‹ Au berceau de l'autre FranceChapitre 41 sur 80 · I Cor.j IV · texte numérisé non relu

I Cor.j IV

le secours divin. Puis, sa robe résineuse consumée, on le baptisa ironiquement d'eau bouillante, afin, lui disaient ses bourreaux, qu'il pût en toute sécurité arriver au ciel.

Cependant le P. de Brébeuf venait d'accomplir son sacrifice. On ramena alors le P. Lalemant dans la cabane oià son martyre avait commencé. Sitôt qu'il y fut rentré, il reçut au-dessus de l'oreille gauche un coup de hache violent. On le piqua avec des alênes portées au rougeblanc. Puis, armés de tisons brûlants, les Iroquois attaquèrent successivement tous ses membres. On lui fit ensuite sur toute la longueur latérale de la cuisse gauche une grande entaille Jusqu'à la profondeur de l'os, et, dans cette blessure béante, on fit glisser lentement le tranchant d'une hache rougie au feu. Par une sacrilège ironie, deux autres incisions, non moins profondes, marquèrent l'autre cuisse d'une croix sanglante, pendant que des Hurons apostats continuaient à baptiser le courageux confesseur d'eau bouillante qu'ils versaient à grands flots sur lui. A certains moments, ces inexprimables tortures arrachaient quelques plaintes étouffées à la nature. Mais aussitôt on voyait le patient s'élever au-dessus de la douleur et offrir à Dieu ses souffrances. Les yeux au ciel, il semblait alors dans le ravissement. Comme ses poignets étaient attachés séparément et par des liens qui lui laissaient une certaine liberté de mouvement autour du poteau, tantôt il joignait les mains, tantôt, malgré ses horribles blessures, il se jetait à genoux et, le regard en haut, il priait Dieu avec transport. Si bien que les sauvages, croyant trouver là le secret de son inexplicable force, lui séparaient les

mains, quand il les joignait, ou le contraignaient à se relever, lorsqu'il se mettait à genoux.

La nuit suspendit en partie le supplice. C'était, en effet, une coutume parmi les Iroquois qu'un condamné ne devait pas mourir entre le coucher et le lever du soleil. En attendant l'aurore, on abandonna donc l'héroïque missionnaire aux mains des jeunes gens, avec permission de le torturer suivant leur caprice, pourvu qu'ils ne lui enlevassent pas complètement la vie. Heures longues et douloureuses pendant lesquelles la victime épuisée resta le jouet sans défense de ces sauvages, comme pendant toute une nuit aussi son Maître avait été le jouet de la valetaille juive, chez le grand prêtre prévaricateur.

Qui sait si, franchissant les espaces, la pensée du martyr ne s'élança pas alors, toute palpitante, vers les rives lointaines de la France? Peut-être revit-il dans sa mémoire le foyer chrétien auprès duquel s'était écoulée sa première enfance, le collège oii il avait été élevé, le paisible noviciat à l'ombre duquel il s'était formé à la vie religieuse. Souvenirs rafraîchissants au milieu de ses tortures, mais d'où le ramenaient bientôt à la cruelle réalité les jeunes bourreaux qui, dans cette hutte sanglante, continuaient à s'acharner sur lui. Car c'est vraisemblablement pendant cette nuit, aux lueurs rougeàtres du feu que les sauvages avaient allumé pour se garer du froid, qu'on lui hacha la peau de la tête à coups de couteau et qu'on lui coupa le nez.

Enfin le jour parut : ce devait être celui du triomphe éternel. On ramena le martyr au lieu de son supplice. Ses membres étaient dans un état affreux : certaines parties —

l'œil gauche entre autres — avaient été en quelque sorte carbonisées par l'application prolongée des haches brû-

Le P. Gabriel Lalemant.

lantes. Mais une âme invincible soutenait ce corps que la nature avait fait si frêle et sur lequel, en outre, la cruauté venait de s'épuiser! «Après avoir passé un soir, une nuit

et une matinée sans relâche, au milieu de ces cruels tourments, la force d'esprit et la foi du Père étaient encore si vigoureuses, que, nonobstant les plaies dont j'ai parlé, il se mit à genoux pour embrasser son poteau et faire à Dieu sa dernière offrande, qui sembla trop longue à ses bourreaux ^ » Les tortures recommencèrent donc, aussi barbares que la veille. Puis, après dix-sept heures de supplice, la hache consomma l'œuvre, et, en fracassant le crâne de la victime, elle rompit du même coup les liens qui retenaient son âme sur la terre d'exil. Le P. Gabriel Lalemant était dans la force de l'âge, quand, suivant la superbe expression de son Supérieur, « il mourut en ce lit de gloire » : il n'avait pas encore trente-neuf ans (17 mars 1649).

Un moment on put croire que le ciel allait châtier les bourreaux. Enivrés de leur triomphe , les Iroquois avaient pensé, on s'en souvient, à attaquer Sainte-Marie. L'alarme fut vive à la Résidence dans la soirée du 16 mars. Elle y augmenta encore, lorsque les missionnaires virent, du haut de la palissade, les espions ennemis ramper dans les broussailles à la lisière du bois. Ils avaient bien pour les défendre une quarantaine de soldats français; mais leur enceinte de pieux et leurs constructions de troncs d'arbres n'étaient pas à l'épreuve de l'incendie. Et d'autre part les bandes iroquoises étaient si nombreuses et si féroces en même temps! Toute la nuit on fit donc bonne garde : les soldats veillèrent sur la muraille, le mousquet

I. Lettre du P. Poncet, missionnaire à Sainte-Marie des Hurons et cousin du P. Lalemant, à sa famille (i8 mai 1649). La plupart des détails du supplice ont été empruntés par nous à ce témoin si bien informé.

prêt, et les Pères se succédèrent sans interruption devant l'autel de Saint-Joseph, dont on allait célébrer la fête trois jours après.

