‹ Athènes aux XVe, XVIe et XVIIe sièclesChapitre 88 sur 89 · À LA PAGE 47, NOTE 1, ET A LA PAGE 199, NOTE · texte numérisé non relu

À LA PAGE 47, NOTE 1, ET A LA PAGE 199, NOTE

Le seigneur de Borderie faisait partie de l'état-major de M. de Saint-Blancard. Militaire distingué et assez bon poëte, il nous a donné une relation en vers de cette expédition, de sa visite à Athènes et de son voyage à Constantinople en passant par l’Asic mineure. Il y a dans Lout cela beaucoup de licences poétiques et bien des longueurs, mais aussi de la vérilé et même de l'exactitude. Comme les différentes éditions de ce voyage sont assez rares, Je crois rendre service en publiant, par extrait, ce qu'il contient de plus curieux.

Je voudrais donner quelques renseignements sur l’auleur, mais Je dois avouer que je n’en ai trouvé aucun. J'ignore même si on doit le confondre avec le sieur de la Borderie qui a publié : L'Amie de court, nouvellement inventé. Lyon, Estienne Dolet, in-8°, 1542. La description en vers du voyage en Grèce et à Constantinople est intitulée : LE Discours DU voyAGE pe CoN- STANTINOPLE, ENVOYÉ DU DIT LIEU A UNE DAMOYSELLE FRAN- COISE. LYON, CHEZ PIERRE DE Tours, 8, 1542, PAR LE SEIGNEUR DE BORDERIE, NORMAND, SEIGNEUR DU DIT LIEU !.

* Il y a une autre édition, également de format in-8°, qui réunit en même temps plusieurs pièces; elle porte cette adresse : On les vend à Paris, par Arnoul l’Angelier tenant sa

boulique au second pilier de la grand'salle du Palais. 1546.

Laissant la France à nulle autre seconde , La plus fertile, et fameuse du monde, Laissant le Roy mon seigneur et mon prince, Pour son service un estrange province, Perdant de veue et messieurs ses enfans, Et de sa court les honneurs triumphans, Et me voyant privé de la lumière , D'une qui est en beaulté la première, Le sang esmeu par amour naturelle Commence en moy une forte querelle:

J'ay d’une part vouloir de satisfaire À mon debvoir et service au Roy faire Pour luy donner certaine congnoissance Que mon vouloir surmonte ma puissance, D'autre costé mes sens sont esbahys De l’esloigner, ensemble mon pays Pour acointer une terre incongnue De nation infidèle tenue...

Tous ces labeurs remplis d’estonnement Sont au partir en mon entendement :

Mais la raison me va dire au contraire, Que rien ne m'est tant propre et nécessaire, Que visiter diversitez de lieux :

Et que n’en puis en fin que valoir mieulx Ayant congneu mainte facon de vivre, Ne plus ne moins que par lire maint livre

Lon peult attaindre à parfaicte science... .

Pour tromper ses ennuis, il décrit son voyage et s'adresse à cette damoyselle françoise, qui paraît avoir occupé une place dans son cœur comme elle en a une sur le titre de son ouvrage : |

S'il reste en vous encor quelque amytié,

Veuillez donc voir cest escript par pitié

Ou vous verrez couchez sommairement Tous mes travaulx, depuis le partement Des deux vaisseaulx, on de Melphe le prince Et duc de Somme, allans à leur province Avecques eulx m'embarquerent, pour cause Que de présent vous escrire Je n’ause.

Après avoir au partir de Marseille Pris du biscuit et de l’eau mainte seille Dedans nos deux galères, bien munies De gens de guerre, et de vivres fournies : Au moys d'Octobre, entrée de l’hyver, Droict à Tolon nous vinsmes arriver.

Puis en mer haulte après nous engoufrasmes, Et de Leon au goufre nous entrasmes.

Vinsmes passer sans prendre, ou toucher terre Près la Dardeine, et lisle de sainct Pierre.

Corsegue aussi à main gauche laissasmes , Jusques à tant que nous veismes l'antique Terre, et pays de la coste d'Afrique :

Au mesme endroit ou fut la grand’Carthage.……. Nous costoyans doncques la Barbarie Passasmes près de la Panthelerie , Isle qui est des Chrestiens habitée.

Puis Lampedouse, isle deshabitée.

