat).

Vers 33o, un changement se produit. Alors paraissent les Korés précieusement vêtues et parées, élégantes et souriantes. Elles annoncent que, sous l'administration avisée des Pisistratides, de 640 à 5io environ, l'Ionie exerce son influence sur l'Attique, lui envoie ses oeuvres, même ses artistes, et éduque le sculpteur athénien. Si, vers 5oo, l'ionisme a perdu à Athènes toute force active, du moins n'est-ce pas sans profit que l'artiste a reçu ses leçons. Il apprend de lui la compréhension de la beauté du marbre et de ses ressources pour rendre la chair nue, la valeur de la draperie et de ses plis, qui font valoir les corps sans les dissimuler sous une chape opaque, d'une façon générale, un sentiment nouveau de modelé délicat, de grâce et d'élégance qui faisait quelque peu défaut à l'atticisme primitif encore un peu dur et âpre. Le courant attico-ionien, heureuse fusion des qualités des uns et des autres, se perpétue dès ce moment jusqu'à la fin de l'art attique. Il inspire au V"= siècle les œuvres charmantes d'un Calamis, d'un Callimaque, les radieuses Victoires qui, sur la balustrade du temple, entourent de leur cortège Athéna Niké. Au IV« siècle, Praxitèle et son école se rattachent à cette tradition, qui suscite plus tard encore la renaissance néo-atiique et l'art archaisant. Tempérant ses dons innés par la délicatesse ionienne, la sculpture attique possède maintenant des qualités qu'elle ne perdra jamais, grâce tendre et douce, toutefois sans mièvrerie, en même temps que force sans rudesse.

Elle doit aussi beaucoup à une autre tendance qui se manifeste dès 5oo environ et qui poursuit un idéal nouveau de vérité, de simplicité et de naturel, exempt des recherches un peu précieuses auxquelles se complaisait le sculpteur sous l'influence ionienne. Des Korés maniérées du VI' siècle à la Koré d'Euthydicos (u la Boudeuse»! ou à son frère « l'Ephcbe blond » iu le Boudeur » 1, la distance est grande. Plus de sourire, mais une bouche sérieuse, un peu maus-

sade même ; plus de combinaisons savantes dans les plis des vêtements et dans les détails de la parure, mais un désir très net de sobriété qui ne s'attarde pas aux détails jugés inutiles, dans la tenue et dans l'habillement. Ce changement, qui préserve la sculpture attique d'une élégance trop apprêtée, estil dû à une influence de la statuaire péloponnésienne et à une réaction inévitable contre les excès de l'ionisme ? Il semble plutôt que ce soit dans l'art attique une évolution naturelle, analogue à celle de la sculpture du moyen âge, qui, du XII*^ au XIII'' siècle, abandonne les complications du style roman pour adopter la sévérité gothique ; à comparer les œuvres des VI' et XII' siècles d'une part, puis celles des V' et XIII' siècles de l'autre, l'analogie apparaît autant dans l'esprit que dans les procédés techniques.

Dès le premier quart du V' siècle, l'art attique est tout constitué dans ses éléments principaux, et il n'a plus qu'à s'adoucir, qu'à perdre sa saveur archaïque pour réaliser la perfection de Phidias. De 480 à 450, la sculpture subit un ralentissement momentané, pour les mêmes raisons qui ont entravé l'essor des constructions monumentales, mais les quelques œuvres qui s'échelonnent sur cette période — nous ne rappelons que les Tyrannoctones de Critios et de Nésiotès (477-476) — se rattachent avec plus de maîtrise aux conceptions antérieurement élaborées et révèlent ce mélange harmonieux de grâce et de force qui sont les traits distinctifs de cette époque. Le relief d'Eleusis (Déméter, Triptolème et Coréi, daté de 460 à 450, annonce que l'art est près de sa maturité et qu'il va produire de nouveaux chefs-d'œuvre. Phidias peut survenir; il est l'aboutissement logique de ses devanciers, l'épanouissement harmonieux de leurs efforts, car ce grand novateur est en même temps un traditionnaliste.

