‹ Athénienne, AthènesChapitre 35 sur 51 · IO ATHÉNIENNE · texte numérisé non relu

IO ATHÉNIENNE

C'étaient ces conditions, ou plutôt cette déclaration de guerre à peine déguisée, que Glaucos avait été chargé de porter à l'Ecclésia.

En acceptant la mission que Philippe lui confiait, le polémarque avait accepté de marcher à la mort, car il savait trop combien le caractère sacré des ambassadeurs serait une protection insuffisante contre la colère d'un peuple si cruellement oué.

A leur arrivée à Athènes, Glaucos et les hipaspistes de sa suite avaient été logés au Grand- Prytanée. Deux jours après, ils furent reçus par l'Aréopage et l'on décida que, selon l'usage, l'ambassadeur du roi de Macédoine soumettrait les propositions de son maître à l'Assemblée des citoyens.

Si Glaucos s'était fait quelques illusions sur les difficultés à vaincre, il ne put les conserver longtemps. Son nom réveillait de trop cruels souvenirs dans l'esprit des Athéniens pour que le choix de Philippe ne fût pas regardé comme une provocation. La populace s'assemblait chaque jour, devant le Grand-Prytanée, pour attendre la sortie du vainqueur d'Oropous et se livrer sur son passage à des démonstrations hostiles. Plusieurs fois des cris de : a Au Barathre! Au Barathre! » saluèrent l'apparition du polémarque. On alla même jusqu'à lui jeter des ordures, et l'escorte de speusiniens que les Archontes avaient attachée à

sa personne, dut employer la force pour disperser la foule, dont l'attitude devenait menaçante.

Un soir, un des hipaspistes de la garde royale, qui était venu de Pella avec Glaucos, s'étant attardé dans le quartier des Kynosarges, ne reparut pas le lendemain. On sut plus tard que cet homme avait été massacré.

Les choses s'aggravèrent bientôt à un tel point que le polémarque fit demander à l'Archonte de fixer à une date plus proche, l'époque à laquelle il devait accomplir sa mission devant l'Ecclésia.

Le peuple se réunissait quatre fois par mois et la réception des ambassadeurs avait lieu ordinairement dans la troisième assemblée. On décida d'avancer celle-ci de huit jours, à raison de l'animosité toujours croissante qui se manifestait contre l'envoyé de Philippe.

Au jour fixé, Glaucos dut prendre des voies détournées pour se rendre du Grand-Prytanée à la colline du Pnyx, sans soulever de manifestations dans la foule dont les rues étaient encombrées. Arrivé au Heu de réunion, il prit place, à côté de la tribune de marbre, d'où les orateurs haranguaient les citoyens.

Le Pnyx ' était une colline rocheuse dont le sommet, formant un plateau de près d'un stade de longueur, dominait les quartiers situés à l'Occident de la ville. Cette disposition du sol n'était pas due uniquement au caprice de la nature, et

d'énormes murailles servaient à retenir les terres au moyen desquelles on avait rehaussé la partie de la colline qui regarde le Midi. Tel qu'il se déroulait sous les yeux de Glaucos, le Pnyx formait une vaste terrasse de pierre, moins élevée que l'Acropole, mais se dressant à pic, à une assez grande hauteur au-dessus des maisons environnantes. Dix entrées, disposées comme les vomitoires du théâtre de lacchos, et trop étroites pour que deux personnes pussent passer de front, s'ouvraient du côté qui fait face à la place du marché. Près de chacune d'elles se tenait un lexiarque, tenant en main la liste des membres d'une des dix tribus. Il prenait les noms des citoyens et leur remettait un jeton de présence, donnant droit à trois oboles d'indemnité.

La terrasse se remplissait lentement.

Au loin, sur l'Agora, le polémarque apercevait des groupes nombreux, au sein desquels on paraissait discuter avec animation. Bientôt parurent des speusiniens ; ils formèrent un grand cercle qui embrassait toute la place, et au moyen de longues cordes rouges, ils se mirent en devoir de refouler les citoyens vers la rue par laquelle on arrivait au lieu de l'assemblée.