Du mesme vent qui en mer nous exalte Sommes conduicts entre Sicile et Malthe…..

Suyvant propos les vens qui lors regnèrent Mestral, Ponant, tant à poinct nous menèrent Par les endroitz où fut nostre entreprise Qu’eusmes entrée au goufre de Venise...

Adonc paroit la bossue Albanie, L'isle de Gente et la Chassalonie.

Isles qui sont par renommée anciennes Et de long témps bonnes Veniciennes, Nous les laissons six mils près à main droicte

Et au Canal où la mer est estroicte Prenons la volte, au long d’Esclavonie Droit à Courfou..…

L'expédition louvoyait ainsi entre les possessions chrétiennes et turques, image de la politique du roi de France, jetée par la rivalité de Charles-Quint dans les hasards d’une alliance monstrueuse. Sans toucher à ce point pénible et délicat, nous expliquerons, par ce rapprochement de la France et de la Turquie, les facilités offertes au seigneur de Borderie tant en Grèce qu'en Asie mineure.

Une grande tempête survient et donne au poëte l’occasion d'exploiter sa verve. La tempête décrite :

Adonc la mort voyant mis à lescart Le seul vaisseau du baron sainct Blanquart

Chef de l’armée, ou j’estois embarqué

Quelle tousiours avoit bien remarqué,

Se va penser l'heure estre tout à poinct

Quelle pourroit parvenir à son poinct

Mais s’efforcant venir secrettement

Fut de nous tous congneue apertement.

Car les monceaux des grands vagues haultaines

Nous donnoient bien congnoissances certaines

Que là dessoubs la mort estoit absconse.

Chacun raconte les détails de ce grand sinistre, puis la flotte va se ravitailler à Patras :

Nous retournons à Patras rabiller,

Vaisseaux froissez et nous ravitailler.

Ou fut conclud à la ville famée

Constantinople amener nostre armée.

Tout préparé faisons voile et devant

Prenons la volte envers soleil levant,

De coste en coste au long de la Morée, Region riche, antique et décorée

Par maint autheur, Peloponese dicte,

Dont mainte histoire est au long bien escripte.

Leur navigation, contrariée par les vents, les condui successivement à Modon, Coron, Monembasia ou Malvoisie et enfin à Napoli de Romanie.

Ja commencons la terre d’Achaie À delaisser, et veoir la Romanie :

Oultre le gouffre à Corinthe qui va Respondre à l’autre à Patras, qui rive a.

Naples voyons, grand port, où l'équipage De tous les Grecs, utile au navigage, Souloit jadis demourer en repos Pour estre prest quand viendroit à propos.

Bien nous sembla du lieu forte la marque, Inaccessible à nef, galère, ou barque.

Et en ce poinct à l'œil la conduisant Par un temps calme, et soleil reluisant Gaignons pais, tant que nous sommes mis En lEgina, isle près Salamis :

Ou fut desfaict par les Athéniens Xerces ayant sept cens mil Persiens, Par la conduicte , et invincible arroy Du tresvaillant Themistocles leur roy.

L'Egina fut superbe Athénienne, Et de présent paoure Venicienne :

Ayant changé sa première puissance Au dernier faix de serve obeissance.

L'horreur en moy, et la pitié domine,

Voyant à l'œil celle triste ruyne :

Hors de laquelle au matin nous partons,

Et du chemin un peu nous escartons

Pour prendre égade aux salines prochaines De Mepara, ou sont claires fontaines

Qui leur doulceur meslent à l'onde amère, Chascun de sel fournit lors sa galère :

Et sans arrest gaignons tousiours avant, Voyant maint lieu, et mainte isle souvent Estrange à nous et de nom incongneue.

Eleusis à nos yeulx est venue

Sans la congnoistre, ou Ceres, et Pallas Eurent un temple, auquel n’estoient pas las Sacrifier autrefois les Argives,

Aux pourtraictz morts de leurs déitez vives, Deux Jours, deux nuictz, sans prendre port ou plage Ayans le vent propice au navigage

Nous emplions, tant qu'avons repos euz

En terre Attique, au port de Pyreus :

Porteleon nommé par les modernes.

L’excellent port de la cité d'Athènes,

Mère et fontaine, aux lettres liberales,

Ou florissoient les loix philosophales,

Qui par Draco bien escriptes au long Furent au peuple, en après par Solon Veues au long , et mieulx amplifiées :

Puis peu à peu au monde publiées.

