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Au bout du monde

On a toujours regardé les colonies comme des trop-pleins ouverts à la surabondance des populations, ou comme des espèces de lazarets sociaux destinés à ceux dont le contact pouvait devenir dangereux; mais, bien qu'elles présentent ce double avantage, là n'est point leur but sérieux et leur véritable caractère. Les colonies font surtout

des efforts vers l'unité humaine. On peut les considérer comme des avant-gardes composées de co qull y a de plus avide, de plus curieux ou de plufi hardi, qui vont porter au loin le génie d'une race et répandre, pour ainsi dire, sa semence. Si l'ancien monde devint romain presque tout entier, ce fut bien moins le fait de la conquête que de la colonisation; le vainqueur qui passe comme Attila ne laisse que la terreur de son nom, celui qui s'établit comme Gyrus finit par absorber les nations vaincues et former un tout d'éléments d'abord contraires.

Pour un peuple, coloniser, c'est donner une plus grande place sous le soleil à ses penchants, à ses croyances, à ses intérêts; c'est faire de la propagande, et la plus énergique de toutes, car elle ne s'adresse pas seulement aux idées, elle coule, pour ainsi dire, dans la chair et dans les os. La race qui s'est ainsi infusée dans toutes les races peut disparaître nominativement des cartes politiques, mais elle survit en réalité dans tous ''les peuples qu'elle a modifiés; le corps seul a

disparu, Fàme reste entière. Rome avait depuis longtemps perdu sa puissance visible, que l'esprit romain régnait partout.

Il ne faut donc point s'y tromper, l'histoire des colonisations' d'un peuple n'est, en définitive, que l'histoire de ses tentatives d'influence dans le monde, de ses essais à tout ramener vers son unité. Aussi est-ce toujours aux époques de force et d'expansion que se forment ces entreprises lointaines. Il faut pour cela que la nation ressemble aux plantes vivaces dont la sève surabondante drageonne sous terre et pousse au loin, de toutes parts, des jets puissants.

C'est pour avoir perdu la conscience de cette vérité que la France défend avec tant de peine contre l'Angleterre, depuis un siècle, son influence extérieure, trop heureuse encore, dans cette lutte sans intelligence, d'avoir une rivale inhabile à s'assimiler les autres races, et qui, en agrandissant le nombre de ses sujets, ne semble acquérir que des eanemis de plus.

Les colonisations françaises peuvent se rapporter à quatre époques distinctes.

La première comprend les essais tentés au xvp siècle et qui furent plutôt des entreprises militaires que des établissements sérieux. Aucune des nations de l'Europe ne connaissait encore à cette époque l'art de coloniser. Toutes songeaient à imiter l'Espagne, qui avait traité le Nouveau-Monde comme un homme que l'on égorge pour en avoir les dépouilles. On en était aux Sébastien Cabot, aux Jean Ribaut et aux François Pizarre,c'est-à-^ire aux décou-

vreurs et aux aventuriers. Le temps des colonisateurs n'était point venu. — ■ Ce fut alors qu'eurent lieu les deux expéditions des Français au Brésil et à la Floride.

La seconde époque commence à Louis XIlï. Ici. les essais sont plus suivis, mieux entendus. Grâce aux efforts de MM. d'Énambuc et Du Parquet dans les Antilles, de Champlein au Canada, du commandeur de Razîlli à la Nouvelle-Ecosse, du sieur Denis au cap Breton, des résultats furent obtenus, imparfaits encore, mais déjà importants. Richelieu devina ce que la France pouvait gagner à jeter ainsi au loin ses racines; il fonda la Compagnie des Indes- Occidentales sur des bases qui, d'après le jugement d'un écrivain anglais, devaient rendre nos établissements les plus puissants de toute l'Amérique^, Malheureusement les conditions qu'imposait l'ordonnance constitutive de la compagnie ne furent point exécutées, et nos colonies s'accrurent lentement jusqu'à Colbert, qui comprit enfin que les

1. Voyez The natural and civil History of the french domi' nions by Jefferys.

deux grandes questions de la marine et de l'indus- Irie étaient là tout entières.