Pauvres et riches, les assistants étaient groupés pêle-mêle, en vertu du principe d'égalité qui avait inspiré les derniers législateurs athéniens : les ouvriers du Pirée coudoyaient les eupatrides;

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les jeunes gens riches s'efforçaient d'éviter un contact de leurs vêtements brodés, avec le cuir crasseux de la tunique des forgerons; les laboureurs taciturnes, vêtus de chlamydes de laine qui exhalaient une odeur de travail fade et violente, écrasaient avec la joie des revanches les ventres rebondis des citadins bavards. En avant se tenait le groupe des orateurs : Eschine et Démosthènes, Hypéride et Phocion, Eubule et Démade, Mélanopous et Philocrate, Ctésiphon et Derkillos causaient amicalement entre eux, comme s'ils oubliaient que, quelques instants plus tard, ils n'auraient pas assez d'injures et d'ironies à se lancer mutuellement. A côté d'eux se trouvaient la plupart des magistrats, reconnaissables aux couronnes de myrtes qui ornaient leur front. Ils entouraient un vieillard blême et flétri, dont Glaucos crut vaguement se rappeler les traits. Il s'approcha de Démosthènes pour lui demander quel était ce personnage.

« C'est l'aréopagite Posidios, lui répondit l'orateur, aujourd'hui Epistate des Proèdres et ayant, comme tel, la présidence de l'assemblée. Je crois qu'il ne vous est pas très favorable, car ses infortunes conjugales ont fait le sujet de la dernière comédie de Satyros. »

Après que l'hiérophante d'Athéné-Polias eut récité une invocation aux dieux et purifié les

rangs de l'assistance, avec le sang d'un porc âgé de moins de dix mois, l'Epistate des Proèdres déclara la séance ouverte et donna la parole à l'envoyé de Philippe.

Plus habitué aux luttes sans merci de l'épée qu'aux joutes subtiles de la parole, Glaucos avait longuementpréparé sa harangue. Après un exorde insinuant dans lequel il vanterait le courage et la générosité du peuple de Pallas, il voulait, par une digression adroite, faire comprendre à ses auditeurs que, malgré son apparente animosité, il avait fait preuve de modération dans sa dernière expédition contre eux. D'ailleurs, au fond du cœur, il avait toujours éprouvé une vive sympathie pour les Athéniens dont il avait constamment plaidé la cause dans les conseils de Philippe. Maintenant encore, s'il était venu vers eux, c'était dans un but amical, pour remplir une mission de paix.

Quoique ses derniers armements l'eussent rendu invincible, le roi de Macédoine consentait à rendre Olynthe et Potidée à leurs anciens maîtres, s'ils voulaient renoncer à l'alliance de Thèbes.

Le polémarque espérait que, présentées de cette façon, les propositions de Philippe auraient quelque chance de ne pas déchaîner trop subitement la colère des Athéniens.

Ces illusions s'évanouirent dès qu'il eut ouvert

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la bouche. Un ricanement avait passé sur la foule et au milieu des ironiques exclamations qui s'élevaient de toute part, Glaucos entendait répéter chacun de ses mots avec des rires étouffés.

Alors il se sentit perdu.

Tout était inutile; on ne l'écoutait pas! On ne songeait qu'à railler sa connaissance imparfaite de la langue grecque et la manière lourde dont il traînait les syllabes ailées du dialecte attique. Les Athéniens ne voyaient que ce minime ridicule dans le discours si péniblement préparé.

Le polémarque eut un mouvement de colère; sous la modération maladroite de l'ambassadeur improvisé, le bouillant guerrier reparut; il oublia son exorde insinuant pour entamer d'une voix sèche et incisive la menaçante énumération des armements de son roi :

Rien qu'avec ses sujets macédoniens, Philippe avait formé une phalange de seize mille pézétaires, un corps de huit mille hipaspistes, six ilés de mille hommes chacun de la grosse cavalerie des hétaïres, et les deux agêmas de huit cents hommes qui composaient la garde royale.

