I. Relation de 1646, p. 9 et
et qu'il atfectionnait tendrement. Ainsi les âmes de Benoît et de Scholastique se confondaient dans un commun amour de leur Maître adoré. En ce cœur virginal du moins, le P. Gabriel pouvait en toute liberté épancher les saintes allégresses de son zèle apostolique, sûr de n'y rencontrer aucune des faiblesses inhérentes à la tendresse du sang. Dieu lui donna cette consolation, et « l'on eût cru, a dit un témoin de cet entretien, entendre deux séraphins se communiquer leurs transports ». Au moment du départ, la carmélite remit au missionnaire quelques reliques de martyrs. — Don fraternel et pieux dans lequel un avenir prochain allait permettre de voir une sorte de présage et comme une providentielle annonce du genre de gloire qui attendait le jésuite de l'autre côté de l'Océan.
Le P. G. Lalemant s'embarqua à la Rochelle, le 1 5 juin 1646. Avec lui passait pour la troisième fois dans la Nouvelle- France un vétéran, le P. Claude Quentin, alors procureur de la mission. Il était accompagné en outre des PP. Adrien Daran et Amable de Prêtai, et d'un coadjuteur, le F. Masson. Le convoi était nombreux, la traversée fut belle, et, au mois de septembre, on arriva sans encombre devant Québec.
Les nouveaux venus trouvèrent la colonie dans un trouble profond. Après avoir longtemps guerroyé contre les Français, les Iroquois, touchés de la clémence du gouverneur, M. de Montmagny, qui avait remis en liberté quelquesuns de leurs prisonniers, sans leur faire aucun mal, s'étaient enfin décidés à traiter de la paix avec lui'. Mais
I. Champlain étant mort à Québec, le zb décembre i635, le roi, sur la présentation de la Compagnie des Associés, avait nommé pour lui succéder
c'était une paix de sauvages, beaucoup plus nominale que réelle; car, sous prétexte de poursuivre la guerre contre les Algonquins et les Hurons, les bandes iroquoises continuaient sans scrupule leurs incursions dans le pays. Echelonnées le long du Saint-Laurent, elles 3^^ dressaient des embuscades si meurtrières, que la navigation n'y était possible qu'en courant les plus grands dangers. Les Hu-
Sur le Saint-Laurent.
rons n'osaient plus descendre le fleuve pour venir à Québec faire l'échange de leurs pelleteries. Avec une adresse féline, les Iroquois se glissaient partout sans être aperçus. Rien ne leur coûtait pour arriver à leur but. Ils se creusaient des tanières dans le sol, et ils y demeuraient tapis, sans manger ni boire, pendant un ou deux jours, s'il le fallait. « J'aimerais quasi autant être assiégé par des Lutins que par des Iroquois, écrivait le P, Vimond dans la
Charles Huault de Montmagny, chevalier de Malte. Le nouveau lieutenant-général était arrivé le ii juin i636 dans la Nouvelle-France. Il gouvernait la colonie depuis ce moment-là.
Relation de 1645 (p. 18); les uns ne sont guère plus visibles que les autres ; quand ils sont éloignés, on les croit à nos portes, et lorsqu'ils se jettent sur leur proie, on s'imagine qu'ils sont encore en leur pays. » C'est à l'improviste que ces sauvages bondissaient sur leurs victimes. Les femmes huronnes allaient-elles à leur champ pour y cueillir la poignée de blé d'Inde, sobre ration du jour? elles étaient scalpées sur place et massacrées sans pitié. Les chasseurs essayaient-ils d'entrer dans la forêt ? ils étaient entourés soudain, accablés sous le nombre et tués ou tramés en captivité. Les palissades derrière lesquelles se pelotonnaient les huttes ne mettaient pas toujours les habitants à
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Fac-similé de la sio-nature du P. G. Lalemanti.
