PREMIERS PAS
Il faisait presque froid, il faisait un temps aigre, mêlé de pluie et de soleil, quand nous sommes entrés dans les eaux de TAttique. Vers Eleusis, vers Égine, vers Salamine, les sévères collines en chapeau thessalien étaient recouvertes de Tombre de grosses nuées. Et le rocher de l'Acropole se dessinait à peine, tant le jour était faible dans cet après-midi d'avril. Mais Taccueil s'embellit dès que^ vers l'orient, apparurent les anses de Munvchie et de Phalère. D'ailleurs, ce caprice du temps ne peut être appelé une défaveur. Il était bon que l'Attique nous avertit des son abord qu'elle n'avait rien de commun avec les vers de M. Leconte de Lisle ni avec le golfe de Naples. Ce n'est pas de la pierre peinte que l'Attique ; c'est une personne vivante, nullement impassible ni marmoréenne.
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S'il brille au flanc du Pentélique des carrières de marbre que nous avions admirées de la haute mer, tantôt un blanc nuage et tantôt un nuage noir ou quelque blond coloris versé de l'azur animait ces blancheurs délicates et sensitives.
Sur le petit chemin de fer qui conduit à Athènes, au milieu des champs de blé nouveau plantés d'oliviers, je n'eus pas la patience d'attendre la fin du voyage. Devant le temple de Thésée, qui est au pied de l'Acropole, je sautai du vagon et courus de tous les côtés.
Un poète français m'avait dit en riant, le jour de mon départ :
— Vous allez à Athènes comme à un rendez-vous d'amour.
Et, cette blanche Athènes aperçue de la haute mer, « 0 terre! » murmurai- je comme la fille de Sophocle, « terre comblée des plus grands éloges, à toi de les justifier! »
Nulle justification plus rapide. On m'avait annoncé une déception. Je n'ai rien senti de pareil. Dussé-je être montré au doigt de tous les modernes comme un écrivain dépourvu d'imagination et pauvrement ébloui des choses réelles, j'écris cet aveu sans pudeur.
Durant un mois, j'ai su ce que c'est que la grâce,
j'ai SU ce que c'est que la force et j'ai connu par un toucher sensuel et physique ce que c'est que l'essence claire de leur accord. Le jour se consumait avec avidité, je le voyais tomber avec une ardente tristesse. Il ne me semblait pas que j'eusse interrogé assez de places immortelles ni exercé suffisamment les puissances de curiosité et de réflexion. N'en crovez pas des notes de vovage écrites sur les lieux et expédiées par la poste. Tout cela, c'était mon métier ; ma vie, nullement. Un certain vendredi que je ne saurais me rappeler sans éclats de rire, j'écrivais à Paris que je partirais dès le lendemain :
— Je prends le bateau du Pirée pour Itéa, l'escale de Delphes. D'Itéa, je gravirai à dos de mulet vers les monuments d'Apollon, et quelque embarcation à vapeur ou à voile permettra de gagner Patras. Je verrai ensuite Olvmpie, puis Corinthe, et Argos, d'oi^i je reviendrai dire adieu à Athènes...
Tout était préparé pour la course en Phocide, et autour du Péloponèse. Mais, au dernier moment, le cœur me manqua et les charmes athéniens furent les plus forts. Je défis ma valise, ne pouvant me résoudre à quitter la face d'Athènes. J'avais trop à revoir, car
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le premier tour avait été vite fait. 11 me plaisait de le refaire chaque jour. Je n'ai guère quitté la ville que pour les promenades dans la banlieue.
Les semaines charmantes ! L'antiquité sévère et douce qui m'encourageait d'un sourire quittait pour moi, l'un après l'autre, ses secrets vêtements, et si quelque ignorance, comme il advint, tenait ma pensée suspendue ou que même quelque méprise éclatât et me confondît, je n'en éprouvais nulle peine ; mais, pareil aux premiers Florentins humanistes qui touchaient de leur front les volumes d'Homère qu'ils ne pouvaient pas déchiffrer, j'en étais consolé par un sentiment de la légèreté de mes fautes au prix de ma certitude et de mes plaisirs.
Or, il n'était point rare que, parmi ces plaisirs, je fusse poursuivi par des esprits sombres et faux, toujours enclins à la querelle.