Les populations tributaires avaient fourni d'innombrables contingents, et ce n'étaient pas seulement des hordes indisciplinées de Thraces et d'Illyriens, mais encore des cavaliers thessaliens et des vétérans de la Kalkidique.

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Près de vingt mille mercenaires étaient rassemblés à Pella : des acontistes d'Aitôlie et d'Arcadie, des agrianes d'Elide et de Thessalie, des toxotes de Crète et de Scythie, des frondeurs d'Acarnanie et de Rhodes, enfin une arme nouvelle : des cavaliers p;£oniens sarissophores.

A présent, nul ne raillait plus; tous les visages exprimaient une stupeur profonde. Personne ne comprenait l'audace de cet homme qui, du haut de la tribune de Périclès, venait braver la colère des Athéniens et célébrer la puissance de leur ennemi.

Quand Glaucos en vint aux conditions de la paix, un cri de protestation s'éleva, un cri de rage et de vengeance qui roula sur la cité silencieuse et alla réveiller les échos du Lykabette et de l'Hymette.

« Oh! ce roi! Démosthènes avait raison! C'était un traître, un fourbe, un menteur, un infâme!... »

Le polémarque s'était tu : cette voix de tout un peuple était formidable. Au milieu de ces hommes qui l'environnaient les lèvres tremblantes, les yeux pleins de flammes, les poings crispés et menaçants, il se sentait si bien perdu, qu'il n'eut même pas un instant la pensée de résister à son destin. Il ne comprenait pas comment cette foule hurlante, sur laquelle il avait déchaîné une telle tempête de fureur et de haine,

ne l'avait pas encore arraché de la tribune et englouti dans ses flots tumulteux.

Cependant Eschine s'était élancé à côté de Glaucos; il fit un geste et un silence effrayant succéda aussitôt aux effrayantes clameurs.

Eschine avait toujours défendu le roi de Macédoine. A cette heure où l'on recueillait les fruits de sa politique, il avait beaucoup à se faire pardonner : il fut violent.

« Athéniens! Philippe croit nous en imposer par ses menaces. Nous lui montrerons que nous sommes restés dignes des vainqueurs de Marathon. Mais pas de vaines paroles! Nos actes seuls doivent répondre à l'insolent orgueil du Macédonien. Roi, nous le haïssons trop, Barbare, nous le méprisons trop, pour perdre notre temps à nous occuper de lui. Nous devons avoir l'orgueil de notre diginité. S'il veut une leçon, qu'il vienne la chercher.

c( En attendant, montrons-lui le cas que nous faisons de ses envoyés. Cet homme qu'il a chargé de venir nous insulter, ce bandit qui a promené le ravage et le deuil dans nos dêmes, ce misérable qui a porté le déshonneur sous le toit d'une de nos plus antiques familles, ce soldat de fortune qui a osé se mesurer avec un de nos invincibles stratèges, n'a-t-il pas mérité d'être mis en dehors de toutes les lois? Puisque la justice des

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Dieux nous le livre, profitons de cette occasion pour le châtier; et si Philippe veut une réponse à ses honteuses propositions, qu'il aille la demander aux cendres de Xerxès! »

Une longue acclamation interrompit la harangue de l'orateur; tous les bras se levèrent pour approuver sa motion et pour menacer le polémarque.

Le front haut, celui-ci n'écoutait plus. Pour la dernière fois, avant de descendre dans la grande nuit, il regardait la cité divine étendue autour de lui, toute blanche, sous les flots dorés du soleil.

