SCENE XI
DASTAGNE, GEORGES GORLIER
Entrez, entrez, mon ami. Je suis à vous dans une minute. [Il donne passage à Georges et disparaît. Georges a une serviette sous le bras. Il s'installe sur le flanc gauche du bureau, de façon à laisser libre la place du professeur. Il ouvre sa serviette, en lire livres et cahiers. — Da>tagne rentre. Il a lavé sa blessure, mais le sang reparaît. Son agitation se manifeste malgré lui. Il s'assied au bureau, ouvre un livre, le ferme, en prend un autre, etc.,)
dastagne, énervé.
Récitez vos leçons, Gorlier... Lisez votre rédaction... Vous avez compris les problèmes?
GEORGES
Je vous serais reconnaissant, monsieur Dastagne, si vous vouliez bi ri reprendre d'abord pour moi les aperçus philosophiques qui ont fait l'objet de votre dernier cours. Vous nous avez exposé la puissance que résfrve à l'homme le développement de la pensée libre... Grâce à vous, des horizons nouveaux se sout ouverts devant moi. Jusque-la, on ne m'avait pas ens'ignc la vie sous ce jour séduisant... L'éducation que j'ai reçue m'a rendu méfiant de m>-s propres aspirations; j'ai appris à réprimer les entraînements de l'esprit, à trembler devant un Dieu justicier... En
vous entendant, j'ai entrevu la route que doit suivre la raison purp. Pour aborder le problème de la vie, je n'interrogerai désormais que la matière, je n'écouterai que la voix de la nature... L'homme libéré des vieilles croyances, avez-vous dit, doit conquérir le pouvoir attribué à Dieu par l'ignorance primi-. tive...
dastagne, qui n'a pu maîtriser une vive agitation, se levant.
Georges... Georges... écoutez-moi.
GEORGES
Vous êtes pâle, maître!... Vous paraissez souffrir... Que vois-jt;? Vous saignez, là...
DASTAGNE
Un accident... Une chute... sans gravité... Ma tête a heurté l'angle du bureau.
Georges, s" apprêtant à sortir.
Je descends chercher un cordial.
dastagne, l'arrêtant, d'une voix saccadée. Non, non, ce n'est rien, c'est fini!... J'ai éprouvé une commotion, mais je me s^ns minux... Allons! au travail, mon ami!... Ce n'est pas l'heure de nous livrer aux entretiens philosophiques... Lisez-moi votre rédaction.
GEORGES
Vous êtes fatigué, monsieur Dastagne, il faut vous reposer... Remettons la lpçon à demain. {Dastagne, très agité, parcourt la pièce. Georges le suit du regard.) Vous paraissez inquiet?... Vous avez appris une mauvaise nouvelle, peut-être?
dastagne, après un silence, s' arrêtant devant Georges et le regardant dans les yeux.
Gorlier, mon élève préféré.... mon Georges, je ne
veux pas que vous demeuriez plus longtemps sous l'impression de mon discours d'hier... Une réalité terrible m'a tout à l'heure ouvert les yeux... En philosophie, en morale, j'ai cru construire ; j'ai seulement démoli. Mon système vacille sur sa base ; il est édifié sur le sable; un souffle d'enfant suffit pour le renverser... Je me suis trompé. La science est impuissante à produire un honnête homme.
Georges, après l'avoir observé longuement.
Étrange revirement!... Vous trembhz, maître?... On dirait qu'une angoisse vous torture.
DASTAGNE
Bien.... mal.... conscience,... au-delà!... À vouloir soumettre ces notions à l'analyse, notre cerveau s'égare, sombre!... Ecrites au cœur de l'homme, elles répondent à des lois mystérieuses, immuables, reflets d'une puissance extérieure...
GEORGES
Que dites-vous, maître? Ce sont là les théories dogmatiques prônées par la superstition et l'ignorance! (Frappé soudain d'une idée.) J'y songe!... Vous venez de recevoir la visite de mon père... Il vous aura entretenu de ses alarmes... Je comprends ! Vous rétractez à mon intention des idées que mon père estime trop audacieuses! Je ne serai pas dupe de ce complot, monsieur Dastagne! Vous n'arrêterez pas en moi l'essor de la pensée libre. Parlez-moi, maître, de l'émancipation intellectuelle de l'humanité, des conquêtes de la science!
DASTAGNE
Sans doute, l'homme a arraché à la nature quelquesuns de ses secrets, nous avons exploité certaines forces restées longtemps ignorées;... mais l'essence
de ces forces... mystère toujours! A cause des conquêtes modernes dont nous sommes si iiers, sommesnous plus fondés que nos devanciers à secouer le joug du dogme? Si les motifs de croire à Dieu, à l'àme, paraissaient justifiés au temps de saint Louis, à l'époque des Césars, sont-ils moins forts au xx° siècle?
Georges, désignant sur la table le manuscrit de Daslagne.
Toutes ces questions, maître, ne sont-elles pas traitées victorieusement ici, dans lœuvre considérable à laquelle vous avez consacré votre vie?
DASTAGNE
Gorlier, les principes que vous avez reçus vous ont donné l'équilibre de l'esprit, le sens d'une existence droite, ordonnée... Ils répondent à la nature de l'homme... Gardez-les! La vérité, c'est que je suis impuissant à vous offrir une doctrine d'une portée aussi pratique, aussi haute... Pour que vous ne suspectiez pas ma sincérité,... devant vous, je veux accomplir le suprême sacrifice... (Il saisit sur le bureau son manuscrit et en déchire les pages.)
Georges, cherchant à le retenir.
Maître!... Maître! Que faites-vous?
dastagne, qui jette les feuillets en pièces dans la cheminée.
Au feu, arguments vides et sonores! Au feu, négations dissolvantes et démoralisatrices !... Dogmatisme sournois dicté par l'orgueil et la haine I... Au feu! Au feu!
Georges, suppliant.
Maître ! Au nom de la science! Au nom de l'humanité affranchie!
dastagne, se dégageant.
Laisse-moi faire, enfant! Je te sauve du gouffre!... Laisse-moi! Laisse-moi! (Il continue son œuvre de destruction. Le rideau tombe.)