AVANT-PROPOS
. . Des intelligences peu avancées me feront le reproche de soumettre la science du beau à la loi des lieux et des races. Mais leur censure me ménage la plus facile des répliques. Ce que je loue n'est point les Grecs, mais l'ouvrage des Grecs, et je le loue non d'être grec, mais d'être beau. Ce n'est point parce qu'elle est grecque que nous allons à la beauté, mais parce qu'elle est belle nous courons à la Grèce. Tout en courant, prenons garde de distinguer, en Grèce et hors de Grèce, que la flamme, moins pure, eut quelquefois un moindre éclat. D'ailleurs, choisir n'est pas
(') Extrait de la préface d'Anthinea, d"Athènes à Florence. Paris, iqoi.
exclure, ni préférer sacrifier. Un enthousiasme critique est le frein de la complaisance ; une critique enthousiaste donne à la sagesse le frein dont elle a besoin, elle aussi.
Autrefois on étudiait seulement la Grèce classique, celle qui porte le péplos. Ce péplos composait, il figurait tout l'hellénisme. Ce fut le premier stade. On le dépassa. Las du péplos, Renan écrivit la phrase fameuse : « L'ennui, oui, Tennui... » La Grèce du péplos passa pour ennuyeuse, du moins pour les esprits profondément gâtés entre lesquels Renan se rangeait avec modestie. Et ce fut le deuxième stade. Mais le troisième commença quand on s'aperçut que la Grèce a connu toute sorte de vêtements, de coiffures, de manières, d'ordres, de goûts. On ne nous parla plus d'ennui, et la Grèce devint tout à fait amusante. Avant de trouver l'essentiel et même après l'avoir trouvé, les Grecs ont cueilli tout le reste: l'artificieux, le bizarre et aussi bien le laid. Oui, le laid. Cependant de jeunes lecteurs commencent à bâiller. Quelques-uns se demandent même si rien valait le péplos du commencement. En efïet, rien au monde n'est beau comme le beau, .aussitôt que le beau lui cause de l'ennui, un
honnête homme s'examine et travaille à se corriger. Le quatrième stade du goût français peut donc s'ouvrir, qui ramènerait au premier et qui l'emporterait pourtant sur le premier comme une préférence réfléchie sur un bon instinct, il est bien de sentir qu'une belle colonne dorique, c'est le beau parfait, il est meilleur de le sentir et de savoir la raison de son sentiment. Le divin péplos restauré, l'esprit classique rajeuni et recompris, quelle source de renaissance ! L'art et même la vie des Grecs ne sont pas d'immobiles objets ayant été une fois, puis ensevelis. Il faut les concevoir dans leur suite perpétuelle, à travers la mémoire et le culte du genre humain. Chacun s'arrête et puise a. cette onde jeune et limpide, dont le murmure est divinement accordé à ce que l'homme universel a de plus profond. Parlant de Sophocle, Racine se borne pour toute louange à le mettre dans les imitateurs d'Homère. Que Racine a raison ! Gloire aux seuls homérides ! Ils 'ont surpris le grand secret qui n'est que d'être naturel en devenant parfait. Tout art est Là, tant que les hommes seront hommes.
L'esthétique est la science du sentiment. Si Ton
.1 THÈ}^ ES A N TIQ CI-:
passait sa vie à examiner ce qu'on sent, le naturel disparaîtrait. L'auteur se félicite, bien loin qu'il s'en excuse, d'avoir jeté en ce petit livre beaucoup de réflexions étrangères à l'esthétique.
J'ai visité le peuple hellène moins d'une année' avant ses malheurs militaires en Thessalie et en Épire. 11 traversait un beau moment d'allégresse patriotique ; j'en ai admiré la verve et la bonne foi. La suite m'a montré que ces vertus précieuses ne suffisent pas à un peuple. Mais la fausse confiance qu'elles inspirent est en outre un fléau public. L'Hétairia des pays grecs, cette brillante Association amicale, qui voulait le bien et qui fit le mal, m'a conseillé une partie de la crainte que je ressens à l'égard de nos bonnes ligues démocrates et patriotes. Animées d'intentions parfaites, elles menacent d'aggraver nos confusions. La politique du roi Georges donna la Crète à l'hellénisme ; mais la fièvre de ses sujets ne leur valut que désordre et déchirement. Ces résultats sont les grands juges de la politique.
Mon ami Maurice Barrés s'est publiquement étonné
(') l'our les Jeux olympiques de 189G.
que j'eusse rapporté d'Attique une haine aussi vive de la démocratie. Si la France moderne ne m'avait persuadé de ce sentiment, je l'aurais reçu de l'Athènes antique. La brève destinée de ce que Ton appelle la démocratie dans l'antiquité m'a fait sentir que le propre de ce régime n'est que de consommer ce que les périodes d'aristocratie ont produit. La production, l'action demandait un ordre puissant. La consommation est moins exigeante : ni le tumulte, ni la routine ne Lentrave beaucoup.