C'était bien ainsi que, dès sa plus tendre enfance, il s'était plu à imaginer le berceau de cette race Ionienne, si noble, si fière, si artiste; c'était bien ainsi qu'il s'était plu à rêver Athènes. Athènes, la poésie de la Hellade entière, épanouie en une fleur splendide et merveilleuse! Athènes, que son destin avait été de combattre et de haïr, Athènes qui allait se venger, Athènes par qui il allait mourir, Athènes qui lui avait donné tout le bonheur d'ici-bas : les tressaillements du cœur devant la femme aimée, les élévation de l'âme devant l'éternelle Beauté!

Et songeant à la joie infinie qu'il avait éprouvée au pied du Parthénon, il regardait l'ombre de l'Acropole qui, lentement, diminuait sur les larges dalles de l'Agora.

Encore une fois, le silence était descendu sur l'assemblée. Lent et solennel, aussi sombre et aussi froid qu'il était fougueux et ardent d'ordinaire, Démosthènes venait de monter à la tribune.

ce Athéniens! Il est une page que je voudrais pouvoir effacer de votre histoire; il est une iniquité sans nom, que votre colère a sanctionnée et que vous avez amèrement déplorée après être revenus de ce premier mouvement.

c( Vous vous demandez, sans doute, à quelle page je fais allusion, de quelle iniquité j'ai voulu parler?

« Hélas! une telle incertitude est votre plus cruelle condamnation! C'est qu'en effet, nul ne pourrait compter les injustices commises tant par vos délégués de l'Aréopage que par cette Assemblée elle-même.

(( Vous murmurez!

(( Vous avez donc oublié l'exécution des huit stratèges vainqueurs aux Arginuses? Vous avez oublié le procès d'Alkibiades, l'amende de Miltiade, l'ostracisme d'Aristide, l'exil de Thémistocle, la mort de Socrate?

« Certes vous êtes la grande nation, — vos ennemis eux-mêmes l'avouent! — mais pour être dignes de ce titre glorieux, pour être dignes de cette suprématie universelle, il faut savoir, à

l'occasion, modérer sa colère, oublier les injures reçues — et surtout ne pas se laisser aller, sous prétexte de justice, au stérile et funeste plaisir d'assouvir ses ressentiments.

« Quand le polémarque Glaucos nous faisait subir les pertes cruelles et les échecs honteux qui ont donné à son nom une si triste célébrité dans l'HelIade entière, il remplissait son devoir, — il obéissait aux ordres de son roi. Le vrai, le seul coupable, c'est Philippe de Macédoine, cet éternel ennemi du bien et de la justice; c'est Philippe de Macédoine, ce tyran odieux qui dansait sur le cadavre de nos villes; c'est Philippe de Macédoine, cet insatiable ambitieux, qui, à travers tout, poursuit sa marche sanglante vers la domination de la Grèce!

« Je ne chercherai pas à vous dissimuler le but de cette harangue, ni à vous préparer par des artifices oratoires à la proposition que je vais vous soumettre : je parlerai sans détour, car je sais que si votre colère est aveugle et injuste, on ne s'est jamais adressé en vain à votre générosité !

« Je demande que l'on accorde au polémarque Glaucos le titre de citoyen d'Athènes, s'il consent à servir la République parmi les soldats que Karès doit nous amener au mois de Kalamaïôn.

« Je m'attendais à vos protestations, — je savais, Eschine, que vous alliez crier à la trahison; je

savais, Posidios, que vous proposeriez de m'ôter la parole, car il est connu que dans ma carrière politique, j'ai toujours été opposé aux intérêts des Athéniens. Je n'ai pas prédit que vous regretteriez amèrement l'indifférence dont vous avez fait preuve lors de la première Guerre Sacrée ; je n'ai pas épuisé ma voix et mes forces à vous supplier de secourir Olynthe; je n'ai pas annoncé ce qui arrive aujourd'hui... Ah! si vous aviez écouté Démosthènes, nous n'aurions pas vu nos plus belles colonies passer en des mains étrangères, nous n'aurions pas vu une partie de la Grèce courber le front sous le joug macédonien; nous n'aurions pas vu le prince fugitif, qui embrassait les genoux de notre stratège Iphicrate, nous proposer avec dédain une alliance funeste ou un parjure déshonorant!