Ainsi se forme cet idéal attique de la seconde moitié du V' siècle, celui qu'immortalisent les sculptures du Parthénon, de l'Erechthéion, du « Théséion », du temple d'Athéna Niké, et tant d'autres œuvres, marbres ou bronzes, dont nous possédons tantôt les originaux, tantôt les seules copies. Il est conforme à celui de l'architecture et de la littérature. L'artiste, observant la nature avec plus de précision que jadis, dégagé des conventions et des erreurs qui entravaient son prédécesseur du Vl«

siècle ei du débui du V% sait rendre avec exactitude les gestes, les muscles du corps humain, les plis de la draperie. Mais il les traite sobrement, sans se laisser arrêter par la minutie des détails inutiles ; il les synthétise. Il n'ignore pas les sujets réalistes, mais il ne les reproduit pas pour eux-mêmes ; ils ne sont qu'un moyen pour un but plus élevé. Du particulier il veut s'élever au général, créer des types qui ne soient pas d'un temps, mais valables pour toujours. Eliminant l'accidentel, l'individuel, il ne retient que ce qui dans la nature et dans l'homme est éternel. « Une idéale impersonnalité, dit M. Pottier, enveloppe tous ces êtres de chair et de sang qui se meuvent et qui s'agitent. Rien ne transpire de leur condition mortelle ; quand ce ne sont pas des dieux et des héros, ce sont des hommes et des femmes au sens abstrait du mot. C'est là ce que j'appellerai la beauté morale de l'art grec, ce souffle puissant de vie diffuse qui est répandue sur tous les personnages, et qui, sans leur prêter une existence réelle, les fait cependant si vivants. Dans l'ordre artistique et plastique, ce sont des entités et des types, comme en littérature les personnages de Corneille et de Molière sont des entités morales. »

Point d'accident, de particularité d'aucune sorte. Les visages ne reflètent aucune passion déterminée, quelle que soit l'action oii le corps est engagé; ils ne sourient plus comme ceux duVI<^ siècle, ni ne boudent comme ceux du début du V= ; presque impassibles, ils sont à égale distance entre la joie et la tristesse, calmes et d'une sérénité surhumaine. Point de laideur qui trouble l'harmonie de la tête et du corps. Point de portrait, et le visage de Périclès par Crésilas peut tout aussi bien être celui d'un héros ou d'un dieu. Point de vieillesse qui affaisse le corps et ride le visage, si ce n'est rajeunie, ennoblie, et rapprochée, comme la femme et l'enfant, de cet âge type qui est celui de l'adulte dans la plénitude de sa force juvénile et virile. Point de scènes d'histoire, si ce n'est sous le voile de la légende et du mythe. Point de paysage, mais un fond indéterminé. Les stèles funéraires révèlent mêmes caractères : jeunes ou vieux, beaux ou laids, heureux ou malheureux, les défunts ont tous la beauté inaltérable, la jeunesse éternelle, la sérénité parfaite des marbres du Parthénon. Cet art si noble est abstrait, rationnaliste, idéologue ; il s'adresse plus à l'intelligence qu'au cœur; nous sommes avec lui dans le domaine des idées pures de Platon. Le côté fugitif et changeant des choses lui déplaît ; les seules réalités pour lui, ce sontles vérités éternelles. a Simplifier, généraliser, idéaliser, trois opérations qui sont une seule et même chose, et qui marquent profondément l'atticisme du V« siècle dans ses diverses manifestations : les discours de Thucydide,

les tragédies de Sophocle, les sculptures de Phi dias » Courbaud:.

Les maîtres athéniens du IV' siècle rompent avec cet idéal qui leur paraît trop austère, non point brusquement, mais par des transitions qui sont sensibles dans l'oeuvre d'un Képhisodote, auteur du groupe de la Paix portant la Richesse 371;. Son fils Praxitèle ouvre à la statuaire des voies nouvelles qui seront suivies longtemps encore après lui. Le chef-d'œuvre du maître, Hermès portant Dionysos enfant, est à Olympie. Mais si ses autres sculptures ne nous sont connues que par des copies, du moins la charmante base de la rue des Trépieds est un original qui semble avoir été exécuté, sinon par Praxitèle lui-même, du moins de son temps et sous son inspiration, alors qu'il était encore jeune, et déjà réputé. Nous n'avons pas à étudier ici l'œuvre de ce maître et celle des artistes athéniens du IV^ siècle, tels Léocharès, Silanion, mais noter plutôt les traits généraux qui distinguent cette époque de la précédente.

