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CORINTHE

la destruction de la ville. Quant à nous, on nous assigne pour demeure une maison que les rats mêmes ont abandonnée, et qui ne se soutient qu'en s'appuyant sur ses voisines qui lui demandent le même secours. Nos agoyates et leurs chevaux sont déjà installés dans le rez-de-chaussée; un escalier de bois, auquel manquent la rampe et la moitié des marches, conduit extérieurement à l'unique étage. Charitablement nous le laissons essayer par les porteurs de bagages, puis nous nous hasardons à notre tour. Dans une grande salle délabrée, sans porte ni fenêtres, Manuel dresse nos lits de fer et nous sert le souper qu'il vient de préparer à la hâte, et auquel il a pu joindre un lièvre acheté en route à un berger albanais. Nous soupons vite et de bon appétit, et nous nous jetons sur nos lits, à la grâce de Dieu. Manuel s'étend dehors, sur l'escalier, et nous sert de porte.

Le 14, nous nous éveillons de grand matin; la maison ne s'est pas écroulée sur nous, et nous avons passé une assez bonne nuit; cependant, nous nous ressentons encore de la rude journée de la veille, et on nous en promet une plus longue et plus pénible encore pour gagner Mégare par la route de Kakiscala (mauvaise échelle), dont le nom seul n'est guère encourageant. On nous dit bien que dans ce défilé des Roches scironiennes^ si tristement célèbre dans l'antiquité, nous ne trouverons plus ce fameux brigand qui précipitait les voyageurs à la mer après les avoir dépouillés, et que depuis longtemps Thésée a fait subir à Sciron la peine du talion ; cela est rassurant, sans doute, mais ne suffît pas pour nous décider à faire seize heures de marche sur des montures si piètrement harnachées. Nous faisons partir sur l'une d'elles Manuel, qui, traversant l'isthme, doit nous préparer à Kalamaki, sur le golfe d'Égine, un mode de transport moins fatigant.

A cinq heures du matin, accompagnés d'un guide du pays, nous commençons, à pied, l'ascension de l'antique Acropole de Corinthe, citadelle formidable dont Aratus ne put s'emparer que par trahison, de l'Acro-Corinthe, montagne élevée de 575 mètres, en partie calcaire, en partie volcanique, car sur ses flancs j'ai trouvé des laves et des fragments de basaltes prismatiques. Le chemin est assez facile, et souvent on trouve des parties de chaussées pavées , remontant sans doute à l'époque de la domination vénitienne. A six heures un quart nous étions à l'entrée de la citadelle, aujourd'hui entièrement abandonnée; nous

franchissons trois portes, encore munies de leurs herses; le linteau de la troisième est formé de deux colonnes antiques, juxtaposées horizontalement. L'enceinte franque s'élève en partie sur des constructions helléniques; la partie la mieux conservée de celles-ci accompagne la troisième porte ; ce sont deux tours carrées , de la dernière époque pélasgique, composées d'assises en bossage bien appareillées et souvent à joints obliques. La conservation de la tour de droite est surtout complète. Deux sommets sont renfermés dans l'enceinte de rAcro-Corinthe; le moins élevé se trouve à l'ouest, et ses fortifications sont vénitiennes; lé plus haut que nous gravissons, et qui se dresse à l'est, n'est plus qu'un rocher couvert de plantes aromatiques et terminé par un plateau portant une enceinte carrée, de construction hellénique, en grande partie détruite. Une chapelle turque, ruinée, y a remplacé le temple de Vénus, au pied duquel, dit M. Beulé, jaillissait et jaillit encore la fontaine Pirène, célèbre parmi les poètes par le volume et la fraîcheur de ses eaux, oit le cheval Pégase se désaltérait quand il fut saisi par Bellérophon K De ce point élevé et par un temps clair, l'œil embrasse à la fois cet isthme célèbre par ses jeux en l'honneur de Neptune, pont gigantesque jeté entre le Péloponèse et le continent de la Grèce, les côtes de l'Argolide, de la Béotie et de l'Attique, que dominent les sommets du Parnasse, de l'Hélicon et du Cithéron. A l'ouest se déploie le golfe de Corinthe ou de Lépante, dont le nom moderne rappelle la victoire remportée en 1571, par don Juan d'Autriche, sur les Turcs, dont elle arrêta les envahissements, tandis qu'à l'est, dans le golfe d'Égine, la vue de Salamine fait battre le cœur au souvenir de cette autre victoire qui sauva la Grèce du joug des Perses. Malheureusement nous ne pouvons jouir que séparément de chacun des traits de ce merveilleux tableau; d'épais nuages nous environnent, mais de temps en temps le vent les écarte, les déchire, et une partie du panorama nous apparaît.

L'intérieur de l'Acro-Corinthe contient les ruines d'une véritable ville où la population entière pouvait chercher un refuge ; aussi y trouve-t-on, pêle-mêle, des constructions de tous les siècles, de nombreuses citernes de diverses époques, d'anciennes colonnes de vert et de rouge antiques, de cipollino, de granit, etc., les unes couchées, les autres de-

-I. L'Architecture au siècle de Pisistrate, 18G0.

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