c( Qu'importe, — j'avais tort! — vous avez mieux aimé accorder votre confiance aux flatteurs qui vous prodiguaient leurs louanges intéressées; vous avez mieux aimé applaudir les plaisanteries et les fanfaronnades de vos parasites. — Le rire aux lèvres, vous vous êtes détournés du prophète mélancolique qui vous annonçait les malheurs de l'avenir. — Et maintenant vous avez le destin que vous avez choisi!

c( Comme toujours, en faisant cette proposition que vous venez d'accueillir avec tant de colère, je n'avais en vue qu'une seule chose : votre intérêt;

je voulais vous indiquer le moyen de tirer une vengeance aussi prompte qu'adroite de la dernière perfidie de Philippe...

ce Je connais, moi, le polémarque Glaucos ; je le connais assez pour vous assurer que s'il avait consenti à servir Athènes, ce n'est pas la crainte qui l'y aurait déterminé; je sais qu'il aime la Ville, je sais qu'il l'admire, je sais qu'il l'a défendue dans les conseils de Macédoine, je sais avec quelle colère Philippe verrait le vainqueur d'Oropous passer dans notre camp, je sais de quel poids son épée pèserait dans les luttes futures, je sais que dans sa poitrine macédonienne bat un cœur d'Athénien!

« Mais vous ne m'ccoutez pas! je plaide une cause désespérée, et vos murmures m'ont déjà appris que ma voix vous avait lassés! »

En rcahté, les paroles de leur orateur favori avaient produit une impression profonde sur l'esprit mobile des assistants; quand Démosthènes voulut descendre de la tribune, la plus grande partie de l'assemblée lui cria de continuer.

Arraché à sa rêverie par la voix vibrante de celui qui parlait, Glaucos l'avait écouté le cœur tressaillant. Il comprenait enfin l'émotion indéfinissable qu'il éprouvait devant la splendeur d'Athènes; il comprenait pourquoi ce nom harmonieux le troublait presque autant que le nom

de la femme aimée. Il comprenait ce sentiment qui dominait toute la vie de ses contemporains : l'amour de la patrie! Démosthènes l'avait dit : « Dans sa poitrine macédonienne battait un cœur d'Athénien. »

Les yeux de l'orateur avaient lu dans son âme et deviné cette passion douloureuse et désespérée qu'il ne voulait pas s'avouer à lui-même : il aimait Athènes. Jusque dans les folles explosions de sa haine il l'aimait d'être femme, d'être belle, d'être ardente et passionnée.

Et voilà que tout à coup son existence entière s'éclairait et s'élevait; une grande sérénité descendait en son cœur; sa vie lui apparaissait comme un chemin droit et uni, comme cette triomphale voie sacrée, dont la ligne argentée coupait la plaine verdoyante. Lui qui croyait trouver là une mort ignominieuse, lui qui était venu apporter à ces hommes des paroles de haine et de menace, il se sentait une envie de leur tendre les mains, de leur crier : a Je suis votre frère! Laissez-moi m'asseoir au milieu de vous! Laissez-moi lutter et mourir pour votre éternelle cité! »

Oh! ce rêve : Être Athénien! Vivre à l'ombre des Propylées, sous les colonnades de Pœcile! Etre l'héritier des hommes de Marathon, de Platée et de Salamine! Dire, en parlant de ses frères : Périclès et Solon, Alkibiades et Sophocle, Miltiade et Socrate, être Athénien!

Mais une vision bien différente passa devant les yeux du polémarque : Théa! Pour devenir Athénien, il fallait sacrifier Théa. Il fallait abandonner à la vengeance de Philippe la plus chère moitié de lui-même. Et un mortel combat se livrait dans son cœur où croissait une angoisse éperdue. Ses deux amours, ses deux bonheurs, se dressaient en face l'un de l'autre. 11 fallait choisir entre eux, car ils étaient opposés : Théa ou Athènes, la femme ou la cité, le foyer ou la patrie : tout ce qu'il aimait, tout ce qu'il désirait, tout ce qui pouvait lui donner le bonheur.