Dont nous humains leur sommes tous debteurs, Quilz ont esté, non des loix inventeurs Tant soulement , mais aussi des usages D'huilles, de vins, de semer labourages, Par l’industrie ague et singulière

De Triptoleme, et Pallas, qui première Nomma la ville Athina , qui réserve

Encor ce nom, signifiant Minerve,

Athenes serve, à présent mise en friche,

Eut tant d'honneur, et de faconde riche, Que dicte estoit à bon droit fleur du monde, Mais maintenant elle est la plus immunde, La plus abiecte, asservie et foulée

Qui soit en terre, et la plus désolée.

Ses bastimens qui furent excellens, Theatres grands, ou estoient vigilans

Au bien public les Areopagites ,

Sont ruinez en maisons bien petites Esquelles Grecz pauvres et miserables Payent tributz, et tailles incroyables.

En chascun feu un soultanis pour teste.

Un aspre aussi paye chascune beste.

L'un un ducat, l’autre vault dix deniers.

Athéniens qui furent les premiers ,

Et plus anciens gentilzhommes de Grece, User des droictz ne peuvent de noblesse :

Ains sont contrainctz à tous ars mechaniques Eulx asservir, selon les loix iniques

Du grand tyrant, qui les detient petis

Pour les ranger plus serfz, et plus craintifz. Nous n’eusmes pas un demy jour loysir

De voir ce lieu, ou prenois grand plaisir,

Vovant encor de la cité superbe

Les fondemens tous entiers, couvers d'herbe.

Leur grand dessaing assez donnoit entendre Quelle povoit grand” espace comprendre.

Ayant aussi un theatre apperceu,

Que le long temps desmolir n’avoit seeu :

Sur grans piliers de marbre bien assis, Seize de long et de fronc six à six.

Duquel les Grecz avoient faict à leur guise, De Sainct André une nouvelle église :

Ayant un mur au dedans faict en cerne,

Que l'œil iugeoit assez estre moderne.

Apres avoir en celle terre Argive Bien refreschi noz galeres d’eau vive, Du gros canon la retraicte sonnasmes :

Et tout soubdain les voiles nous donnasmes Aux ventz légers, qui feirent escumer Soubz noz vaisseaulx les undes de la mer :

Joyeusement en tranquilité bonne Oultre n’ageans pres du cap de Colonne.

Cap érigé, sur la mer éminent A trente mils d’Athene continent :

Auquel y a six colonnes marbrines, D’antiquité et de mémoire dignes, Estans encore d’un temple les reliques, Ou tous les ans souloient les Argoliques

Venir Ceres la deesse invoquer.

La navigation au milieu des îles de l'archipel grec

Finablement les vents et mariniers, Les dieux de nous guydes, et tymonniers, Nous furent tant propices et aydans, Que de perilz en la mer evidens Durant trois moys, en sante nous tirerent,

Et de Chio au port nous situerent,

est ralentie par les calmes et contrariée par les vents.

Ils hivernèrent dans ce port de Chio, hospitalièrement

ple par une voie où par une autre :

Voyant l’armée à l'ancre, ie concluds Ne seiourner oysif en ce lieu plus.

Puis un désir bien grand me sollicite

accueillis par la population. Le seigneur de Borderie dédaigne ce doux repos et prétend aller à Constantino-

Aller droict là ou le grand Turc habite, Pour acquiter mon humble obeissance Envers qui a me commander puissance :

En preferant par devoir le service

De monseigneur, au seiour, et delice.

Bien que devant le partir ie prevoye

En temps d’yver dificile la voye.

Et que la terre en ces lieux estrangers Autant que mer soit pleine de dangers :

Mesmes à moy n'ayant practique aucune Avec les Turcs, ny langue à eulx commune.

Je me fournis d’un truchement expert :

Et un matin comme le iour appert ,

Et que l’'Aurore à poindre coustumiere Avoit desia de sa clere lumiere

Ouvert la terre et le ciel rendu vuide

De sa triste umbre, obscurcie et humide :

d’entre dedans une barque petite :

Et me mectz hors de la cité susdicte.

Cent mils de mer loing de lisle iolie Passer me fey ces fins de Natolie:

Minerasie, autrement appellée.

