SCÈNE PREMIÈRE
DASTAGNE, ANTOINE
Dastagne, assis au bureau, vient d'interrompre un travail scientifique, intéressé par la nouvelle que vient de lui apprendre son fils. Antoine se tient debout à gauche. Son visage est énigmatique et s'éclaire par instants d'un sourire sceptique.
DASTAGNE
Alors, c'est vrai, Antoine '?... Tuas pris cette grande décision?
ANTOINE
J'épouse une dactylographe... charmante!
DASTAGNE
Tu ne m'avais pas encore parlé de cette jeune fille ?
ANTOINE
Je voulais être sûr que les sentiments de ma fiancée répondaient complètement aux miens.
DASTAGNE
Elle est digne, j'espère, de porter notre nom?
ANTOINE
N'en doute pas, papa.
dastagne, avec importance.
Écoute-moi, mon enfant... Fils d'un modeste contremaître d'usine, j'ai su m'élever, par mon travail, au point d'occuper aujourd'hui dans l'Université une situation dont j'ai le droit d'être fier; et comme tel, tu ne l'ignores pas, je me suis fait, l'apôtre de la pure morale laïque, appuyée sur les notions positives de la raison seule... Mon ambition est que tu justifies mes principes en fondant un foyer intègre dans le culte de l'humanité affranchie !
ANTOINE
Ma fiancée partage tes idées, papa. Elle est un esprit libre, conscient...
dastagne
Laborieuse, exempte de coquetterie?... Il le faut! Car ta situation de commis à la Banque Férambois n'est pas des plus brillantes... A propos, on est toujours satisfait de tes services?
ANTOINE
Très!... Je suis le bras droit de M. Férambois.
DASTAGNE
Mes compliments !... J'irai le voir, ton directeur. Je lui demanderai qu'il te donne de l'avancement.
antoine, vivement.
' Ne te presse pas !... Ce n'est pas le moment. M. Férambois est surmené : les échéances... les émissions nouvelles.
DASTAGNE
Bon ! J'attendrai... Tu as peut-être déjà réalisé sur tes émoluments quelques économies?
ANTOINE
Sans doute... A ce point de vue, je voulais te
demander si tu ne pourrais pas m'accorder un léger subside... Tu comprends, je suis obligé d'offrir un cadeau à ma fiancée.
DASTAGNE
Des bijoux? Est-ce bien nécessaire?
ANTOINE
Tranquillise-toi!... Une fourrure... toute simple... pour que mon épouse n'ait pas froid cet hiver en allant à son bureau.
DASTAGNE
Un objet utile, je t'approuve; ce choix prouve un esprit ordonné, pratique.
ANTOINE
Alors, si tu pouvais m'avancer cinq cents francs?... dastagne, qui bondit.
Diable !... Tu me surprends dans un moment difficile. Désignant sur le bureau l'épais manuscrit.) Je ne t'ai pas dit... Je me décide à publier mon grand ouvrage : « Morale scientifique », à m^s frais... L'imprimeur me réclame des arrhes... Certes! Je ne regrette pas cet argent-là. Quiconque peut se flatter d'avoir entrevu quelque parcelle de vérité a le devoir do produire au grand jour le résultat de ses découvertes. antoine, flatteur.
Je retiens un exemplaire... pour Angèle...
DASTAGNE
Ta fiancée s'appelle Angèle... Joli nom !... J'oflrirai mon œuvre à Angèle... Aurais-tu donc vraiment rencontré la femme supérieure, indépendante?... antoine, qui regarde sa montre.
Au suprême degré... Sapristi ! il est deux heures. Il faut que je me rende au bureau. Si tu voulais bien me remettre les cinq cents francs?
DASTAGNE
Gomme cela, tout do suite?... C'est que mon impri-
meur me presse ; ma « Morale scientifique » paraîtra le mois prochain.
ANTOINE
A un mois près !... Voyons, papa, un bon mouvement!... l'argent ne te manque pas : tes leçons particulières te rapportent.
dastagne, protestant.
Ne crois pas cela. Mes honoraires rentrent péniblement... J'ai entre autres un élève, Georges Gorlier : son père me doit trois cents francs.
ANTOINE
Les huissiers ne sont pas faits pour les chats !
dastagne, vivement.
Envoyer l'huissier à Gorlier ?... Jamais ! Jamais!
ANTOINE
Parce que?
DASTAGNE
J'estime très haut ces gens-là...
ANTOINE
Comment? Toi, un pontife du positivisme, tu cèdes à une sentimentalité mièvre !
DASTAGNE
Tu ne connais pas Georges Gorlier?... Un élève d'élite!... Je suis pour cet adolescent mieux qu'un maître érudit. Je me suis promis de former sa conscience; j'ai l'ambition d'élever ce jeune homme à la hauteur d'un esprit libre.
ANTOINE
Très beau, le prosélytisme !... Mais tu ne dois pas pour cela négliger les intérêts de la famille.
DASTAGNE
Le père de Gorlier est un modeste employé. Il a élevé cinq enfants.
ANTOINE
Le papa est peut-être très intéressant... Mais moi
je suis ton fils... Tu ne peux pas me marchander quelques billets de cent francs pour m'établir.
DÀSTAGNE
Evidemment... Je ne te refuse pas... Tu demandes combien ?
ANTOINE
Je m'évertue à te le dire... cinq cents francs.
DASTAGNE
C'est beaucoup ! Je pourrais le remettre d'abord un acompte.
ANTOINE
Je vais être franc avec toi, papa. La fourrure est déjà achetée... Le marchand m'a fait crédit ; mais j'ai promis de la payer ce soir.
DASTAGNE
Ce soir ? Tu me mets le couteau sous la gorge... Tu aurais pu d'abord me présenter ta fiancée...
ANTOINE
Donne toujours l'argent.
DASTAGNE
Je veux connaître Angèle.
ANTOINE
Tu connaîtras Angèle... Tu as l'air de te méft>r... C'est blessant pour moi.
DASTAGNE
Ma future belle-fille,... c'est assez naturel... Amènela-moi.
ANTOINE
Eh bien ! soit!... j'amènerai Angèle tantôt.
Je la recevrai avec grande joie,... tout disposé à lui donner mon affection paternelle.
ANTOINE
Quand tu l'auras vue, tu donneras aussi la somme ?
DASTAGNE
Nous verrons... En partie, du moins... (Sonnerie.)
La femme de ménage est sortie. Je suis obligé d'ouvrir moi-môme la porte... (// sort.)