D'abord elles s'étaient confondues, ces passions à présent rivales; la femme, pour Glaucos, avait incarné la cité; c'était Théa qu'il croyait aimer en Athènes, c'était Athènes qu'il avait aimée en Théa! Il le comprenait maintenant : s'il avait éprouvé une volupté si douce à contempler la virginale pâleur de ce front de vierge, c'est qu'elle lui rappelait la blancheur sacrée du Parthénon; s'il avait été charmé de la voix argentine de la jeune eupatride, c'est qu'elle savait donner à la douce langue ionienne une harmonie de mélopée; s'il s'était épris de son âme caressante et joyeuse, de son insouciante naïveté, de sa chaste ardeur dans l'amour, c'est qu'il y avait retrouvé le caractère athénien.

Cependant Démosthènes continuait : il fit ressortir la nécessité de vaincre, et l'imminence

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des dangers qui menaçaient la ville; il exalta le courage et l'habileté de Glaucos, à qui les troupes royales devaient une partie de leurs succès; puis, après avoir rappelé que vers le commencement de l'année, il avait été le premier à proposer de mettre à prix la tête du terrible Macédonien, il ajouta qu'uni au polémarque par les liens de l'hospitalité, il avait pu se rendre compte de sa sympathie pour les Athéniens et de son dégoût pour les manœuvres perfides de Philippe.

Certes à le voir et à l'entendre à cet instant, nul n'eût reconnu en Démosthènes cet homme élégant et efféminé à qui Glaucos avait autrefois sauvé la vie. Ses cheveux, rejetés en arrière, découvrant un front haut et large, ses narines frémissantes, tout le visage de l'orateur exprimait l'énergie et la conviction. Chacun des sentiments qu'il s'efforçait de faire naître dans l'âme de ses auditeurs : haine, orgueil, indignation, passait tour à tour dans la flamme de ses yeux. Jusqu'aux derniers rangs de la foule, sa voix puissante faisait éclater la sonorité de ses paroles; dans la gracieuse ampleur de sa chlamyde, ses gestes majestueux scandaient la mélodie rythmique des phrases et la mesure des pensées, comme la baguette d'ivoire du chorège règle l'accord des choeurs et des instruments.

Ce fut au milieu des applaudissements de l'assemblée qu'il conclut en ces termes :

« Tous nos poètes ont comparé la patrie à une mère; souvent aussi elle est comme une épouse que l'on se choisit guidé par l'amour. La première affection naît du hasard, la seconde des attirances invincibles et fatales auxquelles le Destin nous a soumis. L'une est un sentiment, l'autre une passion; celle-là est plus calme, celle-ci plus forte et plus ardente.

« Glaucos, nous ne venons pas à vous la menace à la bouche, vous dire : « Choisissez entre ce l'honneur de défendre Athènes ou la mort! » Nous vous disons : a Nous avons compris votre c( cœur, voulez-vous être notre frère, voulez-vous ce combattre pour notre éternelle cité? »

Glaucos regardait Athènes.

Autour de ses murailles saintes, la nature était solennelle et grandiose. La lumière avait deslimpidités inconnues sous d'autres cieux; dans le cercle d'or de l'horizon, le sombre azur des montagnes lointaines prenait des rayonnements de pierreries enchâssées sur un diadème, la mer roulait des flots de flammes et derrière les collines du Septentrion, la cime triangulaire du Pentélique s'élevait très haut, dans le ciel, comme le fronton d'un temple colossal.

La voix de la grande cité montait en une harmonie large et puissante, pénétrante et douce, comme celle de ces poèmes de gloire et d'amour

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que les rhapsodes chantent avec sonorité. Les noms que proclamait cette voix — plus puissante que les trompettes de la Renommée — étaient portés aux quatre coins du monde. Ceux qu'elle avait désignés entraient vivants dans l'immortalité.