Ou pour parfaire en brief temps mon allée Je me fournis de chevaulx de louage

Pour porter moy, ma garde, et mon bagage :

D'un Turc aussi pour seureté plus grande Je m'acompaigne. Ainsi à peu de bande Commencement je donne aux destinées Qui celle part m’estoient déterminées.

Je perse temps, montaignes et vallées, En costoyant près les undes sallées

Non sans sentir la prochaine froidure

Des monts vestuz de blanche couverture.

Divers Casalz, bourgades, et villages,

Lieux incongneuz s'offrent à noz visages :

Cameaux chargez en chemin se presentent , Turcs viateurs congnoissent et bien sentent Que ie ne suis, à me veoir à ma mine, Extraict de leur naturelle origine :

Et voyent bien que l’habit que ie porte Au naturel du cueur ne se rapporte.

Mon truchement en leur Furquesque voix Leur compte lors dont ie viens, ou ie vois:

Et les raisons qui m'ont meu d'entreprendre Si long voyage en ieunesse si tendre.

Smyrne qui est par flots de mer touchée Nous a receuz la première couchée, Ville jadis soubs Jesuchrist choisie L'une des sept églises de l'Asie, Pour l'entretien de son divin service :

Dont sainct Jehan parle en son Apocalypse.

Ou maints martyrs souffrirent mort inique Comme l’on void en lEcclesiastique.

C’est elle aussi qui se vante estre mere A l’excellent premier poëte Homere, Hors de laquelle au matin nous partons Et chevauchans, d’elle nous escartons Suyvans la terre et le chemin plus droict Qui sans faillir nous guide au mesme endroict Ou du Grand Turc le filz ainé demeure.

Magnesie est appellée à ceste heure Une cité qu'autrefois on nomma Anthillios , ainsi que dict on m'a :

Qui sans soleil en nostre langue sonne, Pource qu'un mont si treshault l’environne Que le soleil presque le long du iour Ne faict dedans ne clarté ne seiour.

Pour prendre là nostre plus droicte voye Nous traversons près de l'antique Troye

Par la duché d'Ephesos, ou vivoit

Le bon sainct Paul du temps qu'il escrivoit..……. Quatorze iours du lieu de Magnesie

Nous chevauchons par la mineur Asie,

Tant qu'arrivons à la yrande cité.

Mais si voulez que vous soit recité

Du traictement, de la facon de vivre

Qu'il nous failloit durant la voye suyvre,

Vous iugerez que de France opulente

Nul ne congnoist la richesse excellente,

Les grands tresors, les délectations,

Qui n’a point veu estranges nations.

Durant vingt iours tout ainsi qu'a la guerre

Tousiours vestu ie couchois sur la terre :

Car de trouver couches molles et belles

Il n’en est point en ce lieu de nouvelles.

Vivres aussi frians et favorables,

Là nous estoient autant peu recouvrables.

Bien que de soy le pais soit fertile

Et abondant de toute chose utile :

Mais le peuple est si pauvre et mechanique,

Tant oppressé de tyrannie inique

Qu'il n’a povoir les beaux champs cultiver ,

Ny se loger à peine pour l'yver,

Leurs maisons sont basses, à simple estage

Ou vous verrez en un mesine mesnage

Souvent le Turc et le Grec habiter :

Chascun sa loy sans contraincte imiter.

Si que Jay veu maintes femmes Grecquesques

Ayans marys subiectz aux loix Turquesques.

L'un Machomet par foy recongnoissant :

L'autre adorant Jesuchrist tout puissant :

Chose qui semble estre non moins estrange

Que veoir ensemble un dyable avec un ange.

Nous trouvons vins assez délicieux

Aux logis Grecs : car les Turcs vicieux

A boire vin si fort offenseroient

Que par leur loy punissable serotent,

Des que l’Aurore au matin se monstroit,

Chascun de nous sur son cheval montoit,

Et sans troter allans tousiours le pas

Sur le mydi prenions nostre repas

Dessoubs quelque arbre, ou la chaleur haultaine

Ne nous nuysoit, pres de quelque fontaine

Là repaissions, Dieu scait comment traictez :

Si nous avions quelques vivres portez

Nous les mangions sans linge, ne sans table,

Ny sans loger noz chevaulx à l’estable.