L'idéalisme pur et noble du Parthénon commence à fléchir ; l'art descend des hauteurs sereines pour se rapprocher davantage de l'humanité, et il évolue vers le réalisme et l'individualisme. Les attitudes sont plus souples et plus naturelles ; la draperie, pittoresque et picturale, imite exactement les mille petits détails que présente une étoffe véritable, les reflets de la lumière qui se joue sur elle, et elle perd cette sobriété de facture qu'elle avait au V' siècle. Le relâchement de l'esprit de tradition, les progrès de l'incrédulité, l'affaiblissement des croyances religieuses, détachent progressivement l'homme des hautes conceptions auxquelles s'était complu l'artiste du temps de Périclès, et dirigent davantage son regard sur son prochain. Les dieux deviennent des hommes. Sur les visages des uns et des autres, les passions de l'âme, jadis réfrénées, se trahissent ; les traits perdent de leur calme, ils reflètent le sentimentalisme de Praxitèle et le pathétique de Scopas. artistes que les anciens louaient pour « avoir donne la vie au marbre » et pour « avoir mêlé au marbre les passions de l'àme». Ephèbes et déesses de Praxitèle sont plongés dans une rêverie douce et voluptueuse, avec un rien de mélancolie, et l'on éprouve à la vue de ces marbres au modelé savoureux, qui utilise toutes les ressources de la peinture, un charme plein de douceur et de langueur. Passion douloureuse, mélancolie douce, bonté attristée, ce sont là les sentiments qui se lisent désormais sur les visages sculptés par les grands artistes psychologues du

1\'^ siècle. Il semble alors, qu'au sortir de la sérénité du V«, une ombre de tristesse passe sur l'art grec, que lui inspirent peut-être ses malheurs politiques, tristesse encore légère, faite de demi-teinte, prête à se fondre en un sourire. On veut la reproduction exacte des traits caractéristiques du modèle. L'Athénien Silanion excelle dans ce genre, et les effigies d'orateurs, de poètes, d'hommes d'Etat illustres se multiplient. Le portrait, tel que nous le concevons, est une création de l'école attique du IV' siècle, mais le réalisme des visages n'a pas encore l'acuité cruelle qu'il aura à l'époque hellénistique. Le paysage apparaît. En résumé, l'art néglige maintenant l'élément général, permanent, au profit de l'élément accidentel, éphémère.

Dans la société, de même, c'est le moment où l'individu se libère des entraves de la collectivité. L'artiste s'émancipe. Il n'a plus uniquement à cœur la grandeur de la cité, la gloire de ses dieux, il n'unit plus modestement ses efforts à ceux de tous les citoyens pour poursuivre un idéal commun. Il devient indépendant ; il n'obéit plus qu'à lui-même, il se préoccupe davantage de faire œuvre personnelle que de suivre la tradition. Il n'a plus la foi robuste qui animait son ancêtre du V* siècle ; il ne se croit plus appelé à une mission, et il cesse de chercher uniquement ses aspirations dans la vie nationale, patriotique et religieuse. Avant les dieux, c'est l'homme qui l'intéresse, non seulement l'homme héroïque, le combattant qui vainquit les barbares ou les monstres, l'athlète victorieux, mais l'homme tout simple, qui n'a accompli aucune action d'éclat, qui n'a d'autre mérite que de vivre, et il n'hésite pas à le prendre parmi les plus basses classes de la société, dans- ses fonctions les plus humbles. L'art qui s'humanise de la sorte tend à quitter le service exclusif des dieu.x pour se consacrer à celui des homnies, et il se laïcise. Phidias immortalisait Athéna Parthénos et Zeus Olympien ; Lvsippe multiplie les statues d'Alexandre, tandis qu'Apelles peint les traits du conquérant et que Pyrgotèle les grave. Ils en ont le privilège exclusif, ei c'est quelque chose de nouveau dans l'histoire de l'art que ce type d'artiste de cour. Si l'Etat n'entreprend plus la construction de grands ensembles, ou se révèle l'âme de tout un peuple, en revanche le luxe des particuliers grandit, et les monuments funéraires deviennent de plus en plus somptueux. Les offrandes officielles abondent, mais les monuments choragiques témoignent plus de l'c^rgueil du vainqueur que de sa reconnaissance envers les dieux. La principale cause de ce changement est la décadence de l'esprit religieux et patriotique, hâiét par ks événements malheureux de la lin du V« siècle. Après cette lutte tragique entre