Glaucos écoutait Athènes.

Et tandis que, le cœur inondé d'une folle ivresse, le polémarque tendait les bras vers sa glorieuse amante, voilà qu'au pied du Pnyx une voix grêle et plaintive d'éphèbe se prit à chanter. Elle disait l'ode de Philétas, l'ode haletante de passion que, souvent, le soir, Théa lui avait répétée :

O mon roi, mon auiaut, je t'anitc !

Je l'appartiens, je suis à toi !

« Théa! dit-il. Théa! Oh! toute ma vie! » Au milieu d'un silence anxieux, de sa voix grave où déjà tremblait une imperceptible angoisse, Démosthènes répétait sa question.

« Nous avons compris votre cœur! Voulez-vous être notre frère? Voulez- vous combattre pour notre éternelle cité? »

Le polémarque eut un geste insensé :

« Non! Je ne veux pas! je ne veux pas! »

Le soir de ce même jour, le bourreau pénétra dans le cachot où Glaucos était enchaîné;

lentement, avec un fer rouge, il creva les yeux au prisonnier.

Des supplices plus terribles encore étaient réservés à l'infortuné.

Chaque jour, devant les portiques qui s'élevaient à l'entrée de son palais, Théa venait s'asseoir, interrogeant d'un œil anxieux la voie qui conduisait vers la Grèce.

Ce soir-là, elle était plus triste et plus désespérée. Un poids étouffant lui écrasait le cœur. La journée, très belle, lui avait rendu plus douloureuse l'absence du bien-aimé. Sans savoir pourquoi, elle éprouvait un besoin de pleurer. Le parfum acre des troènes, l'odeur ardente des térébinthes, le travail de la sève gonflant l'écorce naissante, le chant des oiseaux amoureux, toutes ces caresses du printemps la faisaient frissonner en passant sur elle. Les yeux vagues, perdus dans la brume violette qui s'élevait du lac, elle se rappelait la dernière nuit qu'ils avaient passée à deux, sur la terrasse du palais, à écouter la plainte lointaine d'un psaltérion...

Soudain, sur la blanche poussière de la voie AEgnatienne, un point noir apparut qui allait grossissant à vue d'œil.

Elle avait déjà été si souvent déçue dans cette espérance : — si c'était un messager! — qu'à la la fin elle n'osait plus s'y abandonner. Sans doute

elle se trompait encore!... et pourtant son cœur battait avec plus de violence. Il n'y avait qu'un hémérodrome — un coureur de profession — pour s'avancer avec cette vitesse qu'un cheval n'eût pas soutenue.

Le point noir approchait. Bientôt Théa put distinguer un homme qui courait rapidement, les coudes au corps, demi-nu, très sec, très brun.

Haletante, écrasée par l'anxiété et par la soudaineté avec laquelle se réalisait le désir de sa longue attente, elle s'appuyait au mur, cherchant à retrouver la force de parler :

« D'où venez-vous? Qu'y a-t-il? »

Lui, sans s'arrêter, inclina la tête, criant entre ses dents :

« Athènes! L'ambassadeur Glaucos retenu prisonnier... sans doute tué à présent... C'est la guerre! la guerre! »

A la nouvelle des événements d'Athènes, Philippe eut un mouvement de joie : tout lui réussissait. Il avait un excellent prétexte pour déclarer la guerre à la confédération des cités de la Grèce centrale, et de plus, la femme qu'il désirait était sans défense, livrée à son caprice.

Il ordonna aussitôt au gardien de son gynécée, l'eunuque lydien Abracomas, de se rendre au palais de Glaucos et de s'y emparer de Théa-

Mais quand le Lydien se présenta à la demeure

du polémarque, ce fut en vain qu'il demanda à voir la jeune femme. Théa venait de disparaître et nul ne savait de quel côté elle avait dirigé ses pas.

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