Des biens que les générations ont lentement produits et capitalisés, toute démocratie fait un grand feu de joie. Mais une flamme est plus prompte à donner des cendres que le bois du bLkher ne l'avait été à mûrir, et ainsi ces plaisirs du bas peuple sont brefs. L'énormité de notre capital national ne doit pas engendrer de trompeuse sécurité. Être nationaliste et vouloir la démocratie, c'est vouloir à la fois gaspiller la force française et l'économiser, ce qui est, je crois, l'impossible...
... Qu'un vovage ne soit qu'un déplacement mensonger; que l'homme y traîne ses passions, ses idées, ses manies, toute sa personne captive ; qu'on ne voie des
choses nouvelles que ce qu'on en veut voir et qu'on possédait à l'avance ; qu'après mille lieues faites pour se délivrer de Paris, on se réveille en pleine discussion familière ; qu'on reconnaisse trait pour trait un pays où l'on ne fait que de débarquer : ces petits malheurs très certains céderont aisément à la volonté souple qui en tirera ses plaisirs. Nous avons tant d'âmes distinctes ! Une fuite sur les horizons de la terre ranime quelque face inaccoutumée de nous-mêmes, et voilà nos vrais mouvements ! Entre ces figures passées, quelques-unes proviennent de notre adolescence ou même de plus loin, et celles-ci ruissellent du charme vigoureux que notre nouveauté communiquait aux décrépitudes du monde. 11 y a quelque part un petit garçon de huit ans qui, lorsqu'il lui plaît de renaître, m'apporte dans ses yeux l'allégresse des primitifs.
Je le revois, tel qu'il était sous les tilleuls et les lauriers-roses de sa Provence et penché sur le livre qu'il lisait du matin au soir. VOdyssée était sa passion. Il en peuplait les jeux, le sommeil, en parlait sans cesse, ne sachant qu'admirer le plus du courage, de la patience ou de l'art du héros. Ce grand calomnié d'Ulvsse le fascinait par le -nombre de ses talents, la
diversité de sa vie, soit qu'il fut consolé par la nymphe marine ou sauvé des sirènes par la protection de Pallas... La grande dignité du langage homérique faisait son impression sur ce tendre cerveau. Il en savait par cœur tous les endroits émouvants et majestueux. Il se les déclamait en riant de plaisir : « Muse, contez-moi « les aventures de cet homme prudent... »
Dessiné par Homère, son jeune univers se parait de divinités inégales, mais uniques de force, de caprice et de volupté. Ayant trouvé dans un album Faimable figure des Grâces liées de guirlandes de fleurs, les fossettes de leurs nobles académies lui parurent le signe de sa religion.
— Soit, disait-il un peu plus tard au catéchiste, mais pourquoi pas Phœbus-Apollon ou P allas ?
En souvenir de cet enfant et de la compagnie dans laquelle il me faisait vivre, je n'ai pu me résoudre à dépouiller l'Olympe grec de son ancien masque latin. Sans doute j'aurais dû écrire Zeus à la place de Jupiter, Poséidon au lieu de Neptune. Mais les graves Romains qui embrassèrent l'hellénisme comme le plus doux des devoirs envers la haute humanité ont fait cet amalgame des dieux de leur patrie avec les dieux dont
A T H È N E S A NTIQL' E
ils appelaient la lumière. Ils ont voulu se mêler au corps de la Grèce. Nous avons mieux à faire qu'à les en écarter. Tous les grands hommes de la France ont continué ce mélange. En le quittant, il faudrait que nous les quittions. Comme la poésie, comme l'amour, la tradition est faite d'une entente délicate d'accords subtils. Un rien la trouble. Est-ce la peine de troubler notre tradition .''
Une jolie fable de La Fontaine attribue à des hommes d'Attique mon hérésie. Oa les entend donner vv le nom de Cérès à leur Démèter :
Cérès, commença-t-il, faisait voyage un jour, Avec l'anguille et l'hirondelle...
L'assemblée, à l'instant,
Cria tout d'une voix : — Et Cérès, que tît-elle ?
J'aime trop La Fontaine et les plaisirs qu'il répandit, en même temps qu'Homère, sur ma petite enfance pour lui chercher une querelle dont tout le fruit serait de me tirer de sa communion délicieuse. Accordons que sa nomenclature des dieux est entachée de fautes graves et soyons sages, gardons-la. Tenons serré le lien qui nous tient réunis avec les Pères de notre esprit et de notre goût...