Dans la matinée du ry, l'arrivée de trois cents chrétiens bien armés fit renaître la confiance dans les cœurs. Ces nouveaux combattants venaient de la Conception et de Sainte-Madeleine, Leur belliqueuse ardeur était grande, et l'annonce des renforts que l'on signalait de divers côtés la fortifiait encore. En les attendant , ils se répartirent dans la forêt et ils s'y mirent en embuscade, dans l'espoir d'y surprendre bientôt leurs ennemis. Leur attente ne fut pas trompée. Quand l'avant-garde des Iroquois, forte de deux cents hommes environ, se présenta, ils l'assaillilirent à Timproviste. Mais ils plièrent au bout de quelques instants de lutte et ils furent vivement pourchassés à travers la neige jusqu'en vue du fortin français. Heureusement, au bruit de la fusillade, un autre parti de Hurons accourut. Pris à revers, les Iroquois se débandèrent à leur tour. Ils se précipitèrent du côté de Saint-Louis pour s'y retrancher et s'y défendre. Mais leurs adversaires, qui étaient sur leurs talons, y entrèrent en même temps qu'eux avec l'impétuosité d'un ouragan, et, massacrant tout ce qu'ils rencontraient sur leur passage, ils entonnèrent leur chant de triomphe sur ces misérables décombres reconquis.

Cette victoire éphémère devait sombrer dans un nouveau désastre. Exaspérés de leur défaite, les Iroquois accoururent de Saint-Ignace pour la venger. Bientôt ils fourmillèrent autour des palissades branlantes de Saint- Louis. Ils avaient un grand nombre d'arquebuses hollandaises, tandis que leurs adversaires, réduits à cent

cinquante combattants au plus, n'étaient guère armés que d'arcs et de flèches, de haches et de coutelas. Le choc n'en fut pas pas moins furieux de part et d'autre : les Hurons luttaient en désespérés ; ils firent sortie sur sortie. Mais les Iroquois déployèrent un acharnement indomptable de leur côté. Si bien que la nuit elle-même ne mit pas un terme à la lutte. Longtemps encore on entendit sous les grands pins de la forêt les clameurs sauvages et les coups de feu qui déchiraient les ténèbres. Enfin, grâce à leur nombre, les assaillants triomphèrent. Mais, quand ils pénétrèrent dans Saint-Louis, pris et repris, ils n'y trouvèrent qu'une vingtaine de guerriers couverts de sang : tous les autres étaient étendus sans vie devant la palissade, au pied de laquelle ils étaient morts en vrais héros.

Cette fois, on crut à Sainte-Marie que l'attaque était imminente : elle n'eut pas lieu cependant. La victoire avait coûté trop cher aux vainqueurs pour qu'ils se hasardassent devant des mousquets français. Bien plus, le 19 mars, — fête de saint Joseph, — une inexplicable panique s'empara d'eux. Aussitôt ils se préparèrent à la fuite. Mais, avant de s'éloigner, dans les huttes d'écorce de Saint-Ignace, ils empilèrent ceux de leurs prisonniers qu'ils avaient marqués pour le sacrifice, hommes et femmes, vieillards et enfants; puis ils mirent le feu aux quatre coins du village , en répondant par de sauvages hurrahs aux plaintes déchirantes qui s'échappaient de ces épouvantables brasiers K

I. Le docteur Taché a, suivant Parkman, minutieusement relevé l'emplacement de ce sanglant holocauste. Les cendres, mêlées de poteries et d'ossements humains à moitié consumés, qu'on retrouve encore dans le soussol de la forêt, et les fragments de pierres, de métal et de verroterie, qu'on y rencontre après deux siècles, facilitent cette recherche et ne laissent pas de doute à ce sujet. ( The Jesuits in Nortlt America, ch. xxvii.)

Quant aux autres captifs, on les chargea du butin pris à l'ennemi et on les poussa à travers les bois, comme un troupeau de bêtes de somme, en cassant impito^'ablement la tête à tous ceux qui faiblissaient en chemin.

Le 20 mars, les Pères de Sainte- Marie Turent avertis de la fuite précipitée des Iroquois. Immédiatement, l'un d'eux prit avec lui une huitaine de soldats et il se rendit sur le lieu du carnage. En passant à Saint-Louis, il vit le terrain couvert de cadavres. Mais , à Saint-Ignace , le spectacle était encore plus affreux. C'est là qu'au milieu des cendres du village incendié, à quelque distance des corps à moitié brûlés de ceux qui avaient péri dans les flammes, il découvrit les restes carbonisés des martyrs. Les deux cœurs manquaient parmi ces saintes reliques. Émerveillés du courage de leurs victimes, les bourreaux les avaient dévorés sur place, afin de s'incorporer tant de vaillance. On recueillit les glorieux trophées et on les emporta à Sainte-Marie. Les missionnaires les y reçurent comme un trésor inestimable, et « chacun, dit l'un d'eux, s'estima très heureux de se voir en un poste oià, à deux jours de là peut-être, Dieu lui ferait la grâce du martyre et l'appellerait à répandre son sang et sa vie en de semblables tourments • ».

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