Ainsi allans avec peine infinie

Oultrepassons toute la Bithynie :

Tant qu’à present par la divine grace

Sommes dedans la grand cité de Thrace :

Ou ie veulx bien (si mon sens peult suffire)

Ce que ie voy m’essayer vous descrire.

Constantinoble est une ville antique

De Constantin excellente fabrique ,

Anciennement dicte Bysantion :

Dont maint autheur fait mainte mention :

La mieulx assise, et la mieulx située

Sur toute ville au monde habituée :

Faicte en triangle et limitée en trois

Dont en deux pars la mer par ses destroitz

Va tout au tour, le tiers est terre ferme

Qui les derniers confins d'Europe ferme.

Auquel costé y a de grands fossez

A fons de rive et deux murs bien pressez :

Au bout desquelz à l'endroit du Ponent

Le vieil palais royal est eminent,

Qui sur la mer devers mydi regarde,

Ou le tresor du seigneur est en garde.

Vers l'Orient tout autour de la ville

Est le Saray superbe, et tresutile

Pour bien défendre et l’acces empescher

A tous vaisseaulx qui vouldront approcher.

Tout vis à vis la mer Orientale

Se part en trois, l’une part vient égale

Se reunir dedans la mer Pontique,

Que mer Maieur autrement on explique, Par un destroit qui les deux mers embrasse , Nominé jadis Bosphore de Thrace.

L'autre moytié tient à mer Hellesponte, Destroit auquel perdit honneur et honte Hero la fille, alors que Leander

Ne peut à soy, ny aux eaux commander.

Le tiers finit de son cours le repaire

Entre les deux Constantinoble et Pere Galatas dicte, au temps d’antiquité

Ville prochaine a la grande cité

Ou de présent trafiquent marchandise Chrestiens vivans soubs la Rommaine eglise.

Temples ayans propres aux oraisons :

Femmes, enfans, mesnages et maisons Estans, sans plus, au grand Turc tributaires, Selon le taux des tributs ordinaires.

Lequel canal en l’eau doulce redonde

Et fait un port le plus riche du monde.

Riche ie dy pour la commodité

Du lieu si propre, ou peult la quantité

De mille nefz à l'aise reposer ,

Povans la poupe à bort terre poser.

Riche par un excellent édifice

D'un arsenac, à recevoir propice

Deux cens vaisseaux , galere ou galiace :

Et tresaisée et bien fort seure place, D'artizans riche et de tous garnimens

De palemente et autres fournimens.

Le long du port au costé de main droicte Est la montaigne haulte non point estroicte Servant d'obstacle aux vents impetueux

Ou sont les beaux jardins voluptueux.

Tout vis à vis de Pere à l’opposite

Est le grand cloz de la cité susdicte :

Au grand Paris égal en quantité,

Mais non si bien basti, et habité.

Dedans lequel y sont montaignes sept

Ou Machomet, Selin et Baïaset

Et Solyman, quatre Turcs empereurs F'eirent dresser quatre temples pour eulx, Qu'en langue Turcque ilz appellent Masquées , Excellemment en rondeur fabriquées.

Des autres trois montaignes est en l’une Le vieil palais, maison à tous commune.

Là de present sont boutiques patentes

Ou l’on besoigne aux pavillons et tentes.

Et la seconde est le siege papal

Du Patriarche en Grece principal :

Vivant léans avecques certains moynes Colonges dicts, qui s’estiment idoines

De dignité Cardinale : combien

Que nul n’en a ny le nom ny le bien Luy reformé au plus hault de la ville Paye au seigneur des ducas quinze mille Pour le tribut des églises Gregeoyses, Dont il est chef, n’ayant gueres ses ayses En la troisiesme, et montaigne derniere Est la Masquée, à présent coustumiere Du grand seigneur, dicte saincte Sophie :

Superbe, tant que mon sens ne se fie Vous en povoir d'elle rendre bon compte,

Car ce subject {outes langues surmonte;:

Elle qui fut la metropolitaine

De toute Grece eglise souveraine

Souloit avoir (qui est merveilleux cas)

De revenu trois cens mille ducas.

Et si souloit (comme on ma faict entendre) Plus d'un grand mil en son cerne comprendre, Tant grande estoit, magnifique, ample et forte Qu'on y entroit par cent et une porte :

Mais maintenant les deux grandes parties Sont en ruyne, et des Turcs amorties

Qui ont faict bastir, et dresser sus

Leurs temples beaux, que ray dict cy dessus.