Sparte et Athènes, tout est ébranlé. On rejette les traditions du passé, et, dans ce relâchement des liens sociaux, l'individu trop longtemps comprimé par l'Etat revendique sa place. On n'a plus, pour les dieux qui n'ont pu sauver le pays, la confiance de naguère, mais on s'insurge contre eux et les attaques contre la religion deviennent de jour en jour plus nombreuses.

Depuis la période hellénistique, Athènes ne joue plus qu'un rôle artistique secondaire. Les centres de la production ont changé; ce sont de nouvelles capitales, riches et somptueuses, Pergame, Alexandrie, Antioche, Séleucie, qui atiireni de préférence les artistes. Cependant les ateliers attiques sont encore en pleine prospérité sous Démétrius de Phalère (Siy à 3o7> ; c'est alors que Protogène travaille au Bouleutérion, l'architecte Philon au grand portique d'Eleusis, et que les fils de Praxitèle, Képhisodote et Timarchos, soutiennent avec honneur la réputation de l'école attique. Mais c'est le dernier éclat d'Athènes, qui ne vivra plus que sur son passé glorieux. Du III« au l" siècle, elle demeure fidèle à la tradition du IV'' et du V«, elle continue avant tout la tendance praxitélienne et parfois celle de Scopas. Mais on n'invente guère, on se borne à combiner plus ou moins heureusement les types créés par les grands maîtres, à répéter, à adapter. Qu'on regarde les reliefs du théâtre de Dionysos narrant la légende do dieu, œuvre du I"^ siècle après J.-C, ou ceux qui montrent des danseuses : d'une exécution habile, ce ne sont que des réminiscences de modèles classiques du IV"^ siècle. Toutefois, protégée par le grand souvenir de Phidias et de Praxitèle, Athènes évite le pathétique exubérant, le réalisme outré des autres contrées hellénistiques et gréco-rornaines, et elle conserve jusqu'à la fin cette mesure que nous avons notée dès les premiers pas de l'art attique.

Les œuvres cependant sont nombreuses, car si .\thenes n'existe plus comme cité politique, elle conserve toujours sa renommée de reine intellectuelle, elle est la ville des lettrés, des philosophes, et les princes étrangers croient s'honorer en l'embellissant. -Ainsi, jusqu'au premier siècle de notre ère, Athènes demeure un centre de production artistique, et elle engendre des sculpteurs il est vrai plus habiles qu'originaux. Ce sont eux qui, ayant maintenu pure la tradition, sont les meilleurs artisans de la renaissance nco-attique et archaïsanie, qui remet en honneur les modèles classiques, propage a Rome les thèmes les plus glorieux du passé, et reiourne volontiers, par delà le IV' siècle, à l'archaïsme du V' et

même du VI'' siècle, tendance dom le vase de Snsibios d'Athènes est l'exemple le plus connu.

Telle est, dans ses grandes lignes, l'évolution de la sculpture atiique. Elle comprend une période de formation à la fois spirituelle et technique, des débuts à la tin du VI= siècle, pendant laquelle s'élaborent les thèmes, se constituent, malgré les conventions propres à tous les arts naissants, le style particulier à cette époque. Au V'^^ siècle succède une période ou l'artiste, se dégageant des dernières maladresses encore sensibles dans le premier quart du

biecle, et dès lors en pleine possession de son métier, réalise l'idéal entrevu, dont les marbres du Parthénon deviennent l'expression la plus achevée. Apres l'idéalisme, le réalisme revendique ses droits et marque de son empreinte l'an du 1\''' siècle. Il semble ensuite que l'inspiration soit épuisée, qu'Athènes se borne à maintenir la tradition et à retourner même aux formules les plus anciennes. Cette évolution qui fait passer l'an par une période de formation, puis par l'idéalisme, et enfin par le réalisme, n'est pas spéciale à Athènes, c'est celle de tous les arts, et on la retrouve semblable dans l'art chrétien du moyen âge.

W. Deùsna.

Genève, décembre iq2o.

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