l'abri de la mort. « Tel Iroquois, écrivait le Supérieur de la mission huronne en [642, aura le courage, étant tout nu et n'ayant qu'une hache à la main, d'entrer seul dans les cabanes d'un bourg, pendant la nuit; puis, y ayant fait quelques meurtres de ceux qu'il y trouve endormis, de prendre la fuite pour toute défense contre cent et deux cents personnes qui le poursuivront cependant un et deux jours entiers. «
«Une troupe d'Iroquois, raconte le P. de Charlevoix, s'était approchée d'un village huron, dans le dessein d'y faire des prisonniers; ils trouvèrent qu'on y était sur ses gardes; mais ils ne purent se résoudre à se retirer sans
I. 11 est à remarquer que le P. Gabriel signe Lalement, tandis que son oncle le P. Charles signe Lalemant, avec un a.
i52 DEUXIEME PARTIE
avoir rien fait. Ils se cachèrent donc dans un bois et ils y passèrent la nuit, pendant laquelle un Haron, posté sur une manière de redoute, fit grand bruit pour montrer qu'il ne dormait pas. Vers le point du jour, il cessa de crier. Aussitôt deux Iroquois se détachent et, s'étant coulés jusqu'au pied de la palissade, ils y demeurent quelque temps . pour voir s'ils n'entendraient plus rien. Personne ne soufflant, un des deux monte sur la redoute, y aperçoit deux hommes qui dorment profondément, donne à l'un un grand coup de hache sur la tête, lève à l'autre la chevelure, et s'enfuit. Le premier mourut sur-le-champ; au bruit que fit le second, tout le village fut en rumeur. On accourt, on trouve deux hommes étendus, l'un sans vie et l'autre perdant tout son sang. La jeunesse fut à l'instant sur pied; elle suivit longtemps les traces de l'ennemi; mais il avait trop d'avance et elle ne put le rejoindre K »
Surpris ainsi au point du jour ou dans la nuit, nombre de villages avaient été pillés. Aussi la crainte, qui tenait tout le monde en alarme à Québec, avait tellement saisi les sauvages alliés que ceux d'entre eux qui étaient allés visiter les premiers Villemarie, n'osèrent jamais s'engager
I. Histoire et description générale delà Nouvelle-France, par le P. de Charlevoix, de la Compagnie de Jésus. Paris, Rolin, 1744. T. I''', p. 273, 274. — A certains jours, les Hurons ne le ce'daient pas en folle témérité à leurs féroces ennemis. A la suite du fait que nous venons de rapporter, trois d'entre eux se mirent en campagne et s'avancèrent à vingt journées de marche sur le territoire iroquois. Ils arrivèrent alors près d'un village de Tsounouthouans. a II était nuit. Toutes les cabanes étaient fermées et tout le inonde dormait. Nos aventuriers s'avisèrent de percer une cabane par le côté; ils y entrèrent sans que personne s'éveillât, ils y allumèrent du feu, et, à la lueur de la flamme, chacun choisit son homme, le tua et lui enleva la chevelure. Ils mirent ensuite le feu à la cabane et gagnèrent au pied. Ils furent poursuivis, mais inutilement, et ils arrivèrent dans leur village avec les marques de leur victoire. » Charlevoix, loc. cit.
LE COMPAGNON DE MARTYRE i53
à venir s'y fixer pour y cultiver la terre, quoiqu'ils le désirassent tous. Ils auraient redouté, en s'éloignant de la colonie naissante pour la chasse et pour la pêche, de tomber dans quelqu'une des embuscades que leurs ennemis leur dressaient partout *.
Les colons eux-mêmes vivaient dans la terreur. On n'était plus au temps oii Champlain, à la tête de quelques Hurons, marchait à la rencontre des Iroquois, s'avançait de vingt pas en avant de sa petite troupe, « couchait en joue son arquebuse où il avait mis quatre balles, suivant son propre récit, visait droit à l'un des chefs ennemis, le transperçait, blessait le guerrier qui suivait ce chef », et du même coup mettait toute la bande en fuite. Les Iroquois prenaient maintenant l'initiative en fait d'attaque. Tantôt ils massacraient un soldat qui, à la portée d'un mousquet du fort, plantait paisiblement du blé d'Inde dans un jardinet. Tantôt ils scalpaient un jeune homme qui tirait quelques cailles à trois cents mètres des retranchements. Le 12 décembre 1644, « la terre étant couverte d'un pied de neige, comme on ne pensait quasi plus à ces chasseurs d'hommes et que le froid se faisait sentir, sept soldats sortirent du fort Richelieu pour aller quérir du bois de chauffage. Ayant chargé leur traîneau, ils le tiraient sur la neige, quand une bande se jeta sur eux à l'improviste. Les plus lestes et les moins embarrassées se défirent de la corde qu'ils avaient enlacée dans leur corps pour traîner leur charge, et se sauvèrent à la course, mais celui qui était le plus fortement lié au traîneau fut attrapé % » et scalpé sur le terrain. Depuis ce temps-là, les soldats avaient