Bien que ce peu qui encores abonde

Soit des plus beaux édifices du monde.

Le cueur qui est seul entier demouré

Lequel r'ay veu, suyvi et mesuré,

À six vingts pieds de long, et cent de large, Hault eslevé, tout rond, à double estage, Pavé de marbre, uny, cler, et glissant,

Le hault doré, en voulte flegissant,

Sur double ranc de piliers asseuré :

Piliers qui sont de diaspre azuré

Jaspe, et porphyre estimez de grand somme :

Longs et massifs de deux brassées d'homme Sur chascun d’eulx soubstenant la Masquée Une pierre est grande et large placquée

De marbre gris, serpentin et fauveau

Pour décorer ce faix riche, et nouveau :

Toutes au mur de bronze encousturées D’Antiquité et de preis honorées.

Le hault éstage ést aussi de piliers Environné, riches et singuliers :

A ceulx d’en bas moindres en quantité,

Mais en richessé ésaulx, et dignité.

l'aisans autour une ronde ouverture,

Ou lon peult veoir de prés la couverture

De laquelle est la voulte magnifique, D'or marqueté à la vray Moysaique :

En divers lieux paincte de beaux images Dont les Turcs ont effacé les visages, Ne povans veoir, ny souffrir pourtraicture De ce qui est produict par la Nature.

Certes (amye) il fault que ie confesse N’avoir jamais veu pareille richesse, Ny edifice estoffé de la sorte.

Sortant duquel, de fonte la grand’ porte Est de Porphyre excellent couronnée, Aux deux costez de columnes ouvrée, Ayant pres soy cinq grandes autres portes De mesme fonte, espesses et tant fortes Que sans engins et poulies subtiles A les serrer elles sont immobiles.

Droict au devant ceste église angelique S’estend en carre une place publique :

Ou l'œil y peult trois grandeurs estimer, Le grand palais, leglise et la grand” mer.

Ce palais est tresfort pour baterie, Tout à lentour garny d'artillerie , Sur l’avantmur qui le beau iardin cerne, Ou l'œil de loing mains beaulx cypres discerne. Non apparens en ce lieu seulement , Mais de la ville en tous lieux, tellement Que l’on diroit à veoir celle cité Que c’est un parc de maisons habité, Rendant à l'œil plaisante perspective.

En ce Saray, maison recreative Deux grans portailz on vient à rencontrer :

Et double court avant que d’y entrer.

Aux portes sont penduz les arcs turquoYs,

Flesches et dards, cymeterres, carquoys.

Car à nul d’eux est licite et permis

Armes porter, sinon contre ennemis.

La grande court que l’on trouve premiere, A recevoir chevaulx est coustumière

Des courtisans, qui vont faire la court.

En l’autre endroit de la seconde court, Ou du logis est la magnificence,

Y sont Bachas qui donnent audience :

Qui sont trois chefs, gouverneurs de PEmpire, A qui l'honneur et la fortune aspire

De grans profitz, de grans dangers aussi, Si le seigneur trouve en eulx aucun sy- Eulx eslevez aux autres apparens,

Jugent proces, debatz et differens,

Non tous les jours, mais trois fois la sepmaine. En celle court de peuple toute pleine,

Les uns assis demeurent en silence, Autres debout sans aucune insolence :

Coustume à eulx autant ou plus louable Que moins elle est à la nostre semblable.

Car là verrez dix mille genissaires

Qui du seigneur sont gardes ordinaires, Assis en terre en croisant leurs genoulx,

Ne faire tant de bruyt que six de nous.

Ïl lui faudrait un livre entier, une Bible infinie, pour expliquer l’état du Grand Seigneur, il renonce à faire ce tableau. Mais il demande à son amye la permission de lui en décrire de vive voix quelques particularités aussitôt qu'il aura le bonheur de se trouver près d’elle :

Vous suppliant pour la fin humblement Vouloir à moy permettre seulement Que si les mers et les vents furieux Ont eu povoir m'esloigner de voz yeulx,

A tout le moins 1lz n’ayent la puissance

De n'esloigner de vostre souvenance :

Et qu'autant loing ie suis de vostre face,

Autant sois pres de vostre bonne grace.

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