Ce fut la troisième époque pour nos colonisations, celle de leurs développements, de leur prospérité. Déjà plus puissants que les Anglais en A trique et en Asie, nous pouvions entrevoir, en Amérique, la prochaine conquête de leurs établissements, qu'entouraient les nôtres et que nous tenions pour ainsi dire bloqués 1. Les lâchetés du règne de Louis XV vinrent tout changer. Six années suffirent pour perdre ce que nous avions mis un siècle à acquérir, et le traité de Paris assura aux Anglais la possession de leur conquête.

Cette époque de désastres et de ruine forme la quatrième partie de notre histoire coloniale. Ceux qui voulaient trouvei' une excuse au criminel abandon accompli par le traité, proclamèrent alors que le peuple français ne savait point coloniser. Il eût fallu dire seulement que le gouvernement français ne tenait point à ses colonies. Mais on oublia que

1. Histoire des colonies européennes dans V Amérique, par William Burke, vol. II, pag. 24.

ces établissements, qu'on n'avait même pas daigné défendre, et qui avaient été ajoutés comme un appoint insignifiant à la rançon exigée par le vainqueur, étaient l'œuvre de Français livrés à leurs seules ressources; qu'il avait fallu des prodiges de volonté, d'audace et de persévérance individuelles pour les amener à l'état de prospérité dans lequel les avait trouvés le pouvoir qui venait de les sacrifier; que partout, dans le Nouveau-Monde comme en Afrique, comme dans l'Inde, les colons français avaient établi leur supériorité sur les Hollandais et sur les Anglais. La foule, frappée seulement du résultat, accepta cette confusion du caractère français et de l'esprit de son gouvernement. L'opinion de notre incapacité colonisatrice se répandit dans toutes les classes et devint une vérité hors de discussion. Ainsi le peuple le plus souple dans ses goûts, le plus gai dans les plus douloureuses épreuves, le plus sympathique pour tout ce qui porte une figure humaine, le plus hardi dans ses perquisitions et le moins difficile à conduire, pourvu que son chef soit le plus digne, ce peuple ne saurait changer de

îl &U BOUT DU MONDE

ciel nî d'habitudes, et serait fatalement destiné à mourir sur le sol où il est né!... Étrange mensonge, qui, depuis un siècle, nous tient cerclés dans nos frontières européennes, tandis que l'Angleterre essaime partout sa race énergique et hautaine; dangereux sophisme par lequel se resserre chaque jour la sphère de notre commerce, et qui, insensiblement, éteint chez nous cette ardeur pour Taventureux et l'inconnu qui est la jeunesse des nations. Du reste, le récit impartial des faits est le seul enseignement dont on ne puisse récuser l'autorité. En suivant pas à pas les tentatives des Français pour s'établir sur les divers continents, en racontant fidèlement leurs fautes où leurs succès, nous fournirons aux lecteurs le meilleur moyen de les 3uger avec équité et de voir s'il est vrai que notre nation ne puisse coloniser.

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La découverte de rAmérique ne fut pas seulement un événement politique qui créa de nouveaux intérêts pour les peuples de l'Europe, ce fut une secousse donnée à toutes les imaginations, une sorte de victoire de l'invraisemblable sur le réel. Au milieu des flots de lumière qui inondaient déjà l'horizon, les fables charmantes du moyen-âge commençaient à s'évanouir comme des étoiles au lever du jour. Nul ne songeait plus à retrouver le graalrrr^siiqjie^; on avait cessé de croire aux enchanteurs et aux

1. Le graal, seloa les légçQ^Çs, était le vase dans lequel Jé-

grif&)ns gardiens de trésors mystérieux, lorsque le retour de Cristophe Colomb réveilla toutes les crédulités perdues et renouvela le goût du merveilleux. A ses récits, les aventuriers s'émurent; on vit toutes ces longues rapières , qui n'avaient Jusqu'alors trouvé d'emploi que sur les grands chemins de la Manche et des Asturies, sortir à la fois du fourreau, et des Alexandre en haillons tenter la conquête de la nouvelle Colchide avec une armée de trois cents bandits.

On apprit bientôt leurs incroyables succès. Ils avaient trouvé une contrée où l'or germait à la surface du sol, et où l'homme manquait de fer pour se défendre; aussi « y étaient-ils entrés par l'épée, sans rien ouïr ni rien regarder*, » traitant le Nouveau-Monde comme une ville prise d'assaut. Tous ces mendiants d'hier étaient aujourd'hui des

sus-Christ avait célébré la cène. La possession du graal assurai» une joie continuelle, une nourriture exquise, une jeunesse éter« nelle, etc.

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