L'un s'appliquait avec ingéniosité a faire luire des hypothèses judicieuses :
— Si vous restiez un mois de plus, vous changeriez d'avis...
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— ï3é\-'.a-z. répondais-je, cœur excellent, il me sera toujours impossible de vivre ici un mois, un jour ou seulement une heure de plus que je n'y aurai vécu en effet. Comment faire l'expérience à laquelle vous m'engagez ?
S'il insistait, je l'emmenais en quelque beau lieu que, depuis vingt mois de séjour, il n'avait pas encore eu la tentation d'explorer. C'est ainsi que je lui fis connaître le Céramique.
Un second s'évertuait à me démontrer qu'il n'y avait rien où je venais de voir quelque chose, presque rien où j'avais trouvé infiniment, et qu'enfin je ne nï amusais point là même où ma passion m'enfonçait des heures entières.
— On voit bien que vous êtes en vacances, me répétait non sans aigreur ce fonctionnaire.
Et je n'osais lui répliquer que l'on voyait de reste qu'il était en fonction.
Un voyageur de profession, fier d'avoir aperçu un grand nombre de pagodes et de mosquées :
— Vous avez, disait-il, un esprit tout atrophié et une tète rétrécie par l'éducation classique.
— Eh ! lui répliquais-je en moi-même, l'éducation
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romantique n'aurait-elle point embrouillé et désorganisé ce que vous aviez de cervelle ?
« Admettons que, de nous, ce soit moi qui fasse l'erreur. Mais l'erreur est précieuse, si elle me met en état de comprendre et de ressentir ce que l'histoire intellectuelle de l'univers nous présente de mémorable. Elle me procure une foule d'explications lucides de ce qui nous touche le plus. Au contraire, si l'on admet que vous ayez la vérité, que contient-elle de pratique, de nourricier et d'assimilable pour vous ? Un principe de curiosité infinie. La question par la question ! Mais pas de réponse !
« Votre pensée n'est rien que du vagabondage. Tout lien avec la race de vos pères spirituels et la suite de vos civilisateurs est coupé misérablement. Ni par rapport à vous, ni par rapport aux vôtres, vous n'avez rien qui soit classé et, comme vous n'avez pu faire aucun classement par rapport h l'ordre éloigné et insaisissable du monde qu'il est particulier aux hommes d'ignorer, vous êtes une sorte de chaos ambulant, embarrassé même pour me dire quoi vous aimez. N'ayant rien choisi, ne préférant rien, végétant dans une indifférente inertie, vous affectez une mobi-
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lité extrême : elle est, au fond, un simple mode de cette condition des cailloux que l'on roule, des bûches qu'on charrie, et de toutes les créatures dispensées ou délivrées de l'activité. C'est un bonheur peut-être. Qu'il soit du moins silencieux, et n'insulte pas à la vie ! »
Mais, fatigué soit d'une discussion superflue, soit de courses continuelles, il m'arrivait d'être assis dans un lieu désert et je sentais l'Attique accomplir en silence son ouvrage au dedans de moi. Je la priais d'agir, de me modifier, en m'abandonnant à ses soins. Tantôt à l'un des carrefours où se trouve quelque monument de la ville antique, tantôt dans l'ombre fraîche des corridors du grand musée, il me suffisait de poser n'importe oii le regard. Je laissais les petits éléments athéniens affluer et me pénétrer comme on ouvre l'accès de son âme, en un soir d'été, aux forces du ciel plein d'étoiles. Plus que toute méditation, cette torpeur contemplative m'inspirait le sens et la divination de la ville : incrusté et comme pétrifié en elle, il me semblait que la vie des marbres sublimes m'animait peu à peu. Les longues heures ainsi passées m'ont fait comprendre qu'on puisse aimer comme une créature de chair la
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matière du Pentélique et crier : la voila! et sentir son cœur battre, partout où brille une parcelle de la belle pierre dorée.
Telles étaient les pauses. L'àme v est contente de soi. Mais, dans les exaltations qui suivaient, rien ne m'était pénible comme Tabsence de tout esprit familier capable d'en prendre sa part. Le mien était tendu jusqu'à la congestion et des sentiments en naissaient qui déterminaient une sorte d'érosion presque douloureuse et, s'il faut le dire, d'égarement.