Le p. Claude Dablon, mort à Québec, le 3 mai
2. Au sortir de cette bourgade, un sauvage un peu plus compatissant que les autres jeta au P. Jogues un morceau de grosse toile qui avait servi à envelopper les paquets pris au missionnaire. «J'en avais assez, dit celui-ci, pour me couvrir les épaules et le dos, sur lesquels je la mis pour me défendre du soleil qui échauffait et ulcérait mes blessures. Mais cette toile s'étant collée et comme incorporée avec mes plaies, je fus obligé de l'arracher avec douleur et de m'abandonner à la merci de l'air. Ma peau se détachait de mon corps en plusieurs endroits, et afin que je pusse dire que j'avais passé par le froid et le chaud pour l'amour de mon Dieu, étant sur
nontogen, éloigné de quatre lieues, pour satisfaire la curiosité de ces deux bourgs. Partout les victimes se trouvaient aux prises avec ces fauves déchaînés; partout ils recevaient le même accueil; partout la même impitoyable bastonnade à l'arrivée; partout le même échafaud et les mêmes tortures pendant toute la journée. La nuit, les prisonniers étaient dévolus aux enfants, qui, du coucher du soleil à
Carte du pays des Iroquois.
l'aurore, faisaient librement sur eux l'apprentissage de la cruauté.
Le P. Jogues nous a raconté comment, à Téonnontogen, CCS bourreaux novices s'acquittèrent de leur mission :
« Sans pitié pour l'épuisement complet des victimes, ni pour les douleurs atroces que leur causaient leurs membres
réchafaud trois jours durant, comme en la première bourgade, il tomba une pluie froide qui renouvela toutes mes douleurs. » Relation de 1647, p. 23, 24.
L'APOTRE ESCLAVE
tuméfiés et déchirés, ils leur ordonnèrent d'abord de chanter les Cantiques du Seigneur sur une terre étrangère (Ps. iSg). Pouvions-nous chanter autre chose ? Au chant succéda le supplice...
« Ces jeunes gens mettaient des épines et des bâtons pointus dans nos blessures; ils égratignaient le bout de nos doigts dépouillés de leurs ongles et les déchiraient jusqu'à la chair vive. Pour m'honorer par-dessus les autres, ils m'attachèrent à des bois formés en croix, en sorte que mes pieds n'étant pas soutenus, le poids de mon corps me donnait une angoisse et une torture si sensible qu'après les avoir soufferts un quart d'heure, je sentis bien que j'allais m'évanouir. Je suppliai ces sauvages d'allonger un peu mes liens. )>
Loin d'y consentir, ils les serrèrent davantage. En face de ces intolérables souffrances, l'homme se retrouva un instant sous le héros. Notre martyr l'avoue avec une candeur touchante et une humilité qui nous met des larmes d'admiration dans les 3'eux. Pendant les tortures épouvantables que nous avons rapportées plus haut, on avait vu Jogues surmonter la douleur, la maîtriser assez pour ne plus penser qu'à ses compagnons d'infortune. En route, durant son terrible chemin de croix, sur les échafauds, il les exhortait, tantôt en particulier, tantôt en commun, à souffrir avec résignation et avec patience pour leur Dieu crucifié. Il oublie cette force d'àme héroïque pour ne se plus souvenir que de sa faiblesse, et il écrit humblement :
« Pour me convaincre que si j'avais pu souffrir jusque-là avec un peu de courage et de patience, je le devais non à ma propre vertu, mais à Celui qui donne la force aux
dmes faibles ^^ le Seigneur m'abandonna alors pour ainsi dire à moi-même dans ce nouveau tourment. Je poussai des gémissements (car Je me glorifierai volontiers dans mes infirmités^ afin que la veî'tu de Jésus-Christ habite en moi^)^ et l'excès de mes douleurs me fit conjurer mes bourreaux de relâcher un peu mes liens. Mais Dieu permettait avec raison que plus mes instances étaient vives, plus ils s'efforçassent de les resserrer. Après un quart d'heure de souffrances, ils les coupèrent pourtant. Sans cela, je serais mort de douleur... »
C'est à un sauvage étranger, témoin accidentel du supplice, que le martyr dut son salut. Cet homme s'approcha et, sans une parole, trancha d'un coup de couteau les cordes qui tenaient le missionnaire suspendu. Un an après, à 3oo kilomètres de Téonnontogen, dans une bourgade étrangère où le P. Jogues avait par hasard accompagné ses maîtres, il entre dans une cabane et se trouve en face d'un moribond. « Ne me reconnais-tu pas, Ondesonk^Pw lui demande péniblement celui-ci. Et, avant que son visiteur ait répondu : « Ne te souviens-tu pas de celui qui, l'an passé, a coupé tes liens ? C'est moi. )>
A ces mots, le Père se jette au cou de son sauveur. 11 le console, cherche à le soulager ; mais il n'y a plus rien à faire : la mort est à la porte de la cabane. Alors, d'une voix douce, le prêtre parle au mourant de l'autre vie, de Dieu, de son beau ciel... La grâce s'ouvre une voie dans cette âme, elle illumine cette pauvre intelligence ; le sau-